Bonnes feuilles

XII. Les wobblies et la Nature

Joe Hill et l’IWW, précurseurs de Earth First! et de l’éco-socialisme

Joe Hill n’est pas géné­ra­le­ment consi­déré comme un homme s’inté­res­sant par­ti­cu­liè­re­ment à la nature, mais c’est un thème récur­rent dans sa cor­res­pon­dance. « Le pro­blème de l’opprimé aujourd’hui, écrivait-il ainsi à Elizabeth Gurley Flynn le 27 jan­vier 1915, c’est qu’il s’est laissé entraî­ner trop loin de la nature. » Pour Joe Hill, la sépa­ra­tion des tra­vailleurs avec la nature était un pro­blème sérieux, aux mul­ti­ples consé­quen­ces pour la lutte ouvrière. Dans une autre let­tre, des­ti­née à Sam Murray, il remar­que par ailleurs :

Les ani­maux, dans leur milieu natu­rel, nous mon­trent la voie. Quand ils ont faim, ils cher­chent immé­dia­te­ment quel­que chose à man­ger, sinon ils meu­rent. C’est natu­rel ; mou­rir de faim n’est pas natu­rel.
[Letters, p. 18]

Réflexion qui pas­se­rait faci­le­ment pour une lapa­lis­sade — le genre d’accro­che ano­dine mais curieuse uti­li­sée par des soap­boxers pour atti­rer la foule — ou encore pour un mot d’esprit misan­thrope. Or, chez Hill, l’attrac­tion pas­sion­nelle pour la nature, la dis­po­si­tion à en appren­dre quel­que chose ou à s’y réfé­rer, sem­blaient être des éléments vitaux de sa Weltanschauung révo­lu­tion­naire. Ses idées essen­tiel­les tenaient bien sûr dans le Préambule IWW, mais il avait aussi quel­que chose de la sen­si­bi­lité d’un Henry David Thoreau ou d’un John Muir.

S’affli­ger de l’emprise de l’huma­nité sur la nature, de ses consé­quen­ces sur la vie des escla­ves sala­riés en par­ti­cu­lier, est aujourd’hui un lieu com­mun, mais c’était loin d’être le cas au sein de la gau­che amé­ri­caine des années 1910. Les obser­va­tions de Hill, aussi éparpillées et lapi­dai­res qu’elles soient, se dis­tin­guent radi­ca­le­ment de la pen­sée domi­nante dans ce qui, à l’époque, pas­sait pour du marxisme aux États-Unis. Le « marxisme » méca­ni­que et acri­ti­que pro­duit par le Parti socia­liste et le Socialist Labor Party, comme plus tard par le Parti com­mu­niste, ne tran­che pas avec l’idéo­lo­gie capi­ta­liste dans sa concep­tion de la nature comme une puis­sance hos­tile, glo­ri­fiant les efforts de l’huma­nité pour la « conqué­rir » et l’exploi­ter. Cette concep­tion typi­que­ment bour­geoise, chré­tienne et euro­péenne de la nature est si pro­fon­dé­ment ancrée dans la société amé­ri­caine que même des cri­ti­ques radi­caux de cette société en par­ta­gent les valeurs alié­nan­tes.

Dans son intro­duc­tion à l’édition du 150e anni­ver­saire du Manifeste du parti com­mu­niste, en 1998, Robin D. G. Kelley sou­li­gne pour­tant que la repré­sen­ta­tion per­sis­tante de Marx et Engels en hyper­ur­ba­nis­tes et tech­no­cra­tes anthro­po­cen­tri­ques est « exa­gé­rée, sinon com­plè­te­ment fausse », nous ren­voyant aux tra­vaux de John Bellamy Foster et d’autres qui ont soi­gneu­se­ment décrit l’impor­tante dimen­sion écologique de l’œuvre de Marx et Engels. Cette dimen­sion aussi bien que les pre­miers et der­niers écrits de Marx (Manuscrits de 1844 et Carnets eth­no­lo­gi­ques) man­quaient aux prin­ci­paux cou­rants du marxisme — par­ti­cu­liè­re­ment aux États-Unis, où l’essen­tiel du « marxisme » n’était en réa­lité qu’une variété de gau­che du posi­ti­visme.

De nom­breux pen­seurs hété­ro­doxes reje­tè­rent cette atti­tude idéo­lo­gi­que domi­nante et arro­gante prô­nant l’exploi­ta­tion de la nature. Des poè­tes, sur­tout — Blake et Shelley en Angleterre, Burns en Écosse, Bryant, Thoreau, Whitman et Lew Sarrett aux États-Unis —, ont long­temps rêvé de rela­tions har­mo­nieu­ses entre l’huma­nité et les autres créa­tu­res ter­res­tres, et la poé­sie ins­pira indé­nia­ble­ment les cou­rants intel­lec­tuels et mili­tants qui pren­draient, des années plus tard, les noms d’écologie radi­cale ou d’écosocialisme. Thoreau, dont l’œuvre four­nit une bonne défi­ni­tion ouvrière de cette pers­pec­tive anti­ca­pi­ta­liste et antiau­to­ri­taire, était lui-même avant tout poète, et il est remar­qua­ble que John Muir — l’ins­pi­ra­teur prin­ci­pal du vieux mou­ve­ment pour la pré­ser­va­tion de la nature, mais aussi du plus récent et plus radi­cal Earth First! — ait pré­féré entre tout les Œuvres com­plè­tes de Robert Burns.

