L’intuition des R. U. Wobblies était bonne, il y avait un lien direct et solide entre l’IWW et le mouvement Beat : il s’appelait Gary Snyder (1). L’auteur de Montagnes et Rivières sans Fin, un des plus grands poètes contemporains, influence majeure de Kerouac comme d’innombrables autres écrivains, et relais retentissant pour ce qu’il y a de meilleur dans le biorégionalisme et l’écologie profonde (deep ecology), Snyder reste le lien le plus fort entre le syndicat le plus hip de l’histoire U.-S. et le mouvement poétique le plus créatif de la seconde moitié du vingtième siècle.
L’IWW marqua l’existence de Gary Snyder dès son enfance. Interrogé sur les « influences formatrices » de sa vie et de son oeuvre poétique, il citait en premier lieu son grand-père paternel, « un wobbly toujours à jour de ses cotisations aux Industrial Workers of the World - ce qui remontait à l’époque où il était bûcheron » [Cook, 1971]. Henry Snyder, qui soapboxa sur Skid Road (Yesler Way) à Seattle pour le syndicat, décéda lorsque Gary n’avait que sept ans, mais le poète garde d’impérissables souvenirs de son grand-père, « très musicien », joueur de flûte traversière - voici comment il évoque son souvenir le plus marquant : « grand-père était assis dans sa grande chaise toute noire, il me regardait - j’avais six ans - et me dit, gravement : “Lis Marx, mon garçon !” » [Entretien avec l’auteur, 16 mai 2001].
Comme dans beaucoup de familles du nord-ouest de la côte Pacifique, l’histoire et la tradition wobs tenaient une place importante chez les Snyder. « La vieille mythologie IWW, confiait-il à Bruce Cook, prenait de l’importance à mesure que je grandissais ». Joe Hill, par exemple,
« était un des noms que j’entendais, quand mon père et ses amis discutaient. J’entendais beaucoup parler des wobblies, de Centralia, du massacre d’Everett. Mon père avait quatorze ans au moment du massacre d’Everett. »
[Entretien avec l’auteur]
Gary se rappelle ainsi l’achat de son premier Little Red Song Book :
« Je devais avoir dix-sept ou dix-huit ans, j’entre dans le bureau IWW à Seattle. Ce n’était pas sur Yesler Way en ce temps-là. Je ne sais plus de quelle rue il s’agissait. Peu importe, je rentre et j’achète un exemplaire du Song Book et une ou deux autres brochures wobblies. Je l’ai toujours. »
[Ibid.]
Ses camarades de premières années à l’université se souviennent que Snyder parlait souvent des wobs et connaissait « énormément de chansons ouvrières et wobblies, qu’il reprenait vigoureusement en agitant sa guitare » [Halper, 1991].
A propos de ce que savait le milieu Beat de Joe Hill et de ses chansons :
« Et bien, nous chantions tous cette chanson, I Dreamed I Saw Joe Hill Last Night. Même au Reed College, qui était plutôt stalinien en ce temps-là [1947-1951] tout le monde la connaissait. Mais presque personne ne connaissait les propres chansons de Joe Hill. J’avais l’habitude de parler beaucoup des wobblies, et de reprendre les chansons de Joe Hill, mais je tombais rarement sur quelqu’un qui savait de quoi je parlais. Mais tout le monde connaissait I Dreamed I Saw Joe Hill Last Night. »
[Entretien avec l’auteur]
A cette époque, sinon avant, l’IWW s’inscrivit intimement dans l’identité du poète. Lorsqu’il rencontra des mineurs à San Francisco, peu après son retour d’un long séjour au Japon au milieu des années 1960, Snyder, toujours dans sa trentaine, se présenta lui-même comme un « vieux wobbly » ! Parmi les premiers à rejoindre le Poets’ Union IWW que les jeunes wobs de la baie de San Francisco venaient de créer, le compagnon travailleur Snyder reçut la carte rouge numéro X323420.
La tradition wobblie avait depuis longtemps intégré sa poésie, comme dans ce chaleureux salut aux compagnons travailleurs
Felix Baran
Hugo Gerlot
Gustav Johnson
John Looney
Abraham Rabinowitz
Shot down on the steamer Verona
For the shingle-weavers of Everett
the Everett Massacre, November 5 1916
[...]
“Thousands of boys shot and beat up
For wanting a good bed, good pay,
decent food, in the woods —”
No one knew what it meant
“Soldiers of Discontent”. (2)
Un autre poème évoque l’IWW hall de Seattle :
“Forming the New Society
Within the shell of the Old”
The motto in the Wobbly Hall
Some old Finns and Swedes playing cards
Fourth and Yesler in Seattle (3)
(Parmi ces vieux suédois se trouvait sans doute mon ami O. N.)
