Bonnes feuilles

XIII. Joe Hill, les Wobblies et la Beat Generation — Chapitre 2

De la Grande Dépression de 1929 à la Guerre froide des années 1950

Des années 1910 aux années 1920, l’IWW fut un véri­ta­ble syn­di­cat ouvrier, encore que son acti­vité et son influence se soient étendues bien au-delà du monde ouvrier « tra­di­tion­nel ». Que se passa-t-il des années 1930 aux années 1950 ?

L’Industrial Worker avait très jus­te­ment pré­dit la crise de 1929 qui enga­gea le mou­ve­ment ouvrier dans une nou­velle phase de lut­tes, et les wob­blies, mal­gré leur nom­bre alors ter­ri­ble­ment réduit, lan­cè­rent cepen­dant des actions qui se répan­di­rent comme des traî­nées de pou­dre à tra­vers le pays. Honteusement igno­rée par les his­to­riens, l’acti­vité syn­di­cale de l’IWW au cours de cette ter­ri­ble période — chez les mineurs de Harlan, dans le Kentucky ; parmi les ouvriers du bâti­ment à Boulder Dam, en Californie, et à Cle Ellum dans l’État de Washington ; avec les cueilleurs de Yakima (État de Washington) et de Watsonville (Californie) — fai­sait pour­tant les gros titres des jour­naux à l’époque, en com­pa­gnie des syn­di­cats de chô­meurs IWW qui fleu­ris­saient d’une côte à l’autre. Les années 1930 virent également la résur­rec­tion de la Marine Transport Workers Industrial Union 510 IWW dans les ports de New York, Philadelphie, Baltimore, San Francisco et du golfe du Mexique, alors que les sidé­rur­gis­tes de la Metal and Machinery Workers Industrial Union s’orga­ni­saient dans les sec­tions syn­di­ca­les de diver­ses fon­de­ries et usi­nes de Cleveland, dont cer­tai­nes res­tè­rent fidè­les à l’IWW jusqu’en 1950, quand le syn­di­cat tomba sous les coups de la loi Taft-Hartley.

La ten­ta­tive pour orga­ni­ser les tra­vailleurs de l’auto­mo­bile à Detroit, en 1932-1933, repré­senta l’action IWW la plus spec­ta­cu­laire des années de la Dépression, des efforts qui échouèrent avec la grève de Murray Body. Mais l’influence des wob­blies se fit cepen­dant sen­tir à Detroit tout au long de la décen­nie. La petite bro­chure IWW Sit Down and Watch Your Pay Go Up (Assieds-toi et regarde ta paye aug­men­ter) faci­lita la pro­pa­ga­tion dans tout le pays des sit-down stri­kes (grè­ves sur le tas) qui mar­què­rent l’apo­gée révo­lu­tion­naire de cette période.

Cependant, la plu­part de ces ini­tia­ti­ves IWW furent bien vite détour­nées par le Congress of Industrial Organization (CIO). La taille du nou­veau syn­di­cat, sans par­ler de la taille de son compte en ban­que, condui­sit beau­coup de tra­vailleurs trop naïfs ou cyni­ques à igno­rer son carac­tère anti­dé­mo­cra­ti­que, conser­va­teur et pro­ca­pi­ta­liste. Avec le recul, la pers­pi­ca­cité wob­bly s’avère à l’évidence infi­ni­ment plus péné­trante que le « réa­lisme » oppor­tu­niste de la bureau­cra­tie syn­di­cale de col­la­bo­ra­tion de classe. Entre tous les radi­caux amé­ri­cains de l’époque, les wob­blies furent pra­ti­que­ment les seuls à pré­voir la bureau­cra­ti­sa­tion rapide et la déca­dence pré­ci­pi­tée du CIO 1.

Le sou­lè­ve­ment mas­sif et spon­tané des tra­vailleurs amé­ri­cains ouvrait une pos­si­bi­lité révo­lu­tion­naire cri­ti­que, mais l’occa­sion fut per­due quand la lutte se four­voya dans une forme de syn­di­ca­lisme indus­triel qui non seu­le­ment ne se décla­rait pas expli­ci­te­ment révo­lu­tion­naire, mais qui, en outre, se com­pro­met­tait direc­te­ment avec l’État capi­ta­liste via le New Deal et le National Labor Relations Board. Pendant quel­ques années, jusqu’à la « trêve » (No-Strike Pledge) de la Seconde Guerre mon­diale, le CIO obtint cer­tes des aug­men­ta­tions de salai­res et d’autres avan­ta­ges pour ses adhé­rents, mais on était loin de la reven­di­ca­tion de l’abo­li­tion de l’escla­vage sala­rié. Des années plus tôt, Vincent St. John avait pour­tant pré­venu, dans sa bro­chure Industrial Unionism: The IWW (Syndicalisme indus­triel : l’IWW), parue vers 1913 : « Sans prin­ci­pes révo­lu­tion­nai­res, le syn­di­ca­lisme n’a que très peu de valeur, voire aucune, pour les tra­vailleurs. »

