Bien longtemps après que l’IWW ait cessé de compter au “point de production”, sa réputation de “syndicat chantant” restait inébranlable - et demeure intacte aujourd’hui. Qu’aucune autre organisation syndicale ces cents dernières années ne soit parvenue à concurrencer l’IWW sur ce terrain est en soi une preuve suffisamment éloquente de la stagnation et de la déliquescence du mouvement ouvrier U.-S. officiel.
Le penchant IWW pour la chanson attira très tôt l’attention des journalistes et même quelque intérêt universitaire. Dans un entretien avec un reporter du Salt Lake Tribune en juin 1914, Joe Hill lui-même se félicita de ce que ses chansons aient été « adoptées par les forces révolutionnaires, comme l’IWW et les organisations socialistes ». De nombreuses chansons wobblies - celles de Joe Hill avant tout, mais aussi Solidarity Forever, entre autres chansons de Ralph Chaplin, et celles de T-Bone Slim - ont été largement reproduites dans diverses anthologies, faisant parfois l’objet d’études universitaires.
Les premiers commentaires sur les chansons de Joe Hill, trois ou quatre lignes pour la plupart, sont le fait de compagnons travailleurs ou d’autres camarades de gauche. La note de présentation de Preacher and the Slave par Upton Sinclair, dans sa grande anthologie de revendication sociale, The Cry for Justice, sortit en septembre 1915, du vivant de Joe Hill. L’ouvrage, qui marque l’entrée du poète wobbly dans la littérature reliée, réunit un immense lectorat. Il resta disponible pendant des dizaines d’années dans chaque bibliothèque de l’IWW et du Socialist Party, comme dans d’innombrables bibliothèques de syndicats corporatifs et même certains établissement publics. Sinclair était un auteur très populaire, non seulement dans les milieux radicaux mais également auprès du grand public, et le livre était préfacé par Jack London : The Cry for Justice eut un grand succès, aux nombreuses rééditions. L’ouvrage porta ainsi Joe Hill et une partie de son oeuvre à la connaissance de plusieurs dizaines de milliers de nouveaux lecteurs.
Le compte-rendu de Sinclair est cependant assez grossier et snobinard. Il présente la chanson de Joe Hill comme un
« échantillon de beaucoup de parodies de cantiques chrétiens qui furent publiées par les Industrial Workers of the World, et reprises par les travailleurs migrants du Far West sur leurs campements, appelées “jungles”. Bien que cet exemple et le suivant [une allégorie versifiée du Rip-Saw socialiste par Henry M. Tichenor] peuvent difficilement être considérés comme de la littérature, ils gardent un intérêt en tant que document social. C’est Napoléon qui disait que s’il pouvait écrire les chansons d’un pays, il ne se soucierait pas de savoir qui en rédige les lois. »
Cet étrange commentaire nous en dit plus sur Sinclair que sur Hill. En refusant au barde wobbly sa place dans la littérature (son livre était sous-titré “Une anthologie de la littérature de revendication sociale”) et en citant Napoléon - à tort qui plus est (1) - à propos du pouvoir des chansons, Sinclair laisse apparaître deux des traits principaux de sa personnalité : l’ambivalence et la confusion. Des traits qui caractérisent également son inclination politique : social-démocrate qui soutint l’implication U.-S. dans la Première Guerre Mondiale, Sinclair fut aussi - avant comme après guerre - un soutien et un ami des wobblies. Cohérent dans son incohérence, ce “sot-cialiste” prudent qui agita le drapeau au nom de la guerre impérialiste de Woodrow Wilson, mais ne pouvait réprimer son admiration pour l’IWW révolutionnaire, fut aussi cet anthologiste qui refusa de reconnaître tout rapport entre la culture savante et la culture populaire, mais se laissa discrètement séduire par les chansons de Joe Hill.
Les wobblies, en gros, appréciaient Sinclair et lisaient ses livres avec plaisir, particulièrement ses essais The Brass Check (sur le journalisme) et The Goose Step (sur l’éducation). Certains wobs étaient toutefois plus critiques sur ses romans. C. E. Setzer par exemple, X13, un des dessinateurs les plus féroces du syndicat fit ainsi cette remarque lapidaire, dans un entretien avec le critique Edmund Wilson pendant la grève IWW à Boulder Dam en 1931-1932 (dont il était un des responsables) :
« lire les romans de Sinclair c’est manger un melon à moitié mûr : l’argument social gâte l’histoire et l’histoire simpliste gâte le pamphlet. »
Un peu dur ? Un peu expéditif ? Peut-être, mais disons que Setzer rend la monnaie de sa pièce au commentaire lourdingue de Sinclair sur Joe Hill.
