Dans les années 1950 et 1960, longtemps après qu’ils aient cessé de représenter un véritable pouvoir sur les lieux de travail, les wobblies restaient une puissante référence révolutionnaire morale, une inspiration et un symbole vivant de dissidence, de révolte et de créativité ouvrières. L’influence diverse et variée du syndicat était évidente dans les mouvements pour les droits civiques et contre la guerre ; dans des groupes comme le Student Peace Union, le Comitee for Non-Violent Action, le Congress of Racial Equality et le Student Nonviolent Coordonating Comitee ; dans l’explosion du renouveau de la folk-song ; dans la New Left, particulièrement au cours du Free Speech Movement de Berkeley en 1964 (auquel participèrent activement de nombreux wobs, jeunes et vieux), et chez les Students for a Democratic Society entre 1966 et 1969 ; et dans quasiment chaque mouvement animé par un désir de liberté, d’égalité et de révolution sociale.
Cette influence s’inspirait indirectement, en partie, d’enregistrements de chansons de Joe Hill et d’autres wobblies, ou de livres comme Wobbly, de Ralph Chaplin, mais elle s’enracinait pour l’essentiel dans des rencontres personnelles - de nombreux vieux wobs étaient alors toujours en activité dans le syndicat ou autour : Henry McGuckin et Philip Melman dans la baie de San Francisco ; Fred et Aino Thompson, Carl Keller, Jack et Ruth Sheridan à Chicago ; Gilbert Mers à Houston ; Herb Edwards à Seattle ; Frank Cedervall à Cleveland ; Nick et Faina Steelink à Tucson ; Minnie Corder, Sam et Esther Dolgoff à New York - pour n’en citer que quelques-uns.
Dans les années 1960, une poignée de ces gloires d’antan continuait d’ailleurs obstinément d’entretenir les vieux wobbly hall de Chicago, Seattle, Baltimore, Duluth et ailleurs, attendant impatiemment la relève, de jeunes esclaves salariés qui se réveilleraient enfin et rallieraient la cause de l’émancipation de la classe ouvrière.
Tout au long de la sombre période de la Guerre Froide, pendant les années 1950 et au début des années 60, alors que la lâcheté et la corruption étaient plus que jamais la règle dans la politique, la classe ouvrière et la vie intellectuelle aux Etats-Unis, ces vieux wobblies osaient avoir des principes, des idées, des tripes et - plus étonnant encore - une extraordinaire vision de justice et de liberté. Négations vivantes et rafraîchissantes de The Man in the Gray Flannel Suite et The Ugly American (best-sellers de l’époque), ils étaient devenus des héros et des modèles. Pour de jeunes rebelles de tout acabit, le “Vieux Wobbly” - variante révolutionnaire bien distincte de ce que Jack Kerouac appela « le hobo américain disparu » - prit souvent des proportions mythiques.
Tous ces vieux routards qui tenaient les wobbly hall historiques furent eux-mêmes des hoboes en leur temps. Brûlant le dur, ou à pied, ils avaient parcouru le pays en tous sens, militant partout pour le Grand Syndicat Unique. Certains d’entre eux avaient fait de durs séjours en prison pour “syndicalisme criminel” (pour avoir appeler les travailleurs à se syndiquer). Si très peu avaient dépassé le collège, ils en avaient pourtant plus à apprendre aux jeunes de ma génération que la plupart des professeurs d’université.
Dans la première moitié des années 1960, j’ai moi-même fait le tour du pays en auto-stop et par trains de marchandises, et j’eus la chance de rencontrer pas mal de ces vétérans grisonnant de la lutte des classes. J’ai passé beaucoup de temps dans ces wobbly halls hantés - ces vieux wobblies étaient de grands conteurs et régalaient les jeunots, pendant des journées entières, avec les riches heures de l’IWW. Mais ce qui m’impressionna le plus chez ces reliques du syndicat de Joe Hill, c’était leur parfaite incarnation des valeurs les plus caractéristiques du barde wobbly : humour, courage, audace, intégrité, imagination et art de la parole. Ils savaient bien que leur syndicat vivait des temps difficiles, mais ils n’abandonnaient pas la lutte pour autant.