Une ten­dance écologiste plus ou moins clan­des­tine exista au sein même du marxisme, incar­née notam­ment dans l’œuvre d’esprits libres comme Rosa Luxemburg, Herbert Marcuse ou Amilcar Cabral (sou­li­gnons au pas­sage que ces trois marxis­tes hété­ro­doxes étaient de pas­sion­nés lec­teurs de poé­sie). On en sait peu sur l’influence de la poé­sie dans le déve­lop­pe­ment de l’écologie révo­lu­tion­naire ou marxiste, mais elle est sans aucun doute immense. Les wob­blies, dont la pas­sion pour la poé­sie est notoire, consa­crè­rent également beau­coup plus d’atten­tion aux pro­blè­mes écologiques que les pro­saï­ques par­tis socia­liste et com­mu­niste. Les IWW appré­ciaient par­ti­cu­liè­re­ment Shelley, Burns, Blake, Thoreau et Whitman. Equality d’Edward Bellamy et L’Entraide de Pierre Kropotkine fai­saient également par­tie de ces œuvres quasi écologistes bien connues des wob­blies. Tous ces ouvra­ges étaient lar­ge­ment dis­po­ni­bles dans cha­que biblio­thè­que IWW à tra­vers tout le pays.

L’inté­rêt wob­bly pour la nature — leur désir qu’elle soit pré­ser­vée pour elle-même, pour sa beauté, et non pour des consi­dé­ra­tions d’exploi­ta­tion et de pro­fit — s’affirma dès le congrès fon­da­teur de 1905. Au cours du débat sur la date pri­vi­lé­giée pour la fête inter­na­tio­nale du tra­vail, par exem­ple, le délé­gué Schatzke, de Denver, déclara :

Je me fiche que ce soit le 1er ou le 15 mai, en tout cas je veux que ce soit ce mois-ci, quand les arbres s’épanouissent, quand les fleurs éclosent et que la terre mon­tre ses plus bel­les cou­leurs. C’est ce mois-ci que je veux pour le pro­lé­ta­riat du monde entier.
[Proceedings, 1905, p. 197]

Si les influen­ces intel­lec­tuel­les de Hill en la matière demeu­rent obs­cu­res, le seul tableau qui nous reste de lui démon­tre un inté­rêt pré­coce pour la nature qui remon­te­rait ainsi à sa jeu­nesse sué­doise. La poé­sie de Carl Michael Bellman aurait pu jouer en ce sens un rôle déci­sif. Les remar­ques de Hill dans ses let­tres de pri­son met­tent en tout cas en évidence l’exis­tence d’un cou­rant écologiste radi­cal au sein de l’IWW lui-même comme parmi les marxis­tes sym­pa­thi­sants de l’IWW regrou­pés autour de l’International Socialist Review.

Il est somme toute dans l’ordre des cho­ses que les tra­vailleurs indus­triels de l’« Ouest sau­vage » aient déve­loppé un sens de la nature radi­ca­le­ment dif­fé­rent des « marxis­tes » en cham­bre de New York et Boston, le contact direct et pro­longé des tra­vailleurs IWW iti­né­rants avec la vie sau­vage étant pra­ti­que­ment inconce­va­ble pour ces intel­lec­tuels urbains cloî­trés dans leurs bureaux. Les IWW de l’Ouest tra­vaillaient dehors pour la plu­part : ils étaient bûche­rons, ouvriers du bâti­ment, jour­na­liers agri­co­les. Ralph Chaplin se sou­vient ainsi dans son auto­bio­gra­phie que Frank Little, Vincent St. John « et d’autres mem­bres IWW célè­bres » avaient en hor­reur les gran­des vil­les indus­triel­les, leur envi­ron­ne­ment irres­pi­ra­ble et leur rou­tine mar­tiale, « une atmo­sphère qu’ils ne pou­vaient tout sim­ple­ment pas sup­por­ter » [R. Chaplin, Wobbly: The Rough-and-Tumble Story of an American Radical, 1948, p. 180].

Big Bill Haywood fit allu­sion à ce carac­tère contre-nature de la ville dans son témoi­gnage devant la Commission aux rela­tions indus­triel­les amé­ri­cai­nes : « Trouvez-vous nor­mal, dit-il, l’exis­tence de com­mu­nau­tés comme New York ou Chicago, avec d’immen­ses gratte-ciel accro­chés dans l’air ? » Quand le com­mis­saire Weinstock lui demanda : « Que feriez-vous de la ville de New York ? », Haywood répon­dit : « Je la démo­li­rais, ou je l’aban­don­ne­rais comme un monu­ment à la folie du temps pré­sent. »

Un antiur­ba­nisme IWW que relève également Charles Ashleigh dans son roman Rambling Kid, en 1930, décri­vant un de ses per­son­na­ges comme « un hobo et un wob­bly, un de ces gar­çons témé­rai­res qui détes­tent le confort et la sécu­rité tiè­des d’une vie cita­dine ennuyeuse ». Mais les IWW reje­taient moins « le confort et la sécu­rité tiè­des » des vil­les — la naï­veté d’Ashleigh révèle ici ses pro­pres pré­ju­gés de classe moyenne — que le bruit, la puan­teur, la bru­ta­lité, la lai­deur, la misère et l’alié­na­tion des vil­les. La vie d’un hobo, que Joe Hill incarne, se trouve essen­tiel­le­ment dehors : à l’air libre, sous les cieux, dans l’eau pure, au milieu des grands espa­ces, dans un envi­ron­ne­ment libre de toute cor­rup­tion et de tout enré­gi­men­te­ment urbain sor­dide. Aux « agré­ments » per­vers de la ville, beau­coup de hoboes pré­fé­raient la jun­gle.

