Que les faits et gestes de Joe Hill “au sud de la frontière” soient rapportés d’une manière si superficielle est consternant. La plupart des ouvrages traitant de Hill comme de l’IWW évitent le sujet ou s’en débarrassent en quelques lignes (1). La participation active de l’auteur de Workers of the World, Awaken ! à la Révolution Mexicaine - ou, plus précisément, à ce que son ami Alexander MacKay appelait la « guerre de Libération de la Baja California [Basse Californie] » - est pourtant une certitude. Mais la “piste de papiers” est vague et incomplète, chaque détail ou presque faisant l’objet de discussions.
C’est la raison pour laquelle l’implication de Joe Hill dans la Révolution a pu être niée. Melvyn Dubofsky dans son histoire de l’IWW affirme par exemple catégoriquement que « Joe Hill n’est jamais parti au Mexique » (1969, p. 309). D’autres auteurs aussi mal informés prétendent que Hill a simplement « visité » le Mexique à ce moment là, mais sans avoir effectivement participé à la Révolution (Sandos, 1992). Il est significatif que ni Dubofsky, ni aucun autre ne citent de source à leurs assertions arrogantes, contredisant les propres témoignages de Joe Hill et de ses amis les plus proches.
En vérité, la Révolution Mexicaine avait un intérêt vital pour tout le syndicat, et Joe Hill ne fut qu’un de ses nombreux membres vagabonds qui passèrent la frontière à un moment ou à un autre, pour prêter main forte à leurs compagnons travailleurs de langue espagnole et les aider à renverser la dictature brutale de Porfirio Diaz. Contrairement à ce qu’en pensent les journalistes ou universitaires incompétents et cyniques qui parlent d’une « invasion » socialiste et IWW du Mexique, les volontaires IWW, qui passèrent la frontière pour se battre pour la Révolution, incarnent la plus pure tradition d’internationalisme prolétaire. Le contingent U.-S. lui-même - avec l’amérindien et canadien d’origine William Stanley, le wobbly noir américain seulement connu sous le surnom de Lieutenant Roberts, une proportion importante d’anarchistes italiens et au moins un chanteur, poète et dessinateur d’origine suédoise - était un exemple vivant de solidarité ouvrière internationale en action.
Les volontaires des Etats-Unis savaient que le Capital U.-S et l’Etat capitaliste U.-S. soutenaient le régime corrompu et violent de Diaz. Comme le souligna Charles H. Kerr dans son éditorial de l’International Socialist Review en décembre 1910 :
« Peu d’américains, même chez les socialistes, prennent conscience des conditions de vie horribles de la classe ouvrière au Mexique. Et encore moins réalisent que les véritables esclavagistes, au profit desquels des hommes, des femmes et des enfants sont achetés et vendus, affamés et torturés au sud, à notre porte, ne sont pas des mexicains mais des capitalistes américains. Ces capitalistes utilisent en plus le gouvernement des Etats-Unis, leur gouvernement, pour maintenir Porfirio Diaz au pouvoir, et c’est Diaz qui permet aux esclavagistes de garder leurs esclaves dans la soumission. Mais de Diaz et ses soldats, les esclaves pourraient se libérer seuls ; sans l’aide active du gouvernement des Etats-Unis, Diaz pourrait être bientôt renversé. »
Nombre de wobblies connaissaient en outre l’exposé brillant et influent sur la dictature de Diaz, Barbarous Mexico, par John Kenneth Turner, édité par Charles H. Kerr la même année.
