Bonnes feuilles

III. Un internationaliste en liberté — Chapitre 2

« Le plaisir de se battre sous le drapeau rouge » : Joe Hill et la Révolution mexicaine

Que les faits et gestes de Joe Hill « au sud de la frontière » soient rapportés d’une manière si superficielle est consternant. La plupart des ouvrages traitant de Hill comme de l’IWW évitent le sujet ou s’en débarrassent en quelques lignes [1]. La participation active de l’auteur de Workers of the World, Awaken! à la révolution mexicaine — ou, plus précisément, à ce que son ami Alexander MacKay appelait la « guerre de libération de la Baja California (Basse-Californie) » — est pourtant une certitude. Mais la « piste de papiers » est vague et incomplète, chaque détail ou presque faisant l’objet de discussions.

C’est la raison pour laquelle l’implication de Joe Hill dans la révolution a pu être niée. Par exemple, Melvyn Dubofsky, dans son histoire de l’IWW, affirme catégoriquement que « Joe Hill ne s’est jamais rendu au Mexique » [We Shall Be All, 1969, p. 309]. D’autres auteurs aussi mal informés prétendent que Hill est simplement « passé » au Mexique à ce moment là, mais sans avoir effectivement participé à la révolution [James Sandos, Rebellion in the Borderlands: Anarchism and the Plan of San Diego, 1904-1923, 1992]. Il est significatif que ni Dubofsky, ni aucun autre ne donnent les sources de leurs arrogantes assertions, qui contredisent pourtant les propres témoignages de Joe Hill et de ses amis les plus proches.

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Drapeau Tierra y libertad
Tijuana (coll. Labadie)

En vérité, la révolution mexicaine avait un intérêt vital pour tout le syndicat, et Joe Hill ne fut qu’un de ses nombreux membres vagabonds qui passèrent la frontière à un moment ou à un autre pour prêter main-forte à leurs fellow workers de langue espagnole et les aider à renverser la dictature brutale de Porfirio Díaz. Contrairement à ce qu’en pensent les journalistes ou universitaires incompétents et cyniques qui parlent d’une « invasion » socialiste et IWW du Mexique, les volontaires IWW qui passèrent la frontière pour se battre pour la révolution incarnent la plus pure tradition d’internationalisme ouvrier. Le contingent américain lui-même — avec l’Amérindien et Canadien d’origine William Stanley, le wobbly afro-américain connu sous le surnom de « Lieutenant » Roberts, une proportion importante d’anarchistes italiens et au moins un chanteur, poète et dessinateur d’origine suédoise — était un exemple vivant de solidarité ouvrière internationale en action.

Les volontaires des États-Unis savaient que le capital et l’État capitaliste américains soutenaient le régime corrompu et violent de Díaz. Comme le souligna Charles H. Kerr dans son éditorial de l’International Socialist Review en décembre 1910 :

Peu d’Américains, même chez les socialistes, prennent conscience des conditions de vie horribles de la classe ouvrière au Mexique. Et encore moins réalisent-ils que les véritables esclavagistes, au profit desquels des hommes, des femmes et des enfants sont achetés et vendus, affamés et torturés au sud, à notre porte, ne sont pas des Mexicains mais des capitalistes américains. Ces capitalistes utilisent en outre le gouvernement des États-Unis, leur gouvernement, pour maintenir Porfirio Díaz au pouvoir, et c’est Díaz qui permet aux esclavagistes de maintenir leurs esclaves dans la soumission. Mais de Díaz et de ses soldats, les esclaves pourraient se libérer seuls ; sans l’aide active du gouvernement des États-Unis, Díaz pourrait être bientôt renversé.

De surcroît, nombre de wobblies connaissaient l’exposé brillant et influent de John Kenneth Turner sur la dictature de Díaz, Barbarous Mexico, édité par Charles H. Kerr la même année.

Beaucoup de Mexicains, par ailleurs, appartenaient à l’IWW, particulièrement dans le sud-ouest des États-Unis et au Mexique même. Les historiens ont tendance à ignorer la vie et la mort de fellow workers comme Luis Rodríguez, Lázaro Gutiérrez de Lara, Antonio Fuertes, J. R. Pesqueira, Francisco Martínez, Ricardo Trevino, Vicente Ortega, Jesús Rangel, Manuel Rey et Pedro Coria, qui tous se battirent vaillamment pour l’émancipation de la classe ouvrière et mériteraient plus de considération. De fait, ils furent bien plus nombreux, mais seuls les noms de quelques-uns d’entre eux nous sont parvenus. Entre 1910 et 1918, des journaux IWW en espagnol étaient diffusés à Phoenix, Tampa, Los Angeles et New York ; bon nombre de ces publications ont sans doute atteint des Mexicains.

