Bonnes feuilles

XIV. La poésie wobbly en théorie et en pratique — Chapitre 7

L’art du soapboxing, ou la narration au service de la révolution

La chan­son avait donc chez les wob­blies une place cen­trale pour la dif­fu­sion, la pra­ti­que et la pour­suite de la poé­sie et du savoir. Mais ils usaient aussi d’autres moyens pour sti­mu­ler l’ima­gi­na­tion de la classe ouvrière. Pendant les ras­sem­ble­ments de grève IWW, les mani­fes­ta­tions de rue, les pique-niques, et en tou­tes les occa­sions, les chan­sons, la poé­sie et le théâ­tre se dou­blaient tou­jours de soap­boxing et de nar­ra­tions. Les spé­cia­lis­tes de ces deux der­niers arts tâchaient d’asso­cier l’expo­si­tion sérieuse de théo­ries économiques à des fables, anec­do­tes, petits contes, énigmes et bla­gues. Le dia­lo­gue — deux per­son­nes s’échangeant le plus d’infor­ma­tions pos­si­ble en une minute ou deux, sous une forme paro­di­que — était également très popu­laire. Le « Ferme-la ! » de Sam Lesher, publié dans l’Industrial Pioneer d’avril 1924, est un clas­si­que du genre :

Qu’est-ce que vous venez de dire à cet homme ?
— Je lui ai demandé de se dépêcher.
— De quel droit lui demandez-vous de se dépêcher ?
— Je le paie pour qu’il se dépêche.
— Combien le payez-vous ?
— 4 dollars par jour.
— D’où tenez-vous cet argent ?
— Je vends des produits.
— Qui fabrique ces produits ?
— C’est lui.
— Combien de produits fabrique-t-il par jour ?
— Pour 10 dollars.
— Alors ce n’est pas vous qui le payez, c’est lui qui vous paie 6 dollars par jour pour vous avoir tout le temps sur le dos et lui demander de se dépêcher.
— Mais les machines m’appartiennent.
— Comment avez-vous acquis ces machines ?
— J’ai vendu des produits.
— Qui a fabriqué ces produits ?
— Ferme-la, il pourrait t’entendre.

En ces temps où ni la radio ni la télé­vi­sion n’exis­taient, les mani­fes­ta­tions wob­bly étaient une sorte de variante de lutte des clas­ses de ce que Vachel Lindsay — un poète que beau­coup de wob­blies admi­raient — appe­lait le « plus grand vau­de­ville ». Pour le Grand Syndicat uni­que, éducation et dis­trac­tion étaient pra­ti­que­ment syno­ny­mes.

Contrairement aux livres, jour­naux et bro­chu­res, les soap­boxers don­naient aux gens l’occa­sion de voir et d’écouter les agi­ta­teurs, et même de leur poser des ques­tions. Le soap­boxing était tou­jours une ren­contre directe, intime : l’exact opposé des talk-shows télé­vi­sés moder­nes, déper­son­na­li­sés, télé­pho­nés et sur­pré­pa­rés.

Il nous reste beau­coup moins d’archi­ves sur ce que disaient les soap­boxers et ce que racontaient les conteurs que sur les chan­sons wob­bly, mais ce qui a sur­vécu nous en donne tout de même un bon aperçu géné­ral. Les soap­boxers du syn­di­cat étaient dyna­mi­ques, créa­tifs et accom­plis dans leur art ; même les concur­rents d’autres syn­di­cats reconnais­saient leur supé­rio­rité en la matière. C’est qu’ils devaient, en pleine rue, atti­rer d’abord le maxi­mum de per­son­nes, et le plus vite pos­si­ble, pour tenir la foule au moins une demi-heure avant que les flics n’arri­vent et ne dis­per­sent tout le monde — ou ne fas­sent pire.

