Bonnes feuilles

XIII. Joe Hill, les wobblies et la Beat Generation — Chapitre 3

Le vieux wobbly, gardien des flammes de la révolte

Dans les années 1950 et 1960, long­temps après qu’ils eurent cessé de repré­sen­ter un véri­ta­ble pou­voir sur les lieux de tra­vail, les wob­blies res­taient une puis­sante réfé­rence révo­lu­tion­naire et morale, une ins­pi­ra­tion et un sym­bole vivant de dis­si­dence, de révolte et de créa­ti­vité ouvriè­res. L’influence diverse et variée du syn­di­cat était évidente dans les mou­ve­ments pour les droits civi­ques et contre la guerre ; dans des grou­pes comme la Student Peace Union, le Committee for Non-Violent Action, le Congress of Racial Equality et le Student Nonviolent Coordinating Committee ; dans l’explo­sion du renou­veau de la folk song ; dans la New Left, par­ti­cu­liè­re­ment en 1964, au cours du Free Speech Movement de Berkeley (auquel par­ti­ci­pè­rent acti­ve­ment de nom­breux wobs, jeu­nes et vieux), et chez les Students for a Democratic Society entre 1966 et 1969 ; et dans qua­si­ment cha­que mou­ve­ment animé par un désir de liberté, d’égalité et de révo­lu­tion sociale.

Cette influence s’ins­pi­rait indi­rec­te­ment, en par­tie, d’enre­gis­tre­ments de chan­sons de Joe Hill et d’autres wob­blies, ou de livres comme Wobbly, de Ralph Chaplin, mais elle s’enra­ci­nait pour l’essen­tiel dans des ren­contres per­son­nel­les. De nom­breux vieux wobs étaient alors tou­jours en acti­vité dans le syn­di­cat ou autour : Henry McGuckin et Philip Melman dans la baie de San Francisco ; Fred et Aino Thompson, Carl Keller, Jack et Ruth Sheridan à Chicago ; Gilbert Mers à Houston ; Herb Edwards à Seattle ; Frank Cedervall à Cleveland ; Nick et Fania Steelink à Tucson ; Minnie Corder, Sam et Esther Dolgoff à New York — pour n’en citer que quel­ques-uns.

Dans les années 1960, une poi­gnée de ces gloi­res d’antan conti­nuait d’ailleurs obs­ti­né­ment d’entre­te­nir les vieux locaux wob­bly de Chicago, Seattle, Baltimore, Duluth et ailleurs, atten­dant impa­tiem­ment la relève, les jeu­nes escla­ves sala­riés qui se réveille­raient enfin et ral­lie­raient la cause de l’émancipation de la classe ouvrière.

Tout au long de la som­bre période de la guerre froide, pen­dant les années 1950 et au début des années 1960, alors que la lâcheté et la cor­rup­tion étaient plus que jamais la règle dans la poli­ti­que, la classe ouvrière et la vie intel­lec­tuelle aux États-Unis, ces vieux wob­blies osaient avoir des prin­ci­pes, des idées, des tri­pes et — plus étonnant encore — une extra­or­di­naire vision de jus­tice et de liberté. Négations vivan­tes et rafraî­chis­san­tes de The Man in the Gray Flannel Suite et The Ugly American (best-sel­lers de l’époque), ils étaient deve­nus des héros et des modè­les. Pour les jeu­nes rebel­les de tou­tes les convic­tions, le « vieux wob­bly » — variante révo­lu­tion­naire de ce que Jack Kerouac appela « le hobo amé­ri­cain en voie de dis­pa­ri­tion » — prit sou­vent des pro­por­tions mythi­ques.

Publicité pour le Dil Pickle Club {PNG - 292.3 ko}
Publicité pour le Dil Pickle Club
(site Chicago Historical Society/Newberry Library)

Tous ces vieux wobs qui tenaient les locaux wob­bly his­to­ri­ques furent eux-mêmes des hoboes en leur temps. Brûlant le dur, ou à pied, ils avaient par­couru le pays en tous sens, mili­tant par­tout pour le Grand Syndicat uni­que. Certains d’entre eux avaient fait de durs séjours en pri­son pour « syn­di­ca­lisme cri­mi­nel » (c’est-à-dire pour avoir appelé les tra­vailleurs à se syn­di­quer). Si très peu avaient dépassé le col­lège, ils en avaient pour­tant plus à appren­dre aux jeu­nes de ma géné­ra­tion que la plu­part des pro­fes­seurs d’uni­ver­sité.

Dans la pre­mière moi­tié des années 1960, j’ai moi-même fait le tour du pays en auto-stop et en trains de mar­chan­di­ses, et j’ai eu la chance de ren­contrer pas mal de ces vété­rans gri­son­nants de la lutte des clas­ses. J’ai passé beau­coup de temps dans ces locaux wob­bly han­tés. Ces vieux wob­blies étaient de grands conteurs et réga­laient les jeu­nots, pen­dant des jour­nées entiè­res, avec les riches heu­res de l’IWW. Mais ce qui m’impres­sionna le plus chez ces reli­ques du syn­di­cat de Joe Hill, c’était leur par­faite incar­na­tion des valeurs les plus carac­té­ris­ti­ques du barde wob­bly : humour, cou­rage, audace, inté­grité, ima­gi­na­tion et art de la parole. Ils savaient bien que leur syn­di­cat vivait des temps dif­fi­ci­les, mais ils n’aban­don­naient pas la lutte pour autant.