Alors que les politiciens américains et la presse commençaient à réclamer une intervention militaire au Mexique pour y protéger les intérêts de l’État et des investisseurs pétroliers du pays, l’IWW et l’International Socialist Review prirent fermement position contre l’intervention et pour la révolution. Un tract IWW de Walker C. Smith, « La guerre et les travailleurs », s’exprimait comme suit : « Ne devenez pas des tueurs à gages. Ne rejoignez ni l’armée ni la marine. »

Évidemment, l’IWW rejetait le libéralisme bourgeois du gros propriétaire terrien Francisco Madero et de son parti pour se rallier à l’extrême gauche, ouvertement anarchiste, de la révolution, représentée par le Partido Liberal de México (Parti libéral mexicain, PLM). Dirigé de leur exil californien par les frères Flores Magón — Ricardo et Enrique —, à leur QG de Los Angeles, le PLM était une organisation parfaitement révolutionnaire, contrairement à ce que son nom pourrait laisser croire, qui prônait l’action directe et boycottait les élections. Il entendait renverser le régime du dictateur Porfirio Díaz pour réaliser son slogan, repris plus tard par les zapatistes : Tierra y libertad! (Terre et liberté !) Dans un des manifestes du PLM, traduit et publié par la presse IWW, Ricardo Flores Magón déclarait :

Notre salut ne repose pas seulement sur la chute de Díaz, mais sur la transformation du système politique et social dominant ; et cette transformation ne peut être opérée par le seul renversement d’un tyran qui serait remplacé par un autre, mais par la négation des droits du capital à s’approprier une part du produit des travailleurs.
[in Fred Thompson, « The IWW Tells Its Own Story », série publiée dans l’Industrial Solidarity du 21 décembre 1930 au 2 août 1932. Ce texte n’est pas extrait de la version imprimée mais du tapuscrit original.]

Le VIe congrès de l’IWW à Chicago, en septembre 1911, envoya un télégramme au PLM l’assurant d’un « soutien moral, financier et physique » [Ibid.]. Du reste, le PLM eut un moment son siège dans le local wobbly de Los Angeles, au 219½ East 4th Street de la ville.

La révolution mexicaine était alors, dans les années 1910, une des grandes priorités de l’IWW, et ses membres servaient la cause du mieux qu’ils le pouvaient. Dans Labor Struggles in the Deep South, Covington Hall précise qu’il y avait en Louisiane et au Texas

[...] beaucoup de contacts étroits [avec les révolutionnaires mexicains] comme avec le parti de la Terre et de la Liberté [le PLM]. Nous soutenions son grand leader, Ricardo Flores Magón, de toutes nos forces.
[Op. cit., p 161-162]

Ralph Chaplin réalisa à Chicago, à la demande des éditeurs du journal du PLM, Regeneración, des affiches qui servirent aux magonistes à travers tout le Mexique. La presse wobbly et l’International Socialist Review traduisirent d’importants textes révolutionnaires en espagnol et rapportèrent tous les événements en détail. Des sections IWW dans tout le pays animèrent des réunions sur la révolution et collectèrent de l’argent et des armes pour la soutenir.

On ne connaît pas le nombre exact d’IWW qui se rendirent au Mexique pour prendre part à la révolution, mais ils furent sans doute plus d’une centaine, peut-être largement plus. La section de San Diego dut se dissoudre, ses membres ayant presque tous franchi la frontière. On informa le siège central, à Chicago, que la section s’était dissoute non par désintérêt, mais « pour cause de révolution mexicaine » [Paul F. Brissenden, The IWW: A Study of American Syndicalism, 1957, p. 366]. Quelques fellow workers des sections de Californie, dont ceux d’Oakland, de Hotville, de San Pedro et de Los Angeles, s’engagèrent comme volontaires dans l’armée révolutionnaire du PLM. Interrogé à la fin des années 1940 par l’étudiant en histoire Hyman Weintraub, un vieux wobbly connu sous le seul nom de « Bobo » se souvenait d’un « groupe de dix-huit ou vingt » membres de l’IWW partant de Los Angeles pour aller se battre au Mexique.