Même décli­nant, l’IWW retrou­vait tou­jours ses enne­mis : la classe capi­ta­liste, le gou­ver­ne­ment, les char­la­tans syn­di­caux, les flics, la mafia, le Ku Klux Klan, les fon­da­men­ta­lis­tes, les fas­cis­tes et les sta­li­niens — mais il était tou­jours aussi res­pecté non seu­le­ment par l’extrême gau­che, mais aussi par la base de l’AFL et du CIO, par les défen­seurs des droits et liber­tés, par les paci­fis­tes et autres anti­mi­li­ta­ris­tes et par tous ceux qui lut­taient sin­cè­re­ment pour la liberté et la jus­tice pour tous. À par­tir des années 1940, bien que sa taille réduite et l’âge de ses mem­bres l’aient empê­ché de jouer le rôle cen­tral qu’il avait tenu dans le mou­ve­ment ouvrier amé­ri­cain une ving­taine d’années plus tôt, le syn­di­cat tenait bon, du mieux qu’il pou­vait. De New York à San Francisco, de Chicago au golfe du Mexique, le syn­di­cat de Joe Hill était tou­jours une réfé­rence pour qui­conque s’inves­tis­sait dans le mou­ve­ment ouvrier révo­lu­tion­naire.

Syndicat impuis­sant, l’IWW n’était plus que l’ombre de lui-même, mais les vété­rans de la lutte des clas­ses ne l’oubliaient pas, y cher­chaient des conseils avi­sés et savaient pou­voir comp­ter sur lui dans leurs pro­pres lut­tes. Et beau­coup de nou­veaux venus dans le mou­ve­ment ouvrier étaient impa­tients d’appren­dre auprès de lui et de mar­cher dans ses pas. Beaucoup de jeu­nes tra­vailleurs affi­liés à l’AFL ou au CIO, écœurés non seu­le­ment de la bureau­cra­tie diri­geant leur sec­tion syn­di­cale mais aussi par les guer­res picro­cho­li­nes sec­tai­res entre divers grou­pus­cu­les com­mu­nis­tes et trots­kis­tes, voyaient un modèle dans l’IWW et s’effor­çaient de lui res­sem­bler. Cette iden­ti­fi­ca­tion au syn­di­ca­lisme wob­bly condui­sit cer­tains d’entre eux à for­mer leur pro­pre orga­ni­sa­tion, dis­tincte de leur syn­di­cat d’affi­lia­tion, tout en lui res­tant asso­ciée. Un de ces curieux, pit­to­res­ques et éphémères sur­geons hybri­des de l’IWW, et sans doute le plus étrange, se cons­ti­tua, avant tout, comme parti poli­ti­que !

L’United Labor Party d’Akron (Ohio) fut fondé en 1946 par un jeune ouvrier du caou­tchouc, Burr McCloskey, et un vieux mili­tant qui par­ti­cipa à la fon­da­tion de l’IWW en 1905, John C. Green [Staughton et Alice Lynd, Rank & File, 1973, p. 149]. La plu­part de ses mem­bres tra­vaillaient dans la sidé­rur­gie et le caou­tchouc. Le pro­gramme de l’ULP récla­mait ce que la plu­part des syn­di­cats ne se ris­quaient pas à abor­der, comme la pro­priété col­lec­tive des indus­tries de base, et s’oppo­sait radi­ca­le­ment au racisme, à la cons­crip­tion et à la guerre de Corée. L’ULP sou­tint également les lut­tes de chô­meurs et même d’étudiants (contre les ROTC 2, par exem­ple). Mais sa tâche quo­ti­dienne, selon le mili­tant ULP John Barbero, consis­tait dans la lutte pour « intro­duire la démo­cra­tie au bou­lot », aban­don­nant cer­tai­nes vieilles entra­ves de gau­che en cours de route et s’effor­çant de « se sor­tir du lan­gage marxiste » [Ibid., p. 275].