Les soap­boxers de l’IWW étaient consi­dé­rés comme des « per­son­na­li­tés ». Nombre d’entre eux seraient aujourd’hui iden­ti­fiés à des artis­tes per­for­mers. Ils culti­vaient leur excen­tri­cité per­son­nelle aussi assi­dû­ment que n’importe quel comé­dien de théâ­tre ou de cinéma muet. Comme le sou­li­gna Richard Brazier dans un entre­tien accordé à Archie Green, en 1960 : « Chaque ora­teur avait son pro­pre style sur la soap­box. » Brazier évoqua George Swazey, un soap­boxer que Joe Hill appe­lait le « pho­no­gra­phe humain » dans une de ses let­tres. D’après Brazier, Swazey

[...] avait une des métho­des les plus sin­gu­liè­res que j’aie jamais vues pour atti­rer la foule. George avait un canard qu’il avait l’habi­tude de pren­dre sous son bras sur la soap­box. Et quand George vou­lait sou­li­gner un point impor­tant de son dis­cours, comme : « Maintenant il est temps de vous secouer, vous tous fel­low wor­kers, plu­tôt que de res­ter là bou­che bée, venez par ici et rejoi­gnez le syn­di­cat ! », il ser­rait son canard qui fai­sait « coin, coin, coin ». Et George disait : « Même le canard en sait assez pour être d’accord avec ça. » [...] Et cha­que fois qu’il vou­lait sou­li­gner quel­que chose, il ser­rait le canard et « coin, coin » [...] la foule deve­nait énorme.

Pendant les années 1910, Swazey vécut un moment en Angleterre, où il essaya de mon­ter une sec­tion IWW. Bonar Thompson, vieil ora­teur de Hyde Park, s’en sou­ve­nait comme d’un « bon ora­teur, racé, vivace : il me bat­tait en col­lec­tes et ven­tes de jour­naux » [Hyde Park Orator, 1934, p. 149]. Thompson cite un exem­ple inté­res­sant de ce qui fut le lot de cha­que soap­boxer — le har­cè­le­ment poli­cier :

Swazey fut arrêté un jour à Leeds, pour avoir incité les chô­meurs à voler. « Il y a des man­ne­quins dans une devan­ture de Brigatte qui por­tent de bons vête­ments — de chauds par­des­sus, des bot­tes épaisses. Alors que vous gre­lot­tez en haillons ! » déclara-t-il au cours d’un ras­sem­ble­ment de chô­meurs. Il fut traîné devant le juge, qui, en voyant Swazey à la barre, dit ceci : « Tout le monde peut cons­ta­ter que vous êtes cou­pa­ble », et il fut condamné — après un pro­cès qui ne dura pas plus de cinq minu­tes — à une amende de trente shil­lings. On a ras­sem­blé la somme sans trop de mal, ici, à Londres. On n’avait alors aucun doute sur notre capa­cité à ren­ver­ser le sys­tème capi­ta­liste.
[Ibid.]

Dans son entre­tien avec Archie Green cité pré­cé­dem­ment, Dick Brazier évoqua un autre soap­boxer, Jack Phelan, sur­nommé le « vif-argent des wob­blies », qui par­ti­cipa, avec Joe Hill et d’autres IWW, à la révo­lu­tion de la Basse-Californie :

Il mon­tait sur la soap­box, il ouvrait un para­pluie au des­sus de sa tête et, une main sur le front, il se met­tait à hur­ler à tue-tête : « À l’aide ! À l’aide ! Au voleur ! » On accou­rait de par­tout, on s’attrou­pait : « Je viens de me faire voler ! » Et quand la foule était suf­fi­sante, il ajou­tait : « Je me suis fait voler par la classe domi­nante ! Ils sont tous mouillés ! » Alors, il com­men­çait son bara­tin.

Hubert Henry Harrison est sou­vent dési­gné comme le « prin­ci­pal intel­lec­tuel afro-amé­ri­cain de son temps », « un des plus grands esprits amé­ri­cains » et « le père du radi­ca­lisme de Harlem ». En outre, on le consi­dère de plus en plus comme l’ins­pi­ra­teur majeur de Claude McKay et d’autres écrivains et artis­tes de la Harlem Renaissance. Penseur ori­gi­nal et mili­tant radi­cal, écrivain pro­li­fi­que et direc­teur de jour­nal, péda­go­gue et cri­ti­que majeur, il fut également — tout au long de sa vie — un soap­boxer infa­ti­ga­ble. Hubert Harrison est en effet célé­bré aussi comme le plus grand soap­boxer de tous les temps.