Quand un pro­fes­seur de l’uni­ver­sité de Chicago emmena sa classe d’économie dans un local wob­bly — pra­ti­que plu­tôt rare dans le Chicago des années 1920-1930 —, le fel­low wor­ker « Spud » Murphy encou­ra­gea ces « pau­vres scis­sor­bills » d’étudiants à s’affran­chir de la ville de « l’escla­vage du crayon et du papier » pour expé­ri­men­ter la vraie vie :

J’vais vous dire, pour­quoi vous sor­tez pas brû­ler le dur pour aller voir les cho­ses par vous-mêmes ? Sautez au cul du pre­mier wagon de mar­chan­dise et fai­tes de la place au ban­cro­che en cavale. Rameutez deux bavards quand vous êtes sur la paille et bara­ti­nez un bou­cher, qu’il vous lâche un mor­ceau pour le rata. [...] Trois mois dans les champs et trente jours de relâ­che en taule, voilà com­ment on s’affran­chit 1.
[R. Chaplin, op. cit., p. 180]

C’est ainsi que d’innom­bra­bles wob­blies « s’affran­chi­rent », et c’est sans doute la rai­son pour laquelle tant de wob­blies en savaient plus que la plu­part des thé­sards sur le fonc­tion­ne­ment de l’ordre social exis­tant. Par leur explo­ra­tion inces­sante du ter­ri­toire, en long, en large et en tra­vers, ces road scho­lars (dis­ci­ples de la route) — comme beau­coup de vieux hoboes s’appe­laient eux-mêmes — avaient une connais­sance de pre­mière main des dégâts cau­sés à la nature par l’indus­tria­li­sa­tion capi­ta­liste. Si les IWW des années 1910 ne pro­dui­si­rent pas de cri­ti­que élaborée sur cette dévas­ta­tion écologique, ils étaient plus que qui­conque pro­fon­dé­ment cons­cients du pro­blème, de ses cau­ses comme de ses solu­tions.

Par exem­ple, les wob­blies atti­rè­rent l’atten­tion sur les dan­gers de la sur­po­pu­la­tion. Une masse de tra­vailleurs moins impor­tante, affir­maient-ils, faci­li­te­rait l’obten­tion de meilleurs salai­res et de jour­nées plus cour­tes, aussi bien que de meilleu­res condi­tions de tra­vail et de vie. Leur insis­tance sur le contrôle des nais­san­ces, uni­que dans le syn­di­ca­lisme amé­ri­cain, incarne cette apti­tude wob­bly à consi­dé­rer les pro­blè­mes sociaux d’un point de vue plus large. Que leur rai­son­ne­ment en la matière ne fût spé­ci­fi­que­ment ni écologique, ni fémi­niste le rend plus remar­qua­ble encore. C’est leur pro­pre expé­rience en tant que tra­vailleurs rebel­les qui les avait conduits à ces conclu­sions qui ren­for­çaient et élargissaient les pers­pec­ti­ves écologistes et fémi­nis­tes.

Les wob­blies étaient bien pla­cés pour cons­ta­ter très tôt cette des­truc­tion des régions sau­va­ges amé­ri­cai­nes. Leurs pires enne­mis, ceux qui leur menè­rent les batailles les plus féro­ces, n’étaient autres que les barons du bois, les magnats du rail, les trusts miniers et les gros conglo­mé­rats agri­co­les qui vio­laient la terre, détrui­saient les forêts, pol­luaient l’air et les riviè­res, mas­sa­craient les espè­ces sau­va­ges. À par­tir des années 1910, et sans doute avant, la presse IWW dénonça vio­lem­ment la des­truc­tion des gran­des forêts par l’indus­trie du bois. Un arti­cle du One Big Union Monthly d’octo­bre 1919 s’en pre­nait ainsi au carac­tère « mas­si­ve­ment des­truc­teur » des métho­des de « refo­res­ta­tion » alors en vigueur, sou­li­gnant qu’une telle des­truc­tion insen­sée serait impen­sa­ble dans le sys­tème d’auto­ges­tion ouvrière pré­co­ni­sée par l’IWW. L’Industrial Worker de décem­bre 1925 exi­geait la « pro­tec­tion » immé­diate des forêts contre leur « gas­pillage cri­mi­nel et inu­tile » par les entre­pri­ses fores­tiè­res : « Il n’y a plus que des sou­ches muet­tes, sur des mil­liers d’hec­ta­res. [...] Quand cela va-t-il ces­ser ? », avec cette légende sous la photo d’une lande déso­lée : « Une forêt a dis­paru... en éditoriaux du Chicago Tribune. »

Le Labor Struggles in the Deep South de Covington Hall reste une réfé­rence incontour­na­ble pour qui sou­haite connaî­tre la véri­ta­ble his­toire de l’indus­trie « écocidaire » qui détrui­sit les forêts amé­ri­cai­nes, et des tra­vailleurs syn­di­qués qui osè­rent la défier.

Pendant le grand pro­cès de Chicago pour « cons­pi­ra­tion », l’accu­sa­tion ne cessa de pré­sen­ter le syn­di­cat comme un ramas­sis de ban­dits bons à rien ; il se trouva pour­tant un témoin impar­tial pour réta­blir la vérité. Joseph Davis, du ser­vice des Forêts, témoi­gna avoir engagé 600 IWW en 1917 pour lut­ter contre des feux de forêt dans le Montana. Ces wobs, raconta Davis, furent enga­gés au local IWW et firent du bon bou­lot — « le meilleur que j’aie jamais vu » —, ajou­tant : « Sans l’IWW, il ne res­te­rait rien des forêts du Montana et du nord de l’Idaho » [H. George, The IWW Trial, 1918 p. 124].