D’autres commentateurs précoces s’avouèrent beaucoup plus franchement amicaux, mais plus brièvement. Saluant un « esprit libre » en Joe Hill, « inimitable poète et chansonnier de l’IWW », Elizabeth Gurley Flynn donne le ton dans Solidarity du 17 juillet 1915 :
« Joe Hill chante des chansons qui résonnent, qui bougent et rient et pétillent, qui allument les flammes de la révolte dans l’esprit le plus oppressé et attisent les désirs d’une vie plus épanouie dans le plus humble des esclaves. [...] Il a cristallisé l’esprit du syndicat dans des formes impérissables, des chansons du peuple - des chansons populaires. »
Immédiatement après le meurtre judiciaire de Joe Hill, écrivant pour le Mother Earth d’Emma Goldman, W. S. Van Valkenburgh décrivit le poète wobbly comme « un génie brut » et « un poète [dont les] vers remuent ses compagnons comme des feuilles de peuplier ».
Ralph Chaplin jugeait les paroles de Hill
« aussi grossières que de la jute et aussi fines que de la soie ; pleines de rire pétillant et de satire acérée ; pleines de juste colère et de tendresse partagée ; simples, puissantes et sublimes [...] des chansons de travailleur pour le travailleur. »
Soulignant que ces chansons « avaient acquis une plus large audience qu’aucune autre chanson du même genre dans aucune autre langue », Chaplin en concluait que Hill était « plus près de remporter les faveurs de la classe ouvrière qu’aucun autre poète jamais produit par le mouvement ouvrier auparavant ».
Harold Roland Johnson, dans une brève de l’Industrial Worker sur “Joe Hill, chansonnier”, affirme que les poèmes et les chansons de Hill « sont connues partout où les revendications sociales s’expriment en groupe », mais admet également qu’une bonne partie de son oeuvre est loin d’être extraordinaire. « Quelques unes, précise-t-il, recèlent cependant un tel talent et de tels dons qu’elles lui assurent une place permanente dans la classe ouvrière » - et de couvrir particulièrement d’éloges Workers of the World, Awaken !
Pour James P. Cannon, responsable et orateur IWW qui devint par la suite une figure centrale du trotskysme U.-S., les chansons de Joe Hill associaient « un sens commun innovant à une vision de la société future où les travailleurs ne sont plus assassinés légalement derrière un mur ». J. Louis Engdahl, le directeur communiste du Labor Defender, releva dans sa revue qu’on pouvait trouver les paroles de Joe Hill « sur toutes les lèvres des travailleurs dans chaque région ».
Paul F. Brissenden ne commente aucune chanson de Joe Hill dans ce qui est la première histoire universitaire du syndicat - The IWW : A Study in American Syndicalism (1919) - mais le fait qu’il reproduise cinq de ses chansons dans les onze pages qu’il consacre au répertoire IWW, alors qu’aucun autre chansonnier ne se voit créditer plus d’une fois, est assez parlant. Edité par la Columbia University Press, l’ouvrage fit sans doute connaître Joe Hill à un public toujours plus large.
Remarquable également, la note de Carl Sandburg sur Joe Hill dans son American Songbag (1927), si populaire et souvent réédité. Dans sa présentation de Preacher and the Slave, l’auteur de Chicago Poems décrit Joe Hill comme
« le chansonnier favori [de l’IWW...] le seul auteur reconnu de paroles largement reprises par les cohortes militantes du mouvement ouvrier en Amérique. Les prisons et les jungles, de Lawrence, filatures dans le Massachusetts, aux champs de coton de Wheatland, en Californie, ont résonné des rimes et des mélodies lancées par Joe Hill. »
Quelques années plus tard, dans “Poésie dans les jungles”, un article du magazine populaire de H. L. Mencken, l’American Mercury, George Milburn faisait de Joe Hill « le plus inventif des parodistes hoboes ». Et dans son Hobo’s Hornbook, la même année, Milburn proclama Hill « poète des hoboes ».