Dans son excel­lent Hubert Harrison Reader (2001), Jeffrey B. Perry pré­sente ainsi ses qua­li­tés d’ora­teur :

Les confé­ren­ces en exté­rieur de Harrison lan­cè­rent les ora­teurs de rue à Harlem. Il était brillant et sans rival sur la soap­box. Il avait une pré­sence cha­ris­ma­ti­que, une intel­li­gence tou­che-à-tout, une mémoire remar­qua­ble, une dic­tion impec­ca­ble et une maî­trise excep­tion­nelle du lan­gage. Interactif, étayant tou­jours ses argu­ments sur de nom­breux faits, il usait en outre de l’humour, de l’iro­nie et d’un sar­casme acide. Par son style popu­laire, en salle comme à l’exté­rieur, il déga­geait la route pour tous ceux qui sui­vraient, dont A. Philip Randolph, Marcus Garvey et, bien plus tard, Malcolm X.
[Op. cit., p. 5]

Son public non noir reconnais­sait son pou­voir sur la soap­box. L’écrivain Henry Miller l’ido­lâ­trait au temps de sa jeu­nesse socia­liste à New York, et, des années plus tard, il se sou­ve­nait avec admi­ra­tion de la façon dont les talents de soap­boxer de Harrison lui per­met­taient de « démo­lir tout contra­dic­teur ».

Harrison, qui naquit et gran­dit à Sainte-Croix dans les Indes occi­den­ta­les danoi­ses (aujourd’hui îles Vierges amé­ri­cai­nes), émigra aux États-Unis en 1900, alors qu’il était encore ado­les­cent. D’abord engagé dans le mou­ve­ment des libres pen­seurs, il fut l’un des mem­bres noirs les plus éminents de la sec­tion new-yor­kaise du Parti socia­liste. Il se rap­pro­cha de l’IWW autour de 1912, via l’aile gau­che du parti. Collaborateur à l’International Socialist Review, il prit fait et cause pour Bill Haywood contre les atta­ques de l’aile droite pro-AFL du Parti socia­liste. Quelques mois plus tard, en 1913, Harrison — en com­pa­gnie d’autres ora­teurs célè­bres de l’IWW comme Big Bill Haywood, Elizabeth Gurley Flynn, Carlo Tresca et Patrick Quinlan — haran­guait des fou­les consi­dé­ra­bles du haut de la tri­bune IWW pen­dant la grève des fila­tu­res de Paterson.

Bien que son impli­ca­tion active dans l’IWW ait peu duré, il conti­nua long­temps de défen­dre le syn­di­ca­lisme indus­triel révo­lu­tion­naire non seu­le­ment sur la soap­box, mais aussi dans The Voice, l’heb­do­ma­daire afro-amé­ri­cain qu’il diri­geait. À l’été 1917, par exem­ple, il y sou­te­nait vigou­reu­se­ment

[...] le syn­di­ca­lisme du ving­tième siè­cle [qui] affirme : « Laisser un seul tra­vailleur à la porte, c’est lais­ser au patron une arme contre nous. Nous devons donc nous orga­ni­ser dans un Grand Syndicat uni­que de tous les tra­vailleurs. » C’est ce genre de syn­di­ca­lisme qui orga­nisa 18 000 Blancs et 14 000 Noirs en 1911 dans l’indus­trie du bois en Louisiane. C’est le syn­di­ca­lisme IWW.

J. T. « Red » Doran était un des soap­boxers IWW les plus popu­lai­res, un « chart-talk/chalk-talk artist » (une sorte d’« ora­teur visuel »). Pendant qu’il s’adres­sait à la foule, le fel­low wor­ker Doran mon­trait des des­sins et dia­gram­mes sur un tableau noir por­ta­tif qu’il effa­çait et rem­plis­sait au fil de son dis­cours. On a décrit ses inter­ven­tions comme « dignes d’une bonne uni­ver­sité » [Joseph R. Conlin, Big Bill Haywood and the Radical Union Movement, 1969, p. 186]. Par une ruse de l’his­toire, une de ses lon­gues leçons nous est res­tée. Faisant par­tie de la cen­taine de wob­blies inculpés de « cons­pi­ra­tion » pen­dant le grand pro­cès de Chicago, en 1918, Doran fut invité à refaire un de ses chalk-talks (dis­cours-craie) dans la salle d’audience. Regorgeant d’humour ouvrier et de clairs abré­gés d’économie et d’his­toire, son cours parut en bro­chure sous le titre Evidence and Cross-Examination of J. T. (Red) Doran in the Case of U.S.A. vs. Wm. D. Haywood et al., publiée la même année par le Comité géné­ral de défense.