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Capitalisme cancer
Le capitalisme est un cancer, la révolution est le remède. (iww.org)

Le monde sau­vage fai­sait pour beau­coup de wobs par­tie d’eux-mêmes. Les his­to­riens qui se pen­chè­rent sur les ques­tions envi­ron­ne­men­ta­les et la conser­va­tion de la nature les igno­rent — comme ils igno­rent l’héroï­que et inces­sante lutte des IWW contre les barons du bois et les trusts miniers —, mais ils méri­te­raient plus d’atten­tion. John Dennis, de l’Idaho, était un de ces wob­blies. Après des années pas­sées à lut­ter pour la bonne cause sur le lieu de tra­vail, le fel­low wor­ker Dennis devint « consul­tant ter­ri­to­rial » pour la Flora of Idaho de Harrison et la Flora of Eastern Washington de St. John. « Ils avaient besoin, expli­que-t-il, de quelqu’un qui leur mon­tre où ils pou­vaient trou­ver dif­fé­ren­tes plan­tes, et je savais à quels endroits elles pous­saient » [Industrial Worker, mai 1988].

D’innom­bra­bles IWW trou­vè­rent dans les pay­sa­ges de l’Ouest une iné­pui­sa­ble source d’ins­pi­ra­tion. S’entre­te­nant avec Archie Green en 1960, Richard Brazier expli­qua pour­quoi il y avait tant de créa­ti­vité chez les IWW de l’Ouest dans les années 1910 :

En ce temps-là, l’Ouest était grand ouvert, les espa­ces vier­ges exis­taient vrai­ment. Il y avait plein d’endroits où aller, [...] des pay­sa­ges immen­ses de noblesse et de beauté, et des voya­ges à faire dans tou­tes les régions inté­res­san­tes du pays. Et il y avait quel­que chose de créa­tif dans l’atmo­sphère. Il me sem­ble que même les Amérindiens d’ici sem­blaient plus créa­tifs que [les gens d’] ailleurs.

C’était tel­le­ment beau : les mon­ta­gnes autour de Seattle et Tacoma, les roses de Portland, et les champs autour de Spokane, [...] les lacs et les riviè­res, tous d’une telle splen­deur uni­que et ins­pi­ra­trice. [...] La gran­deur et le décor du pays où nous tra­vail­lions [...] fai­saient leur effet sur nous. [...] Et c’est ce que nous res­sen­tions tous. Je pense que c’est une des rai­sons pour les­quel­les on bou­geait autant.

Ralph Chaplin était également un de ces wob­blies qui consi­dé­raient la nature comme autre chose qu’une « res­source », jugeant obs­cène de pen­ser les forêts en terme de « pieds de table ». Sa vieille chan­son The Commonwealth of Toil remar­que la « noir­ceur des vil­les » et invo­que « notre Terre-Mère ». Plus tard, influencé par la mytho­lo­gie amé­rin­dienne, l’auteur de Solidarity Forever devint un ardent défen­seur des pre­miers Américains, de la vie sau­vage et de la nature « intacte, pré­ser­vée, belle et libre ». Dispersés dans son œuvre, de puis­sants poè­mes célè­brent la diver­sité natu­relle de la terre et la renais­sance des forêts anti­ques. Only the Drums Remembered, publié en bro­chure, rend hom­mage au chef Nisqually Leschi qui, au début du XIXe siè­cle, mena la lutte des Indiens du Nord-Ouest contre les inva­sions des armées de colons blancs :

Some day our forests shall return again
Back from our mountain where they hide from men—
That Indian Eden, called the Wilderness,
That shames a soiled world with its loveliness.
Grove after grove, tree after warrior tree,
So shall they march unchallenged to the sea,
Healing the death wounds that your greedy hands
Have left upon devastated lands
With cool green leaves and patient, cleansing sands.
Those cities, glowering where woods use to be,
For one dark interval in untamed Space—
Gone, and forgotten, leaving not a trace
Either in Time or in Eternity 2.

D’après ce qu’écrivit sa veuve Edith dans une let­tre adres­sée en 1961 à Carlos Cortez, Ralph Chaplin consi­dé­rait ce poème comme « ses der­niè­res volon­tés et son tes­ta­ment ».

Agnes Thecla Fair salua sans trêve la nature impres­sion­nante et vierge de l’Alaska dans sa Sour Dough’s Bible :

Give me the wilds, where the heart of man
Is as bare as a babe just born 3.
Et
Take me back to the Northland,
Where the Yukon wends its way 4.

Elle livra également — en 1909 ! —, dans un de ces « riffs bibli­ques », une cin­glante cri­ti­que écologiste radi­cale du capi­tal :

Et le capitaliste divisant les travailleurs dit : nous, capitalistes solidaires, étendrons notre domaine sur les poissons des océans par les conserveries, et sur la volaille dans les airs en soudoyant le garde-chasse, et sur le bétail de l’Est en monopolisant les droits sur l’eau, et sur toutes les choses qui rampent sur terre, d’où nous tirerons profit.