Les débuts furent encourageants. Dans le premier compte rendu complet de l’histoire de ces hommes — parue en feuilleton dans le One Big Union Monthly —, Harold Lord Varney relatait la première grande victoire PLM/IWW en Basse-Californie :

Un groupe de IWW se constitua seul en armée secrète et traversa la frontière vers la Basse-Californie. [Ils] furent d’abord remarquablement efficaces. Ils prirent Mexicali [le 29 janvier 1911] et firent une proclamation enflammée. Mais leur succès fut de courte durée. Interceptés par des réguliers [les federales] [...] ils furent battus et presque exterminés. [...] Seuls quelques-uns, les traînards du groupe, purent s’échapper en passant la frontière.
[Février 1920, p. 47]

La correspondance de Laura Payne Emerson, « Visite au Mexique », sur la victoire PLM/IWW à Tijuana quelques semaines plus tard, était pleine d’optimisme :

Ils commencèrent par ouvrir les prisons et laisser partir les prisonniers. [...] Dans cette petite ville aujourd’hui, où campe une armée [révolutionnaire], aucune prison ni aucun gardien ne sont nécessaires, au grand étonnement des visiteurs et des soldats américains postés à la frontière. [...]

J’avais vu beaucoup [de révolutionnaires] sur d’autres champs de bataille, les champs de bataille économiques, mais quand je leur serrai la main, alors que leurs cartouchières et leurs armes attiraient l’attention, je savais qu’il s’agissait toujours de la même bataille, mais sous une forme différente.
[Solidarity, n° 76, 1911, p. 2]

Dans Regeneración du 20 mai 1911, un Ricardo Flores Magón euphorique annonçait que « la Basse-Californie sera la base principale de nos opérations pour porter la Révolution dans tout le pays et dans le monde entier ».

Aussi limités que furent les succès de cette révolution, l’IWW n’en attira pas moins l’attention de la classe ouvrière mexicaine. Comme le remarque Fred Thompson dans sa courte histoire du syndicat, « nombre de syndicats mexicains se fédérèrent et adoptèrent le Préambule de l’IWW » en juillet 1911 [The IWW: Its First Seventy Years, 1976, p. 50].

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Insurrectos après la bataille
Tijuana, 22 juin 1911 (coll. Labadie)

Quel rôle Joe Hill joua-t-il dans tout ça ? Ici, comme pour le reste de sa biographie, l’absence de détails précis est éclatante et frustrante. Personne n’a trouvé de photos de Joe Hill au Mexique, ni aucun article de presse rapportant la présence du poète IWW sur le champ de bataille contre les federales. Les noms de quelques volontaires de l’IWW figurent bien dans la presse mexicaine et des États-Unis, mais pas celui de Hill (il est bien sûr possible qu’il se soit déclaré sous un autre nom au Mexique). Aucun document sur sa brève carrière de volontaire dans les forces du PLM n’a été retrouvé : il est vrai que l’armée révolutionnaire mexicaine, particulièrement au tout début, n’était pas le meilleur secrétaire au monde.

Pis encore que ce défaut d’informations : la masse de fausses informations qui se sont accumulées sur le sujet. Nombre d’allégations sans fondement issues d’auteurs irresponsables sont considérées par d’autres auteurs « respectables » comme des « faits établis ». Que de notes de bas de page en commérages futiles n’ont servi qu’à diffuser des mensonges !

L’examen de toutes les affirmations sans fondement et contradictoires concernant Hill au Mexique prendrait trop de place. Je n’en donnerai que quelques exemples caractéristiques. Wallace Stegner, le plus malveillant et le plus négligent de tous ceux qui ont écrit sur Joe Hill, affirme, dans son article du New Republic de 1948, qu’« il est certain » que Hill, au Mexique, était « dans l’équipe du “général” Rhys Price ». Cependant, comme c’est généralement le cas avec toutes les autres « certitudes » de Stegner, il n’y a en réalité pas l’ombre d’une preuve que Hill ait un jour croisé ce douteux soldat de fortune.