J’avais dix-neuf ans au prin­temps 1963 lors­que j’atter­ris dans le local wob­bly de Seattle, 315 Yesler Way, et dis­cu­tai pour la pre­mière fois avec le fel­low wor­ker O. N. Peterson, l’éternel secré­taire de la sec­tion de Seattle, qui avait, je dirais, dans les soixante-dix ans pas­sés. Étonné et ravi de comp­ter du « sang neuf » dans le syn­di­cat, O. N. — comme tout le monde l’appe­lait — était à l’évidence impa­tient de faire rapi­de­ment mon éducation wob­bly. Il était heu­reux de par­ta­ger ses sou­ve­nirs de la grève géné­rale de Seattle en 1919, et se lança dans une évocation, fas­ci­nante quoi­que pas­sa­ble­ment embrouillée, d’anec­do­tes sur divers épisodes de l’his­toire IWW locale. Cet exposé pit­to­res­que s’inter­rom­pait de digres­sions, brè­ves et enflam­mées, sur l’his­toire san­glante du capi­ta­lisme, et d’amè­res cri­ti­ques sur la lon­gue et péni­ble his­toire d’erreurs et de tra­hi­sons du mou­ve­ment ouvrier « offi­ciel ».

Et, subi­te­ment, O. N. revint au temps pré­sent et déclara, de son ini­mi­ta­ble débit rau­que et rapide :

Soyons francs, on n’orga­nise plus per­sonne ici, à Seattle. On est trop vieux. Une ou deux fois par an quelqu’un entre ici et res­sort avec une carte rouge, mais, pour cha­que nou­veau mem­bre, deux ou trois de nos vieux bir­bes y pas­sent, alors la sec­tion se réduit sans cesse. Je ne sais pas com­bien de temps on pourra tenir encore. Mais tu veux savoir pour­quoi j’ouvre encore ce local tous les jours, bon an, mal an, depuis tou­tes ces années ? C’est à cause de Mr Capitalist Boss (M. Patron capi­ta­liste) par ici [il mon­tre du doigt le quar­tier d’affai­res de Seattle] et à cause du Comical Party par là [il pointe l’index dans une autre direc­tion]. Je ne fer­me­rai pas ce local parce que je ne veux pas don­ner à ces salauds la satis­fac­tion de se dire : « Ha ! On a enfin réussi à se débar­ras­ser de ces sata­nés wob­blies ! »

Ténacité révo­lu­tion­naire, rire mépri­sant l’« échec » pré­tendu, refus obs­tiné d’entrer dans le jeu de l’ordre établi : autant de parts de l’héri­tage du « vieux wob­bly ».

D’autres vieux wob­blies trans­mi­rent cet héri­tage à leur manière. Comme le Grand Syndicat uni­que rape­tis­sait à vue d’œil, beau­coup se déta­chè­rent de ce qu’il en res­tait, sans jamais aban­don­ner les idéaux révo­lu­tion­nai­res de leur jeu­nesse ni rom­pre les liens avec leurs fel­low wor­kers à jour de leurs coti­sa­tions. Ils sem­blaient plu­tôt se dire : « Pourquoi res­ter assis dans ce vieux local à rado­ter avec une bande de types aussi vieux que moi, sinon plus ? Il y a peut-être un autre moyen de ras­sem­bler les tra­vailleurs et de faire pas­ser le mot. » C’est ainsi que naqui­rent quel­ques-uns des lieux de ras­sem­ble­ment anti­confor­mis­tes les plus vivants et les plus célè­bres de l’his­toire des États-Unis, lan­cés et tenus par de vieux wob­blies.

Certains s’ins­pi­raient indu­bi­ta­ble­ment des points de chute wob­bly de leur jeu­nesse et remon­taient ainsi à l’âge d’or du syn­di­cat. Le pro­to­type de ces lieux de réconfort wob­bly fut sans doute le saloon que Daniel A. Liston ouvrit à Butte en 1910, une des tou­tes pre­miè­res buvet­tes wob­bly. Bien que la plu­part des res­pon­sa­bles IWW fus­sent non-buveurs et que le syn­di­cat désap­prou­vât géné­ra­le­ment la consom­ma­tion d’alcool, les gros buveurs étaient légion dans les régions miniè­res et alen­tour, et les syn­di­ca­lis­tes IWW pré­fé­raient lar­ge­ment les savoir dans des bars tenus par des sym­pa­thi­sants plu­tôt que dans ceux que géraient des hom­mes d’affai­res liés aux pro­prié­tai­res des mines. Auteur de plu­sieurs peti­tes bal­la­des du Little Red Song Book, « Dublin Dan » Liston était une des figu­res les plus popu­lai­res du syn­di­cat. « Chez Dublin Dan », au 348 South Main Street, tous les wob­blies de l’Ouest savaient qu’ils retrou­ve­raient des fel­low wor­kers, pour­raient se tenir au cou­rant des affai­res du syn­di­cat et déni­che­raient un endroit où cré­cher.