D’innombrables opinions similaires parsèment la presse IWW, socialiste, anarchiste, communiste et d’autres publications de gauche. Ces courtes remarques de style quasi-télégraphique n’apportent pas grand chose au corpus critique, mais elles fournirent cependant la base de la majeure partie des écrits ultérieurs sur l’oeuvre du chansonnier Joe Hill. L’indigence de la plupart de ces critiques postérieures est frappante - pour ne rien dire de leur originalité. Le panorama d’Alan Calmer sur “Le wobbly dans la littérature américaine” dans l’anthologie de l’International Publishers, Proletarian Literature in the United States (1935), comprend trois paragraphes sur Joe Hill qui ne sont pas beaucoup plus qu’une compilation des commentaires précédents. La courte esquisse de Calmer servira à son tour de modèle aux brèves évaluations futures de l’oeuvre de Hill par Barrie Stavis et Philip Foner.
Des analyses plus récentes ont fait un peu plus que raffiner la terminologie. L’intéressante étude de Ron Eyerman et Andrew Jamison, Music and Social Movement Mobilizing Traditions in the Twentieth Century (1998), comprend une foule d’informations utiles et conclut que Joe Hill « modifia, ou du moins ajouta quelque chose d’important à la culture américaine ». Cependant, quand ils décrivent Hill comme « l’articulation peut-être la plus efficace de la praxis cognitive IWW », expliquant que ses chansons cherchaient « à éduquer et libérer en même temps », on ne peut pas dire qu’ils ajoutent quoi que ce soit à ce que savaient déjà nos parents et nos grands-parents pendant leur jeunesse.
N’y a-t-il pas quelque chose d’un peu comique et ridicule dans le fait que les études critiques sur les chansons hilarantes, féroces et exubérantes de Joe Hill se distinguent par leur monotonie systématique ?
A quelques exceptions remarquables, les autres chansons wobblies n’ont pas été étudiées beaucoup plus attentivement. Curieusement, si la littérature sur l’IWW prospère, seule une petite part se consacre à ses chansons. D’importantes archives demeurent pourtant inexploitées : les épais dossiers de Fred Thompson, la correspondance et les entretiens de Dick Brazier regorgent d’inestimables éclairages sur les chansons et chanteurs wobblies, comme les innombrables récits haut en couleur qu’improvisait Utah Phillips pendant ses concerts, mais très peu de critiques ou d’historiens ont exploré cette matière.
Archie Green reste sans aucun doute l’auteur le plus prolifique, le plus original et le plus pénétrant sur le sujet. Sa propre collection d’entretiens, sa correspondance, ses notes de terrain et documents - maintenant conservés à l’University of North Carolina de Chapel Hill, dans la Southern Folk Collection - constituent un véritable trésor de la contre-culture wobblie. Les découvertes innovantes de Green sur la chanson wobblie, dont les paroles méconnues de Kitten in the Wheat et de The Dehorn’s Nose, sont des modèles du genre, associant bienveillance - une reconnaissance enthousiaste et sincère de la créativité ouvrière - et recherche, toujours pleines d’interrogations. Indifférent aux idées préconçues, il s’attachait surtout à démêler mystères et complexités par delà les contradictions. Contrairement à la plupart des “historiens de la classe ouvrière”, dont la connaissance de la vie ouvrière se base sur des ouvrages d’auteurs non-ouvriers, le travail monumental de Green repose sur son expérience personnelle au travail, en tant que charpentier naval et terrestre, ainsi que sur sa longue amitié et sa correspondance avec de nombreux vieux wobblies. En outre, à un tout autre degré que la plupart des auteurs sur l’IWW, Green était fasciné par l’écriture et la parole, appréciant sincèrement la poésie, la musique et la chanson. Ces manières provocantes de relier la culture wobblie aux traditions ouvrières antérieures - et au-delà, à la littérature, à la mythologie et au folklore - comme aux traditions très différentes d’autres syndicats, AFL, CIO et indépendants, sont particulièrement révélatrices à cet égard.
Très peu d’autres chercheurs ont cependant suivi cette voie admirable. Quand on considère la richesse des chansons IWW, leur rôle dans la formation du syndicat et le récit de son histoire, comme leur impact postérieur sur cinq générations de chanteurs et d’auditeurs, la littérature critique sur le sujet s’avère piteusement maigre.
