Les chansons et les dessins de Joe Hill traitent les rapports de classe avec une franchise éclatante, aussi directe que frappante. Il a clairement choisi son camp dans la grande lutte entre le prolétariat et le patronat. Mais quelle était sa position sur les discriminations raciales ?
L’IWW s’est engagé dans la question dès le premier jour, historiquement. Dans son discours inaugural à la convention fondatrice en 1905, Big Bill Haywood souligna que le soit-disant représentant du mouvement ouvrier, l’American Federation of Labor, ne pouvait pas représenter la classe ouvrière parce qu’il excluait noirs et étrangers. La déléguée Lucy Parsons (d’ascendance noire, amérindienne et mexicaine), prononça deux des discours les plus prophétiques et inspirés de la convention. Elle prédit que la grève sur le tas [sit-down strike] (« y rester » plutôt que « en sortir ») serait « la grève du futur » puis, se référant à la révolution alors en cours en Russie, elle mit l’accent sur la solidarité ouvrière internationale :
« Le flot rouge qui coule dans les veines de toute l’humanité est le même [...et] ceux qui portent le drapeau rouge, où que ce soit, dans les plaines ensoleillées de la Chine, sur les collines d’Afrique, sur les rives glacées du grand nord, en Russie ou en Amérique - tous appartiennent à la grande famille humaine et ont un intérêt commun. »
Avant même le premier anniversaire du syndicat, un quotidien japonais de Seattle le saluait pour son ouverture « à toutes les nationalités ». La deuxième convention adopta une forte résolution contre le lynchage, défendue par le premier grand responsable noir du syndicat, Roscoe T. Sims [Foner, Organized Labor and the Black Worker, International Publishers, New York, 1976]. Pendant la grève de la Fraser River au Canada en 1912, un "manifeste" IWW mettait en avant sa politique de « porte ouverte à tous les esclaves-salariés », sans considération d’origine. L’année suivante, Mary Ovington, une co-fondatrice de la National Association for the Advancement of Colored People, déclara que l’IWW était la seule organisation aux Etats-Unis, avec la NAACP, « du côté des noirs » et qui « attaquait la ségrégation »[op.cit.]. Dans The Crisis, en 1919, W. E. B. Du Bois saluait en l’IWW un syndicat qui « n’a tracé aucune limite de couleur ».
Cet hommage de Du Bois est d’autant plus remarquable qu’il n’accordait pas une grande confiance à l’IWW quelques années plus tôt, comme on l’apprend dans son Autobiography (1962) : en 1912, il considérait par exemple que les grévistes de Lawrence « n’auraient jamais admis la présence d’un noir à leurs côtés ». Du Bois se souvient qu’en ce temps là il ne chantait pas les chansons de Joe Hill. Il serait intéressant de connaitre les raisons précises qui l’amenèrent à réviser son jugement. L’organisation de milliers de dockers noirs sur la côte Est par l’IWW en 1913, et l’accession de quelques responsables noirs à la direction du syndicat - Ben Fletcher et Charles Carter en particulier - ne sont sans doute pas étrangères à ce revirement. Contrairement à d’autres intellectuels noirs radicaux, comme Hubert Harrison et Claude MacKay, Du Bois n’a jamais noué de relations avec l’IWW, mais il est significatif qu’il ait changé d’avis à son propos.
The Messenger, un journal noir ouvrier new-yorkais d’orientation socialiste, dirigé par A. Philip Randolph et Chandler Owen, soutenait activement le syndicalisme industriel révolutionnaire. Dans son éditorial de juillet 1917, l’IWW est présenté comme « le seul syndicat, depuis ses origines il y a douze ans, qui n’ait jamais interdit l’adhésion à aucune race ni aucune nationalité que ce soit, en théorie comme en pratique » [op.cit.]. L’avocat de gauche Clarence Danow relevait quant à lui que « la plupart des syndicats de l’AFL et des Confréries des chemins de fer excluaient les noirs », soulignant que « jusqu’à la création de l’IWW, les travailleurs noirs ne parvenaient pas à se faire entendre. La situation est aujourd’hui différente » [op.cit.].
Kenneth Rexroth, qui posséda une carte rouge dans les années 20 à Chicago, insiste dans son autobiographie sur les relations amicales entre le syndicat et le mouvement nationaliste noir de Marcus Garvey. Rexroth affirme qu’il avait lui-même « l’habitude de soapboxer en compagnie de garveyistes » et plus tard avec les révolutionnaires plus franchement anti-capitalistes de l’African Blood Brotherhood (1).
Dans leur étude en 1931, The Black Worker, les historiens du travail Sterling D. Spero et Abram L. Harris concluaient qu’environ 100 000 travailleurs noirs empochèrent une carte rouge à un moment ou à un autre. Il est malheureusement impossible de vérifier cette estimation - la saisie et la destruction des archives du syndicat par les autorités fédérales compliquant encore la tâche de l’historien. Nous savons cependant avec certitude que l’IWW organisa un grand nombre de travailleurs noirs à travers le pays, aussi bien qu’internationalement. Les wobblies noirs étaient actifs de New-York à la Californie et de la Nouvelle-Orléans à Vancouver ; un noyau militant s’était constitué vers les quartiers généraux du syndicat à Chicago ; bien d’autres participèrent aux mouvements dans les champs de l’Ouest et du Midwest. Le Omaha World Herald rapporte en juillet 1916 que « deux cent hoboes » étaient arrivés à Council Bluffs, dans l’Iowa, dont « bon nombre de nègres ». La plupart d’entre eux, précise l’article, étaient des IWW.
