Comme pour son contemporain Ambrose Bierce, l’épisode mexicain de Joe Hill semble s’être volatilisé dans la poussière turbulente de l’incertitude et des contestations historiques. Mis à part quelques allusions en passant dans ses lettres, de brèves évocations de ses amis et des comptes-rendus d’historiens âprement controversés, tout ce qui reste de l’aventure mexicaine de Joe Hill, c’est un dessin du compagnon travailleur Sam Murray arborant un sombrero et la dernière ligne d’une chanson.
Le suédo-canadien Hill, par contraste - alors que cet unique séjour connu au nord des Etats-Unis ne doit avoir duré qu’un petit mois - a laissé des traces directes, en particulier la belle chanson Where the Fraser River Flows écrite pour les ouvriers en grève du chantier de la voie ferrée de la Canadian Northern, grève pour laquelle il avait rejoint le nord. Des dizaines d’années plus tard, les souvenirs de son séjour canadien s’enrichirent de l’exceptionnel témoignage détaillé, de première main, sur cette grande grève par l’organisateur IWW Louis Moreau, qui se rappela également (et enregistra) des fragments de chansons jusqu’alors inédites remontant à ces journées canadiennes.
Bien que traitée sommairement d’ordinaire par les historiens U.-S., l’histoire de l’IWW au Canada fut longue et inoubliable [Leier 1990, Scott 1975]. Quelques délégués canadiens participèrent à la convention de 1905 à Chicago, le nouveau syndicat devant en partie à l’insistance de l’un d’entre eux - John Riordan - l’adoption du nom d’Industrial Workers of the World plutôt qu’Industrial Union of America également proposé.
L’IWW fut particulièrement active en Colombie Britannique. Un peu plus d’un an après la convention fondatrice, le nouveau syndicat y comptait cinq sections syndicales et cinq autres dans la région de Kootenay en 1907. Beaucoup des militants IWW les plus fameux des Etats-Unis - dont Elizabeth Gurley Flynn, Lucy Parsons, Big Bill Haywood, Joseph Ettor et John H. Walsh - tournèrent en Colombie Britannique pendant les premières années du syndicat en tant qu’orateurs et/ou organisateurs.
Vers 1912, l’IWW était vigoureux dans toute la province, inspirant des dizaines de milliers d’ouvriers esclaves et redoutable « menace » pour les patrons et employeurs qui, comme leurs confrères aux Etats-Unis, diffamaient le syndicat dans la presse et envoyaient la police et autres appareils d’Etat - aussi bien que des hommes de main « officieux » - interdire aux membres de l’IWW des droits aussi fondamentaux que la liberté d’expression ou de réunion.
Malgré la répression, l’IWW continua de grandir, au Canada comme ailleurs. La réputation du syndicat à « ramener du bon » - hausses de salaire, réduction du temps de travail et amélioration des conditions de travail - rendait plus facile la tâche des organisateurs. En effet, une fois l’IWW connue dans une nouvelle ville ou une nouvelle région, les ouvriers s’y organisaient souvent d’eux-mêmes. En avril 1912, par exemple, les organisateurs IWW de Victoria eurent la surprise de voir trois cent paveurs de rue - « grecs, italiens, américains, canucks et gens de couleurs » - fondre sur le local IWW, y prendre leur carte rouge et voter immédiatement la grève pour une augmentation de salaire et l’interdiction des heures supplémentaires. Un compagnon travailleur canadien noir fut élu président du comité de grève. Spontanéité, enthousiasme, diversité et solidarité sont les ingrédients essentiels de l’auto-organisation IWW.
