Bonnes feuilles

XI. Wobblies contre stalinisme — Chapitre 1

Contributions à la critique d’un parti comique

La pré­ten­tion d’expert du Parti com­mu­niste en matière révo­lu­tion­naire — comme en n’importe quelle autre matière, d’ailleurs — n’a jamais impres­sionné les IWW. Après tout, quel­ques années seu­le­ment avant la for­ma­tion du parti, la plu­part de ses fon­da­teurs, issus de l’aile droite du Parti socia­liste ou du Parti démo­crate capi­ta­liste, étaient les mêmes ora­teurs arro­gants et bel­li­cis­tes qui avaient imploré les wob­blies de voter pour Woodrow Wilson, espé­rant lais­ser les États-Unis en dehors de la guerre. Aux yeux des IWW, de tels dilet­tan­tes indé­cis de la classe moyenne n’étaient experts qu’en retour­ne­ments de veste, et ne pou­vaient ins­pi­rer aucune confiance à ceux qui savaient vrai­ment ce qu’est la lutte des clas­ses.

Les cri­ti­ques wob­bly de ce que beau­coup d’entre eux appe­laient le « Comical » Party (le Parti comi­que) — je pense notam­ment au compte rendu de pre­mière main de George Wilson, publié par l’IWW en 1921 sous le titre The First Congress of the Red Trade Union International at Moscow (Le Ier congrès de l’Internationale syn­di­cale rouge à Moscou) et aussi à la let­tre ouverte parue en 1922 sous la signa­ture de E. W. Latchem et quel­ques autres mili­tants, inti­tu­lée The IWW Reply to the Red Trade Union International (Réponse de l’IWW à l’Internationale syn­di­cale rouge) — sont autant de docu­ments capi­taux dans l’his­toire du mou­ve­ment radi­cal et ouvrier amé­ri­cain, et devraient être scru­pu­leu­se­ment étudiées par toute per­sonne s’atta­chant à com­pren­dre les cent der­niè­res années de lutte ouvrière aux États-Unis.

L’IWW fut dans son ensem­ble bien­veillant à l’égard de la révo­lu­tion bol­che­vi­que et de ses figu­res majeu­res pen­dant les années 1917 à 1921 : l’Industrial Pioneer ren­dit un hom­mage appuyé à Lénine en 1924, dont la date de nais­sance figura jusqu’en 1945 sur les calen­driers du syn­di­cat. Mais, autour de 1921 envi­ron, beau­coup de wobs com­men­cè­rent à s’inquié­ter de l’iner­tie crois­sante de la révo­lu­tion, comme de la place alors tou­jours plus mar­gi­nale qu’y occu­paient les orga­ni­sa­tions pro­pre­ment ouvriè­res. Quant au Parti com­mu­niste amé­ri­cain lui-même, les IWW avaient bien du mal à le pren­dre au sérieux. Malgré les efforts com­mu­nis­tes répé­tés pour ral­lier les IWW à la ligne du parti, la plu­part des wobs n’ont jamais eu de res­pect pour les pré­ten­dus « léni­nis­tes » amé­ri­cains. Les deux bro­chu­res men­tion­nées plus haut, comme tant d’autres ouvra­ges IWW sur le sujet, sou­met­taient les théo­ries et pra­ti­ques dou­teu­ses des « bol­che­vi­ques » amé­ri­cains à une cri­ti­que révo­lu­tion­naire dévas­ta­trice, jus­ti­fiée en tout par la sor­dide his­toire pos­té­rieure du parti.

