Bonnes feuilles

III. Un internationaliste en liberté — Chapitre 2

« Le plaisir de se battre sous le drapeau rouge » : Joe Hill et la Révolution mexicaine

Que les faits et ges­tes de Joe Hill « au sud de la fron­tière » soient rap­por­tés d’une manière si super­fi­cielle est cons­ter­nant. La plu­part des ouvra­ges trai­tant de Hill comme de l’IWW évitent le sujet ou s’en débar­ras­sent en quel­ques lignes 1. La par­ti­ci­pa­tion active de l’auteur de Workers of the World, Awaken! à la révo­lu­tion mexi­caine — ou, plus pré­ci­sé­ment, à ce que son ami Alexander MacKay appe­lait la « guerre de libé­ra­tion de la Baja California (Basse-Californie) » — est pour­tant une cer­ti­tude. Mais la « piste de papiers » est vague et incom­plète, cha­que détail ou pres­que fai­sant l’objet de dis­cus­sions.

C’est la rai­son pour laquelle l’impli­ca­tion de Joe Hill dans la révo­lu­tion a pu être niée. Par exem­ple, Melvyn Dubofsky, dans son his­toire de l’IWW, affirme caté­go­ri­que­ment que « Joe Hill ne s’est jamais rendu au Mexique » [We Shall Be All, 1969, p. 309]. D’autres auteurs aussi mal infor­més pré­ten­dent que Hill est sim­ple­ment « passé » au Mexique à ce moment là, mais sans avoir effec­ti­ve­ment par­ti­cipé à la révo­lu­tion [James Sandos, Rebellion in the Borderlands: Anarchism and the Plan of San Diego, 1904-1923, 1992]. Il est signi­fi­ca­tif que ni Dubofsky, ni aucun autre ne don­nent les sour­ces de leurs arro­gan­tes asser­tions, qui contre­di­sent pour­tant les pro­pres témoi­gna­ges de Joe Hill et de ses amis les plus pro­ches.

Drapeau Tierra y libertad {JPEG}
Drapeau Tierra y libertad
Tijuana (coll. Labadie)

En vérité, la révo­lu­tion mexi­caine avait un inté­rêt vital pour tout le syn­di­cat, et Joe Hill ne fut qu’un de ses nom­breux mem­bres vaga­bonds qui pas­sè­rent la fron­tière à un moment ou à un autre pour prê­ter main-forte à leurs fel­low wor­kers de lan­gue espa­gnole et les aider à ren­ver­ser la dic­ta­ture bru­tale de Porfirio Díaz. Contrairement à ce qu’en pen­sent les jour­na­lis­tes ou uni­ver­si­tai­res incom­pé­tents et cyni­ques qui par­lent d’une « inva­sion » socia­liste et IWW du Mexique, les volon­tai­res IWW qui pas­sè­rent la fron­tière pour se bat­tre pour la révo­lu­tion incar­nent la plus pure tra­di­tion d’inter­na­tio­na­lisme ouvrier. Le contin­gent amé­ri­cain lui-même — avec l’Amérindien et Canadien d’ori­gine William Stanley, le wob­bly afro-amé­ri­cain connu sous le sur­nom de « Lieutenant » Roberts, une pro­por­tion impor­tante d’anar­chis­tes ita­liens et au moins un chan­teur, poète et des­si­na­teur d’ori­gine sué­doise — était un exem­ple vivant de soli­da­rité ouvrière inter­na­tio­nale en action.

Les volon­tai­res des États-Unis savaient que le capi­tal et l’État capi­ta­liste amé­ri­cains sou­te­naient le régime cor­rompu et vio­lent de Díaz. Comme le sou­li­gna Charles H. Kerr dans son éditorial de l’International Socialist Review en décem­bre 1910 :

Peu d’Américains, même chez les socia­lis­tes, pren­nent cons­cience des condi­tions de vie hor­ri­bles de la classe ouvrière au Mexique. Et encore moins réa­li­sent-ils que les véri­ta­bles escla­va­gis­tes, au pro­fit des­quels des hom­mes, des fem­mes et des enfants sont ache­tés et ven­dus, affa­més et tor­tu­rés au sud, à notre porte, ne sont pas des Mexicains mais des capi­ta­lis­tes amé­ri­cains. Ces capi­ta­lis­tes uti­li­sent en outre le gou­ver­ne­ment des États-Unis, leur gou­ver­ne­ment, pour main­te­nir Porfirio Díaz au pou­voir, et c’est Díaz qui per­met aux escla­va­gis­tes de main­te­nir leurs escla­ves dans la sou­mis­sion. Mais de Díaz et de ses sol­dats, les escla­ves pour­raient se libé­rer seuls ; sans l’aide active du gou­ver­ne­ment des États-Unis, Díaz pour­rait être bien­tôt ren­versé.