Le Dil Pickle Club de Chicago, flo­ris­sant de 1914 aux années 1930, fut cer­tai­ne­ment le point de chute wob­bly le plus célè­bre au monde (le Dil avait ori­gi­nel­le­ment deux « l », mais le second se per­dit en cours de route — sans doute à cause d’un conflit autour d’une mar­que dépo­sée — et « Dil » devint son nom cou­rant). L’ori­gine du club est obs­cure : il sem­ble avoir d’abord été une sorte de forum ouvrier révo­lu­tion­naire [Sophia Fagin, Public Forums in Chicago, 1939]. D’après cer­tai­nes sour­ces, Big Bill Haywood, Gene Debs, Mother Jones et les révo­lu­tion­nai­res irlan­dais Jim Larkin et Jack Carney fai­saient par­tie des pre­miers par­ti­ci­pants. Une rumeur per­sis­tante mais invé­ri­fia­ble attri­bue le nom du club à Jim Larkin [Slim Brundage, From Bughouse Square to the Beat Generation, 1997, p. 90].

Plus tard, dans la fameuse grange de Tooker Place et sous la direc­tion de Jack Jones — ancien mem­bre de la Western Federation of Miners, ancien wob­bly et ex-mari d’Elizabeth Gurley Flynn —, le Pickle devint le lieu de ren­dez-vous noc­turne le plus sau­vage de l’uni­vers sans per­dre son carac­tère ori­gi­nel de forum ouvert. Il pro­po­sait des repas légers et abor­da­bles ; les bois­sons étaient stric­te­ment sans alcool (Jones ne buvait pas ; il ne finit par ven­dre des bou­teilles — et « sous le comp­toir » — qu’à la toute fin des années 1920).

Mais on ne venait pas au Dil Pickle Club pour son menu. Sa prin­ci­pale attrac­tion était la prise de parole : dis­cours enflam­més, débats maniaco-comi­ques, dis­cus­sions déli­ran­tes et décla­ma­tions de vers, tout cela était sou­vent aussi agité que des remi­ses de prix. Toujours impré­vi­si­ble et jamais ennuyeuse, la boîte de Jack Jones incar­nait une sorte de dadaïsme mai­son. Des dizai­nes d’autres mai­sons ouvri­rent alen­tour, mais on ne comp­tait qu’un seul Dil Pickle Club.

Le Dil Pickle Club de Chicago, le plus ouvert de tous les « forums ouverts », devint immé­dia­te­ment un grand car­na­val d’anti­confor­mis­tes, un nid effer­ves­cent de sub­ver­sion et une contre-ins­ti­tu­tion de hau­tes études, une légende en son temps qui nour­rit ensuite des cen­tai­nes d’autres légen­des.

Entrée du Dil Pickle Club {PNG - 129.1 ko}
Entrée du Dil Pickle Club
(site Chicago Historical Society/Newberry Library)

Tout aussi légen­daire, le Chumley’s, fondé en 1928 à Greenwich Village et tou­jours debout. Il y a long­temps, le pho­to­gra­phe et his­to­rien du Village Fred McDarrah l’avait décrit comme « le seul res­tau­rant de New York sans ensei­gne » [F. McDarrah, Greenwich Village, 1963, p. 52].

Son fon­da­teur, Leland Stanford Chumley — Lee pour ses amis — avait été un des res­pon­sa­bles de l’Hotel Restaurant and Domestic Workers’ Industrial Union IWW pen­dant les années 1910 et 1920, mais aussi un auteur et des­si­na­teur popu­laire du syn­di­cat. L’International Socialist Review de décem­bre 1915 le pré­sen­tait alors comme « un des artis­tes révo­lu­tion­nai­res les plus connus de Chicago ». Sa réa­li­sa­tion la plus accom­plie en la matière fut sans doute sa série limi­tée de douze cro­quis au fusain repré­sen­tant des « cama­ra­des révo­lu­tion­nai­res », dont Joe Hill, Mother Jones, Bill Haywood, Gene Debs, Jim Larkin, Karl Marx et Rosa Luxemburg. Des épreuves étaient offer­tes en exclu­si­vité aux abon­nés de la Review. Son cro­quis de Hill est un des por­traits les plus sou­vent repro­duits du poète IWW.

Quand Chumley loua un appar­te­ment au deuxième étage du 86 Bedford Street, son inten­tion pre­mière, d’après Terry Miller, un autre his­to­rien du Village, était « d’impri­mer et de publier un jour­nal ouvrier radi­cal et de tenir des réu­nions IWW secrè­tes ». Mais, deux ans plus tard, Chumley inves­tis­sait également le rez-de-chaus­sée, un ancien ate­lier de for­ge­ron, et ouvrait le res­tau­rant/forum qui porte tou­jours son nom.