J’avais dix-neuf ans au printemps 1963 lorsque j’atterris dans le wobbly hall de Seattle, 315 Yesler Way, et discutais pour la première fois avec le compagnon travailleur O. N. Peterson, l’éternel secrétaire de la branche de Seattle qui avait, je dirais, dans les soixante-dix ans passés. Etonné et ravi de compter du “sang neuf” dans le syndicat, O. N. - comme tout le monde l’appelait - était clairement impatient de faire rapidement mon éducation wobblie. Il était heureux de partager ses souvenirs de la grève générale de Seattle en 1919, et se lança dans une évocation touffue d’anecdotes sur divers épisodes de l’histoire IWW locale. Cet exposé pittoresque s’interrompaient de brèves mais éruptives digressions sur l’histoire sanglante du capitalisme, et d’amères critiques sur les pénibles et interminables preuves d’impotence et de trahison du mouvement ouvrier “officiel”.
Et, subitement, O. N. revint au temps présent et déclara, de son inimitable débit rauque et rapide :
« Soyons francs, on n’organise plus personne ici à Seattle. On est trop vieux. Une ou deux fois par an quelqu’un entre ici et ressort avec une carte rouge, mais pour chaque nouveau membre, deux ou trois de nos gâteux y passent, alors la branche se réduit sans cesse. Je ne sais pas combien de temps on pourra tenir encore. Mais tu veux savoir pourquoi j’ouvre encore ce hall tous les jours, bon an, mal an, depuis toutes ces années ? C’est à cause de M. Patron Capitaliste par ici [il montre du doigt le quartier d’affaire de Seattle] et à cause du Comical Party [le Communist Party] par là [il pointe dans une autre direction]. Je ne fermerai pas ce hall parce ce que je ne veux pas donner à ces salauds la satisfaction de se dire : “Ha ! On a enfin réussi à se débarrasser de ces satanés wobblies !” »
Ténacité révolutionnaire, rire méprisant un prétendu “échec”, refus obstiné d’entrer dans le jeu de l’ordre établi : autant de parts de l’héritage du “Vieux Wobbly”.
D’autres vieux routards wobblies transmirent cet héritage à leur manière. Comme le Grand Syndicat Unique rapetissait à vue d’oeil, beaucoup se détachèrent de ce qu’il en restait - sans jamais abandonner les idéaux révolutionnaires de leur jeunesse ni rompre les liens avec leurs compagnons travailleurs à jour de leur cotisation. Ils semblaient plutôt se dire : “pourquoi rester assis dans ce vieux hall à radoter avec une bande de types aussi vieux que moi sinon plus ? Il y a peut-être un autre moyen de rassembler les travailleurs et de faire passer le mot”. C’est ainsi que naquirent quelques uns des lieux de rassemblements anticonformistes les plus vivants et les plus célèbres de l’histoire des Etats-Unis, lancés et tenus par de vieux wobblies.
Certains s’inspiraient indubitablement des points de chute wobblies de leur jeunesse. Et remontaient ainsi à l’âge d’or du syndicat. Le prototype de ces lieux de réconfort wobbly fut sans doute le saloon que Daniel A. Liston ouvrit à Butte en 1910 - un des tout premiers points de rafraîchissement wobbly. Bien que la plupart des responsables IWW étaient non-buveurs et que le syndicat désapprouvait généralement la consommation d’alcool, les gros buveurs étaient légions dans les régions minières et alentour, et les syndicalistes IWW préféraient largement les savoir dans des bars tenus par des sympathisants, plutôt que dans ceux gérés par des hommes d’affaires liés aux propriétaires de mine. Auteur de petites ballades du Little Red Song Book, “Dublin Dan” Liston était une des figures les plus populaires du syndicat. “Chez Dublin Dan”, au 348 South Main Street, tous les wobblies de l’ouest savaient qu’ils retrouveraient des compagnons travailleurs, pourraient se tenir au courant des affaires du syndicat et dénicheraient un endroit où crécher.