Caractéristique de l’ouver­ture et de la liberté d’esprit du mou­ve­ment, Marie Wagner, une vieille ouvrière du caou­tchouc et mem­bre éminente de l’ULP, ajouta une dimen­sion psy­cha­na­ly­ti­que au pro­gramme ULP. Comme le releva Barbero, c’était « uni­que dans les par­tis de gau­che : ce qu’il n’y avait pas chez Marx, on le trou­vait chez Freud. [...] Chaque fois qu’une ques­tion se posait, [Marie] deman­dait : “OK, que nous dit papa Freud là-des­sus ?” » [Ibid., p. 274].

Comme l’IWW, l’ULP se confronta aux direc­tions d’entre­prise, au racisme blanc, aux bureau­cra­tes syn­di­caux, à l’American Legion et au Parti com­mu­niste. « Nous étions les dis­si­dents du mou­ve­ment ouvrier radi­cal, affir­mait McCloskey. Toutes les lut­tes étaient les nôtres » [Ibid., p. 162].

Cofondé par un des pre­miers fon­da­teurs de l’IWW et s’ins­pi­rant de la tra­di­tion wob­bly, l’ULP entre­te­nait des rela­tions ami­ca­les avec l’IWW lui-même. En 1948, pen­dant la cam­pa­gne des Amis de Joe Hill contre l’arti­cle calom­nieux de Stegner dans le New Republic, l’ULP fit par­ve­nir un cha­leu­reux mes­sage de sou­tien, publié dans l’Industrial Worker. Entre autres cho­ses, la let­tre annon­çait une mani­fes­ta­tion de 1er Mai « dans la tra­di­tion wob­bly, avec des chan­sons de Joe Hill ».

Dans les années 50, McCloskey s’ins­talla à Chicago, où il devint un fidèle du Bughouse Square et se lia d’ami­tié avec beau­coup de wobs. Il prit également la parole au moins une fois par an au College of Complexes, le forum de Slim Brundage, au cours des qua­rante années fol­les qui sui­vi­rent. Ed Mann, sidé­rur­giste mem­bre de l’ULP, rejoi­gnit plus tard l’IWW. Sa bro­chure auto­bio­gra­phi­que, We Are the Union, publiée par Alice et Staughton Lynd (1980), se conclut sur un cha­pi­tre inti­tulé The Wobblies.

Le livre anté­rieur de S. et A. Lynd, Rank and File: Personal Histories by Working-Class Organizers (1973) — cité plus haut —, contient d’autres infor­ma­tions sur l’ULP ainsi que des entre­tiens avec McCloskey, Barbero et Mann. L’auteur pré­cise dans ce livre, à juste titre, que l’ULP ne regar­dait pas seu­le­ment en arrière, vers l’IWW, mais pré­fi­gu­rait le radi­ca­lisme des années 1960 :

Il y a de réels liens de parenté entre les concep­tions mili­tan­tes de Burr McCloskey et ses amis et cel­les de la New Left des années 60. [...] Pour McCloskey autant que pour la New Left, comme pour l’IWW avant eux, le meilleur moyen de com­mu­ni­quer une idée, c’était de la met­tre en pra­ti­que.
[Op. cit., p. 149-150]

D’autres admi­ra­teurs de l’IWW se mani­fes­tè­rent de manière dif­fé­rente. En 1945, lors­que le paci­fiste anar­chi­sant Dave Dellinger et ses amis ins­tal­lè­rent une coo­pé­ra­tive d’édition à Newark, dans le New Jersey, ils ne tar­dè­rent pas à rejoin­dre l’IWW et faire ainsi de leur mai­son une bou­ti­que wob­bly en usant du label IWW. Comme Dellinger le sou­li­gne dans son auto­bio­gra­phie, c’est cette coo­pé­ra­tive qui sor­tit Direct Action, Alternative et l’incontour­na­ble Liberation, un des pre­miers et des meilleurs maga­zi­nes de la New Left, qui resta plus de vingt ans sur le devant de la scène.

Au début des années 1960, pres­que tous les mem­bres de la Libertarian Tendency de la Young People’s Socialist League (YPSL) avaient également une carte de l’IWW en poche. Quelques-uns mili­taient acti­ve­ment au syn­di­cat, ou espé­raient sa renais­sance. Mais ils s’atta­chaient à le main­te­nir en vie et sur­tout à s’iden­ti­fier à lui, afin de mon­trer au reste de l’YPSL, au reste de l’extrême gau­che et au monde entier quel cou­rant radi­cal amé­ri­cain avait leur pré­fé­rence. Beaucoup pré­fé­raient le salut IWW au fel­low wor­ker plu­tôt que le tra­di­tion­nel com­rade (cama­rade) socia­liste.