L’ana­lyse wob­bly de ce qu’on appel­lera plus tard le sta­li­nisme évitait les atta­ques ad homi­nem pour se concen­trer sur l’essen­tiel : une igno­rance géné­rale de la classe ouvrière amé­ri­caine ; une concep­tion naïve et confuse du marxisme ; l’acquies­ce­ment ser­vile à cha­que dik­tat de bureau­cra­tes rus­ses qui en savaient encore moins que les com­mu­nis­tes amé­ri­cains sur le mou­ve­ment ouvrier amé­ri­cain ; enfin, ce qui n’est pas le moin­dre de ses défauts, un mépris cyni­que, hau­tain et odieux à l’égard de la démo­cra­tie ouvrière. C’est de bien plus que d’un « style » dont il est ques­tion ici, mais il n’est pas insi­gni­fiant de cons­ta­ter que le « style » wob­bly — démo­cra­tie à la base (« nous som­mes tous des lea­ders »), spon­ta­néité, action directe, joie de vivre, chan­sons et humour — n’avait abso­lu­ment rien de com­mun avec celui du Parti com­mu­niste et sa célé­bra­tion du Comité cen­tral, de l’auto­rité, de l’obéis­sance, du contrôle et de ce saint des saints : la « ligne offi­cielle ».

Dans son auto­bio­gra­phie, Fellow Worker: The Life of Fred Thompson (1994), Fred Thompson cite un ami remar­quant dans les années 1920 que le Parti com­mu­niste « vivait dans les mias­mes de [son] pro­pre éclat » (p. 76). Cependant, beau­coup de mem­bres du PC, par­ti­cu­liè­re­ment à la base et parmi les res­pon­sa­bles locaux, se consi­dé­raient sin­cè­re­ment comme d’authen­ti­ques révo­lu­tion­nai­res et fai­saient de leur mieux pour agir en consé­quence. Comme dans toute Église, tout syn­di­cat AFL et toute orga­ni­sa­tion hié­rar­chi­sée, la base du Parti com­mu­niste était infi­ni­ment plus radi­cale que sa direc­tion, et la plu­part des mem­bres du parti igno­raient tout des mani­gan­ces des « gros­ses hui­les ». À de rares excep­tions, les meilleurs n’y res­taient pas long­temps. Beaucoup auraient pu repren­dre cette tirade d’un per­son­nage de Chester Himes dans Lonely Crusade : « Je ne savais pas à quel point j’étais com­mu­niste avant d’être exclu du parti. » Ce n’est pas un hasard si la plu­part des grands suc­cès com­mu­nis­tes aux États-Unis furent rem­por­tés loin de New York, la ville où était le siège du PC. Je pense par exem­ple à la grève du tex­tile de Gastonia (Caroline du Nord), en 1929, ou au legs impres­sion­nant des mem­bres, en majo­rité noirs, du parti dans l’Alabama des années de la Dépression, tel que le rap­porte Robin D. G. Kelley dans son lumi­neux Hammer and Hoe. Clancy Sigal — qui fut lui-même un mili­tant actif au parti — remar­que dans Going Away, des mémoi­res légè­re­ment roman­cés :

[...] plus le Comité cen­tral à New York s’enfer­rait dans ses pro­pres for­mu­la­tions, plus il acca­blait fré­né­ti­que­ment la base d’appels à la dis­ci­pline mili­tante. [...] La situa­tion était taillée sur mesure pour des radi­caux de clas­ses pri­vi­lé­giées, qui avaient avant tout besoin de cri­ses bru­ta­les jus­ti­fiant l’aban­don de tout argu­ment [...], [cri­ses] pro­pres à dis­si­per les dou­tes et les dif­fé­rends par le recours à la forme la plus basi­que de loyauté à la « classe ouvrière » — c’est-à-dire au parti.
[Op. cit., p. 325]

Aux yeux des IWW, le PC devint l’une des pires cho­ses qui soient adve­nues au mou­ve­ment ouvrier amé­ri­cain. Contrairement à la bureau­cra­tie AFL, le syn­di­cat ne som­bre­rait cepen­dant jamais dans aucune forme d’anti­com­mu­nisme de droite, défen­dant même les com­mu­nis­tes contre la per­sé­cu­tion d’État et s’oppo­sant aux lois anti­com­mu­nis­tes. Militants ouvriers d’expé­rience, ils savaient faire la dif­fé­rence entre l’élite du parti et sa base. Ils étaient aussi cons­cients que plu­sieurs mil­liers de mili­tants com­mu­nis­tes d’un jour, s’ils en venaient à quit­ter le parti, res­te­raient actifs dans le mou­ve­ment ouvrier radi­cal et dans d’autres lut­tes socia­les.