Eugene Barnett a l’insi­gne hon­neur d’être le seul wob­bly — jusqu’à preuve du contraire — à avoir consa­cré un ouvrage entier aux mer­veilles de la nature. Faisant par­tie des vic­ti­mes du coup monté de Centralia et étant, par consé­quent, un des pri­son­niers poli­ti­ques les plus connus du syn­di­cat, Barnett était un mineur de char­bon réputé dans toute la gau­che pour ses des­sins et sa poé­sie, puis pour son auto­bio­gra­phie (publiée en feuille­ton dans le Labor Defender). Écrit en pri­son, son livre de 56 pages Nature’s Woodland Bowers in Picture and Verse (1927) pro­pose de plei­nes pages de des­sins à l’encre repré­sen­tant des lynx du Canada, des coqs de bruyère, des ours bruns, des loups et autres espè­ces sau­va­ges, par­se­mées de poè­mes et de com­men­tai­res sur les illus­tra­tions. Le pre­mier vers d’un des poè­mes donne le ton de l’ensem­ble de l’ouvrage :

There are pleasures in the woodlands and a fragrance in the air
That a city cannot boast of anywhere 5.

Ces des­sins et poè­mes prou­vent l’admi­ra­tion du fel­low wor­ker Barnett pour la nature, son goût pour les forêts et, plus que tout, son rejet vis­cé­ral du capi­ta­lisme en géné­ral et de l’usage des piè­ges en acier en par­ti­cu­lier.

Jim Seymour, poète hobo et plus tard fidèle du Bughouse Square à Chicago, était un autre de ces wob­blies dont la vie au grand air sem­ble avoir influencé l’atti­tude à l’égard des autres créa­tu­res avec les­quel­les nous par­ta­geons cette pla­nète. Végétarien, le fel­low wor­ker Seymour nous a laissé ce mot défi­ni­tif sur les droits de l’ani­mal : « Un meur­tre est un meur­tre, peu importe le nom­bre de pat­tes de la vic­time. »

Comme beau­coup d’autres wob­blies, un vieil ami de Joe Hill, Louis Moreau, fut guide pen­dant de nom­breu­ses années. Chez lui dans la nature, s’orien­tant par­fai­te­ment dans la forêt, il reconnais­sait la faune et la flore, les ani­maux, insec­tes, arbres, fleurs, plan­tes et roches aussi sûre­ment et inti­me­ment qu’un spé­cia­liste uni­ver­si­taire che­vronné, et sans doute plus. De son refuge isolé à Lone Pine, en Californie, Moreau guida jusqu’à soixante-dix ans les ran­don­neurs qui vou­laient grim­per le mont Whitney. Il conser­vait dans sa modeste mai­son des roches rares qu’il se fai­sait un plai­sir de mon­trer à ses visi­teurs, en détaillant les par­ti­cu­la­ri­tés, mais s’attar­dant sur­tout sur leur beauté incom­pa­ra­ble.

Prolétaire révo­lu­tion­naire dur à cuire, doté d’une solide connais­sance du monde natu­rel et inti­me­ment attiré par la nature, le fel­low wor­ker Moreau incarne la syn­thèse de tout ce qu’il y a de meilleur dans le socia­lisme liber­taire et l’intran­si­geante tra­di­tion de pré­ser­va­tion de John Muir.

Joe Hill était-il un de ces wob­blies ? Curieusement, aucune de ses chan­sons n’exprime son amour de la nature, Where the Fraser River Flows mise à part — et encore : seu­le­ment dans son titre. Il en va de même pour ses des­sins : quel­ques cac­tus et mon­ta­gnes (à moins qu’il ne s’agisse de pyra­mi­des) dans sa plan­che nos­tal­gi­que évoquant Sam Murray au Mexique, le pois­son et l’anguille dans son des­sin du sous-marin IWW, et rien de plus.

Mais l’appel de la nature résonne sans cesse dans sa cor­res­pon­dance. Dans une let­tre du 15 sep­tem­bre 1914 à Sam Murray, il se rap­pelle une de leurs connais­san­ces com­mu­nes, « Knowles, l’amant fou de la nature », défen­seur de la « vie sim­ple » [Letters, p. 13], et, le 22 mars 1915, il écrit :

Je vois que tu es encore une fois « retourné à la nature », et j’avoue que ça me donne un peu le mal du pays quand tu évoques cette « petite cabane dans les col­li­nes ». Tu peux me par­ler de tes brin­gues, pique-niques et gueu­le­tons tant que tu veux, ça ne me fera rien, mais cette « petite cabane » me serre tou­jours le cœur. C’est la seule vie que je connaisse.
[Ibid., p. 32]

Le 6 juin, à Sam Murray tou­jours : « ... je suis heu­reux de savoir que tu conti­nues à séjour­ner dans ta petite “cabane dans les col­li­nes” » [Ibid., p. 34]. Hill, qui était alors en pri­son depuis un an et demi, avoue : « J’aime­rais bien me replon­ger comme ça dans la nature pen­dant un mois ou deux, his­toire d’y rega­gner un peu de vita­lité et de chair sur mes os rouillés. » (Dans la région de Californie où vivait Murray, les « col­li­nes » dont il est ques­tion sont peut-être des mon­ta­gnes. Bien qu’aucun des amis de Joe Hill ne sem­ble en avoir parlé, il n’est pas dif­fi­cile de l’ima­gi­ner flâ­nant dans les alpa­ges.)