Un autre auteur nous livre cette observation condescendante :

Un wobbly aussi célèbre que Joe Hill passa au campement de Tijuana et en loua les vertus, mais, pour la presse populaire, cela ressemblait à un rassemblement, hétéroclite et malpropre, de vagabonds.
[James A. Sandos, Op. cit., 1992]

Cette petite phrase contient trois crimes contre la plus élémentaire honnêteté. L’apparition de Joe Hill au Mexique est présentée comme une simple « visite », ensuite il n’est pas précisé où, ni quand, ni à qui il aurait « loué » les mérites du campement. Enfin, chose plus répugnante, la « presse populaire », dont l’opinion est manifestement respectée de l’auteur, se trouve être la progéniture de Harrison Gray Otis et de William Randolph Hearst à Los Angeles — c’est-à-dire les journaux antiouvriers les plus enragés de tout le pays.

La crédibilité d’autres auteurs sur Hill peut être jugée à l’aune de références à certains « International Workers of the World » [Taylor, « The Magonista revolt in Baja California: capitalist conspiracy or rebelión de los pobres ? », Journal of San Diego History, 1999, 4] ou, ailleurs, à des « International Workingmen of the World » [Castillo, 1970]. Croiriez-vous quoi que ce soit concernant Joe Hill de la part d’une personne incapable de nommer correctement le nom de son syndicat [2] ?

Hélas, le seul témoignage vraiment authentique sur cet épisode de la vie de Joe Hill est encore introuvable. Ce serait un bonheur de lire le propre récit de Joe Hill — j’imagine qu’il parlait au moins un peu espagnol, avec un rien d’accent suédois, bien entendu —, mais si un tel document existe, il n’a pas encore été découvert.

Nous tenons tout de même un témoignage solide, digne de confiance, sur la participation de Joe Hill à la révolution mexicaine. En 1955, Ethel Duffy Turner — éditrice, dans les années 1910, d’une traduction anglaise de Regeneración et veuve de John Kenneth Turner — s’entretint avec Sam Murray, ami intime de Joe Hill, à la maison de retraite de Yountville, en Californie. À quatre-vingt-cinq ans, le fellow worker Sam Murray était encore un militant wobbly lucide et allègre, sans une trace de sénilité : Turner fut particulièrement impressionnée par sa « mémoire vive ».

« Pendant longtemps, reconnaît-elle, j’ai essayé de défaire cette rumeur selon laquelle le grand chanteur prolétarien Joe Hill se serait battu avec les magonistas en Basse-Californie. » Sa conversation avec Sam Murray balaya son scepticisme. Bien que nous n’ayons pas la retranscription exacte des propres mots de Sam Murray, Turner publia un résumé des souvenirs du vieux wob dans son livre, Revolution in Baja California: Ricardo Flores Magón’s High Noon :

Sam Murray retrouva son ami Joe Hill en Basse-Californie. Il se rendit au camp des insurgés vers le 8 juin [1911], après avoir discuté avec Ricardo Flores Magón à Los Angeles et avec Jack Mosby, blessé, à San Diego. Joe Hill était arrivé vers le 1er juin.

Il ne se passa d’abord pas grand-chose. Le soir, Joe Hill jouait du violon et reprenait ses chansons ouvrières, ses paroles sèches et ironiques raillant les patrons, les hypocrites et les esclaves volontaires du système. Sa personnalité douce, bienveillante et tranquille réconfortait beaucoup le moral du camp. Il parlait peu, mais faisait circuler ses dessins comiques.

Le 22 juin, Mosby envoya une compagnie d’environ soixante-dix hommes en reconnaissance, sous la direction d’un Canadien nommé Sylvester, pour voir s’ils pouvaient détecter la présence des federales [l’armée régulière de Díaz]. Sam Murray et Joe Hill étaient tous deux de la troupe. Tous avaient des fusils 30-30. Environ dix kilomètres au sud de Tijuana, ils se dispersèrent le long de la rivière et à découvert, investissant une grange et une ferme.

Mosby leur avait dit : « Si vous voyez l’ennemi, revenez. » Mais quand l’avant-garde des federales arriva, Sylvester ne voulut pas se retirer. Ses hommes ouvrirent le feu sur les soldats pour les contenir, en attendant les renforts conduits par Mosby. Les federales croyaient la grange pleine de révolutionnaires, alors qu’en fait pas un ne s’y trouvait. Ils craignaient d’aller de l’avant. Les soixante-dix Liberals [les forces PLM/IWW] avancèrent à découvert, pour livrer une escarmouche. Un insurrecto fut tué. [...]