C’est leur pro­pre expé­rience amère avec la direc­tion com­mu­niste — cette pré­ten­due « avant-garde » — qui condui­sit les wob­blies à conclure que le PC n’était abso­lu­ment pas une orga­ni­sa­tion ouvrière, mais un parti poli­ti­que de classe moyenne irré­mé­dia­ble­ment auto­ri­taire, néo­by­zan­tin dans sa struc­ture hié­rar­chi­que bureau­cra­ti­que, para­sité en tout par une élite intel­lec­tuelle bour­geoise et donc, au mieux, essen­tiel­le­ment réfor­miste, avec une irré­sis­ti­ble ten­dance réac­tion­naire, aux anti­po­des de sa rhé­to­ri­que « révo­lu­tion­naire ».

« Le cul dans la peau du lion », ou « Tout habillé mais nulle part où aller », un des­sin de « Dust » Wallin, résume le point de vue IWW sur le nou­veau Parti com­mu­niste et son atti­rail hété­ro­clite. Publié dans le numéro d’octo­bre 1920 du One Big Union Monthly, il repré­sente un petit gar­çon attifé de vête­ments trop grands pour lui : le cha­peau de Liebknecht, le man­teau de Lénine, les chaus­su­res de Trotsky et les pan­ta­lons de Haywood. Le bras levé, il s’écrie : « Suivez-moi ! » Un fils de bour­geois élevé dans du coton qui, dans ses déli­res de gran­deur, s’auto­pro­clame « avant-garde » du pro­lé­ta­riat mais n’arrive qu’à som­brer dans le ridi­cule : tel appa­rais­sait le Parti com­mu­niste aux yeux de la plu­part des wob­blies.

Mais la farce tourna vite au tra­gi­que. Le parti, qui s’était auto­dé­si­gné « avant-garde de la révo­lu­tion » devint rapi­de­ment une machine bureau­cra­ti­que déter­mi­née coûte que coûte à confi­ner la puis­sance ouvrière dans les voies étroites de la poli­ti­que. Grassement sub­ven­tionné par l’URSS, sans par­ler des dona­tions qui lui venaient de « com­pa­gnons de route » mul­ti­mil­lion­nai­res, le Parti com­mu­niste n’eut aucun mal à se faire pas­ser pour la force domi­nante de la gau­che amé­ri­caine, fût-ce au prix d’une subor­di­na­tion ser­vile aux besoins de pro­pa­gande et aux stra­té­gies électorales des hui­les du Parti démo­crate 1.

Beaucoup d’ouvra­ges ont décrit les déboi­res des IWW avec le Parti com­mu­niste, par­fois en détail, mais per­sonne n’a jamais rendu cette jus­tice aux wob­blies d’avoir été de pré­co­ces, cou­ra­geux et per­ti­nents cri­ti­ques du sta­li­nisme. The Nation et autres bas­tions cré­du­les de l’esta­blish­ment pro­gres­siste amé­ri­cain per­sis­taient à véné­rer les illu­sions les plus absur­des sur le « mira­cle » com­mu­niste, long­temps après que les wobs eurent reconnu dans le PC une secte poli­ti­que fon­da­men­ta­le­ment hos­tile à la cause de l’autoé­man­ci­pa­tion de la classe ouvrière.