L’absence de tout corpus exhaustif disponible des chansons wobblies fut sans doute un facteur déterminant à cet égard. Dans les années 1940, John Neuhaus - un folkloriste IWW autodidacte brillant dont Archie Green rapporte le travail d’une vie dans un article splendide - envisagea de rassembler un Big Red Song Book : la compilation de toutes les chansons ayant figuré, à un moment ou à un autre, dans les nombreuses éditions du Little Red Song Book. Un tel recueil marquerait sans aucun doute une étape importante dans l’étude des chansons IWW. Le rêve de Neuhaus ne s’est, hélas, toujours pas concrétisé.
Il faut en outre garder à l’esprit que seule une partie, relativement petite, des chansons wobblies fut recueillie dans le Little Red Song Book. Des centaines - voire des milliers d’autres reposent dans les vieux et fragiles périodiques IWW, rarement étudiés. Par ailleurs, beaucoup de chansons évoquées ne furent sans doute jamais imprimées nulle part, se transmettant seulement oralement ou à l’état de manuscrit.
Si la recherche dans le champ des chansons wobblies en est encore à ses débuts, l’étude de la poésie wobblie n’a quant à elle quasiment pas débuté. Exclus de presque toutes les anthologies - à l’exception notable de l’Anthology of Revolutionary Poetry de Marcus Graham et du Rebel Voices de Joyce kornbluh - les poètes wobblies brillent également par leur absence des Histoires, ouvrages de référence et travaux critiques sur la poésie U.-S. Pas un seul des centaines de wobblies poètes ne s’est vu consacré un ouvrage entier ; une poignée seulement reçut la reconnaissance limitée d’un article. On ne trouve pas plus d’enquêtes sur l’influence de poètes wobblies sur d’autres poètes supposés “plus importants”.
Dans ce livre, je me concentre surtout sur les Etats-Unis, et sur les régions dans lesquelles Joe Hill a pu s’aventurer, au-delà des frontières du pays. Mais l’IWW, comme son nom l’indique, était un véritable mouvement international. Rares sont les pays où il n’exerça aucune influence. Son activité en Australie fut longue et forte, les compagnons travailleurs y produisirent une quantité impressionnante de poèmes et de chansons, dont très peu sont connus aux Etats-Unis. Dans le recueil relativement petit qu’il m’a été donné de parcourir, l’oeuvre des wobblies australiens - Guido Barrachi, Lesbia Harford, Harry Hooton, Mike Sawtell et d’autres - semble plus audacieusement “expérimentale” que celle de leurs confrères d’outre Pacifique, réunissant par ailleurs et sans aucun doute une large audience (2).
L’Industrial Worker publia dans les années 1940 des poèmes de John Olday, d’origine allemande, qui vécut longtemps en Angleterre et en Australie. Vétéran du mouvement anarcho-syndicaliste des dockers de Hambourg et membre éminent de la résistance au nazisme, il participa également aux activités du groupe surréaliste de Londres pendant et après la Seconde Guerre Mondiale. Il fut emprisonné en 1945 pour son militantisme pacifiste. L’hebdomadaire IWW publia deux de ses Poèmes de Prison dans son édition du premier septembre 1945, avec une lettre de présentation de Simon Watson Taylor, directeur du journal surréaliste anglais Free Unions. Comme Joe Hill, Ralph Chaplin, Ernest Riebe et, plus tard, Carlos Cortez, Olday était aussi dessinateur ; son recueil de dessins anti-guerre, The March to Death, fut édité par Freedom Press à Londres en 1943. Dans l’édition de l’Industrial Worker, le directeur Pat Read salua en John Olday « un des plus grands dessinateurs du mouvement ouvrier mondial », concluant : « Fier de reproduire ses dessins, l’Industrial Worker est aussi fier de reproduire ses poèmes ».
A différentes périodes, l’IWW représenta également une force significative au Canada, au Mexique, au Chili et en Afrique du Sud. Est-ce que les wobblies canadiens, mexicains, chiliens et sud-africains écrivirent de la poésie ? Un des livres préférés de mon adolescence - l’anthologie de poche An African Treasury de Langston Hughe (1961) - contient un merveilleux petit poème d’un poète appelé I. W. W. Citashe. Je me suis toujours demandé d’où ce poète pouvait tirer de telles initiales. La note explicative de Hughe explique seulement que Citashe était décédé, qu’il appartenait à la tribu Xhosa, écrivant essentiellement dans cette langue, et vécut à Uitenhage, dans la province du Cap.