L’YPSL, comme la sec­tion des jeu­nes du Parti socia­liste, était une orga­ni­sa­tion en « éventail » : tous les cou­rants y étaient bien­ve­nus et abon­dants, depuis des néo­bol­che­vi­ques jusqu’à des réfor­mis­tes sans com­plexes, dis­ci­ples de Max Shachtman et Michael Harrington, dont le plus cher espoir était de chan­ger la ligne du Parti démo­crate. Les mem­bres de la Libertarian Tendency, appe­lés par­fois « anar­cho-bol­che­vi­ques » ou « luxem­bur­gis­tes », se défi­nis­saient eux-mêmes comme des marxis­tes liber­tai­res ; la Libertarian Tendency était en réa­lité l’héri­tière de la Libertarian Socialist League née à la fin des années 1940 à Chicago, qui entre­te­nait elle aussi d’étroites rela­tions avec l’IWW. Certains YPSL appe­laient la Libertarian Tendency la « Santa Claus Faction » (le cou­rant Père Noël), parce que — disait la plai­san­te­rie — la plu­part de ses mem­bres por­taient une barbe, des vête­ments excen­tri­ques et... ne tra­vaillaient qu’un jour par an.

Bien que la motion révo­lu­tion­naire de la Tendency fût promp­te­ment reje­tée en 1962 par le congrès de l’YPSL tenu à Kerhonkson, dans l’État de New York, la plu­part de ses mem­bres conti­nuè­rent leur acti­visme sub­ver­sif ailleurs, par­ti­cu­liè­re­ment dans le mou­ve­ment pour les droits civi­ques et chez les SDS (Students for a Democratic Society). À cette époque, ils me sem­blaient faire par­tie des jeu­nes gens les plus let­trés de la gau­che amé­ri­caine, et de loin. C’est la Libertarian Tendency qui me fit décou­vrir C. L. R. James, Herbert Marcuse, Raya Dunayevskaya, Grace Lee, James Boggs, Martin Glaberman, George Rawick, Cornelius Castoriadis, la revue pari­sienne Socialisme ou Barbarie et la lon­do­nienne Solidarity.

La poi­gnée de vété­rans qui tenait l’IWW en ce temps-là accueillait à bras ouverts tous ces mou­ve­ments et bien d’autres grou­pes ou indi­vi­dus sym­pa­thi­sants qui, cha­cun à sa manière, essayaient de faire pas­ser le mes­sage wob­bly. Ces vieux wobs écrivirent dans l’Industrial Worker des arti­cles cha­leu­reux saluant les mou­ve­ments contre la bombe ato­mi­que et les essais nucléai­res, pour les droits civi­ques et contre la guerre du Vietnam, sur la Beat Generation, la New Left et la révolte étudiante des années 1960, sur les mou­ve­ments écologistes, fémi­nis­tes ou pour la défense des pri­son­niers et d’autres nobles cau­ses.

Carl Salomon, à qui Allen Ginsberg dédi­caça Howl, dit un jour de la révolte connue sous l’appel­la­tion de « Beat Generation » qu’elle reje­tait un pays où « la liberté signi­fie supré­ma­tie blan­che et sup­pres­sion de tout mou­ve­ment pour la dignité humaine de la sur­face de la pla­nète » [Carl Solomon, Mishaps, Perhaps, 1966, p. 51]. L’IWW était l’exact opposé de cette Amérique-là. Même en ces temps impla­ca­bles, l’IWW res­tait un défi à la supré­ma­tie blan­che et encou­ra­geait acti­ve­ment tous les mou­ve­ments pour la dignité humaine.




1 Beaucoup de wobs et d’anciens wobs jouèrent un rôle important dans les débuts du CIO. Comme le soulignait Fred Thompson en 1984 au cours d’une entrevue avec Richard Altenbaugh : « On avait pas mal [d’IWW] dans l’industrie automobile à Detroit. [...] Une bonne partie des fondateurs de l’UAW [United Auto Workers] étaient d’anciens wobs. En fait, [Walter] Reuther traîna du côté du local wobbly pendant un moment ; sa femme, en particulier, May, suivait mes cours estivaux. »

2 Reserve Officer’s Training Corps, corps d’entraînement des officiers de réserve qui offre des formations militaires dans les universités civiles. Jusque dans les années 1960, la plupart des grandes universités imposaient à l’entrée ce genre de formation — et l’engagement dans l’armée que cela implique : officier de réserve, l’étudiant est mobilisable à tout moment pendant quatre ans. (N.d.T.)