Dans un sens plus théo­ri­que et cri­ti­que, pour­sui­vant la réflexion évoquée au début de ce cha­pi­tre dans sa let­tre du 27 jan­vier 1915 à Elizabeth Gurley Flynn :

L’ins­tinct qui pousse les ani­maux de la jun­gle à aller droit vers la nour­ri­ture quand ils ont faim a été chlo­ro­formé à mort chez l’opprimé par la civi­li­sa­tion, et toute chose ancienne sus­cep­ti­ble de réveiller cet ins­tinct sera béné­fi­que au mou­ve­ment révo­lu­tion­naire.
[Ibid., p. 22]

Ici, au croi­se­ment d’une pen­sée de l’ins­tinct et de la lutte des clas­ses, la réflexion du barde wob­bly rejoint celle de ses amis et fel­low wor­kers de l’International Socialist Review. Considérons ce pas­sage d’un arti­cle de Mary Marcy, direc­trice de la Review, publié pres­que la même semaine où Joe Hill écrivait sa let­tre à Gurley Flynn : « Tous les mou­ve­ments pour l’émancipation de l’être humain repo­sent sur la pré­misse que l’ani­mal humain recher­che le plai­sir et fuit la dou­leur » [février 1915]. Opposant cet ins­tinct natu­rel à l’arti­fi­cielle et rési­gnée « habi­tude de rece­voir des ordres, [...] de faire ce qu’on nous dit, de sui­vre un lea­der », Marcy en conclut :

Tout ce qui encou­rage [les gens] à cas­ser la rou­tine de leur vie, [...] tout ce qui les pousse à sor­tir des orniè­res de l’exis­tence, qui les arra­che à leurs misé­ra­bles habi­tu­des, est un puis­sant sti­mu­lant, un sti­mu­lant à l’action.
[ISR, février 1915]

Que Marcy et Hill aient été sur la même lon­gueur paraît évident à la lec­ture de cet arti­cle ulté­rieur de Marcy, où elle écrit :

Notre ins­tinct natu­rel, quand nous avons faim, nous pousse à satis­faire cette faim et, pour­tant, des cen­tai­nes de mil­liers de fem­mes et d’hom­mes affa­més regar­dent pas­ser et repas­ser, tous les jours, des trains entiers de nour­ri­ture sans bron­cher. L’habi­tude de res­pec­ter la pro­priété pri­vée est en eux plus forte que l’ins­tinct ances­tral de man­ger pour vivre.
[M. Marcy, You Have No Country, 1984, p. 43-44]

Personne ne sait si Marcy et Hill se sont jamais ren­contrés, ni même s’ils ont échangé des let­tres. Il est ten­tant de croire qu’ils cor­res­pon­di­rent : Marcy était une épistolière pro­li­fi­que, met­tant un point d’hon­neur à res­ter en contact avec tous les col­la­bo­ra­teurs de la Review. À en croire son ami Jack Carney, elle

[...] trou­vait tou­jours le temps d’écrire à ses nom­breux fel­low wor­kers. Le bûche­ron dans sa cabane, le mineur perdu au milieu de nulle part en Australie, le che­mi­not, le docker, le marin ou le type chargé de comp­ter les tra­ver­ses, tous connais­saient Mary Marcy.
[J. Carney, Mary Marcy, 1877-1922, 1923, p. 8]

Hélas, il ne nous reste appa­rem­ment aucune let­tre échangée entre Joe Hill et Mary Marcy. Toutefois, Hill connais­sait sans doute l’œuvre de Marcy, qui était une des auteu­res les plus popu­laire et influen­tes de l’extrême gau­che : Eugene Debs la consi­dé­rait comme « un des esprits les plus clairs et une des plus bel­les âmes de tout notre mou­ve­ment » [Ibid., p. 15]. En outre, la Review — relève Paul F. Brissenden dans son étude pion­nière sur l’IWW en 1919 — était « lit­té­ra­le­ment un organe de l’IWW ».

Journal marxiste révo­lu­tion­naire le plus lu des années Debs, la Review accor­dait une atten­tion consi­dé­ra­ble à la nature. Entre des arti­cles sur « La guerre et les tra­vailleurs » de Vincent St. John, « La bataille de Lawrence » de Mary Marcy ou « Comment créer du tra­vail pour les chô­meurs » de Joe Hill, la Review publiait aussi des arti­cles sur « Les aven­tu­res amou­reu­ses de l’arai­gnée » et « La vie des four­mis ».

Au local wob­bly de San Pedro, Hill a sans doute eu l’occa­sion de lire, ou du moins de par­cou­rir, des ouvra­ges sur la nature publiés par Charles H. Kerr, comme Germs of Mind in Plants, de l’Autrichien Raoul E. Francé, magni­fi­que­ment illus­tré par Ralph Chaplin ; Nature Talks of Economics, la bro­chure popu­laire de Caroline Nelson, qui écrivit également pour la Review ainsi que pour des publi­ca­tions IWW ; et l’Universal Kinship de J. Howard Moore, publié en 1905 puis sou­vent réé­dité, un livre com­bi­nant un évolutionnisme dar­wi­nien et des éléments d’écologie à une défense mili­tante des droits de l’ani­mal. À par­tir de 1905, tous ces ouvra­ges, entre autres nom­breux titres de la Kerr Company, n’étaient pas seu­le­ment dis­po­ni­bles dans cha­que local wob­bly à tra­vers le pays, mais aussi ardem­ment défen­dus dans les jour­naux et maga­zi­nes du syn­di­cat.