Quand le général Jack Mosby et ses forces arrivèrent, la bataille avec les federales s’engagea. Elle dura environ une heure. Largement dépassés en nombre et en puissance de feu, sous la forme de six mitrailleuses, les Liberals furent contraints de se replier sur Tijuana.

Cette défaite décisive mit fin à l’espoir d’une guerre à grande échelle en Basse-Californie. L’ennemi reprit Tijuana. Quelques insurrectos se glissèrent à l’abri de l’autre côté de la frontière. Joe Hill était parmi eux. Sam Murray et beaucoup d’autres furent arrêtés par l’armée américaine et emprisonnés à Fort Rosecrans, près de San Diego.

Dans ce bref document, Murray nous offre ce qu’aucune autre « évocation » de Hill au Mexique ne nous avait donné : il nous dit quand celui-ci arriva, où il arriva, ce qu’il y fit et quand il repartit.

Curieusement, cet entretien extraordinaire — qui, naturellement, fut d’abord publié en espagnol en 1960, puis en anglais vingt et un ans plus tard — n’est repris par aucune étude sur Joe Hill.

Dans quelle mesure Joe Hill connaissait-il le commandant de cette unité, le général Jack Mosby, cela est sujet à discussion, mais on peut supposer qu’ils se connaissaient probablement bien avant que Hill ne parte pour le Mexique. Hill appréciait Mosby, de toute évidence : il s’enquit de ses nouvelles auprès de Sam Murray dans une lettre écrite de sa cellule de Salt Lake City en septembre 1914.

Aux côtés de William Stanley, qui prit Los Algodones, et de Luis Rodríguez, qui s’empara de Tecate, le « général » John R. (Jack) Mosby fut l’une des figures majeures de la révolution de Baja California et aurait sans doute droit à une biographie complète. On le disait fils d’un des associés de P. T. Barnum et neveu d’un guérillero confédéré. Plus sérieusement, Mosby, membre de la section syndicale IWW d’Oakland, en Californie, était un déserteur du corps de la marine américaine. Bien que considéré généralement comme un tacticien militaire, Mosby était aussi estimé pour ses talents d’orateur sur le champ de bataille, qu’il tenait peut-être d’un soapboxer IWW. Sa « générosité » et sa « loyauté à Flores Magón » faisaient ses « valeurs de chef », selon un historien non radical [L. Blaisdell, The Desert Revolution: Baja California, 1911, 1962, p. 110 ; P. Taft, « A Note on ‘General’ Mosby », Labor History, 1972].

Dans les cercles révolutionnaires américains, Mosby, fellow worker et « général », jouissait d’un prestige considérable, comme l’indique le fait que, en juin 1914, annonçant le procès à venir de Joe Hill, l’International Socialist Review présente le barde wobbly non seulement comme « auteur du IWW Song Book et dessinateur », mais également comme « un rebelle de la Basse-Californie, au côté de Jack Mosby » [ISR, p. 763].

Non contents d’ouvrir les prisons, les révolutionnaires de Tijuana abolirent, sous le commandement du « général » Mosby, les jeux de hasard et les boissons alcoolisées, et obligèrent les « soldats de fortune » à quitter la ville [L. Blaisdell, Op. cit., p. 176]. La proclamation du général le 3 juin 1911 reflète un peu de son esprit révolutionnaire :

Le Parti libéral mexicain dirige le présent mouvement révolutionnaire au Mexique. [...] La guerre n’est pas menée dans l’intérêt des capitalistes américains, mais uniquement dans l’intérêt de la classe ouvrière. La Basse-Californie ne sera pas séparée du reste du Mexique, la révolution sera poursuivie dans tous les États du Mexique jusqu’à ce que le peuple mexicain soit libéré du despotisme militaire et de l’esclavage, que le peonaje soit aboli et que les terres qui lui furent volées par des capitalistes mexicains et étrangers soient remises au peuple.
[P. Martínez, A History of Lower California, 1960, p. 479-480]

Il faut bien admettre que ça ne ressemble pas vraiment au langage d’un marine américain.