Beaucoup de mexicains, par ailleurs, appartenaient à l’IWW, particulièrement dans le sud-ouest des Etats-Unis et au Mexique même. Les historiens ont tendance à ignorer la vie et la mort de compagnons travailleurs comme Luis Rodriguez, Lazaro Guttierrez de Lara, Antonio Fuertes, J. R. Pesqueira, Francisco Martinez, Ricardo Trevino, Vicente Ortega, Jesus Rangel, Manuel Rey et Pedro Coria, qui tous se sont vaillamment battus pour l’émancipation de la classe ouvrière et mériteraient plus de considération. Et ils furent beaucoup plus, les noms de quelques-uns d’entre eux seulement nous étant parvenus. Entre 1910 et 1918, des journaux IWW en espagnol étaient diffusés à Phoenix, Tampa, Los Angeles et New York ; bon nombre de ces publications ont sans doute atteint des mexicains.
Alors que les politiciens U.-S. et la presse commençaient à réclamer une intervention militaire au Mexique pour y protéger les intérêts d’Etat et pétroliers U.-S., l’IWW et l’International Socialist Review soutenaient fermement la tendance révolutionnaire et anti-guerre. Un prospectus IWW de Walker C. Smith, “La guerre et les travailleurs”, exhortait : « ne devenez pas des tueurs à gages. Ne rejoignez pas l’armée ni la marine. »
Evidemment, l’IWW rejetait le libéralisme bourgeois du gros propriétaire terrien Francisco Madero et de son parti pour se rallier à l’extrême gauche, ouvertement anarchiste, de la Révolution, représentée par le Partido Liberal de Mexico (Parti Libéral Mexicain - PLM). Dirigé par les frères Flores Magon - Ricardo et Enrique - de son quartier général en exil à Los Angeles, le PLM était une organisation parfaitement révolutionnaire, contrairement à ce que son nom pourrait laisser croire, prônant l’action directe et boycottant les scrutins électoraux. Il entendait renverser le régime du dictateur Porfirio Diaz pour réaliser son slogan, repris plus tard par les zapatistes : Tierra y Libertad ! - Terre et Liberté ! Dans un des manifestes du PLM, traduit et publié par la presse IWW, Ricardo Flores Magon déclare :
« Notre salut ne repose pas seulement dans la chute de Diaz, mais dans la transformation du système politique et social dominant ; et cette transformation ne peut être opérée par le seul renversement d’un tyran qui serait remplacé par un autre, mais par la négation des droits du capital à s’approprier une part du produit des travailleurs. »
[in Fred Thompson, “The IWW tells its own story” , XIII, 16, série publiée dans l’Industrial Solidarity du 21 décembre 1930 au 2 août 1932 - le texte n’est pas extrait de la version imprimée mais du tapuscrit original]
La sixième convention de l’IWW à Chicago, en septembre 1911, envoya un télégramme au PLM l’assurant d’un « soutien moral, financier et physique » [Id., 7]. Le PLM eut un moment ses bureaux dans le wobbly hall au 219 ½ East 4th Street à Los Angeles.
La Révolution Mexicaine était alors, dans les années 1910, une des grandes priorités de l’IWW et ses membres servirent la cause du mieux qu’ils le pouvaient. Dans Labor Struggles in the Deep South, Covington Hall précise qu’il y avait en Louisiane et au Texas
« beaucoup de contacts étroits [avec les révolutionnaires mexicains] comme avec le parti de la Terre et de la Liberté [le PLM]. Nous soutenions son grand leader, Ricardo Flores Magon, de toutes nos forces. »
Ralph Chaplin réalisa à Chicago, à la demande des éditeurs du journal du PLM, Regeneración, des affiches qui servirent aux magonistes à travers tout le Mexique. La presse wobblie et l’International Socialist Review traduisirent d’importants textes révolutionnaires en espagnol et rapportèrent tous les évènements en détails. Des branches IWW dans tout le pays animèrent des réunions sur la Révolution et collectèrent de l’argent et des armes pour soutenir la Révolution.