Beaucoup de ces ouvra­ges de la Kerr Company, comme nom­bre de publi­ca­tions IWW s’inté­res­sant à la nature, souf­frent — d’un point de vue contem­po­rain — de naï­veté, de confu­sion, de sim­plisme, voire d’erreurs carac­té­ri­sées. La cri­ti­que de la tech­no­lo­gie et du « pro­grès » menée par Mary Marcy et ses amis de la Kerr Company était plu­tôt rudi­men­taire et ins­tinc­tive : ils ne se fai­saient aucune illu­sion sur les « machi­nes sal­va­tri­ces du pro­lé­ta­riat » et cer­tains d’entre eux, à com­men­cer par Covington Hall, célé­braient ouver­te­ment les « pri­mi­tifs ». La réfé­rence de Joe Hill aux auto­mo­bi­les comme à autant de « wagons puants », en 1913, indi­que-t-elle une incli­na­tion du barde wob­bly du côté de Covington Hall ? Nous en savons mal­heu­reu­se­ment trop peu pour nous hasar­der à le sup­po­ser.

Ce que nous savons en revan­che avec cer­ti­tude, c’est que les connais­san­ces écologiques de Hill, Hall, Marcy et d’autres wob­blies étaient très super­fi­ciel­les et n’ont jamais été com­plè­te­ment inté­grées comme tel­les dans leur pro­gramme révo­lu­tion­naire. En tant que syn­di­cat, l’IWW rece­lait natu­rel­le­ment une grande variété d’opi­nions, et cer­tains de ses mem­bres — ceux, par exem­ple, qui adhé­rè­rent corps et âme à un Parti com­mu­niste vio­lem­ment écophobe et tech­no­phile — sou­te­naient l’indus­tria­li­sa­tion illi­mi­tée, n’accor­dant que très peu d’atten­tion, sinon aucune, à la pré­ser­va­tion de la nature ou aux sujets écologiques.

L’inté­rêt ines­ti­ma­ble des consi­dé­ra­tions d’ordre écologique de Hill, Marcy et autres wob­blies, mal­gré tous leurs défauts, réside dans leur défense ins­tinc­tive de la nature — et leur strict rejet de toute idéo­lo­gie, « socia­liste » ou autre, qui ne la pren­drait pas en compte. Leur ins­pi­ra­tion révo­lu­tion­naire leur per­mit de reje­ter cou­ra­geu­se­ment un « marxisme » qui ne consi­dé­rait la nature que sous le prisme défor­mant du capi­tal. Aussi rudi­men­tai­res que soient leurs écrits, ils figu­rent parmi les pre­miers à avoir indi­qué le che­min de la soli­da­rité ouvrière avec la nature et l’ensem­ble du monde ani­mal.

Les remar­ques fugi­ti­ves et cour­rou­cées de Hill à pro­pos de la nature et de l’ins­tinct ne peu­vent être sim­ple­ment écartées comme pure­ment idio­syn­cra­si­ques. Parce que sa cri­ti­que ouvrière — ou, du moins, ses impres­sions ten­dant à la cri­ti­que — de l’emprise de l’huma­nité sur la nature fai­sait écho aux efforts sou­te­nus du groupe de théo­ri­ciens révo­lu­tion­nai­res le plus ori­gi­nal et créa­tif du moment aux États-Unis. Rejetant une idéo­lo­gie pseudo-radi­cale pour laquelle la nature n’était rien d’autre qu’un réser­voir infini de pro­duits des­ti­nés à être ven­dus et ache­tés, Hill et ses com­pa­gnons rêvè­rent de ce qu’aucun autre marxiste n’avait rêvé aupa­ra­vant. À sa façon, le trou­ba­dour wob­bly contri­bua à déve­lop­per sinon une écologie marxiste, du moins un marxisme atten­tif à la nature.

Associant la fer­veur révo­lu­tion­naire, l’amour de la nature et le dégoût de tout « déve­lop­pe­ment » capi­ta­liste (qui n’est que la des­truc­tion du monde vivant), Joe Hill et les autres mem­bres de cette « bande rebelle de la classe ouvrière », aux côtés de leurs cama­ra­des de la Kerr Company, peu­vent véri­ta­ble­ment être consi­dé­rés comme les pré­cur­seurs du mou­ve­ment Earth First!, qui émergea dans les années 1980. Le roman­cier Edward Abbey — dont le Monkey Wrench Gang (1975) fit beau­coup pour le lan­ce­ment de Earth First! — admira long­temps les IWW, et Utah Phillips appela même EF! « l’IWW du mou­ve­ment écologiste » [Industrial Worker, mai 1988]. Les EF!, avec leur slo­gan « Aucun com­pro­mis dans la défense de Terre-Mère », repri­rent en effet une grande part de la tra­di­tion wob­bly, aussi bien dans la pra­ti­que que dans l’esprit : du sabo­tage non vio­lent aux « mili­tants silen­cieux » [silent agi­ta­tors : les auto­col­lants], en pas­sant par une toute nou­velle école de des­si­na­teurs et de chan­teurs rebel­les. Le Li’l Green Song Book est une splen­dide reprise éco-radi­cale du fameux recueil wob­bly. Une des chan­sons d’EF!, There Is Power in the Earth par Walkin’ Jim Stoltz reprend ainsi le There Is Power in a Union de Joe Hill.