Dès le début, Chumley’s fut le ren­dez-vous des écrivains comme des wob­blies. Chumley invi­tait les auteurs à déco­rer ses murs de leurs cou­ver­tu­res de livres, ces vieilles jaquet­tes jau­nies des années 1920/1930 qui tapis­sent tou­jours l’inté­rieur du res­tau­rant. Upton Sinclair, Floyd Dell et John Dos Passos furent de pré­co­ces habi­tués et Edna St Vincent Millay y disait sa poé­sie. Entre autres fré­quen­ta­tions du Chumley’s, on peut citer Eugene O’Neill, Orson Welles, James T. Farrell, Anaïs Nin, J. D. Salinger, Simone de Beauvoir, Dylan Thomas et, plus tard, Lawrence Ferlinghetti, Gregory Corso, Ted Joans, Allen Ginsberg et Jack Kerouac.

Après la mort de Chumley, vic­time en 1935 d’une crise car­dia­que, sa veuve Henrietta tint le res­tau­rant jusqu’à sa pro­pre mort, en 1960. Les pro­prié­tai­res actuels, s’esti­mant léga­tai­res d’un impor­tant monu­ment his­to­ri­que, sont réso­lus à en main­te­nir les tra­di­tions.

Le College of Complexes de Chicago, connu également comme « la cour de récréa­tion pour les gens qui pen­sent », fut un autre de ces lieux où l’on pou­vait man­ger un mor­ceau, boire un coup, dis­cu­ter et chan­ger le monde dans l’esprit wob­bly. Le fon­da­teur et gar­dien des lieux, Slim Brundage, rejoi­gnit l’IWW à Aberdeen, dans l’État de Washington, en 1919, et fut nommé res­pon­sa­ble syn­di­cal une semaine plus tard. En 1922, après avoir vaga­bondé et milité pen­dant quel­que temps, il s’ins­talla à Chicago, où il devint l’un des piliers du Bughouse Square, avec d’autres wobs comme Jimmy Rohn, Sam Dolgoff, Jim Seymour et Bert Weber. Comme la plu­part des soap­boxers de la ville, il fré­quenta aussi le Dil Pickle Club alors en son âge d’or, pour lequel il lui arriva de tra­vailler (en tant que videur ou ser­veur). Un peu plus tard, il fut direc­teur géné­ral du Hobo College local.

En gros, Brundage avait tou­tes les qua­li­tés requi­ses, et plus encore, pour lan­cer son pro­pre établissement éducatif, un lieu à vrai dire des moins « recom­man­da­bles ». Le College of Complexes, qui ouvrit ses por­tes en 1951, fut immé­dia­te­ment reconnu comme le digne suc­ces­seur du Dil Pickle Club, bien que la boîte de Slim fût encore plus radi­cale et plus pro­che aussi de l’IWW. Jack Sheridan par­ti­cipa acti­ve­ment au College pen­dant un temps et d’autres wob­blies, dont Fred Thompson, Stanley McCauley et Carlos Cortez, y sont inter­ve­nus. Un ras­sem­ble­ment « de quel­ques vieux Dil Picklers » en mémoire de Ralph Chaplin se tint au College en 1960. Le célè­bre poète du Pickle et ancien wob Bert Weber y lut ses poè­mes et Tom Gannon, autre ancien IWW et l’un des héros du Labor Struggles in the Deep South de Covington Hall, fut également un fidèle du College.

Il se carac­té­risa tout par­ti­cu­liè­re­ment par sa soli­da­rité avec la Beat Generation nais­sante. De vieux wobs nos­tal­gi­ques voyaient dans le College une renais­sance du Dil Pickle Club, mais, pour les plus jeu­nes, c’était tout sim­ple­ment la boîte la plus hip de la ville. À la fin des années 1950, les jour­naux l’appe­laient « le bis­tro numéro un des beat­niks de Chicago ». Quand la cam­pa­gne de presse et poli­cière contre les beat­niks se déchaîna autour de 1960-1961, la plu­part des bars du coin refu­sè­rent l’entrée aux « beat­niks » sup­po­sés ; quel­ques boî­tes, sous la pres­sion de la police, arrê­tè­rent de jouer du jazz. Mais Slim Brundage déclara ouver­te­ment être un digne repré­sen­tant de la Beat Generation, mul­ti­plia les mani­fes­ta­tions et confé­ren­ces beat au College, allant jusqu’à orga­ni­ser, au cours des élections de 1960, un Beatnik Party sati­ri­que (féro­ce­ment anar­chiste) qui dési­gna des anti­can­di­dats à l’anti­pré­si­dence et à l’anti-vice-pré­si­dence, et lança une cam­pa­gne reten­tis­sante dont le slo­gan prin­ci­pal était : « N’allez pas voter ! »

Vieux wob­bly, cham­pion de la libre expres­sion et pro­mo­teur du Beatnik Party, le gar­dien du College of Complexes s’était natu­rel­le­ment fait un cer­tain nom­bre d’enne­mis chez les bureau­cra­tes au pou­voir, et le club fut contraint de fer­mer ses por­tes en mai 1961 par l’Internal Revenue Service (IRS 1). Sur la fin, le College était devenu le repaire de tous les dis­si­dents durs à cuire de la ville. Le roman­cier Jack Conroy, lui même un habi­tué du College, le décri­vit pré­ci­sé­ment comme « un endroit vivant — plus vivant que les autres », ajou­tant que Slim Brundage « était un type à la coule, [...] le type même du wob­bly : doué pour par­ler et pour faire par­ler les autres ».