Les mem­bres IWW atti­rè­rent, par exem­ple, l’atten­tion avant tout le monde — avant même que le terme de sta­li­nisme n’existe — sur l’oppor­tu­nisme égocentrique et sans scru­pu­les de William Z. Foster. Critique sec­taire des IWW pen­dant les années 1910, Foster diri­gea quel­que temps un petit groupe éphémère et com­plè­te­ment inef­fi­cace appelé la Syndicalist League of North America. Soutien enthou­siaste à la Première Guerre mon­diale et déten­teur patrio­ti­que de bons amé­ri­cains, il tenta sa chance en gagnant les faveurs de Sam Gompers avant de deve­nir le plus fla­gor­neur des sta­li­niens amé­ri­cains. Les IWW le consi­dé­raient comme l’une des figu­res les plus noci­ves de l’his­toire du mou­ve­ment ouvrier nord-amé­ri­cain.

Les com­mu­nis­tes, et sin­gu­liè­re­ment Foster et sa cli­que, accu­sè­rent ad nau­seam les IWW de négli­ger et de fuir les syn­di­cats AFL. (Le PC croyait dévo­te­ment dans le des­sein caressé par Foster de « miner » ces syn­di­cats de l’inté­rieur afin de les ali­gner sur les objec­tifs com­mu­nis­tes.) L’argu­ment du PC était lamen­ta­ble­ment sim­pliste : la place des révo­lu­tion­nai­res étant parmi les ouvriers, ils devaient tous se retrou­ver dans l’AFL. En réa­lité, l’écrasante majo­rité des tra­vailleurs se situait hors de ces syn­di­cats AFL racis­tes, miso­gy­nes, xéno­pho­bes et anti-immi­grés. Mais, pour cette masse de tra­vailleurs non syn­di­qués, l’IWW repré­sen­tait, en revan­che, une force réelle et dyna­mi­que. Ce qui n’empê­chait pas les IWW d’être actifs aussi dans des syn­di­cats AFL non pour les « atti­rer » à eux, mais pour met­tre leurs adhé­rents sur la voie du syn­di­ca­lisme indus­triel révo­lu­tion­naire et d’une plus large soli­da­rité ouvrière. Comme le fel­low wor­ker Latchem le sou­li­gnait dans sa « Réponse » men­tion­née plus haut :

Les mino­ri­tés agis­san­tes au sein de l’AFL se com­po­sent, beau­coup plus qu’on ne le pense habi­tuel­le­ment, de mem­bres IWW com­pé­tents et actifs. Il se sou­cient moins de pro­pa­gande que de résul­tats.
[E. W. Latchem et al., The IWW Reply to The Red Trade Union International, 1922, p. 9]

Beaucoup de IWW avaient en réa­lité une « dou­ble cas­quette » — ils étaient à la fois mem­bres de l’IWW et de syn­di­cats AFL (comme, plus tard, ils le seraient du CIO). Quelques-unes des figu­res IWW les plus connues avaient une deuxième carte, dont Justus Ebert (Lythographers), J. T. « Red » Doran (Electrical Workers), Eugene Barnett (United Mine Workers), Donald M. Crocker (Typographical Union) et, entre autres wobs pré­sents en nom­bre dans les dif­fé­rents syn­di­cats de marins et de dockers, Ben Fletcher, T-Bone Slim, Sam Murray et peut-être Joe Hill lui-même.

L’acti­visme IWW dans les syn­di­cats AFL était bien connu, et pas seu­le­ment des mili­tants ouvriers. En 1915, l’économiste Carleton Parker rele­vait ainsi, dans son essai « The Casual Laborer », que « beau­coup de syn­di­ca­lis­tes cor­po­ra­tifs s’inté­res­sent à l’IWW à San Francisco, cer­tains en venant même à pos­sé­der des car­tes des deux orga­ni­sa­tions » [C. Parker, The Casual Laborer and Others Essays, 1920, p. 67-68]. Trois ans plus tard, dans un autre essai, Carleton sou­li­gnait que « beau­coup » de mem­bres de syn­di­cats AFL, « dans les métiers les plus durs, bûche­rons, dockers et ouvriers du bâti­ment », étaient répu­tés pos­sé­der aussi « la carte rouge de l’IWW » [Ibid., p. 127].