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Général Mosby
avant sa reddition (coll. Labadie)

Comme les autres officiers de l’armée PLM/IWW de volontaires au Mexique, Mosby était élu, pas désigné. Cette véritable armée ouvrière révolutionnaire n’avait rien de commun avec les « soldats de fortune » et autres mercenaires qui entendaient s’enrichir rapidement sur le dos du peuple mexicain. Tout au long des années 1920 et 1930, la presse quotidienne américaine dénonça et ridiculisa la révolution mexicaine. Les journalistes réservaient leurs pires insultes aux volontaires américains, surtout aux IWW, accusés d’être des voleurs, des détrousseurs, des voyous dont la seule intention était d’amasser pour eux seuls le plus d’argent facile possible. Une calomnie anti-IWW si envahissante qu’elle contamina également quelques historiens mexicains, qui usèrent de ces « preuves » pour salir les magonistes.

Or, l’historien Pablo L. Martínez — pas plus magoniste qu’anti-magoniste mais chercheur scrupuleux et honnête — rappelle dans A History of Lower California, probablement la meilleure et sans doute la plus méticuleuse étude sur la révolution de Baja California, que

[...] l’imputation de mercenariat jetée sur les Liberals [le PLM] était ourdie par [...] Harrison Gray Otis, son gendre Harry Chandler et William Randolph Hearst ; ils la diffusèrent au moyen des journaux dont ils étaient propriétaires. [...] Les deux premiers nommés possédaient la quasi-totalité des terres dans la vallée de Mexicali et le dernier avait d’importantes concessions à Chihuahua.
[Op. cit., p. 489-490]

Autrement dit, ce sont les propres ennemis jurés des IWW qui crachaient leur venin, et d’ingénus historiens gobèrent leurs mensonges. Comment dit-on ? « Les affaires sont les affaires » ?

Avec les années, d’autres fellow workers qui avaient connu Hill, ou des gens le connaissant, ajoutèrent d’autres données au chapitre mexicain de la vie du barde wobbly. John Holland (pseudonyme de Paul Hägglund, le frère aîné de Joe Hill) rapporta à Ralph Chaplin que Hill fut blessé par balle au cours d’une bataille au Mexique. À la fin des années 1940, le vieux wob Mortimer Downing raconta à l’étudiant en histoire Hyman Weintraub qu’il se souvenait de Hill recrutant pour le PLM à Los Angeles, un souvenir qui concorde avec le témoignage de « Bobo », cité plus haut [H. Weintraub, The IWW in California, thèse, bibliothèque de l’université de Californie à Los Angeles, 1947, p. 282].

Que Hill ait personnellement fréquenté les frères Magón semble appartenir au domaine de l’évidence, puisque ceux-ci étaient responsables du bureau du PLM à Los Angeles pendant la période précise où Hill était actif dans la ville et ses environs. Le premier à l’avoir relevé fut William Chance, au cours d’un entretien avec Gibbs Smith, en 1967 [G. Smith, Joe Hill, 1969, p. 53 et note p. 215]. Dans une lettre à Fred Thompson, Louis Moreau indique que Chance lui avait également affirmé que lui [Chance] « et Joe assistèrent au procès de Magón » [lettre du 20 février 1967], sans préciser duquel des nombreux procès de Ricardo Magón il s’agissait — sans doute celui de juin 1911, pendant lequel le leader du PLM fut accusé d’enfreindre les lois américaines de neutralité [Paul Avrich, Anarchist Portraits, 1988, p. 210].

Particulièrement importante, l’introduction de Sam Murray aux « Dernières lettres de Joe Hill » dans le One Big Union Monthly de décembre 1923, dans laquelle il affirme sans équivoque qu’il était « avec Joe Hill en Basse-Californie » (c’est précisément cette affirmation qui, des années plus tard, entraîna Ethel Duffy Turner dans sa quête pour en savoir plus et l’amena à interroger Sam Murray). Au texte de Murray et aux lettres de Joe Hill dans le OBU Monthly on peut ajouter un dessin de Hill avec la légende « Comme la mémoire se conserve (Sam Murray en révolutionnaire mexicain) ».