Si les soap­boxers ont rare­ment joui d’une quel­conque reconnais­sance, les soap­boxers de sexe fémi­nin sont, elles, qua­si­ment igno­rées des his­to­riens. Elizabeth Gurley Flynn, la plus célè­bre des ora­tri­ces IWW, « soap­boxa » également, bien qu’on se sou­vienne sur­tout de ses inter­ven­tions en tri­bune. Minnie F. Corder fut une soap­boxer par­ti­cu­liè­re­ment remar­qua­ble. D’ori­gine russe, elle rejoi­gnit le syn­di­cat en 1919 et lui resta fidèle jusqu’à la fin. (Même à la fin de sa vie, dans les années 1980, elle conti­nuait de lut­ter, à plus de qua­tre-vingt-dix ans, pour une meilleure ali­men­ta­tion et de meilleu­res condi­tions de vie dans la mai­son de retraite Florence Nightingale Nursing Home de New York.) Il lui arri­vait aussi de pren­dre la parole à la tri­bune, dont une fois au moins en com­pa­gnie de Bill Haywood. Mais la voix de Corder se fai­sait sur­tout enten­dre d’une soap­box sur les trot­toirs bon­dés de la ban­lieue ouvrière du Lower East Side à New York, et ailleurs sur la côte Est. Comme « signa­ture », elle concluait tou­jours ses inter­ven­tions avec les fameux vers du Mask of Anarchy de Shelley :

Rise like lions after slumber
In unvanquishable number—
Shake your chains to earth like dew
Which in sleep had fallen on you—
Ye are many—they are few 1.

Swazey, Phelan, Harrison, Doran, Corder et des cen­tai­nes d’autres soap­boxers sont les héros ano­ny­mes de l’IWW. Leur média était oral et peu ont laissé la moin­dre trace écrite : sur les cinq évoqués, seul Harrison était plus écrivain qu’ora­teur. Nombre d’entre eux étaient poè­tes à leur façon — ora­teurs créa­tifs doués pour l’impro­vi­sa­tion, la méta­phore et de nou­vel­les for­mes de dis­cours. Peu de soap­boxers se firent remar­quer en tant que chan­teurs, mais leur impact sur le public fut sou­vent simi­laire à celui de la chan­son. Mary Heaton Vorse rele­vait ainsi en 1912, à Lawrence, que, lors­que les tra­vailleurs écoutent les soap­boxers IWW,

[...] ils vont à l’école. Leur esprit s’ouvre. Ils appren­nent l’his­toire et l’économie dans les ter­mes de leur pro­pre vie. Beaucoup se décou­vrent des pou­voirs jusqu’alors insoup­çon­nés. Hommes et fem­mes, jusqu’ici contraints au mutisme, mon­tent main­te­nant à la tri­bune et par­lent avec l’ardeur et l’éloquence de la sin­cé­rité à leurs fel­low wor­kers. D’autres écrivent des arti­cles et des bro­chu­res. On invente d’autres for­mes d’expres­sion et les tra­vailleurs chan­tent des chan­sons qu’ils ont créées eux-mêmes. [...] Comme du sang neuf, ces nou­veaux talents cir­cu­lent dans la masse des tra­vailleurs.
[A Footnote to Folly, 1935, p. 12]




1 Levez-vous, comme des lions après le repos, / En nombre invincible ! / Secouez vos chaînes à terre, comme une rosée / Qui dans votre sommeil serait tombée sur vous ! / Vous êtes beaucoup... Ils sont peu ! (La Mascarade de l’Anarchie, Éditions Paris-Méditerranée, 2004, traduction de Félix Rabbe, p. 123).