On ne connait pas le nombre exact d’IWW qui se rendirent au Mexique pour prendre part à la Révolution, mais ils furent sans doute plus d’une centaine, peut-être largement plus. La branche de San Diego dut se dissoudre, ses membres ayant presque tous franchis la frontière ; on informa le quartier général à Chicago que la branche s’était dissoute, non par désintérêt, mais « pour cause de Révolution Mexicaine » [Brissenden 1957, 366]. Quelques compagnons travailleurs des branches de Californie, dont ceux d’Oakland, de Hotville, de San Pedro et de Los Angeles, s’engagèrent comme volontaires dans l’armée révolutionnaire du PLM. Un vieux wobbly seulement connu sous le nom de « Bobo », interrogé à la fin des années 40 par l’étudiant en histoire Hyman Weintraub, se souvient par exemple d’un « groupe de dix-huit ou vingt » membres de l’IWW partant de Los Angeles pour aller se battre au Mexique.
Les débuts furent encourageants. Dans le premier compte-rendu complet de son histoire - en feuilleton dans le One Big Union Monthly - Harold Lord Varney relatait la première grande victoire PLM/IWW en Basse Californie :
« Un groupe de IWW se constitua seul en armée secrète et traversa la frontière vers la Basse Californie. [... Ils] furent d’abord remarquablement efficaces. Ils prirent Mexicali [le 29 janvier 1911] et firent une proclamation enflammée. Mais leur succès fut de courte durée. Interceptés par des réguliers [Federales ...] ils furent battus et presque exterminés. [...] Quelques uns à l’arrière-garde ont pu s’échapper en passant la frontière. » [Février 1920, 47]
La correspondance de Laura Payne Emerson, “Visite au Mexique”, sur la victoire PLM/IWW à Tijuana quelques semaines plus tard, était pleine d’optimisme :
« Ils commençèrent par ouvrir les prisons et laisser partir les prisonniers. [...] Dans cette petite ville aujourd’hui, où campe une armée [révolutionnaire], aucune prison ni aucun gardien ne sont nécessaires, au grand étonnement des visiteurs et des soldats américains postés à la frontière. [...]
J’avais vu beaucoup [de révolutionnaires] sur d’autres champs de bataille, les champs de bataille économiques, mais quand je leur serrai la main, alors que leurs cartouchières et leurs armes attiraient l’attention, je savais qu’il s’agissait toujours de la même bataille, seulement sous une forme différente. » [Solidarity 76, 1911, 2]
Dans Regeneración du 20 mai 1911, un Ricardo Flores Magon euphorique annonce que « la Basse Californie sera la base principale de nos opérations pour porter la Révolution dans tout le pays et dans le monde entier ».
Aussi court que se révéla être le succès de cette Révolution, l’IWW n’en a cependant pas moins attiré l’attention de la classe ouvrière mexicaine. Comme le remarque Fred Thompson dans sa courte histoire du syndicat, en juillet 1911, « nombre de syndicats mexicains se sont fédérés et ont adopté le préambule de l’IWW ».
Quel rôle Joe Hill joua-t-il dans tout ça ? Ici, comme pour le reste de sa biographie, l’absence de détails précis est éclatante et frustrante. Personne n’a trouvé de photos de Joe Hill au Mexique, ni article de presse sur la présence du poète IWW sur le champ de bataille, chargeant les Federales. Les noms de quelques volontaires wobblies figurent bien dans la presse mexicaine et U.-S., mais pas celui de Hill (il est bien sûr possible qu’il se soit déclaré sous un autre nom au Mexique). Aucun document sur sa brève carrière de volontaire dans les forces du PLM n’a été retrouvé (l’armée révolutionnaire mexicaine, particulièrement au tout début, n’était pas la meilleure secrétaire du monde).
Pire que ce défaut d’informations, la masse de désinformations accumulée sur le sujet. Nombre d’allégations gratuites, sans fondement, d’auteurs irresponsables sont considérées par d’autres auteurs “respectables” comme des « faits établis », avec la même frivolité. Que de notes de bas de page accumulées en commérages futiles pour diffuser des mensonges !