L’année sui­vante, soit en 1919, dans son compte rendu de pre­mière main sur le congrès de l’AFL tenu à Chicago et dominé par la cam­pa­gne « Libérez Tom Mooney », Crystal Eastman releva le fait que, en dépit de ce que les « coti­sants de syn­di­cats IWW [...] n’étaient pas accep­tés »,

[...] 38 des 40 délé­gués de Seattle pos­sé­daient deux car­tes ; exclus en tant que repré­sen­tants de syn­di­cats IWW, ils pré­sen­taient leur carte AFL pour être admis. Mais ils gar­daient leur carte rouge dans la poche et l’IWW dans leur cœur.
[C. Eastman, On Women and Revolution, 1978, p. 304, p. 308]

L’exposé sen­sa­tion­nel de Jean Spielman, The Stool Pigeon and the Open Shop Movement (1923), s’appuie lar­ge­ment sur des docu­ments issus de la cor­res­pon­dance secrète entre des agen­ces de détec­tive et la direc­tion de diver­ses indus­tries. Dans un de ces rap­ports d’espion en 1920, l’« agent » relève que « la moi­tié des bureaux de dif­fé­rents syn­di­cats cor­po­ra­tifs [à Minneapolis et Saint Paul] sont à ran­ger du côté IWW » [Op. cit., p. 141].

Quand on se pen­chera vrai­ment sur le rôle et l’action de ces mil­liers de wob­blies dou­ble­ment encar­tés, le point de vue domi­nant sur l’his­toire du mou­ve­ment ouvrier amé­ri­cain au XXe siè­cle en sera sérieu­se­ment ébranlé.

L’anta­go­nisme entre les wob­blies et les com­mu­nis­tes ne se limi­tait pas à une guerre de mots. Pendant que la presse com­mu­niste taxait l’IWW de « réac­tion­naire » et de « contre-révo­lu­tion­naire », de nom­breux mem­bres du parti infil­traient secrè­te­ment le syn­di­cat dans le but avoué de le « liqui­der ». Il va sans dire que la décou­verte de ces tau­pes pro­vo­quait sou­vent des empoi­gna­des. Le parti pré­ten­dit ainsi en 1920 que les dockers IWW de Philadelphie avaient chargé des armes qui ser­vi­raient contre les Soviets, ce qui fit beau­coup pour la sus­pen­sion tem­po­raire de la grande sec­tion syn­di­cale des Marine Transport Workers’ IWW dans cette ville. Et les « sous-marins » du parti ne se pri­vè­rent pas de jeter de l’huile sur le feu pen­dant le désas­treux congrès IWW de 1924, dont le syn­di­cat ne s’est jamais vrai­ment remis.

Quelques IWW pas­sés au PC, dont William Z. Foster, George Hardy, Elizabeth Gurley Flynn, Len De Caux et Art Shields, écrivirent des Mémoires des­ti­nés à faire du parti le digne « suc­ces­seur » direct de l’IWW. Les his­to­riens pro­ches des com­mu­nis­tes, Philip Foner en par­ti­cu­lier, ont ten­dance à bros­ser le même tableau du PC. Bien que ces ouvra­ges soient très loin d’être dénués d’inté­rêt, ils sont tous défor­més par les posi­tions et les pré­ju­gés sta­li­niens. Tous dépré­cient l’acti­vité IWW après 1918 ; tous igno­rent ou nient la désillu­sion notoire de Big Bill Haywood devant le « para­dis ouvrier » sovié­ti­que ; et tous pas­sent dis­crè­te­ment sous silence la grande majo­rité de mili­tants IWW qui reje­taient le parti, comme tous ceux (James P. Cannon, Vera Buch Weisbord, Mary Inman, entre autres) qui rejoi­gni­rent le PC sans y res­ter ou pour en être exclus. Inutile de dire que ces anciens wobs deve­nus de célè­bres écrivains du parti n’ont jamais fait allu­sion aux hor­reurs de la Russie sta­li­nienne : inter­dic­tion des orga­ni­sa­tions ouvriè­res et des grè­ves, pur­ges san­glan­tes, pro­cès tru­qués, exé­cu­tions de masse et camps de tra­vail. Pas plus qu’ils n’ont reconnu, encore moins dénoncé, les innom­bra­bles agres­sions des sta­li­niens contre des éléments ouvriers plus radi­caux, y com­pris aux États-Unis.

