L’absence d’alibi pour la soirée où fut tué Morrison pesa lourdement contre Hill, non seulement pendant le procès, mais également pendant les mois d’interminable et abjecte instruction à gages des journaux de l’Utah qui le condamnaient encore et encore, alors qu’il faisait appel pour un second procès. De même, dans sa déclaration intitulée « quelques raisons pour lesquelles je demande un nouveau procès », sa remarque « où et pourquoi j’ai reçu une blessure par balle n’est l’affaire de personne d’autre que moi » a-t-elle pu passer pour de l’arrogance et de la légèreté, presque un aveu de culpabilité, aux yeux toujours aussi myopes de la presse et de l’« opinion publique » de l’Utah. Et puis, tout bon citoyen n’est-il pas supposé pouvoir rendre compte du moindre de ses faits et gestes ?
Bien entendu, rares sont les hobos, comme c’est le cas de tous ceux qui voyagent seul, autostoppeurs ou sans abri, capables de fournir des alibis. Et c’est pourquoi la police et les procureurs s’en prennent si souvent à d’aussi bons clients, surtout dans les cas les plus sensationnels, sous la pression du public (et de ses représentants officiels les plus haut placés) qui réclame l’arrestation immédiate du méchant.
Le récit de Hill sur ce qui se passa cette nuit là, tel que le rapporte le médecin Frank M. McHugh - qui plus tard essaya, sans succès, d’empocher la rançon pour l’avoir envoyé à la police -, est court et direct :
« J’étais dans le pétrin avec un ami qui croyait que j’avais insulté sa femme. Je l’ai envoyé à terre mais il s’est relevé, il a sorti un revolver et m’a tiré dessus. [...] Parce que ce compagnon qui m’a tiré dessus ne savait pas ce qu’il faisait, je ne veux rien avoir à déclarer à ce sujet. S’il y a une chance de s’en sortir, tout sera OK entre moi et mon ami. »
Ses amis et compagnons travailleurs le pressèrent d’en dire plus - de fournir des détails vérifiables et surtout de révéler les noms des autres personnes impliquées - mais Hill refusa. Il insista en particulier pour que cette femme ne soit pas mêlée à l’affaire. Un point c’est tout. Comme le releva Fred Thompson, « n’importe quel escroc [...] se serait arrangé avec des amis pour donner une explication satisfaisante à sa blessure par balle - mais ce n’était pas dans la nature de Hill. »
Hill ne se comporta jamais en fugitif. Il ne fit aucune tentative pour s’échapper de Salt Lake City, ni pour se cacher. Il donna au docteur McHugh sa véritable identité et sa bonne adresse - rien à voir avec un desperado aux abois essayant d’échapper à la loi et se préparant à disparaître. En théorie, une personne accusée est présumée innocente jusqu’à ce que la preuve de sa culpabilité soit faite. Autrement dit, la charge de la preuve incombe entièrement à l’accusation. Dans les procès de pauvres, cependant, et en particulier lorsque des ouvriers sont impliqués, ces principes ont tendance à n’être, comme on dit, que « l’exception qui confirme la règle ». Le poète surréaliste et militant contre les prisons Gale Ahrens explique que la règle en l’occurrence semble être : « coupable jusqu’à ce que la culpabilité soit prouvée ».
La confusion sur cette question essentielle est répandue, même chez des personnes supposées s’y connaître. Il n’y a pas si longtemps, l’Attorney General des Etats-Unis, Edwin Meese, pouvait faire cette déclaration ahurissante : « vous n’avez pas beaucoup de suspects qui sont innocents d’un crime. [...] Si une personne est innocente d’un crime, alors elle n’est pas suspecte » (U.S. News & Reports, 15 octobre 1985). Plus près de notre sujet, nous trouvons Melvyn Dubofsky, auteur d’une histoire de l’IWW, affirmant au moins à deux occasions que Joe Hill n’avait « jamais été prouvé innocent », comme s’il s’agissait d’une tâche indélébile sur sa mémoire. La vérité, c’est qu’une bonne partie de la population mondiale aurait bien du mal à « faire elle-même la preuve de son innocence » dans telle ou telle affaire. Contre un procureur hargneux et un ou deux parjures, le professeur Dubofsky lui-même aurait du mal à s’en sortir.