Cette même année 1912, la grande grève des chemins de fer de la Canadian Northern fut la plus vaste action jamais organisée par le syndicat, impliquant 8 000 travailleurs sur plus de 600 kilomètres. C’est cette grève qui vit la naissance d’une des plus célèbres innovations tactiques de l’IWW : le « piquet de grève d’un millier de kilomètres ». Pour prévenir l’embauche de jaunes, les membres et sympathisants IWW installèrent des piquets de grève dans les bureaux pour l’emploi à Vancouver, Seattle, Tacoma, Minneapolis et San Francisco. Le slogan « pensez global, agissez local » est peut-être relativement neuf, mais le concept remonte à loin.
Joe Hill s’était fait connaître et écrivait des chansons bien avant cette lutte historique - bien connue sous le nom de « Grève de la Fraser River ». Louis Moreau, qui en était alors un des organisateurs à la demande du trésorier général de l’IWW, Vincent St John, raconte :
« J’ai participé à la grève des chemins de fer de la Canadian Northern de 1912 en Colombie Britannique. Avant la grève, je travaillais dans une entreprise américaine de bâtiment du nom de Toohees Brothers, dont le siège se situait dans un petit établissement de Spuzzum entre Yale et Lytton sur la rivière Fraser.
Lytton était le quartier général de la section 327 des Ouvriers du Bâtiment. Tom Whitehead en était le secrétaire. Lytton était également le quartier général de grève de la branche n°1, la branche n°2 se trouvant à Spencer Bridge et la n°3 à Yale. Avant la grève j’étais délégué de camp pour la branche n°3 à Yale, Colombie britannique.
Joe Hill fit son apparition à notre campement de grève à Yale une semaine à dix jours après le début. Je ne le connaissais pas avant, contrairement à pas mal de compagnons travailleurs et il était très populaire. Le premier jour où il arriva au campement, Joe écrivit Where the Fraser River Flows [Là où coule la rivière Fraser] - qui devint vite familière à tout le monde. Puis il écrivit We Won’t Build No More Railroads for Our Overalls and Snuff [Nous ne construirons plus de chemin de fer pour des tabliers et du tabac], puis Skokum Ryan, the Walking Boss [Skokum Ryan, le patron en ballade] et The Mucker’s Dream [Le Rêve du boueux].
Joe fut parmi nous jusqu’à la Grande Rafle de la police régionale et de la police montée. Je ne l’ai pas vu pendant ni après la rafle. Bien sûr, pendant la descente tout était sens dessus-dessous, mais je sais que Joe n’a pas été embarqué. Le raid ne fut pas vraiment un succès, puisque nous étions prévenus - bien qu’on ne connaissait pas la date - et on s’y était préparé. [...] En ce qui concerne Joe, il était très apprécié des grévistes, honnête, une bonne nature. [...] Il fut à Yale tout le mois d’avril à peu près jusqu’à la grande rafle. » [lettre à Fred Thompson, 20 février 1967 ; dernier paragraphe, 8 mai 1967]
Where the Fraser River Flows (sur l’air alors à la mode Where the River Shanonn Flows) est une chanson de grève solide et entraînante, avec une introduction en soapoxing et un refrain enthousiaste :
Fellow workers pay attention to
what I’m going to mention,
For it is the fixed intention
of the workers of the world,
And I hope you’ll be ready, true-hearted,
brave and steady,
To gather ’round our standard
when the Red Flag is unfurled.Refrain
Where the Fraser River Flows,
every fellow workers knows,
They have bullied and oppressed us,
but still our Union grows.
And we’re going to find a way boys,
for shorter hours and better pay, boys !
And we’re going to win the day,
boys, where the Fraser River Flows.For this gunnysack contractors
have all been dirty actors,
And they’re not our benefactors,
each fellow worker knows.
So we’ve got to stick together
in fine or dirty weather,
And we will show no white feather,
where the Fraser River Flows. (1)
Les « gunnysack contractors » étaient des employeurs délégués méprisants, mauvais payeurs, chargés de certains détails du travail par leurs supérieurs. D’après Moreau, quand un dirigeant accordait une hausse de salaire, il était difficile d’y soumettre ses subordonnés « gunnysack ». Les gunnysack contractors étaient également réputés pour fournir des baraquements pourris et autres accessoires inutilisables.