En effet, les « équipes de choc » du Parti com­mu­niste qui n’ont que rare­ment, sinon jamais, eu maille à par­tir avec la police, ont du moins par­fai­te­ment réussi à échapper à l’atten­tion des his­to­riens. Bien que la base du parti ait à peine connu leur exis­tence et qu’ils ne soient que très rare­ment men­tion­nés dans les ouvra­ges consa­crés à la gau­che radi­cale amé­ri­caine, ces gros bras sta­li­niens ont fait bru­ta­le­ment par­tie du quo­ti­dien des tra­vailleurs d’esprit libre et révo­lu­tion­naire, des années 1920 jusqu’aux années 1940 2. Outre leur carte du parti, ces hom­mes de main por­taient matra­que, surin et flin­gue, leur contri­bu­tion aux pro­grès du mou­ve­ment ouvrier consis­tant à tabas­ser, voire assas­si­ner, des révo­lu­tion­nai­res qui n’avaient pas l’heur de satis­faire à la « ligne poli­ti­que » capri­cieuse de Staline.

On n’insis­tera pas sur le fait que le Parti com­mu­niste, qui accu­sait sys­té­ma­ti­que­ment et sans fon­de­ment ses cri­ti­ques révo­lu­tion­nai­res d’être des « fas­cis­tes rou­ges » et des « agents du nazisme », s’empressa de sou­te­nir le pacte ger­mano-sovié­ti­que de 1939.

La vio­lence sta­li­nienne amé­ri­caine contre les tra­vailleurs — qui consis­tait également à inter­rom­pre des mee­tings, van­da­li­ser les appar­te­ments des cama­ra­des exclus, détruire les publi­ca­tions d’oppo­si­tion et voler du cour­rier — fit beau­coup de tort à l’ensem­ble du mou­ve­ment ouvrier, tout en nour­ris­sant un sen­ti­ment de décou­ra­ge­ment dif­fus dans toute la classe ouvrière. Mais elle eut aussi une consé­quence impré­vue d’un grand inté­rêt : elle obli­gea les cri­ti­ques et oppo­sants révo­lu­tion­nai­res du sta­li­nisme à s’unir dans une pro­tec­tion mutuelle. Ainsi débuta un des cha­pi­tres les plus longs mais les moins connus de l’his­toire de l’IWW : plus de trois décen­nies de com­pa­gnie et de coo­pé­ra­tion avec les anar­chis­tes, les trots­kis­tes, le Parti socia­liste, la Young People’s Socialist League, le Revolutionary Workers League (Oehlerites) et quel­ques autres varié­tés de com­mu­nisme dis­si­dent. Pendant tou­tes ces années, non seu­le­ment ces orga­ni­sa­tions se défen­daient mutuel­le­ment contre les assauts des sta­li­niens, mais en outre elles se retrou­vaient régu­liè­re­ment dans les mani­fes­ta­tions et sur les piquets de grè­ves des uns et des autres ; dis­cu­taient entre elles dans les mêmes forums ouverts, dans des endroits comme le Bughouse Square ou le Jack MacBeth’s Social Science Institute de Chicago ; et défi­laient régu­liè­re­ment ensem­ble le 1er Mai.