Le Dil Pickle Club de Chicago, fleurissant des années 1910 aux années 1930, fut certainement le point de chute wobbly le plus célèbre au monde (le Dil avait originellement deux “l”, mais le second se perdit en cours de route - sans doute à cause d’un conflit autour d’une marque déposée - et “Dil” devint son nom courant). L’origine du club est obscure, il semble avoir d’abord été une sorte de forum ouvrier révolutionnaire. D’après certaines sources, Big Bill Haywood, Gene Debs, Mother Jones et les révolutionnaires irlandais Jim Larkin et Jack Carney faisaient partie des premiers participants. Une rumeur persistante mais invérifiable attribue le nom du club à Larkin.
Plus tard, dans la fameuse grange de Tooker Place et sous la direction de Jack Jones - ancien membre de la Western Federation of Miners, ancien wobbly et ex-mari d’Elizabeth Gurley Flynn - le Pickle se transforma en rendez-vous nocturne le plus sauvage de l’univers, tout en gardant sa structure originelle de forum ouvert. Il proposait des repas légers et abordables ; les boissons étaient strictement sans alcool (Jones ne buvait pas ; il ne finit par vendre des bouteilles - et “sous le comptoir” - qu’à la toute fin des années 1920).
Mais on ne venait pas au Dil Pickle Club pour son menu. Sa principale attraction était la prise de parole : discours enflammées, débats maniaco-comiques, discussions délirantes et lectures poétiques y étaient souvent aussi accrochés que des remises de prix. Toujours imprévisible et jamais ennuyeuse, la boîte de Jack Jones incarnait une sorte de dadaïsme maison. Des dizaines d’autres maisons ouvrirent alentour, mais on ne comptait qu’un seul Dil Pickle Club.
Le Dil Pickle Club de Chicago, le plus ouvert de tous les “forum ouverts”, devint immédiatement un grand carnaval d’anticonformistes, un nid effervescent de subversion et une contre-institution de hautes études - légende en son temps qui nourrit ensuite des centaines d’autres légendes.
Tout aussi légendaire, le Chumley’s, fondé en 1928 à Greenwich Village et toujours debout. Il y a longtemps, le photographe et historien du Village Fred McDarrah l’avait décrit comme « le seul restaurant de New York sans droits d’entrée ».
Son fondateur, Leland Stanford Chumley - Lee pour ses amis - était un des responsables de l’Hotel, Restaurant and Domestic Workers’ Industrial Union IWW pendant les années 1910 et 1920, mais aussi un auteur et dessinateur populaire du syndicat. L’International Socialist Review de décembre 1915 le présentait alors comme « un des artistes révolutionnaires les plus connus de Chicago ». Sa réalisation la plus accomplie en la matière fut sans doute sa série limitée de douze croquis au fusain représentant des “camarades révolutionnaires”, dont Joe Hill, Mother Jones, Bill Haywood, Gene Debs, Jim Larkin, Karl Marx et Rosa Luxemburg. Des épreuves étaient offertes en exclusivité aux abonnés de la Review. Son croquis de Hill est un des portraits les plus souvent reproduits du poète IWW.
Quand Chumley loua un appartement au deuxième étage du 86 Bedford Street, son intention première, d’après Terry Miller, un autre historien du Village, était « d’imprimer et publier un journal ouvrier radical et de tenir des réunions IWW secrètes ». Mais deux ans plus tard, Chumley investissait également le rez-de-chaussée, un ancien atelier de forgeron, et ouvrait le restaurant/forum qui porte toujours son nom.