D’autres poèmes de Snyder recèlent des échantillons du vieil argot wob aujourd’hui mystérieux, comme “scissorbill”, “gypos” et d’autres.
“Un Anarchisme bouddhiste”, le manifeste de Snyder d’abord publié dans la première édition du Journal for the Protection of All the Beings, puis révisé et réintitulé “Le Bouddhisme et la Révolution à venir” (1969), fut l’une des tentatives les plus précoces, les plus aventureuses et les plus excitantes pour intégrer les perspectives IWW aux “autres” traditions radicales - en l’occurrence, la philosophie extrême-orientale - dans une nouvelle synthèse dialectique. Le manifeste de Snyder radicalisa bien plus de bouddhistes qu’il n’entraîna de wobblies sur la Noble Voie Octuple, sa plus grande influence s’exerçant sur les militants des mouvements antimilitaristes, pour les droits de l’animal, anti-nucléaires, écologistes, gays et féministes. Réaffirmation hardie des priorités Beat, profondément nourri de l’esprit wobbly, il vise la réalisation d’une « vraie communauté ». Ce qui signifie, dans les termes de Snyder :
« soutenir toute révolution culturelle et économique qui se dirige clairement vers un monde libre, international et sans classes. Ce qui signifie l’exercice de la désobéissance civile, de la critique, la manifestation, le pacifisme, la pauvreté volontaire et même la violence mesurée s’il s’agit de contenir quelque beauf incontrôlable. Ce qui signifie l’exercice de tout le spectre possible de toutes les conduites individuelles non nuisibles - et défendre le droit des individus à fumer de l’herbe, manger du peyotl, être polygame masculin ou féminin, ou homosexuel. Des univers de comportements et pratiques depuis longtemps bannis par l’occident judéo-capitalisto-christiano-marxiste. [...] Travailler de sa propre responsabilité, mais dans la volonté de travailler en groupe. “Former la nouvelle société dans la coquille de l’ancienne” — le slogan IWW ». (4)
En 1959, Jack Kerouac réunissait dans un essai un équipage hétéroclite de figures - réelles ou imaginaires - représentant des sources, des précurseurs ou des préfigurations de l’éphémère, diffuse, désordonnée mais toujours effervescente agitation collective connue sous le nom de Beat Generation. Une de ces courtes pièces les plus fortes, “Origines de la Beat Generation”, essaie d’identifier les racines aussi bien historiques que mythiques du mouvement. Parmi ces conspirateurs précurseurs figurent le Krazy Kat de George Herriman, The Shadow, les Marx Brothers, W. C. Fields, Popeye, Humphrey Bogart, « le bon vieux Basil Rathbone » et les magiciens du be-bop Charlie Parker, Dizzy Gillespie et Babs Gonzales. Via Gary Snyder, héros des Clochards célestes, cette joyeuse troupe d’ancêtres accueillait un dernier rêveur récalcitrant, énergumène d’une époque pas si lointaine : le “Vieux Wobbly”, type social bien distinct, incarnation parfaite du hobo poète, génial et merveilleux travailleur créatif.
On relèvera en outre que Gary Snyder, petit fils d’un bon wobbly, en vint à apprendre le chinois et qu’il traduisit le grand poète Han-Shan (“Montagne Froide” - Cold Mountain, nom qui lui vient de sa région natale). Décrit dans Les Clochards célestes comme « un étudiant chinois malade de la ville et du monde qui s’enfuit dans les montagnes », Han-Shan ressemble lui-même beaucoup au “Vieux Wobbly”. Dans une courte préface à sa traduction, Snyder explique que Han-Shan et son ami le “Zen lunatique” Shihte devinrent « les préférés des peintres zen des derniers temps. [...] Ils sont immortels et vous les trouverez peut-être [...] dans des hobo jungles et campements de bûcherons en Amérique ».
En écho à la spécialité culinaire de Joe Hill, précisons également que c’est Gary Snyder qui apprit à Jack Kerouac le maniement des baguettes.
Et que pense Snyder des IWW aujourd’hui ?
« Je crois que l’IWW est plus pertinent que jamais, à cause de la mondialisation. Toutes ces manifestations anti-mondialisation sont formidables et je suis de tout coeur avec elles, mais il y a un autre aspect de la question qui est encore plus important : la classe ouvrière. La mondialisation avancera et empirera tant que les travailleurs ne s’organiseront pas au niveau mondial, à travers les frontières. Seul un mouvement ouvrier mondial peut mettre en échec le capitalisme mondialisé et c’est tout l’objectif des IWW. »
[Entretien avec l’auteur]