Les propres références de Joe Hill au Mexique, dans un de ses articles comme dans quelques-unes de ses lettres à ses amis, sont aussi révélatrices. En mars 1913, l’Industrial Worker publie un article de Hill intitulé « The People », un pamphlet contre l’utilisation du mot « peuple » que Hill, en bon marxiste, tient pour démagogique depuis que le terme tend à désigner la classe moyenne. Pour illustrer son propos, il évoque son expérience lors de la révolution de la Basse-Californie :

Quand le drapeau rouge flottait sur la Basse-Californie, il n’y avait pas de gens du « peuple » dans les rangs des rebelles. Des ouvriers coriaces et des assommeurs de vache formaient le gros de la troupe, au côté de quelques « hors-la-loi », si tant est que cette expression ait un sens. « Le peuple » avait l’habitude de descendre le dimanche dans ses wagons puants [des automobiles] pour jeter un œil à « ces sauvages avec leur drapeau rouge », à deux sous la vue.
[J. Kornbluh, op. cit., édition de 1964, p. 237]

Une photo dans le livre de Blaisdell, Desert Revolution, montre un drapeau rouge — le drapeau Tierra y Libertad — flotter sur Tijuana, un groupe de révolutionnaires au second plan.

Deux ans plus tard, dans une lettre à Sam Murray écrite de la prison de Salt Lake City le 13 février 1913, Hill se réfère, avec plus qu’un peu de nostalgie, à la « bande Tierra e [sic] Libertad » [Letters, p. 26]. Et, le 30 septembre, alors qu’il allait être exécuté quelques jours plus tard, il écrivit une nouvelle fois à Murray : « Eh bien, Sam, toi et moi avons eu ce petit plaisir que peu de rebelles ont eu le privilège de partager. » [Ibid., p. 57]

Avec Elizabeth Gurley Flynn il fut plus explicite : « J’ai eu le plaisir de me battre une fois sous le drapeau rouge. » [Ibid., p. 62] Et, s’adressant dans sa langue maternelle à son camarade socialiste suédois, Oscar W. Larson, Hill écrit :

J’ai eu [...] le grand honneur de me battre une fois sur le champ de bataille sous le drapeau rouge, et j’avoue que j’en suis fier.
[Ibid., p. 59]

Ces mots rappellent la chanson Should I Ever Be a Soldier, parue dans la cinquième édition du Little Red Song Book au printemps 1913. La dernière ligne du refrain évoque les jours passés par Joe Hill avec la « bande Tierra y Libertad » :

We’re spending billions every year
For guns and munitions,
“Our Army” and “Our Navy” dear,
To keep in good condition;
While millions live in misery
And million died before us,
Don’t sing “My country ’tis of Thee,”
But sing this little song:
 
Refrain
 
Should I ever be a soldier
’neath the Red Flag I would fight— [...]
Wage slaves of the world! Arouse!
Do your duty for the cause,
For Land and Liberty [3].

[1Ni Brissenden (The IWW: a Study of American Syndicalism, New York, Russell & Russell, 1957 [1920]), ni Renshaw (The Wobblies, The Story of Syndicalism in the US, Garden City, Doubleday, Anchor, 1968), ni Stavis (The Man Who Never Die: A Play about Joe Hill, New York, Haven Press, 1954) ne consacrent plus d’une ligne à la révolution mexicaine ; Foner (History of the Labor Movement in the US: the Industrial Workers of the World 1905-1917, New York, International, 1965) se contente de quatre lignes en note de bas de page, et de moins de deux lignes dans The Case of Joe Hill, New York, International, 1965 ; Kornbluh (Rebel Voices, Charles H. Kerr, 1998 [1964]), deux lignes et demie ; Fred Thompson (The IWW: Its First Seventeen Years, 1976) sept lignes, et Gibbs Smith (Joe Hill, Salt Lake City, Gibbs M. Smith Inc., 1969) un peu plus de deux pages.

[2Quelques auteurs citent Frank Little parmi les IWW ayant participé à la révolution de la Basse-Californie, mais sans rien qui le démontre.

[3On dépense des milliards par an / Pour des armes et des munitions, / « Notre Armée » et « Notre Marine » chéries, / Pour qu’elles restent en bon état ; / Pendant que des millions vivent dans la misère / Et que des millions meurent sous nos yeux, / Ne chantez pas « Je t’aime, ô ma patrie », / Reprenez plutôt ce refrain :
Si un jour je devais être soldat, / C’est sous le drapeau rouge que je me battrais [...] / esclaves salariés du monde entier ! Debout ! / Faites votre devoir pour la cause, / Pour la terre et la liberté.

« Je t’aime, ô ma patrie », traduction très libre de My Country, ’tis of Thee, le titre d’un hymne patriotique écrit en 1831 par Samuel Francis Smith. Connu aussi sous le titre America, il fut de facto l’hymne national nord-américain pendant une partie du XIXe siècle. On le chantait sur l’air de God Save the King. (N.d.É.)