La position de principe de Hill à cet égard - s’appuyant sur le fait que le « dossier » de l’état contre lui était vide de la moindre relation entre lui et le crime, ne contenait aucun mobile, aucun élément matériel, aucun témoignage direct ni aucune autre sorte d’indice sur sa culpabilité, il s’attendait à être relâché puis, au moins, à bénéficier d’un nouveau procès - cette position peut éclairer un aspect intéressant dans l’histoire de sa popularité. Selon Fred Thompson, la défense de Hill et de son honnêteté a toujours
« été plus forte parmi les paumés, ou ceux qui ont passé un certain temps de leur vie dans la galère, et qui reconnaissaient les secousses ébranlant leur route glissante, quand la presse locale rapportait le genre de crime qu’ils savaient être toujours attribué par les flics à des suspects de route glissante ; le contenu de ses chansons les touchait, mais plus encore sa position sur l’importance de la doctrine de la charge de la preuve. Le hobo est pratiquement démuni quand il s’agit de fournir un alibi. »
Au procès de Hill, le procureur E. O. Leatherwood et le juge Morris L. Ritchie semblent avoir tous deux oublié la « charge de la preuve » pour s’occuper exclusivement des témoins, les incitant à dire ce qu’ils voulaient entendre et s’attachant à faire comprendre au jury que, dans une affaire impliquant un tel mécréant non-américain aussi redoutable que Hill, un seul verdict était possible. Comme le fit remarquer l’avocat de Hill en appel, Orrin N. Hilton, l’auteur de Mr Block et Workers of the World, Awaken ! fut condamné à mort sur la seule base de « fragments épars de soupçons inconsistants ».
Les injustices les plus flagrantes du procès furent répertoriées intégralement par ailleurs [Friends of Joe Hill, 1948 ; Haan, 1948 ; Morris, 1950 ; Foner 1965a ; Smith 1969 ; Thompson, 1979]. Les efforts du juge Ritchie pour éviter la formation d’un jury impartial, ses nombreux arbitrages biaisés, ses annulations de témoignages importants et sa manipulation insidieuse du jury sur la nature d’indices circonstanciels ; l’usage constant par le procureur d’un langage incendiaire, ses questions orientées et même sa reformulation de témoignages dans l’intention de les conformer au dossier de l’Etat ; l’incompétence flagrante des avocats de Hill - entre interrogatoires ineptes de témoins et incapacité à produire un élément décisif dans la défense de Hill : tout ceci et bien d’autres monstrueuses violations de la procédure judiciaire se trouvent dans les minutes du procès. Au cours de l’audience, Hill voulut désavouer ses avocats, mais le juge Ritchie décida qu’ils resteraient en tant qu’« amis de la cour ». Malheureusement, les débats ne peuvent être reconstitués que dans leurs grandes lignes, en les recoupant avec les comptes-rendus des journaux ; beaucoup de détails cruciaux manquent, parce que tout le premier volume de retranscription du procès fut mystérieusement « perdu » il y a quelques années par le bureau du Salt Lake City County Clerk et jamais retrouvé.
Hill avait cependant pris ses précautions et s’assura que des copies intégrales des archives sur son affaire étaient entre les mains de ses amis :
« Je voudrais que toutes les archives sur l’affaire soient envoyées au quartier général [de l’IWW] à Chicago, et restent à disposition pour une future étude - une copie des audiences préliminaires ; une copie des archives de la District Court ; les deux pour comparaison ; l’original de mes déclarations. [...] Au cas où quelqu’un, à l’avenir, voudrait connaître les détails de mon affaire, du début à la fin, je voudrais conserver tout ça ensemble. »
Mais ces archives (dont les audiences préliminaires de janvier) ont également disparu, saisies lors des descentes du gouvernement fédéral au quartier général wobbly en 1917 et sans doute détruites ultérieurement [Smith 1969].