Dès le début, Chumley’s fut le rendez-vous des écrivains comme des wobblies. Chumley invitait les auteurs à décorer ses murs de leurs couvertures de livre, vieilles jaquettes jaunies des années 1920/1930 qui tapissent toujours l’intérieur du restaurant. Upton Sinclair, Floyd Dell et John Dos Passos furent de précoces “habitués” et Edna St Vincent Millay y disait sa poésie. Entre autres fréquentations du Chumley’s, on peut citer Eugene O’Neill, Orson Welles, James T. Farrell, Anaïs Ninn, J. D. Salinger, Simone de Beauvoir, Dylan Thomas et, plus tard, Lawrence Ferlinghetti, Gregory Corso, Ted Joans, Allen Ginsberg et Jack Kerouac.
Après la mort de Chumley en 1935 d’une attaque cardiaque, sa veuve Henrietta fit tourner le restaurant jusqu’à sa propre mort, en 1960. Les propriétaires actuels, s’estimant légataires d’un important monument historique, sont résolus à en maintenir les traditions.
Le College of Complexes de Chicago, aussi connu sous le nom d’“aire de jeu pour ceusses qui pensent”, fut un autre de ces lieux où l’on pouvait manger un bout, boire un coup, discuter et changer le monde dans l’esprit wobbly. Son Fondateur et Concierge, Slim Brundage, rejoignit l’IWW à Aberdeen, dans le Washington, en 1919, et fut nommé responsable syndical une semaine plus tard. En 1922, après avoir vagabondé et milité pendant quelques temps, il s’installa à Chicago où il devint l’un des piliers du Bughouse Square, avec d’autres wobs comme Jimmy Rohn, Sam Dolgoff, Jim Seymour et Bert Weber. Comme la plupart des soapboxers de la ville, il fréquenta aussi le Dil Pickle Club alors en son âge d’or, pour lequel il lui arriva de travailler (en tant que videur ou serveur). Un peu plus tard, il fut directeur exécutif principal du Hobo College local.
En gros, Brundage avait toutes les qualités requises, et plus encore, pour lancer son propre établissement éducatif aussi peu recommandable. Le College of Complexes, qui ouvrit ses portes en 1951, fut immédiatement reconnu comme le digne successeur du Dil Pickle Club, bien que la boîte de Slim était encore plus radicale et amicale à l’égard des IWW. Jack Sheridan participa activement au College pendant un temps et d’autres wobblies, dont Fred Thompson, Stanley McCauley et Carlos Cortez, y sont intervenus. Un rassemblement « de quelques vieux Dil Picklers » en mémoire de Ralph Chaplin se tint au College en 1960. Le célèbre poète du Pickle et ancien wob Bert Weber y lut ses poèmes et Tom Gannon, autre ancien IWW et l’un des héros du Labor Struggles in the Deep South de Covington Hall, fut également un fidèle du College.
C’est sa solidarité avec la Beat Generation naissante qui le caractérisa particulièrement. De vieux routards nostalgiques voyaient dans le College une renaissance du Dil Pickle Club, mais pour les plus jeunes, c’était tout simplement la boîte la plus hip de la ville. A la fin des années 1950, les journaux l’appelaient « le bistro numéro un des beatniks de Chicago ». Quand la campagne de presse et policière contre les beatniks se déchaîna autour de 1960-1961, la plupart des bars du coin refusèrent l’entrée aux “beatniks” supposés ; quelques boîtes, sous la pression de la police, arrêtèrent de jouer du jazz. Mais Slim Brundage déclara ouvertement être un digne représentant de la Beat Generation, multiplia les manifestations et lectures Beat au College, allant jusqu’à organiser, au cours des élections de 1960, une Beatnik Party satirique (férocement anarchiste) qui désigna des anti-candidats à l’anti-présidence et à l’anti-vice-présidence, et lança une campagne retentissante dont le slogan principal était “Ne sortez pas voter !”
Vieux wobbly, champion de la libre expression et promoteur de la Beatnik Party, le Concierge s’était naturellement fait pas mal d’ennemis chez les bureaucrates au pouvoir, et le College fut contraint de fermer ses portes en mai 1961 par l’Internal Revenue Service (IRS (1)).Sur la fin, le College était devenu le repaire de tous les dissidents durs à cuire de la ville. Le romancier Jack Conroy, lui même un habitué du College, le décrivit précisément comme « un endroit vivant - plus vivant que les autres », ajoutant que Slim Brundage « était une sorte de petit futé [...] le wobbly typique : bon parleur et provocateur de parole ».