Les rela­tions avec les trots­kis­tes furent par­ti­cu­liè­re­ment ami­ca­les, en grande par­tie parce que la plu­part de ces der­niers — James P. Cannon, Vincent R. Dunne et Arne Swabeck en par­ti­cu­lier — mili­tè­rent long­temps à l’IWW, gar­dant par la suite des liens étroits avec beau­coup de leurs anciens fel­low wor­kers. À Chicago, en 1929, pen­dant le congrès cons­ti­tu­tif de la pre­mière orga­ni­sa­tion trotst­kiste aux États-Unis, la Communist League of America, une bonne par­tie du ser­vice d’ordre mis en place en pré­vi­sion d’une des­cente com­mu­niste était cons­ti­tuée de wob­blies. Au tout début du trots­kisme amé­ri­cain, d’après un vété­ran de ce mou­ve­ment, la « clé » de sa « défense orga­ni­sée » contre les hom­mes de main du PC « fut la contri­bu­tion de beau­coup de mili­tants IWW ou anar­chis­tes ».

À New York, à la fin des années 1930 et pen­dant une bonne par­tie des années 1940, l’IWW par­ta­gea ses bureaux avec les trots­kis­tes (réor­ga­ni­sés dans le Socialist Workers Party, SWP) et le groupe anar­chiste réuni autour du jour­nal de Carlo Tresca Il Martello (Le Marteau). La pro­tec­tion mutuelle était là aussi le motif de cette coo­pé­ra­tion étroite. Ces trois grou­pes s’étaient enten­dus pour ne jamais sor­tir à moins de qua­tre ou plus — aucun mili­tant n’allait jamais seul — de l’immeu­ble, afin de se pré­mu­nir contre toute équipe volante de ner­vis sta­li­niens 3.

Cette alliance de pro­tec­tion mutuelle n’entraî­nait évidemment aucune conces­sion wob­bly au pro­gramme trots­kiste, et inver­se­ment. Au contraire : mis à part se défen­dre les uns les autres contre les atta­ques de la police capi­ta­liste et des sbi­res du PC, ils n’avaient pas grand-chose à faire ensem­ble. Ici ou là, de soli­des ami­tiés avaient pu, mal­gré tout, se nouer. À Cleveland, dans les années 1940, le fel­low wor­ker Frank Tussey était le secré­taire de la sec­tion syn­di­cale locale de l’IWW, pen­dant que sa femme Jean mili­tait au Socialist Workers Party. Dans les années 1960, à Duluth, un mem­bre impor­tant du SWP, can­di­dat au secré­ta­riat, signait régu­liè­re­ment dans la rubri­que en anglais du quo­ti­dien IWW en fin­lan­dais Industrialisti.

Comme Fred Thompson le releva dans son auto­bio­gra­phie, de tous ces grou­pes com­mu­nis­tes dis­si­dents, c’est indu­bi­ta­ble­ment du Proletarian Party que l’IWW était le plus pro­che. La pro­tec­tion mutuelle n’était en l’occur­rence qu’une rai­son acces­soire de ce rap­pro­che­ment, qui repo­sait d’abord sur des liens sociaux et ami­caux, sans doute du fait que le PP s’occupa de la mai­son d’édition ouvrière Charles H. Kerr de la fin des années 1920 jusqu’aux années 1970. Paradoxalement, en matière de théo­rie et de pro­gramme, le PP — d’orien­ta­tion syn­di­ca­liste cor­po­ra­tiste — et l’IWW étaient sur deux pla­nè­tes dif­fé­ren­tes. Le marxisme sin­gu­lier du PP (que les mem­bres du parti consi­dé­raient comme très ortho­doxe) s’appuyait sur l’« épistémologie pro­lé­ta­rienne » de Joseph Dietzgen et l’anthro­po­lo­gie de Lewis Henry Morgan. Malgré ces dif­fé­ren­ces, les deux mou­ve­ments firent un fameux duo. Les PP ouvraient leurs locaux aux wob­blies, et vice versa, à Chicago, Detroit, Flint, Cleveland et ailleurs, et ils par­ti­ci­pè­rent conjoin­te­ment à nom­bre de mani­fes­ta­tions, débats et lut­tes socia­les. À Chicago, l’IWW, le Free Society Group anar­chiste et le Proletarian Party étaient les plus fer­vents orga­ni­sa­teurs des com­mé­mo­ra­tions annuel­les du Haymarket au cime­tière Waldheim, le 1er Mai et le 11 Novembre. Avant la Seconde Guerre mon­diale, ces com­mé­mo­ra­tions, pro­po­sant dis­cours, poé­sie, musi­que et chan­sons étaient des événements impor­tants, sou­te­nus par une large par­tie du mou­ve­ment ouvrier, et l’occa­sion de grands ras­sem­ble­ments.