Dans un entre­tien à l’Industrial Worker, en mai 1988, le res­pon­sa­ble EF! Roger Featherstone releva quel­ques affi­ni­tés essen­tiel­les entre Earth First! et l’IWW :

Beaucoup de per­son­nes dans le mou­ve­ment admi­rent les pre­miè­res années de l’IWW. Nous admi­rons l’esprit, le sens de l’humour, l’art et la musi­que IWW ; sa tac­ti­que de l’action directe ; sa volonté de res­ter à l’écart de la scène poli­ti­que ; son atti­tude sans com­pro­mis et, plus que tout, son cou­rage. Je pense que l’esprit du mou­ve­ment Earth First! aujourd’hui ferait plai­sir à Joe Hill et Big Bill Haywood, qui nous diraient : « En avant ! »

Deux ou trois semai­nes après cette inter­view, Judi Bari, une mili­tante cali­for­nienne de EF! impli­quée dans le mou­ve­ment ouvrier, rejoi­gnit l’IWW. Principale orga­ni­sa­trice de gran­des mani­fes­ta­tions antia­bat­tage — en par­ti­cu­lier lors de la cam­pa­gne de pro­tes­ta­tion « Mississippi Summer in the Redwoods », dans le comté de Mendocino —, la fel­low wor­ker Bari per­suada de nom­breux tra­vailleurs du bois que leur véri­ta­ble inté­rêt ne se trou­vait pas du côté des entre­pri­ses rapa­ces et des­truc­tri­ces, mais plu­tôt du côté des pro­tec­teurs de l’envi­ron­ne­ment et de la soli­da­rité ouvrière, un dis­cours qui ne plai­sait évidemment pas aux pou­voirs établis dans l’indus­trie fores­tière. Quand Bari fut griè­ve­ment bles­sée dans l’explo­sion d’une voi­ture pié­gée, la police et le FBI l’accu­sè­rent immé­dia­te­ment, elle, d’avoir « trans­porté une bombe », et n’essayè­rent jamais de retrou­ver ses agres­seurs 6.

La lutte pour l’émancipation de la classe ouvrière et la lutte pour la défense de l’envi­ron­ne­ment sont par essence iden­ti­ques : leur ennemi com­mun est le capi­ta­lisme. Malgré les revers, les coups mon­tés, les mas­sa­cres et défai­tes de tou­tes sor­tes, les lut­tes conti­nuent et conti­nue­ront, comme le dit le Préambule IWW, « jusqu’à ce que les tra­vailleurs du monde entier s’orga­ni­sent en tant que classe [...] et abo­lis­sent le sala­riat ».

De ce point de vue, comme de tant d’autres, Joe Hill sym­bo­lise le syn­di­cat dans son ensem­ble. À un tout autre degré que ne le reconnais­sent géné­ra­le­ment les his­to­riens, en par­ti­cu­lier les his­to­riens du mou­ve­ment ouvrier, l’IWW incarna une cri­ti­que non seu­le­ment du capi­ta­lisme, mais aussi de la civi­li­sa­tion — de ce que T-Bone Slim appe­lait la civi­lin­sa­nity (« civi­lin­sa­nité » ou « si-vile-isa­tion ») — poli­cée et pol­luée par le capi­tal, et faite à sa pro­pre image hideuse, répres­sive et meur­trière. Par leur admi­ra­ble rejet roman­ti­que de la moder­nité, leur amour de la nature, leur célé­bra­tion de la soli­da­rité, de la poé­sie, de l’humour et de l’action directe — comme leur vision à long terme et leur refus de plier —, Joe Hill et l’IWW pré­fi­gu­rè­rent un large ensem­ble de nou­veaux para­dig­mes dans les cons­cien­ces et la culture et contri­buè­rent à leur nais­sance.

À bien des égards, les vieux wob­blies furent bien plus vision­nai­res qu’ils ne le pen­saient eux-mêmes.




1 Voici, pour les lecteurs familiarisés avec l’argot des wobblies, la citation complète des paroles prononcées par « Spud » Murphy devant son auditoire d’étudiants : « I’ll tell ya, why don’t you go out and grab a rattler and find out things for yourselves. Glom the belly of a drag and take out for the sticks on the lam. Ping a couple of clackers when you go broke and make a gut plunge on butch. Learn to feed the kitten cream when the Moonlight Monster is tight with his tin. Three months in the harvest fields and a thirty day stretch in the hoosegow—that’s the way to get smarted up. » (N.d.É.)

2 Nos forêts reviendront un jour, / De nos montagnes où elles se cachent des hommes / De cet Éden indien qu’on appelle Nature, / Dont la beauté fait honte à ce monde souillé. / Bocage après bocage, arbre après arbre combattant, / Ainsi marcheront-elles irrésistibles vers l’océan, / Apaisantes de vertes et douces feuilles, de sables purificateurs, / Cicatrisant les blessures mortelles que vos mains avides / Ont laissé derrière elles sur des terres dévastées. / Ces villes, vautrées à la place du bois, / Sombres parenthèses dans l’infini / Disparues, et oubliées, ne laisseront aucune trace / Dans le Temps ni dans l’Éternité.

3 Donne moi la vie sauvage, où le coeur de l’homme / Est aussi nu qu’un nouveau-né

4 Ramène-moi dans les pays du nord, / Où chemine le Yukon.

5 Les forêts recèlent des plaisirs et un parfum / Dont aucune ville jamais ne pourra se vanter.

6 Le 11 juin 2002 à Oakland (douze ans après les faits), un jury fédéral réhabilita entièrement Judi Bari et son camarade de EF!, Darryl Cherney, établissant que six membres du FBI et de la police avaient violé leurs droits aux premier et quatrième amendement. Les activistes de EF! reçurent plus de 4 millions de dollar en dédommagement. Bari était morte d’un cancer en 1997.