L’examen de toutes les affirmations sans fondement et contradictoires concernant Hill au Mexique prendrait trop de place ; je n’en donnerai que quelques exemples caractéristiques. Wallace Stegner, le plus malveillant et le plus négligent de tous ces biographeux, affirme, dans son article du New Republic de 1948 qu’« il est certain » que Hill, au Mexique, était « dans l’équipe du “Général” Rhys Price ». Cependant, comme c’est généralement le cas avec toutes les autres « certitudes » de Stegner, il n’y a en réalité pas l’ombre d’une preuve que Hill ait un jour croisé ce douteux soldat de fortune.
Un autre auteur nous livre cette observation condescendante :
« Un wobbly célèbre comme Joe Hill a visité le campement de Tijuana et en a loué la vertu, mais pour la presse populaire il ressemblait à une masse de vagabonds hétéroclite et malpropre. »
[Sandos, Rebellion in the Borderlands : Anarchism and the plan of San Diego, 1904-1923, Norman, University of Oklahoma Press, 1992]
Cette petite phrase contient trois crimes contre la plus élémentaire honnêteté. L’apparition de Joe Hill au Mexique est présentée comme une simple « visite », ensuite il n’est pas précisé où, ni quand, ni à qui il aurait « loué » les mérites du campement. Enfin, plus répugnant, la « presse populaire », dont l’opinion est manifestement respectée de l’auteur, se trouve être la progéniture de Harrison Gray Otis et de William Randolph Hearst à Los Angeles - c’est-à-dire les journaux anti-ouvriers les plus vicieux de tout le pays.
La crédibilité d’autres auteurs sur Hill peut être jugée à l’aune de références à certains « International Workers of the World » [Taylor, “The Magonista revolt in Baja California : capitalist conspiracy or rebellion de los pobres ?”, Journal of San Diego History, 1999, 4] ou, ailleurs, à des « International Workingmen of the World » [Castillo, 1970]. Croiriez-vous quoi que ce soit concernant Joe Hill de la part d’un homme incapable d’orthographier correctement le nom de son syndicat ? (2)
Hélas, le seul témoignage vraiment authentique sur cet épisode de la vie de Joe Hill est encore introuvable. Ce serait un bonheur de lire le propre récit de Joe Hill - j’imagine qu’il parlait au moins un peu espagnol, avec un rien d’accent suédois bien entendu - mais si un tel document existe, il n’a pas encore été découvert.
Nous tenons tout de même un témoignage solide, digne de confiance, sur la participation de Joe Hill à la Révolution Mexicaine. En 1955, Ethel Duffy Turner - éditrice, dans les années 1910, d’une traduction anglaise de Regeneración et veuve de John Kenneth Turner - s’entretint avec Sam Murray, ami intime de Joe Hill, à la maison de retraite de Yountville, en Californie. A 85 ans, le compagnon travailleur Sam Murray était encore un militant wobbly, lucide et vif, sans une trace de sénilité ; Turner fut particulièrement impressionnée par sa « mémoire vive ».
« Pendant longtemps, reconnait-elle, j’ai essayé de défaire cette rumeur selon laquelle le grand chanteur prolétarien Joe Hill se serait battu avec les Magonistas en Baja California ». Sa conversation avec Sam Murray balaya son scepticisme. Bien que nous n’ayons pas la retranscription exacte des propres mots de Sam Murray, Turner publia un résumé des souvenirs du vieux wob dans son livre, Revolution in Baja California : Ricardo Flores Magon’s High Noon :
« Sam Murray fut un compagnon de Joe Hill en Baja California. Murray se rendit à l’insurrecto camp vers le 8 juin [1911], après avoir discuté avec Ricardo Flores Magon à Los Angeles et avec Jack Mosby, blessé, à San Diego. Joe Hill était arrivé vers le premier juin.