C’est l’IWW qui s’occu­pait essen­tiel­le­ment de ces événements com­muns : syn­di­cat et non parti poli­ti­que, il était plus à même de faire la liai­son. Que d’autres mou­ve­ments le reconnais­sent volon­tiers est d’autant plus signi­fi­ca­tif. Cela mon­tre que, du milieu des années 1930 aux années 1960, alors que la gau­che amé­ri­caine était domi­née par un Parti com­mu­niste ouver­te­ment non révo­lu­tion­naire, l’IWW contri­bua, à son modeste niveau, à ser­vir de point de ral­lie­ment à tou­tes les for­mes de radi­ca­lisme ouvrier auto­nome. Même dans cette som­bre période de frag­men­ta­tion des milieux ouvriers radi­caux, l’IWW res­tait une force uni­fi­ca­trice.

Par leur anti­pa­thie abso­lue mais décom­plexée à l’égard du sta­li­nisme, comme par leur apti­tude et leur empres­se­ment à lier des rela­tions ami­ca­les avec les ouvriers radi­caux d’autres convic­tions que les leurs, les wob­blies mon­trè­rent à quel point ils étaient loin de ce que la jeu­nesse radi­cale des années 1960 appela la « Old Left » (Vieille Gauche). Le terme de « Old Left », uti­lisé par­fois abu­si­ve­ment par contraste avec une « New Left » en plein essor, dési­gnait avant tout le Parti com­mu­niste, c’est-à-dire le sta­li­nisme, qui fut pen­dant des décen­nies la fac­tion la plus à la mode, la plus influente et la plus puis­sante du point de vue finan­cier de la gau­che amé­ri­caine. Mais, si « Vieille Gauche » dési­gnait aussi les sociaux-démo­cra­tes et quel­ques varié­tés de trots­kisme, le terme ne visait pas l’IWW. Autrement dit, l’IWW repré­sen­tait quel­que chose de dif­fé­rent : son dédain des dog­mes, l’accent mis sur la créa­ti­vité, son ouver­ture à la nou­veauté étaient pré­ci­sé­ment les qua­li­tés les plus ché­ries par la Nouvelle Gauche. On dis­cu­tera encore long­temps des ori­gi­nes de cette Nouvelle Gauche, mais l’IWW était sans aucun doute un de ses ancê­tres les plus véné­rés.




1 Le PC a toujours officiellement nié tout soutien soviétique. J’ai eu à ce sujet une longue discussion avec James Allen, qui dirigea pendant des années l’International Publishers du parti, récipiendaire principal des fonds soviétiques secrets destinés au PC.

2 La plupart des informations développées ici sur la violence stalinienne dans le mouvement ouvrier américain, comme sur les relations de l’IWW avec les autres organisations d’extrême gauche, ont été recueillies auprès de vétérans IWW, du mouvement trotskiste, de la Revolutionary Workers League et du Proletarian Party — dont Carl Berreitter, Sam Calander, Carl Cowl, Charles Curtiss, Ruth Dear, Sam Dolgoff, Rose et Joseph Giganti, Al Glotzer, Aldine Gunn, Walter Schonbrun, Arne Swabeck, Fred Thompson, Jean Tussey, Virgil Vogel, Vera et Albert Weisbord, Myra Tanner Weiss, George Weissman et Al Wysocki. Quelques-uns de ces amis — Cowl, Curtiss, les Giganti, Glotzer, Swabeck et les Weisbord — ont fait partie du PC.

3 Anecdote rapportée par George Weissman.