Après le coup fatal de l’IRS, Brundage lança une version hebdomadaire du College, dans divers endroits, puis s’installa au Mexique ; il mourut en Californie en 1961. Les anciens du College et une foule de nouveaux-venus perpétuèrent le College hebdomadaire ; il se rassemble aujourd’hui régulièrement au Lincoln Restaurant sur Lincoln Avenue, et une branche s’est ouverte récemment à Hyde Park.
Aux beaux jours du College, Brundage avait ouvert un campus à New York (où s’était tenue la convention de la Beatnik Party en 1960), qui s’était rapidement heurté à l’hostilité bureaucratique. Le Concierge espérait aussi ouvrir un College à San Francisco, mais les préjugés contre les beatniks y étaient tels qu’il comprit rapidement qu’il ne trouverait personne pour lui louer quoi que ce soit. Jack Langan, un autre ancien IWW et du College de Chicago, eut plus de chance et investit un lieu en 1955, The Place, 1546 Grant Avenue, au coeur de North Beach.
John Gibbons Langan, “Teton Jack” fut hobo, montagnard et guide de montagne, photographe, chanteur folk, poète, écrivain et chansonnier. Après avoir perdu son père à l’âge de six ans, il rejoignit son oncle, d’origine sioux, dans la réserve où il « grandit en indien ». Philosophiquement, politiquement, il s’est toujours considéré à tout point de vue comme un amérindien, utilisant souvent son nom Oglala, Pahizi Wawoyaka (Conteur Blond). Il rejoignit l’IWW en 1937 - peu de temps après le massacre des grévistes de Republic Steel - et cotisait également à la Newspaper Guild.
Actif quelques temps au College of Complexes au début des années 50, le compagnon travailleur Langan créa son propre établissement à San Francisco sur un modèle fidèle à l’original. Comme au College, les murs de The Place étaient peints en noir, et des craies de couleurs étaient disponibles pour y écrire ou dessiner à volonté. Comme au College, qui décernait à ses habitués des Certificats Schizo signés par Brundage, The Place délivrait des Cartes de Jaseur, signées par Maître Jaseur Jack Langan. Et comme au College, l’intérêt de l’endroit résidait dans la prise de parole. Une Nuit du Jaseur était organisée au moins une fois par semaine, au cours de laquelle tout le mode était appelé à parler de n’importe quoi, à propos de tout et de rien, qu’il y soit prêt ou non.
The Place était déjà une sorte de site historique avant que Langan le fasse connaître. Dans Les Clochards Célestes, Kerouac l’appelle « le bar préféré des chats de gouttière autour de North Beach » - c’est à dire, évidemment, de la communauté “Beat” du quartier . Et, d’après Kerouac, c’est ici que se réunit un groupe de poètes alors inconnus - Gary Snyder, Philip Lamentia, Allen Ginsberg, Kenneth Rexroth, Philip Whalen et Kerouac lui-même - au soir du 13 octobre 1955 pour discuter, boire et s’élever avant de se rendre à la Six Gallery pour y donner la plus célèbre des lectures de l’histoire de la Beat Generation, lecture que Rexroth considéra comme l’aurore de la “San Francisco Renaissance”.
The Place continua encore six ans et ferma ses portes en 1960. Comme le quartier où s’était installé le College de Brundage à Chicago, celui de The Place à San Francisco ne tarda pas à s’embourgeoiser. Mais le compagnon travailleur Langan avait déménagé depuis longtemps, pour se poser à Jackson Hole dans le Wyoming. A quatre-vingts ans passés, il y est toujours le représentant IWW.