Même aux Etats-Unis, il est difficile d’ignorer la dimension internationale de l’IWW. Chaque journal du syndicat en langue étrangère - et il y en avait des dizaines - publiait des chansons et des poèmes, dont beaucoup d’originaux. Bien entendu, la plupart des histoires académiques du syndicat restent muettes à leur propos. Les Mémoires de Henry Bengston comptent trois lignes sur la poétesse suédoise Signe Aurell, qui fut blanchisseuse à Minneapolis. Elle arriva aux Etats-Unis vers 1914 et retourna en Suède six ans plus tard. Elle publia un recueil en 1919, Irrbloss (Volonté de la Menue), dédiant un de ses poèmes à Joe Hill, dont elle traduisit également quelques chansons en suédois. D’après le livre de Bengston, elle vivait encore en 1960. Comment une personnalité aussi importante et intéressante peut-elle être encore ignorée des livres sur Joe Hill et les wobblies ?
L’activité prolifique du syndicat en langues étrangères nous rappelle à propos que l’IWW, bien plus que la plupart des courants intellectuels, poétiques et artistiques de leur temps, était un mouvement polyglotte et que ses membres étaient plus avertis des derniers développements culturels étrangers que la plupart des intellectuels et ouvriers U.-S. Beaucoup de wobblies étaient eux-mêmes polyglottes. Le responsable national IWW Joseph Ettor, d’origine italienne, parlait couramment italien, anglais, polonais, hongrois et yiddish. Le père de Carlos Cortez, Alfredo, d’origine mexicaine et d’ascendance amérindienne, dont l’activité dans le syndicat remonte à 1916, parlait couramment espagnol, anglais, italien, portugais et allemand.
En rapport direct avec cet intérêt wobbly pour les formes de langage vernaculaires, ce multilinguisme explique aussi sans doute l’ouverture du syndicat à tous les styles d’expression poétique et artistique. Malgré le réalisme “brut” qui prévaut dans l’art visuel wobbly, les wobblies les plus créatifs ont joué et expérimenté différentes variétés d’art et de littérature “modernes”. Quand Archie Green interrogea quelques vétérans wobblies sur leurs romans préférés, la plupart mettaient la trilogie U.S.A. de Dos Passos en tête de liste, qui s’inspire de l’“Unanimisme” de Jules Romain, furieusement moderniste, bien loin des dogmes puérils de la “littérature prolétarienne” du Communist Party.
Comme on l’a souvent remarqué, ce qu’il y a de plus drôle avec la “littérature prolétarienne”, c’est qu’elle était rarement écrite et encore moins lue par des proléraires. Aujourd’hui, même les professeurs d’université reconnaissent ce que savent les ouvriers depuis le collège : que les auteurs de romans noirs longtemps dévalorisés sont incomparablement plus aptes à restituer la corruption totale de la société bourgeoise, dont l’horreur, la misère et la déchéance - en un mot, la réalité - de la classe ouvrière, que les propagandistes préférés du Daily Worker, désespérément rasoirs. Indifférents à la publicité communiste massive pour les romans de “réalisme socialiste” du Party, des millions de travailleurs se jetaient sur Fredric Brown, David Goodis, Helen McCloy, Day Keene, Gil Brewer, Helen Nielsen, Howard Schonfield et d’autres ouvrages sans prétention disponibles partout pour quelques pièces, dans des épiceries, drugstores ou arrêts de bus.
Les écrivains et poètes IWW étaient aussi éloignés de la rigidité idéologique communiste terne et asphyxiante que du sensationnalisme à base de sexe et de violence commerciales d’une bonne partie des éditions économiques. Le meilleur de la littérature IWW, particulièrement sa poésie, grouille d’humeurs noires, d’audace critique, d’excitation et d’enthousiasme, avec de hautes doses d’humour débridé et des merveilles à chaque tournant. Littérature de travailleurs pour les travailleurs, elle influença également une large catégorie d’intellectuels des classes moyennes et même supérieures, dont certains innovateurs d’“avant-garde”. Un véritable terreau de contre-culture ouvrière florissant dans une dizaine de langues au moins, publié en grande partie dans des journaux IWW hebdomadaires et mensuels largement diffusés. Si le système éducatif U.-S. n’était pas aussi lamentablement orienté - sous l’emprise de l’idéologie capitaliste/misérabiliste - les oeuvres de Joe Hill, T-Bone Slim, Mary Marcy, Jim Seymour, Laura Tanne et d’autres seraient des morceaux de choix au programme des collèges, lycées et universités du pays.