Après le coup fatal de l’IRS, Brundage lança une ver­sion heb­do­ma­daire du College en divers endroits, puis s’ins­talla au Mexique. Il mou­rut en Californie en 1961. Les anciens du College et une foule de nou­veaux venus per­pé­tuè­rent le College heb­do­ma­daire : ce der­nier se ras­sem­ble aujourd’hui régu­liè­re­ment au Lincoln Restaurant sur Lincoln Avenue, et une sec­tion s’est ouverte récem­ment à Hyde Park.

Aux beaux jours du College, Brundage avait ouvert un autre local à New York (où s’était tenu le congrès du Beatnik Party en 1960), qui s’était rapi­de­ment heurté à l’hos­ti­lité bureau­cra­ti­que. Le gar­dien du College espé­rait aussi ouvrir un College à San Francisco, mais les pré­ju­gés contre les beat­niks y étaient tels qu’il com­prit rapi­de­ment qu’il ne trou­ve­rait per­sonne pour lui louer quoi que ce soit. Un autre vieux wob, Jack Langan, ancien du College de Chicago, eut plus de chance : en 1955 il inves­tit un lieu nommé The Place, 1546 Grant Avenue, au cœur de North Beach.

John Gibbons Langan, dit « Teton Jack », fut hobo, mon­ta­gnard et guide de mon­ta­gne, pho­to­gra­phe, chan­teur folk, poète, écrivain et song­wri­ter. Après avoir perdu son père à l’âge de six ans, il rejoi­gnit son oncle, d’ori­gine sioux, dans la réserve où il « gran­dit en Indien ». Philosophiquement, poli­ti­que­ment, et à tous égards, il se consi­déra tou­jours comme un Amérindien, uti­li­sant sou­vent son nom sioux oglala, Pahizi Wawoyaka (Conteur blond). Il rejoi­gnit l’IWW en 1937 — peu de temps après le mas­sa­cre des gré­vis­tes de Republic Steel — et coti­sait également à la Newspaper Guild.

Actif quel­que temps au College of Complexes au début des années 1950, le fel­low wor­ker Langan créa son pro­pre établissement à San Francisco sur un modèle fidèle à l’ori­gi­nal. Comme au College, les murs de The Place étaient peints en noir, et des craies de cou­leur étaient dis­po­ni­bles pour y écrire ou des­si­ner à volonté. Comme au College, qui décer­nait à ses habi­tués des « cer­ti­fi­cats schizo » signés par Brundage, The Place déli­vrait des « cer­ti­fi­cats de grande gueule paten­tée », signées par le Blabbermaster (Maître des gran­des gueu­les) Jack Langan. Et comme au College, le clou incontesté des acti­vi­tés était la parole. Une fois par semaine au moins, on y orga­ni­sait une « Nuit des gran­des gueu­les », au cours de laquelle tout le monde était convié à par­ler de n’importe quoi, sur tout ou sur rien, avec ou sans pré­pa­ra­tion.

The Place était déjà une sorte de site his­to­ri­que avant que Langan le fasse connaî­tre. Dans Les Clochards céles­tes, Kerouac l’appelle « le bar pré­féré des chats de gout­tière des envi­rons de North Beach » : c’est-à-dire, évidemment, de la com­mu­nauté « beat » du quar­tier. Et, d’après Kerouac, c’est là que se réu­nit un groupe de poè­tes alors inconnus — Gary Snyder, Philip Lamentia, Allen Ginsberg, Kenneth Rexroth, Philip Whalen et Kerouac lui-même — au soir du 13 octo­bre 1955 pour dis­cu­ter, boire et se défon­cer avant de se ren­dre à la Six Gallery et y don­ner la plus célè­bre des confé­ren­ces de l’his­toire de la Beat Generation, confé­rence que Rexroth consi­déra comme l’aurore de la « San Francisco Renaissance ».

The Place conti­nua d’exis­ter six ans encore et ferma ses por­tes en 1960. Comme le quar­tier où s’était ins­tallé le College de Brundage à Chicago, celui de The Place à San Francisco ne tarda pas à s’embour­geoi­ser. Mais le fel­low wor­ker Langan avait démé­nagé depuis long­temps, pour s’établir à Jackson Hole, dans le Wyoming. À qua­tre-vingts ans pas­sés, il y est tou­jours le repré­sen­tant IWW.