Pendant que ces wobblies fournissaient la classe ouvrière en aliments, boissons et surtout nourritures spirituelles, d’autres ouvraient des librairies. Ici aussi, la tradition remonte loin, aux premières années du Grand Syndicat Unique. L’IWW a toujours été un syndicat de lecteurs avides. L’économiste et professeur à l’université de Californie Carleton D. Parker, qui s’entretint avec de nombreux wobs dans les années 1910, constatait dans l’Industrial Worker d’octobre 1921 que les membres IWW en savaient plus en histoire, économie, biologie et sciences humaines qu’aucun autre groupe d’étudiants qui lui aient été donné de rencontrer.
Chaque wobbly hall - outre une bibliothèque - vendait également des ouvrages IWW et radicaux, les bureaux généraux du syndicat se doublant eux, pour la plupart, de librairies bien achalandées. Dans chaque ville importante où militaient des wobblies, comme dans beaucoup de villes de moindre importance, on trouvait immanquablement au moins une librairie indépendante sympathisante du syndicat. Celles-ci étaient souvent tenues par des membres de la gauche du Socialist Party ou de fervents libertaires qui admiraient les campagnes IWW pour la liberté d’expression, ou encore de wobblies âgés qui avaient déserté les usines. De New-York à Los Angeles, ces librairies - dont beaucoup vendaient des livres d’occasions - étaient des lieux réconfortants pour les wobblies, qui pouvaient s’y retrouver, jouer aux échecs et discuter.
La Udell’s Radical Bookshop de Chicago était sans doute la plus célèbre de ces librairies/crêches wobblies officieuses, mais il y en avait beaucoup d’autres. Rien que dans la Windy City, les librairies de Jerry Nedwick, Harry Busck, Dan Horsley et William Targ étaient réputées se faire très accueillantes pour les détenteurs de carte rouge. Ces libraires étaient tous liés en outre au réseau IWW/hobohémien : ils fréquentaient le Dil Pickle Club, Bughouse Square, le Hobo College, les foyers IWW et les little theaters, aussi bien que les librairies des uns et des autres. Dans son autobiographie, Indecent Pleasures (1975), Targ - qui devint l’un des plus gros briseurs de monopole dans l’industrie du livre à New York - évoque cette époque révolue de Chicago :
« Ma petite librairie sur North Clark Street était presque un club ; les amis du Bughouse Square, des wobblies et quelques poivrots s’y réunissaient. On y lançait des débats, des discussions chaudes. Il arrivait même qu’on achète un livre. »
La librairie de Nathan Greist au coin de la Seventh et de Broadway à Los Angeles fut un point de chute précoce pour les IWW. Ancien journaliste qui travailla une fois pour Charles A. Dana au New York Sun, Greist a longtemps appartenu à la gauche socialiste, et donna accessoirement son modèle à Jack London pour le personnage nommé Kreis dans Martin Eden. Quelques passages dans sa librairie suffirent à convaincre Mortimer Downing de prendre une carte rouge, avant de devenir l’un des wobblies les plus connus de la côte ouest.
Lawrence Ferlinghetti entretient aujourd’hui à San Francisco le fonds de la librairie du compagnon travailleur J. A. McDonald au 48 Turk Street, près de Market (le dernier des quatre emplacements de la librairie). Pendant quarante ans, à partir de la fin des années vingt, la boutique de McDonald fut le lieu de ralliement de tous les radicaux politiques et artistiques de la ville, tout en gardant son indéfectible aura wobblie. La nécrologie de McDonald dans le San Francisco Chronicle du 6 juillet 1968 (il mourut à l’âge de soixante-dix neuf ans) le décrit comme un « éternel radical » et souligne qu’il « parlait toujours fièrement » de son affiliation à l’IWW. L’article ajoute que la librairie, bondée, labyrinthique, « évoquait aux clients un bazar oriental ». Ferlinghetti se souvient lui particulièrement de l’habitude qu’avait McDonald de placer dans sa vitrine de petits compte-rendus des dernières sorties littéraires, compte-rendus systématiquement plagiés par les critiques des quotidiens de la Baie.