Presque tous les historiens, et d’autres ayant étudié le sujet, s’accordent à dire depuis longtemps que l’affaire Hill est un cas particulièrement sordide de coup monté - en fait, un « modèle classique » du coup monté [Adamic, 1935] - et l’une des plus éhontées parodies de justice dans l’histoire des Etats-Unis. En plus des erreurs et des outrages perpétrés par le juge et le procureur, il y avait également une foule de ce que Joe Hill lui-même appela des « parjures hurlant au ciel pour demander pardon ».
Le 27 juin 1914, dans une atmosphère d’hystérie anti-Rouge, sans rien d’autre que la minceur d’indices circonstanciels contre lui, un jury trié sur le volet déclara coupable « l’auteur de chanson pour l’IWW » que le juge condamna à mort.
Officiellement, cela signifiait que le meurtre de Morrison était « résolu », mais l’absence de preuves et l’ensemble répugnant du procès démontre clairement autre chose. Que la police ait arrêté subitement ses recherches sur Frank Z. Wilson et ignoré la requête de la veuve de Morrison pour enquêter sur certains autres individus ; que la cour à son tour ait annulé d’importants témoignages en ce sens ; que les suspects numéros un ne furent jamais mentionnés dans la presse, encore moins évoqués ni cités au tribunal : tout ceci suggère que les vrais coupables étaient protégés par les autorités, sans doute grâce à de « bonnes relations » et parce qu’ils savaient des choses qui, une fois révélées, auraient pu en embarrasser certains à Salt Lake City ou dans l’appareil d’état.
Fred Thompson, un des chercheurs les plus avisés sur l’affaire Hill, assure (d’une manière convaincante selon moi) qu’impliquer Hill était une manière commode de mettre fin à une querelle sanglante entre Morrison et un gang - une querelle qui, si la police avait enquêté sur les suspects indiqués par Morrison lui-même à sa femme et à ses amis, aurait bien pu mettre en danger la vie d’autres agents lancés à la poursuite des membres du gang. Dans la position de la police, le coup monté contre Hill offrait l’opportunité de faire d’une pierre deux coups : se débarrasser facilement du problème et régler son compte à un étranger « indésirable », hobo et révolutionnaire, dont les chansons et le syndicat étaient de toute façon détestés. Ainsi le meurtre judiciaire de Hill ne fut pas le résultat d’une machination machiavélique, mais - comme tant d’autres horreurs perpétrées sous le capitalisme - un simple expédient bureaucratique. Comme le dit le compagnon travailleur Thompson :
« Les condamnations injustes qui ont provoqué tant d’indignation ont d’ordinaire pour origine, non pas la conspiration d’un comité exécutif de l’élite, mais une de ces injustices plus ou moins routinières perpétrées par ses autorités subordonnées, confrontant la haute à quelque chose de sympathique dans leurs préjugés. Leurs supérieurs doivent passer leur chemin, en dépit des protestations de l’opinion, à moins de reconnaître le caractère criminel et les préjugés de classe dans l’application de la loi. »
En fin de compte, un coup monté contre un innocent est toujours une bonne nouvelle pour le coupable. On ne peut s’empêcher d’imaginer : Quand les véritables assassins de Morrison ont entendu le verdict honteux et frauduleux, ont-ils trinqué à la gloire de la Loi ? Et de combien de victimes ont-ils disposé depuis ? C’est un des problèmes avec les coups montés : Ils n’envoient pas seulement des innocents en prison ou à la mort, ils protègent également et encouragent ainsi les véritables criminels.