Pendant que ces wob­blies four­nis­saient la classe ouvrière en ali­ments, bois­sons et sur­tout nour­ri­tu­res spi­ri­tuel­les, d’autres ouvraient des librai­ries. Ici aussi, la tra­di­tion remonte loin, aux pre­miè­res années du Grand Syndicat uni­que. L’IWW a tou­jours été un syn­di­cat de lec­teurs avi­des. L’économiste et pro­fes­seur à l’uni­ver­sité de Californie Carleton D. Parker, qui s’entre­tint avec de nom­breux wobs dans les années 1910, cons­ta­tait dans l’Industrial Worker d’octo­bre 1921 que les mili­tants de l’IWW en savaient plus en his­toire, économie, bio­lo­gie et scien­ces humai­nes qu’aucun autre groupe d’étudiants qu’il lui ait été donné de ren­contrer.

Tous les locaux wob­bly — tous dotés d’une biblio­thè­que — ven­daient également des ouvra­ges IWW et autre lit­té­ra­ture radi­cale, et les siè­ges du syn­di­cat se dou­blaient, pour la plu­part, de librai­ries bien pour­vues en livres. Dans cha­que ville impor­tante où mili­taient des wob­blies, comme dans beau­coup de vil­les de moin­dre impor­tance, on trou­vait imman­qua­ble­ment au moins une librai­rie indé­pen­dante sym­pa­thi­sante du syn­di­cat. Ces librai­ries étaient sou­vent tenues par des mem­bres de la gau­che du Parti socia­liste ou de fer­vents liber­tai­res qui admi­raient les cam­pa­gnes IWW pour la liberté d’expres­sion, ou encore par des wob­blies âgés qui avaient déserté les usi­nes. De New York à Los Angeles, ces librai­ries — dont beau­coup ven­daient des livres d’occa­sion — étaient des lieux réconfor­tants pour les wob­blies, qui pou­vaient s’y retrou­ver, jouer aux échecs et dis­cu­ter.

Bughouse Square, 1993 {PNG - 128.8 ko}
Bughouse Square, 1993
ph. John McCarthy
(Chicago Historical Society)

La Udell’s Radical Bookshop de Chicago était sans doute la plus célè­bre de ces librai­ries/cafés wob­bly offi­cieu­ses, mais il y en avait beau­coup d’autres. Rien que dans la Windy City [la Ville des vents, sur­nom donné à Chicago (N.d.É.)], les librai­ries de Jerry Nedwick, Harry Busck, Dan Horsley et William Targ étaient répu­tées pour le bon accueil qu’on y fai­sait aux déten­teurs de la carte rouge. Ces librai­res étaient tous liés, en outre, au réseau IWW/hobo­hé­mien : ils fré­quen­taient le Dil Pickle Club, Bughouse Square, le Hobo College, les foyers IWW et les lit­tle thea­ters, aussi bien que les librai­ries des uns et des autres. Dans son auto­bio­gra­phie, Indecent Pleasures (1975), Targ — qui devint l’un des prin­ci­paux bri­seurs de mono­pole dans l’indus­trie du livre à New York — évoque cette époque révo­lue de Chicago :

Ma petite librai­rie sur North Clark Street était pres­que un club ; les amis du Bughouse Square, des wob­blies et quel­ques poi­vrots s’y réu­nis­saient. On y lan­çait des débats, de chau­des dis­cus­sions. Il arri­vait même qu’on y achète un livre.
[Op. cit., p. 44]

La librai­rie de Nathan Greist, au coin de la Seventh et de Broadway, à Los Angeles, fut très tôt un point de chute pour les IWW. Ancien jour­na­liste qui tra­vailla une fois pour Charles A. Dana au New York Sun, Greist appar­tint long­temps à la gau­che socia­liste, et ser­vit acces­soi­re­ment de modèle à Jack London pour le per­son­nage nommé Kreis dans Martin Eden. Quelques pas­sa­ges dans sa librai­rie suf­fi­rent à convain­cre Mortimer Downing de pren­dre la carte rouge, avant qu’il ne devienne l’un des wob­blies les plus connus de la côte Ouest.

Lawrence Ferlinghetti entre­tient aujourd’hui à San Francisco le fonds de la librai­rie du fel­low wor­ker J. A. McDonald au 48 Turk Street, près de Market (le der­nier des qua­tre empla­ce­ments de la librai­rie). Pendant qua­rante ans, à par­tir de la fin des années 1920, la bou­ti­que de McDonald fut le lieu de ral­lie­ment de tous les radi­caux poli­ti­ques et artis­ti­ques de la ville, sans rien per­dre de son indé­fec­ti­ble aura wob­bly. La nécro­lo­gie de McDonald dans le San Francisco Chronicle du 6 juillet 1968 (il mou­rut à l’âge de soixante-dix-neuf ans) le décrit comme un « éternel radi­cal » et sou­li­gne qu’il « par­lait tou­jours fiè­re­ment » de son affi­lia­tion à l’IWW. L’arti­cle ajoute que la librai­rie, bon­dée, laby­rin­thi­que, « évoquait chez ses clients l’image d’un bazar orien­tal ». Pour sa part, Ferlinghetti se sou­vient par­ti­cu­liè­re­ment de l’habi­tude qu’avait McDonald de pla­cer dans sa vitrine de petits comp­tes ren­dus des der­niè­res sor­ties lit­té­rai­res, des recen­sions sys­té­ma­ti­que­ment pla­giées par les cri­ti­ques des quo­ti­diens de la Baie.