Dans une conversation sur les librairies radicales, Ferlinghetti insista sur les racines et l’esprit anarcho-IWW de sa propre City Lights Bookshop, dont le co-fondateur, Peter Martin, était le fils de Carlo Tresca et Bina Flynn (la plus jeune soeur d’Elizabeth Gurley Flynn) et anarchiste lui-même (quand Martin retournera à New York, il y tiendra pendant quelques années une autre librairie). Aujourd’hui classée au patrimoine, City Lights fut l’une des seules librairies du pays à proposer l’Industrial Worker pendant la Guerre Froide, et elle était régulièrement signalée dans la rubrique “Kiosques” du journal. La plupart des librairies et kiosques à journaux refusaient d’avoir en magasin l’organe officiel de l’IWW - qui figurait à l’époque sur la liste des “organisations subversives” du ministre de la justice U.-S. City Lights vendait aussi le Little Red Song Book, entre autres publications IWW, et organisa des années plus tard des présentations courues, vivantes et chantantes de Memoirs of a Wobbly de Henry McGuckin et de l’édition augmentée du Rebel Voices de Joyce Kornbluh, tous deux publiés chez Charles H. Kerr.
De même, quand la branche IWW de Chicago ouvrit sa librairie Solidarity au 713 Armitage Avenue fin 1964, elle emmagasina une bonne sélection de livres de City Lights. L’Abomunist Manifesto de Bob Kaufman, l’Artaud Anthology et le Journal for the Protection of All the Beings faisaient partie des plus demandés.
Solidarity, qui tint bon pendant dix ans, était à bien des égards la dernière véritable librairie wobblie : elle avait en magasin la majorité des ouvrages antérieurs à 1940 du Work People’s College IWW de Duluth, depuis longtemps défunt, le fonds de la branche de Chicago, remontant à la même époque, un gros assortiment de livres et de brochures de la Charles H. Kerr Company et quelques 500 exemplaires des “Little Blue Books” chez Halderman-Julius, rachetés pour six ou sept dollars chez un revendeur d’occasion du coin. Mais, avec sa collection de City Lights, quelques ouvrages sur le surréalisme, un choix de fanzines photocopiés, d’innombrables revues sur les droits civiques, l’antimilitarisme, l’interdiction de la bombe atomique et des dizaines de vieilles bande-dessinées, Solidarity était une des seules (peut-être la seule) librairies du mouvement qui se soient épanouies de la fin des années 1960 aux années 70.
La boutique était surtout tenue par des volontaires, qui avaient pour la plupart des boulots à plein temps autre part. Beaucoup travaillaient en semaine à la grande poste centrale (où Richard Wright avait travaillé des années plus tôt) et venaient donner un coup de main le soir ou le week-end à Solidarity. Parmi eux se trouvaient trois afro-américaines qui suivirent des parcours très différents : Joan Smith devint psychologue, Simone Collier dramaturge et Charlotte Carter auteure de polars. Un autre postier, Bernard Marszalek, apprit des rudiments d’imprimerie à Solidarity et milite toujours dans une coopérative ouvrière à Berkeley, en Californie.
Foyer local de militantisme radical et véritable mine pour qui cherchait de la littérature radicale à prix abordable, Solidarity était aussi, et avant tout, le repère des wobblies et autres incorrigibles rêveurs et dissidents, jeunes et vieux. Tout autour se trouvaient d’autres avant-postes de la contre-culture radicale : le IWW hall à l’intersection de Halsted, Lincoln et Fullerton, la galerie surréaliste Bugs Bunny à l’angle de Mohawk et Eugenie et le QG régional des Students for a Democratic Society (SDS) sur Larrabee Street. Au 333 North Avenue, un immeuble branlant abritait à lui seul les bureaux des Chicago Area Draft Resisters (CADRE), de la Charles H. Kerr Company, du Proletarian Party et de la Old Town School of Folk Music.