Succès immédiat chez les grévistes, Where the Fraser River Flows parut pour la première fois dans l’Industrial Worker du 9 mai 1912. Elle fut réimprimée dans une nouvelle édition du Little Red Song Book plus tard cette même année et fut inclue dans de nombreuses éditions ultérieures. Elle figura également sur des 33 tours puis des CD. Trois livres sur l’histoire de l’IWW au Canada reproduisent ses paroles en entier, preuve de sa valeur historique en tant que document sur l’une des plus célèbres grèves IWW. Curieusement, la chanson n’apparaît pas dans le IWW Song Book canadien publié par la branche IWW de Toronto en 1990, qui, tout de même, incluait une « version canadienne » de Mr Block - dans laquelle « Prime minister » se substitue à « President » et « CLC » à « AF of L » - et une « mise à jour » de son There Is A Power in a Union.
Des fragments des autres chansons canadiennes de Hill furent conservés dans la solide mémoire du compagnon travailleur Moreau, qui les restitua en 1947. Parmi les chansons citées plus haut, Moreau se souvint de quelques strophes de We won’t build no Railroad for Overalls and Snuff et de Skokum Ryan, the Walking Boss, mais rien de The Mucker Dream à part son titre. Moreau se rappela également une quatrième chanson, intitulée Martin Welch and Stuart - le directeur des entrepreneurs de pose des rails pour la Canadian Northern -, chantée sur l’air de Wearing the Green :
Martin Welch is mad as hell and
don’t know what to do,
And all his gunnysack contractors
are feeling mighty blue ;
For we have tied their railroad line
and scabs refuse to come,
And we will keep on striking till
we put them on the bum (2)
Un commentaire éclairant de Moreau donne à ce quatrain un éclat particulier :
« Les wobblies rendaient ces employeurs complètement fous. Un jour Martin est venu jusqu’à notre campement à l’annexe de Yale et commença à discuter avec un groupe de suédois assis le long de la route. Quand la Brigade Grommelante, notre sextet chantant, entama la chanson que Joe avait faite sur lui, Martin s’arracha les cheveux et se jura de nous avoir » [lettre à l’éditeur de l’Industrial Worker, 15 novembre 1947]
Ce court témoignage, que nous devons au compagnon travailleur Moreau, nous offre un précieux aperçu du rôle et de l’impact d’une des chansons de Joe Hill sur le terrain au cours de sa propre vie.
Comme la plupart des grandes batailles IWW, la Grève de la Fraser River se distingua par sa façon excitante et réactive de combiner créativité individuelle et discipline collective. Un journaliste du Vancouver Province compara le campement de grève de Yale à « une république en miniature suivant la voie du socialisme », avouant à contrecoeur que « jusqu’ici ça marche bien ». Ainsi Joe Hill, qui avait eu le plaisir et l’honneur de se battre sous le drapeau rouge pendant la Révolution mexicaine, a pu savourer un avant-goût de la société ouvrière à l’occasion d’une grève majeure au Canada.
En août, les grévistes de la Canadian Northern furent rejoints par quelques 3 000 ouvriers de plus de la ligne Grand Trunk Pacific. Ces deux grèves de chemins de fer sont considérées ensemble comme « le signe éclatant des activités [IWW] en Colombie Britannique ».
Hobo hautement qualifié dans l’art du vagabondage et en vertu de sa prédisposition suédoise à la froidure, il est possible que Hill ait pu jouir d’autres séjours dans le nord, mais sa participation à la grève de la Fraser River est le seul épisode canadien qui soit resté dans l’histoire.
En récompense de sa propre et appréciable contribution à la grève, Louis Moreau nous informe enfin que « notre oncle le roi Georges me convia dans une de ses retraites sur l’île de Vancouver » - il fut condamné à passer six mois à la prison de Westminster.