Il ne se passa d’abord pas grand-chose. Le soir, Joe Hill jouait du violon et reprenait ses chansons ouvrières, ses paroles sèches et ironiques raillant les patrons, les hypocrites et les esclaves volontaires du système. Sa personnalité douce, bienveillante et tranquille réconfortait beaucoup le moral du camp. Il parlait peu, mais faisait circuler ses dessins comiques.
Le 22 juin, Mosby envoya une compagnie d’environ soixante-dix hommes en reconnaissance [des Federales, l’armée régulière de Diaz], sous la direction d’un canadien nommé Sylvester. Sam Murray et Joe Hill étaient tous deux de la troupe. Tous avaient des fusil 30-30. Environ dix kilomètres au sud de Tijuana, ils se dispersèrent le long de la rivière et à découvert, investissant une grange et une ferme.
Mosby leur avait dit : “si vous voyez l’ennemi, revenez.” Mais quand une avant-garde des [Federales] arriva, Sylvester ne voulut pas se retirer. Ses hommes ouvrirent le feu sur les soldats pour les contenir, en attendant les renforts conduits par Mosby. Les Federales croyaient la grange pleine de révolutionnaires, alors qu’en fait pas un ne s’y trouvait. Ils craignaient d’attaquer plus avant. Les soixante-dix Libéraux [les forces PLM/IWW] avancèrent à découvert en escarmouches. Un insurrecto fut tué. [...]
Quand le général Jack Mosby et ses forces arrivèrent, la bataille avec les [Federales] s’engagea. Elle dura environ une heure. Largement dépassés en nombre et en puissance de feu, sous la forme de six mitrailleuses, les Libéraux furent contraints de se replier sur Tijuana.
Cette défaite décisive mit fin à l’espoir d’une guerre à grande échelle en Baja California. L’ennemi reprit Tijuana. Quelques insurrectos se glissèrent à l’abri de l’autre côté de la frontière. Joe Hill était parmi eux. Sam Murray et beaucoup d’autres furent détenus par l’armée U.-S., emprisonnés à Fort Rosecrans, près de San Diego. »
Dans ce bref document, Murray fait ce qu’aucune autre « évocation » de Hill au Mexique ne fait : il nous dit quand il arriva, où il arriva, ce qu’il y fit et quand il repartit.
Curieusement, cet entretien extraordinaire - d’abord évidemment publié en espagnol en 1960, puis en anglais vingt et un ans plus tard - n’est repris par aucune étude sur Joe Hill.
Dans quel mesure Joe Hill connaissait-il le commandant de cette unité, le général Jack Mosby, est sujet à discussion, mais on peut supposer qu’ils se connaissaient probablement bien avant que Hill ne parte pour le Mexique. Hill appréciait Mosby, de toute évidence ; il s’enquit de ses nouvelles auprès de Sam Murray dans une lettre écrite de sa cellule de Salt Lake City en septembre 1914.
Aux côtés de William Stanley, qui prit Los Algodones, et de Luis Rodriguez, qui prit Tecate, le général John R. (Jack) Mosby fut l’une des figures majeures de la Révolution de Baja California et aurait sans doute droit à une biographie complète. On le disait fils d’un des associés de P. T. Barnum et neveu d’un guérillero Confédéré. Plus sérieusement, Mosby, membre de la section syndicale IWW d’Oakland en Californie, était un déserteur du corps de la marine américaine. Bien que considéré généralement comme un tacticien militaire, Mosby était aussi estimé pour ses talents d’orateur sur le champ de bataille, qu’il tenait peut-être d’un soapboxer IWW. Son « gros coeur » et sa « loyauté à Flores Magon » faisaient ses « valeurs de chef », selon un historien non-radical [Blaisdell, 1962, 110 ; Taft 1972].
Dans les cercles révolutionnaires américains, Mosby, compagnon travailleur et général, jouissait d’un prestige considérable, comme l’indique le fait que, en juin 1914, annonçant le procès à venir de Joe Hill, l’International Socialist Review présente le barde wobbly, non seulement comme « auteur du IWW song book et dessinateur », mais également comme « un rebelle de la Basse Californie avec Jack Mosby » (763).