Ce chapitre s’est intéressé aux divers moyens par lesquels différents wobblies, individuellement ou en petits groupes, ont essayé, chacun de leur côté, de maintenir en vie l’esprit wobbly, même lorsque le syndicat semblait boiter vers sa disparition. Toujours, pourtant, quelque chose se produisait qui les rassemblait de nouveau.
Comme beaucoup de vieux wobblies, Slim Brundage admirait la doctrine du Satyagraha de Gandhi et soutenaient énergiquement les actions pour les droits civiques de Martin Luther King dans le Sud et à Chicago. Mais comme beaucoup de vieux wobblies également, il n’était pas contre une certaine souplesse tactique pragmatique. C’est ainsi que, à la fin des années 1950 et au début de 1960, Brundage devint un ardent promoteur de Robert F. Williams, un jeune ouvrier afro-américain militant pour les droits civiques et auteur de Negroes with Guns.
Black Nationalist, Williams ne se contentait pas “d’appeler” les noirs à se défendre contre les attaques racistes : il passa lui-même à la pratique, repoussant avec ses amis une attaque à main armée du Ku Klux Klan, mettant complètement en déroute ces truands à capuche qui pensaient s’en prendre à une manifestation sans défense. Cette première retentissante d’auto-défense noire fit le tour du monde, radicalisa du jour au lendemain le mouvement pour les droits civiques et changea le cours de l’histoire U.-S. Dans une lettre que Williams publia dans son journal polycopié The Crusader, Slim Brundage salua en lui « le rebelle le plus dynamique des Etats-Unis aujourd’hui ».
Le Concierge Fondateur du College of Complexes de Chicago n’était cependant pas le seul Vieux Wobbly à prendre le parti de Williams. Il arriva d’une chambre miteuse du Fremont Hotel, dans le quartier de Skid Road à Seattle, une autre communication que Williams estima aussi digne d’être publiée dans son journal (16 avril 1960). D’une main tremblante, les encouragements venaient cette fois du compagnon travailleur Guy B. “Skidroad Slim” Askew, indécrottable anarchiste hobo IWW qui, des dizaines d’années plus tôt, s’était battu en reprenant le Good Old Wooden Shoe [le bon vieux sabot] de Joe Hill, dans l’Agricultural Workers’ Industrial Union 110.
Et, dans une autre édition du Crusader (30 avril 1960), Williams publia une troisième lettre de soutien d’un Vieux Wobbly, de Tom Scribner cette fois, qui vivait alors à Santa Cruz, en Californie. Longtemps bûcheron (il milita dans le Lumber Workers’ Industrial Union 220 jusqu’en 1923), Scribner éditait à la fin de sa vie une série polycopiée de ses écrits - Lumberjack - With Appendix on Musical Saw, “Bûcheron, avec un appendice sur la scie musicale” : Scribner, en plus d’être un incorrigible révolutionnaire prolétarien, était en effet un spécialiste réputé de la scie musicale. La statue en taille réelle du compagnon travailleur Scribner en train de jouer de sa scie, dans Scope Park à Santa Cruz, est semble-t-il la seule sculpture publique d’un wobbly dans tous les Etats-Unis.
Dispersés aux quatre coins du pays et sans doute inconnus les uns des autres, voici donc trois vieux routards qui, longtemps, très longtemps après avoir milité à l’IWW, se retrouvaient de nouveau dans le syndicat.
Bien entendu, l’action révolutionnaire de Williams fut rapportée en détails, avec un enthousiasme sincère, par le directeur de l’Industrial Worker Chuck Doehrer, en “une” de l’édition du 2 mars 1959. Dans le programme révolutionnaire d’auto-défense noire de Williams, tous les wobblies à travers le pays avaient reconnu une nouvelle phase dans la lutte des classes, et ils s’empressèrent de la soutenir et d’encourager à la soutenir.
Retraités ou chômeurs, retirés ou animateurs de forum, gardien de wobbly hall ou seulement à l’affût, partout, les Vieux Wobblies étaient toujours sur la brèche.