Dans une conver­sa­tion sur les librai­ries radi­ca­les, Ferlinghetti insista sur les raci­nes et l’esprit anar­cho-IWW de sa pro­pre City Lights Bookshop, dont le cofon­da­teur, Peter Martin, était le fils de Carlo Tresca et Bina Flynn (la plus jeune sœur d’Elizabeth Gurley Flynn) et anar­chiste lui-même (quand Martin retourna à New York, il y tint, quel­ques années durant, une autre librai­rie). Aujourd’hui clas­sée au patri­moine, City Lights fut l’une des seu­les librai­ries du pays à pro­po­ser l’Industrial Worker pen­dant la guerre froide. La librai­rie était d’ailleurs régu­liè­re­ment signa­lée dans la rubri­que « Kiosques » du jour­nal de l’IWW. La plu­part des librai­ries et kios­ques à jour­naux refu­saient d’avoir en maga­sin l’organe offi­ciel de l’IWW — qui figu­rait à l’époque sur la liste des « orga­ni­sa­tions sub­ver­si­ves » du minis­tre de la Justice amé­ri­cain. City Lights ven­dait aussi le Little Red Song Book, entre autres publi­ca­tions IWW, et orga­nisa des années plus tard des pré­sen­ta­tions cou­rues, vivan­tes et chan­tan­tes de Memoirs of a Wobbly de Henry McGuckin et de l’édition aug­men­tée du Rebel Voices de Joyce Kornbluh, tous deux publiés chez Charles H. Kerr.

De même, quand la sec­tion IWW de Chicago ouvrit sa librai­rie Solidarity au 713 Armitage Avenue fin 1964, elle emma­ga­sina une bonne sélec­tion de livres de City Lights. L’Abomunist Manifesto de Bob Kaufman, l’Artaud Anthology et le Journal for the Protection of All Beings fai­saient par­tie des plus deman­dés.

Solidarity, qui tint bon pen­dant dix ans, était à bien des égards la der­nière véri­ta­ble librai­rie wob­bly : elle avait en maga­sin la majo­rité des ouvra­ges anté­rieurs à 1940 du Work People’s College IWW de Duluth, depuis long­temps défunt, le fonds de la sec­tion de Chicago, remon­tant à la même époque, un gros assor­ti­ment de livres et de bro­chu­res de la Charles H. Kerr Company et quel­que 500 exem­plai­res des « Little Blue Books » des éditions Haldeman-Julius, rache­tés pour six ou sept dol­lars chez un reven­deur d’occa­sion du coin. Mais, avec sa col­lec­tion de City Lights, quel­ques ouvra­ges sur le sur­réa­lisme, un choix de fan­zi­nes pho­to­co­piés, d’innom­bra­bles revues liées aux mou­ve­ments pour les droits civi­ques, contre le mili­ta­risme et la bombe ato­mi­que, et des dizai­nes de vieilles ban­des des­si­nées, Solidarity fut aussi une des pre­miè­res (peut-être la pre­mière) du « mou­ve­ment » des librai­ries qui fleu­ri­rent à tra­vers tout le pays de la fin des années 1960 aux années 1970.

La bou­ti­que était sur­tout tenue par des volon­tai­res, qui avaient pour la plu­part des bou­lots à plein temps autre part. Beaucoup tra­vaillaient en semaine à la grande poste cen­trale (où Richard Wright avait tra­vaillé des années plus tôt) et venaient don­ner un coup de main le soir ou le week-end à Solidarity. Parmi eux se trou­vaient trois Afro-Américaines qui sui­vi­rent des par­cours très dif­fé­rents : Joan Smith devint psy­cho­lo­gue, Simone Collier dra­ma­turge et Charlotte Carter auteure de polars. Un autre pos­tier, Bernard Marszalek, apprit des rudi­ments d’impri­me­rie à Solidarity et il est encore actif aujourd’hui dans une impri­me­rie coo­pé­ra­tive à Berkeley, en Californie.

Foyer local de mili­tan­tisme radi­cal et véri­ta­ble mine pour qui cher­chait de la lit­té­ra­ture radi­cale à prix abor­da­ble, Solidarity était aussi, et avant tout, le repère des wob­blies et autres incor­ri­gi­bles rêveurs et dis­si­dents, jeu­nes et vieux. Tout autour se trou­vaient d’autres avant-pos­tes de la contre-culture radi­cale : le local IWW à l’inter­sec­tion de Halsted, Lincoln et Fullerton, la gale­rie sur­réa­liste Bugs Bunny à l’angle de Mohawk et Eugenie et le QG régio­nal des Students for a Democratic Society (SDS) sur Larrabee Street. Au 333 North Avenue, un immeu­ble bran­lant abri­tait à lui seul les bureaux des Chicago Area Draft Resisters (CADRE), de la Charles H. Kerr Company, du Proletarian Party et de la Old Town School of Folk Music.