Au lieu de cela, ce qui est probablement le plus grand mouvement de poètes prolétaires de l’histoire - et sans doute de l’histoire des Etats-Unis - a purement et simplement été rayé des archives publiques. Une radiation qui n’a cependant rien d’étonnant. William Blake nous prévenait déjà en 1798 que « rien n’est plus méprisable que de croire en la vérité des Archives Publiques ». Mais l’existence de centaines de wobblies poètes nous en apprend tellement qu’elle rend cette lacune d’autant plus aveuglante. En plus de bousculer les lieux communs sur les manières préférées des ouvriers pour occuper son temps libre, la quantité imposante de wobs auteurs de poèmes souligne également à quel point l’IWW était différent des autres syndicats.
Parce que se déclarer poète au début du vingtième siècle aux Etats-Unis tenait d’un véritable défi. En 1905, année de naissance de l’IWW, le stéréotype petit-bourgeois repoussant du “Poète” était profondément ancré dans les médias. Dans les romans populaires, au théâtre, dans les opérettes, les journaux comiques dominicaux et jusqu’aux quotidiens “sérieux”, les “poètes” étaient invariablement efféminés, élitistes, prétentieux, snobs, affectés, creux et vaniteux. Dans cet esprit, on les y congédiait typiquement d’un coup de pied au cul ou d’un regard affligé. Les femmes poètes subissaient le même sort - pompeuses, ineptes, laides, obèses, couvertes de bijoux et outrageusement bourgeoises. La conception populaire du poète est-elle jamais tombée aussi bas ?
Et pourtant, dans tous les wobbly hall à travers le pays, on trouvait des bûcherons, des dockers, des mineurs de fond, des couturières, des machinistes, des mariniers, des blanchisseuses, des peintres en bâtiment, des charpentiers ou des cueilleurs avec une carte rouge en poche qui tenaient un crayon, écrivaient des poèmes pour, en plus, les faire publier dans les périodiques ouvriers les plus diffusés de l’époque.
Autrement dit, ces IWW ne se contentaient pas de défier le stéréotype, il firent aussi beaucoup pour le changer. Au milieu des années 1910, quand Joe Hill se vit appelé « le poète IWW », le terme avait regagné ses lettres de noblesse.
Ces IWW n’étaient pas seulement des auteurs de poèmes, ils en étaient également d’avides lecteurs. En plus de lire et de relire les livres disponibles dans toutes les bibliothèques des branches syndicales de l’IWW, ils fréquentaient assidûment les bibliothèques publiques et les librairies. On disait ainsi à propos du compagnon travailleur James Kelly Cole que
« La bibliothèque était presque devenue sa maison. [...] Il connaissait parfaitement les poètes de toutes les époques, il était toujours prêt à réciter une partie de leur oeuvre, et de telle manière qu’ils en auraient eux-mêmes été fiers. »
La lecture de Leaves of Grass - que son ami Charles H. Kerr considérait comme « une poésie rebelle du plus grand intérêt » - fut pour Ralph Chaplin une « révélation » qui marqua un tournant dans sa vie. Walt Whitman : the Poet of the Wilder Selfhood, édité par Charles H. Kerr, fit beaucoup pour introduire l’oeuvre de Whitman auprès des lecteurs ouvriers et radicaux. Kerr semble s’être radicalisé pour sa part dans les années 1880 à la lecture de Shelley, qu’il considérait comme « d’une beauté indépassable » (3). Impossible de savoir où et quand T-Bone Slim découvrit l’oeuvre de Robert Burns, toujours est-il qu’il avouait régulièrement son admiration pour le grand poète écossais.