L’IWW comptait de nombreux adhérents noirs, souvent par milliers, parmi les dockers de Philadelphie, Baltimore et autres ports de l’Est, comme chez les travailleurs du bois de Louisiane et de l’Est du Texas. Témoignage de première main sur l’intégration au sein du syndicalisme industriel de l’IWW, au cours des luttes des bûcherons dans le sud pendant les années 1910, le classique Labor Struggle in the Deep South par Covington Hall fait le récit de quelques uns des plus grands moments de solidarité ouvrière entre blancs et noirs aux Etats-Unis (2). Pendant la même période, un wobbly portugais du nom de Big John Avila - qui sera condamné à une lourde peine lors du grand procès de 1918 - participa à l’organisation d’une « grève d’environ mille dockers noirs lussophones » à Providence, dans le Rhode Island.
Philip Foner, historien par ailleurs très critique de l’IWW, concède néanmoins que « les wobblies ont réunis les travailleurs blancs et noirs comme jamais auparavant dans l’histoire des Etats-Unis, perpétuant la solidarité et une égalité sans considération de race ou de couleur que la plupart des organisations syndicales ont encore à accomplir ».
Les archives du syndicat reflètent parfaitement la puissance et la gloire d’un syndicalisme industriel révolutionnaire fidèle à "Un tort fait à l’un est un tort fait à tous". Avec sa hardiesse, son tranchant et sa clarté habituelles, Big Bill Haywood explicite ainsi la stratégie wobblie de base :
« La construction d’un mouvement ouvrier puissant en Amérique passe nécessairement par l’organisation de la masse énorme des noirs. Ils doivent être organisés, peu importe ce que ça doit coûter, et mis en contact avec la masse des travailleurs immigrés qui ne connaissent pas les préjugés raciaux stupides des travailleurs blancs. L’éducation aidera entretemps à forcer les portes des syndicats corporatifs. »
La jeune génération des radicaux afro-américains ne pouvait qu’être touchée par un tel discours, qu’elle ait ou non rejoint l’IWW. Haywood Hill, ancien membre de l’African Blood Brotherhood qui devint, comme Harry Haywood, une personnalité importante du parti communiste, fut profondément impressionné par la stratégie de l’IWW, notamment telle que Bill Haywood pouvait la développer. Dans son autobiographie, Black Bolshevick, Harry Haywood se souvient de sa jeunesse étudiante à Moscou dans les années 1920, en particulier de ses visites au réfugié wobbly souffrant, dans sa chambre du Lux Hotel qui était alors un repaire des radicaux U.-S. :
« Pour nous les noirs, écouter Big Bill était une sorte de voyage dans l’histoire du mouvement ouvrier américain. C’était un ennemi acharné du racisme, qu’il considérait comme un acquis de la domination capitaliste dans la classe ouvrière U.-S. [...] Je suis convaincu que pour nous tous, étudiants noirs, nos rencontres et cette amitié avec ce grand homme font partie des expériences les plus mémorables de notre séjour à Moscou [...] Big Bill avait appris par expérience cette vérité marxienne affirmant que, “aux Etats-Unis, la classe ouvrière à peau blanche ne sera jamais libre tant que celle à peau noire restera stigmatisée”. »
Wobbly entier et sans concession, Joe Hill avait évidemment fait sienne la position du syndicat pour la solidarité ouvrière contre la suprématie blanche. Dans Scissor Bill, caricature du travailleur anti-syndicat et de ses nombreux préjugés débiles, il consacre une strophe au racisme et à la xénophobie de Scissor Bill, sa haine et sa peur des noirs, chinois, japonais et autres immigrés dont les suédois. En incluant sa propre nationalité, Hill s’identifie clairement aux autres. Et dans des chansons comme What We Want :
Yes, we want every one that works
In one union grand, (3)
et There Is Power in a Union :
Come, all ye workers, from every land,
Come join the grand industrial band, (4)
il n’y a aucune raison de penser qu’il ne savait pas de quoi il parlait.
Il faut cependant garder à l’esprit que les années 1902-1915 - les années U.-S. de Joe Hill - font partie des périodes les plus racistes du pays. De grands journaux et des magazines populaires regorgeaient de blagues et de dessins racistes, ou d’articles glorifiant la suprématie blanche, ridiculisant les supposés "inférieurs" et justifiant le lynchage. Les allusions racistes des présidents U.-S., sénateurs et autres figures "respectables" - romanciers, hommes d’affaires, juges, religieux, acteurs, sportifs et autres célébrités - étaient largement répandues. La "supériorité raciale blanche" constituait un élément central et déterminant du système bipartisan, au théâtre, dans la musique de variété, les romans populaires, le sport, la police, la religion, le corporatisme de l’AFL et, en fin de compte, dans chaque aspect de tout ce que les politiciens et l’industrie publicitaire naissante se plaisaient à appeler American Way of Life.
La société U.-S., saturée de mythes et habitudes de pensée inspirés de la suprématie blanche, s’organisait fermement sur des clivages raciaux. Les mots amers de Frederick Douglass en 1852 étaient encore vrais un demi-siècle plus tard : « pour sa barbarie révoltante et son hypocrisie sans honte, l’Amérique est sans rival ». Les manuels d’histoire ne l’admettent toujours pas, mais le "bleu-blanc-rouge" recouvrait à cette époque et glorifiait une histoire de violence raciale - de l’esclavage au lynchage et au génocide - qu’un Adolf Hitler n’aurait pas reniée.
Un jeune immigré ouvrier suédois était-il absolument à l’abri d’un tel racisme ambiant ?