Nous avons abordé, dans ce cha­pi­tre, les divers moyens par les­quels dif­fé­rents wob­blies, indi­vi­duel­le­ment ou en petits grou­pes, ont essayé, cha­cun de leur côté, de main­te­nir en vie l’esprit wob­bly, même lors­que le syn­di­cat sem­blait aller clo­pin-clo­pant vers sa dis­pa­ri­tion. Pourtant, quel­que chose se pro­dui­sait tou­jours qui les ras­sem­blait à nou­veau.

Comme beau­coup de vieux wob­blies, Slim Brundage admi­rait la doc­trine du Satyâgraha de Gandhi et sou­te­nait énergiquement les actions pour les droits civi­ques de Martin Luther King dans le Sud et à Chicago. Mais comme beau­coup de vieux wob­blies également, il n’était pas contre une cer­taine sou­plesse tac­ti­que prag­ma­ti­que. C’est ainsi que, à la fin des années 1950 et au début de 1960, Brundage devint un ardent pro­mo­teur de Robert F. Williams, un jeune ouvrier afro-amé­ri­cain mili­tant pour les droits civi­ques et auteur de Negroes with Guns.

Black Nationalist, Williams ne se conten­tait pas « d’appe­ler » les Noirs à se défen­dre contre les atta­ques racis­tes : il passa lui-même à la pra­ti­que, repous­sant avec ses amis une atta­que à main armée du Ku Klux Klan, met­tant com­plè­te­ment en déroute les truands en capu­che qui pen­saient s’en pren­dre à une mani­fes­ta­tion sans défense. Cette pre­mière, et reten­tis­sante, action d’auto­dé­fense noire fit le tour du monde, radi­ca­lisa du jour au len­de­main le mou­ve­ment pour les droits civi­ques et chan­gea le cours de l’his­toire amé­ri­caine. Dans une let­tre que Williams publia dans son jour­nal poly­co­pié The Crusader, Slim Brundage salua en lui « le rebelle le plus dyna­mi­que des États-Unis aujourd’hui » [S. Brundage, op. cit., 1997, p. 27].

Le fon­da­teur et gar­dien du College of Complexes de Chicago n’était cepen­dant pas le seul vieux wob­bly à pren­dre le parti de Williams. D’une cham­bre miteuse du Fremont Hotel, dans le quar­tier de Skid Road à Seattle, vint une autre infor­ma­tion que Williams estima aussi digne d’être publiée dans son jour­nal (16 avril 1960). Écrits d’une main trem­blante, les encou­ra­ge­ments venaient cette fois du fel­low wor­ker Guy B. « Skidroad Slim » Askew, indé­crot­ta­ble anar­chiste et hobo de l’IWW qui, des dizai­nes d’années plus tôt, avait com­battu en tant que mili­tant de l’Agricultural Workers’ Industrial Union 110 sous l’emblème du Good Old Wooden Shoe (Le bon vieux sabot de bois) de Joe Hill,.

Et, dans une autre édition du Crusader (30 avril 1960), Williams publia une troi­sième let­tre de sou­tien d’un vieux wob­bly, Tom Scribner, qui vivait alors à Santa Cruz, en Californie. Longtemps bûche­ron (il milita à la Lumber Workers’ Industrial Union 220 jusqu’en 1923), Scribner édita à la fin de sa vie une série poly­co­piée de ses écrits, Lumberjack—With Appendix on Musical Saw (Bûcheron, avec un appen­dice sur la scie musi­cale) : outre un incor­ri­gi­ble révo­lu­tion­naire pro­lé­ta­rien, Scribner était en effet un spé­cia­liste réputé de la scie musi­cale. La sta­tue en taille réelle du fel­low wor­ker Scribner en train de jouer de sa scie, dans Scope Park à Santa Cruz, est, sem­ble-t-il, la seule sculp­ture publi­que d’un wob­bly dans tous les États-Unis.

Dispersés aux qua­tre coins du pays et sans doute inconnus les uns des autres, voici donc trois vieux wobs qui, long­temps, très long­temps après avoir milité à l’IWW, se retrou­vaient de nou­veau dans le syn­di­cat.

Bien entendu, l’action révo­lu­tion­naire de Williams fut rap­por­tée en détail, avec un enthou­siasme sin­cère, par le direc­teur de l’Industrial Worker Chuck Doehrer à la une de l’édition du 2 mars 1959. Dans le pro­gramme révo­lu­tion­naire d’auto-défense noire de Williams, tous les wob­blies à tra­vers le pays avaient reconnu une nou­velle phase dans la lutte des clas­ses, et ils s’empres­sè­rent de la sou­te­nir et d’encou­ra­ger les autres à la sou­te­nir.

Qu’ils soient retrai­tés ou chô­meurs, ran­gés des voi­tu­res ou ani­ma­teurs de forums ou de librai­ries, qu’ils se soient juste conten­tés de gar­der les clés de la mai­son ou qu’ils soient encore prêts à en décou­dre, les vieux wob­blies res­taient fidè­les à eux-mêmes.




1 Agence gouvernementale dépendante du Trésor américain et chargée de collecter les impôts. (N.d.T.)