Big Bill Haywood n’est pas généralement considéré comme un homme se souciant particulièrement de poésie, encore moins comme un poète, mais ceux qui le connaissaient le mieux pensaient différemment. Imprégné de Shakespeare et de Milton des années avant la fondation de l’IWW, il resta toute sa vie un ardent lecteur de poésie, écrivant lui-même des poèmes - dans sa cellule en Idaho, au Washington Square de Greenwich Village, à la prison de Cook County à Chicago. Le verbe vigoureux, coloré, imaginatif de Haywood distingue ses articles dans les publications IWW et dans l’International Socialist Review. Un des orateurs les plus irrésistibles de son temps, il s’adressait fréquemment à des dizaines de milliers de personnes (presque quatre-vingt mille au Riverview Park de Chicago). Beaucoup de ses discours résonnent d’une inspiration whitmanesque. Au cours de la grève de Paterson en 1913, par exemple, quand le bruit courut chez les IWW que les mineurs grévistes de Johannesburg avaient été déportés, Haywood écrivit ce salut aux travailleurs du monde entier :
You, O Men of Africa, Greeting !
Greeting to you who are on the high seas.
You who have been exiled.
You who are on strike. [...]You who are white, black, brown, red or yellow of skin.
You who have been denied the sunlight of life.
You who have been denied knowledge.
You who have been denied love.You who are wage-slaves in the mart.
You whose drop of blood turn the wheels of all industries. [...]
You who have made all inventions possible.
You who feed, and clothe, and shelter, and succor the people of the world. [...]
You must feel that an injury to the last is an injury to all your class. [...]
You, O Men and Women and Children of Labor, you can end forever the wrongs your class endured. [...]
Think, Organize, Act Together.
Industrial Freedom Will Come to All. (4)
Inutile de chercher pourquoi Hutchins Hapgood disait Haywood « essentiellement poète ». Max Eastman, lui aussi, relevait que Haywood était « plus à l’aise dans le langage figuratif que dans l’analytique ».
Ralph Chaplin et Arturo Giovannitti faisaient également partie des orateurs les plus populaires. Ils étaient demandés constamment, non seulement à l’intérieur du syndicat, mais aussi par d’autres groupes, leurs discours se doublant souvent de la lecture d’un ou plusieurs de leurs poèmes. Les amis de James P. Cannon s’émerveillaient de son aptitude à réciter de mémoire de longs poèmes de Shelley et Swinburne, des années après qu’il les ait appris en tant qu’organisateur IWW dans les années 1910. Shelley et Robert Burns étaient les préférés de Fred Thompson, mais il connaissait bien d’autres poèmes par coeur. Comme je l’interrogeai sur Voltairine de Cleyre, il me répondit qu’il trouvait ses poèmes trop « pessimistes » - et de me réciter de tête quelques strophes de son Toast of Despair.
En 1965, j’ai participé à l’organisation de la commémoration par la branche IWW de Chicago du cinquantième anniversaire de l’exécution de Joe Hill, au Poor Richard, un club de Folk-Music sur Sedgwick Avenue. Entre autres interventions annoncées, The Red Feast, poème anti-militariste de Ralph Chaplin, devait y être dit par un membre éminent de la branche, Jack Sheridan. Comme la plupart de l’assistance, je m’attendais à ce que le compagnon travailleur Sheridan, lui-même poète, lise tranquillement le poème à partir d’un livre. Personne n’était préparé à une telle performance électrique. Récitant de mémoire, d’une voix renversante ponctuée de gestes puissants, il tint tout le monde en haleine. J’ai assisté à pas mal de lectures poétiques depuis - dont quelques-unes vraiment bouleversantes - mais je n’ai jamais entendu personne dire un poème avec autant de force dramatique que Jack Sheridan.
J’appris par la suite qu’il avait déjà dit The Red Feast (entre autres poèmes) à de nombreuses reprises : pendant des manifestations IWW, au vieux Dil Pickle Club et ailleurs. Comme le résuma un jour Fred Thompson, les récitals de Sheridan « cassaient toujours la baraque ». Le compagnon travailleur Sheridan était, en deux mots, à l’instar de Chaplin ou Giovanniti, un orateur IWW hautement accompli. Personne ne réalisait à l’époque qu’il était sans doute le dernier des vieux orateurs wobblies. Ils étaient nombreux dans les années 1910-1920. C’était une noble tâche. Les bons diseurs étaient très appréciés dans le mouvement : autour des feux de camp, dans les foyers des IWW hall, pendant les manifestations de rue, les rassemblements de grève et les forum ouverts. Et que les bons diseurs furent si demandés prouve qu’il se trouvait également de nombreux auditeurs impatients.
On dit souvent que le public est restreint en matière de poésie, mais pour plusieurs milliers de wobblies, la poésie était une passion.