En plus d’ouvrir les prisons, les révolutionnaire de Tijuana abolirent sous le commandement du général Mosby les jeux de hasard et les boissons alcoolisées, et obligèrent les « soldats de fortune » à quitter la ville [Blaisdell 1962, 176]. La proclamation du général le 3 juin 1911 reflète un peu de son esprit révolutionnaire :
« Le Parti Libéral Mexicain dirige le présent mouvement révolutionnaire au Mexique. [...] La guerre n’est pas menée dans l’intérêt des capitalistes américains, mais uniquement dans l’intérêt de la classe ouvrière. La Basse Californie ne sera pas séparée du reste du Mexique, la Révolution sera poursuivie dans tous les états du Mexique jusqu’à ce que le peuple mexicain soit libéré du despotisme militaire et de l’esclavage, que le péonage soit aboli et les terres remises au peuple, qui leur furent volées par des capitalistes mexicains et étrangers. » [Martinez, 1960, 479-80]
Il faut bien admettre que ça ne ressemble pas vraiment au langage d’un marine U.-S.
Comme les autres officiers de l’armée PLM/IWW de volontaires au Mexique, Mosby était élu, pas désigné. Cette véritable armée ouvrière révolutionnaire n’avait rien de commun avec les « soldats de fortune » et autres mercenaires qui entendaient s’enrichir rapidement sur le dos du peuple mexicain. Tout au long des années vingt et trente, la presse quotidienne U.-S. dénonça et ridiculisa la Révolution. Les journalistes réservaient leurs pires insultes aux volontaires U.-S., surtout les IWW, accusés d’être des voleurs, des détrousseurs, des voyous dont la seule intention était d’amasser pour eux seuls le plus d’argent facile possible. Une calomnie anti-IWW si envahissante qu’elle contamina également quelques historiens mexicains, qui usèrent de ces « preuves » pour salir les magonistes.
Or, l’historien Pablo L. Martinez - pas plus magoniste qu’anti-magoniste mais chercheur scrupuleux et honnête - rappelle dans A History of Lower California, probablement la meilleure et sans doute la plus méticuleuse étude sur la Révolution de Baja California, que
« l’imputation de flibusterie jetée sur les Libéraux [le PLM] était ourdie par [...] Harrison Gray Otis, son gendre Harry Chandler et William Randolph Hearst ; ils la diffusèrent au moyen des journaux dont ils étaient propriétaires. [...] Les deux premiers nommés possédaient la quasi-totalité des terres dans la vallée de Mexicali et le dernier avait d’importantes concessions à Chihuahua. »
Autrement dit, ce sont les propres ennemis jurés des IWW qui crachaient leur venin, et d’ingénus historiens gobèrent leurs mensonges. Comment dit-on ? “Business as Usual” ?
Avec les années, d’autres compagnons travailleurs qui avaient connu Hill, ou ayant connu des gens le connaissant, ajoutèrent d’autres données au chapitre mexicain de la vie du barde wobbly. “John Holland” (Paul Hägglund, le frère aîné de Joe Hill) rapporta à Ralph Chaplin que Hill fut blessé par balle au cours d’une bataille au Mexique. A la fin des années 40, le vieux wob Mortimer Downing raconta à l’étudiant en histoire Hyman Weintraub qu’il se souvenait de Hill en recruteur pour le PLM à Los Angeles - un indice qui concorde avec la citation de « Bobo » [Weintraub 1947, 282].
Que Hill ait personnellement fréquenté les frères Magon semble appartenir au domaine de l’évidence, puisque ceux-ci faisaient tourner le bureau du PLM à Los Angeles pendant la période précise où Hill était actif dans et autour de la ville. Le premier à l’avoir relevé fut William Chance, dans une interview en... 1967 avec Gibbs Smith (53, 215n). Dans une lettre à Fred Thompson, Louis Moreau indique que Chance lui avait également affirmé qu’il (Chance) « et Joe assistèrent au procès de Magon » (20 février 1967), sans préciser duquel des nombreux procès de Ricardo il s’agissait - sans doute celui de juin 1911, au cours duquel le leader du PLM fut accusé d’enfreindre les lois U.-S. de neutralité (Avrich 1988, 210).
Particulièrement importante, l’introduction de Sam Murray aux “Dernières Lettres de Joe Hill” dans le One Big Union Monthly de décembre 1923, dans laquelle il affirme sans équivoque qu’il était « avec Joe Hill en Basse Californie » (c’est précisément cette affirmation qui entraîna Ethel Duffy Turner dans sa quête, des années plus tard, pour interroger Sam Murray et en savoir plus). S’ajoute au texte de Murray et aux lettres de Joe Hill dans le OBU Monthly un dessin de Hill avec la légende “Comme la mémoire se conserve (Sam Murray en Révolutionnaire Mexicain)”.
Les propres références de Joe Hill au Mexique, dans un de ses articles comme dans quelques lettres à ses amis, sont aussi révélatrices. En mars 1913, l’Industrial Worker publie un article de Hill intitulé “The People” - un pamphlet contre l’utilisation du mot “peuple” que Hill, en bon marxiste, considère comme démagogique depuis que le terme désigne généralement la classe moyenne. Pour illustrer son propos, il évoque son expérience lors de la Révolution de Baja :
« Quand le drapeau rouge flottait sur la Basse Californie il n’y avait personne du “peuple” dans les rangs des rebelles. Des travailleurs coriaces et des assommeurs de vache formaient le gros de la troupe, avec un zeste de “hors-la-loi”, quoi que ça puisse être. “Le Peuple” avait l’habitude de descendre le dimanche dans leur wagons puants pour jeter un oeil à “ces Hommes Sauvages avec leur Drapeau Rouge” à deux sous la vue. » [Kornbluh 1964, 237]
Une photo dans le livre de Braisdell, Desert Revolution, montre un drapeau rouge - le drapeau Tierra y Libertad - flotter sur Tia Juana, un groupe de révolutionnaire au second plan.
Deux ans plus tard, dans une lettre à Sam Murray écrite de la prison de Salt Lake City le 13 février 1913, Hill se réfère, avec plus qu’un signe de nostalgie, à la « bande Tierra e [sic] Libertad » [Letters, 26]. Et, le 30 septembre, alors qu’il allait être exécuté quelques jours plus tard, il écrivit une nouvelle fois à Murray : « et bien, Sam, toi et moi avons eu ce petit plaisir que peu de rebelles ont eu le privilège de partager » [Ibid., 57].
A Elizabeth Gurley Flynn il fut plus explicite : « j’ai eu le plaisir de me battre une fois sous le drapeau rouge » [Ibid., 62]. Et, s’adressant en suédois à son camarade socialiste suédois, Oscar W. Larson, Hill écrit :
« J’ai eu [...] le grand honneur de me battre une fois sur le champ de bataille sous le drapeau rouge, et j’avoue que j’en suis fier. » [Ibid., 59]
Ces mots rappellent la chanson Should I Ever Be a Soldier, parue dans la cinquième édition du Little Red Song Book au printemps 1913. la dernière ligne du refrain évoque les jours passés de Joe Hill avec la « bande Tierra y Libertad » :
We’re spending billions every year
For guns and munitions,
“Our Army” and “Our Navy” dear,
To keep in good condition ;
While millions live in misery
And million died before us,
Don’t sing “My country ’tis of Thee”,
But sing this little song :Refrain
Should I ever be a soldier
’neath the Red Flag I would fight [...]
Wage slaves of the world ! Arouse !
Do your duty for the cause,
For Land and Liberty. (3)