De sur­croît, nom­bre de wob­blies connais­saient l’exposé brillant et influent de John Kenneth Turner sur la dic­ta­ture de Díaz, Barbarous Mexico, édité par Charles H. Kerr la même année.

Beaucoup de Mexicains, par ailleurs, appar­te­naient à l’IWW, par­ti­cu­liè­re­ment dans le sud-ouest des États-Unis et au Mexique même. Les his­to­riens ont ten­dance à igno­rer la vie et la mort de fel­low wor­kers comme Luis Rodríguez, Lázaro Gutiérrez de Lara, Antonio Fuertes, J. R. Pesqueira, Francisco Martínez, Ricardo Trevino, Vicente Ortega, Jesús Rangel, Manuel Rey et Pedro Coria, qui tous se bat­ti­rent vaillam­ment pour l’émancipation de la classe ouvrière et méri­te­raient plus de consi­dé­ra­tion. De fait, ils furent bien plus nom­breux, mais seuls les noms de quel­ques-uns d’entre eux nous sont par­ve­nus. Entre 1910 et 1918, des jour­naux IWW en espa­gnol étaient dif­fu­sés à Phoenix, Tampa, Los Angeles et New York ; bon nom­bre de ces publi­ca­tions ont sans doute atteint des Mexicains.

Alors que les poli­ti­ciens amé­ri­cains et la presse com­men­çaient à récla­mer une inter­ven­tion mili­taire au Mexique pour y pro­té­ger les inté­rêts de l’État et des inves­tis­seurs pétro­liers du pays, l’IWW et l’International Socialist Review pri­rent fer­me­ment posi­tion contre l’inter­ven­tion et pour la révo­lu­tion. Un tract IWW de Walker C. Smith, « La guerre et les tra­vailleurs », s’expri­mait comme suit : « Ne deve­nez pas des tueurs à gages. Ne rejoi­gnez ni l’armée ni la marine. »

Évidemment, l’IWW reje­tait le libé­ra­lisme bour­geois du gros pro­prié­taire ter­rien Francisco Madero et de son parti pour se ral­lier à l’extrême gau­che, ouver­te­ment anar­chiste, de la révo­lu­tion, repré­sen­tée par le Partido Liberal de México (Parti libé­ral mexi­cain, PLM). Dirigé de leur exil cali­for­nien par les frè­res Flores Magón — Ricardo et Enrique —, à leur QG de Los Angeles, le PLM était une orga­ni­sa­tion par­fai­te­ment révo­lu­tion­naire, contrai­re­ment à ce que son nom pour­rait lais­ser croire, qui prô­nait l’action directe et boy­cot­tait les élections. Il enten­dait ren­ver­ser le régime du dic­ta­teur Porfirio Díaz pour réa­li­ser son slo­gan, repris plus tard par les zapa­tis­tes : Tierra y liber­tad! (Terre et liberté !) Dans un des mani­fes­tes du PLM, tra­duit et publié par la presse IWW, Ricardo Flores Magón décla­rait :

Notre salut ne repose pas seu­le­ment sur la chute de Díaz, mais sur la trans­for­ma­tion du sys­tème poli­ti­que et social domi­nant ; et cette trans­for­ma­tion ne peut être opé­rée par le seul ren­ver­se­ment d’un tyran qui serait rem­placé par un autre, mais par la néga­tion des droits du capi­tal à s’appro­prier une part du pro­duit des tra­vailleurs.
[in Fred Thompson, « The IWW Tells Its Own Story », série publiée dans l’Industrial Solidarity du 21 décem­bre 1930 au 2 août 1932. Ce texte n’est pas extrait de la ver­sion impri­mée mais du tapus­crit ori­gi­nal.]

Le VIe congrès de l’IWW à Chicago, en sep­tem­bre 1911, envoya un télé­gramme au PLM l’assu­rant d’un « sou­tien moral, finan­cier et phy­si­que » [Ibid.]. Du reste, le PLM eut un moment son siège dans le local wob­bly de Los Angeles, au 219½ East 4th Street de la ville.

La révo­lu­tion mexi­caine était alors, dans les années 1910, une des gran­des prio­ri­tés de l’IWW, et ses mem­bres ser­vaient la cause du mieux qu’ils le pou­vaient. Dans Labor Struggles in the Deep South, Covington Hall pré­cise qu’il y avait en Louisiane et au Texas

[...] beau­coup de contacts étroits [avec les révo­lu­tion­nai­res mexi­cains] comme avec le parti de la Terre et de la Liberté [le PLM]. Nous sou­te­nions son grand lea­der, Ricardo Flores Magón, de tou­tes nos for­ces.
[Op. cit., p 161-162]

Ralph Chaplin réa­lisa à Chicago, à la demande des éditeurs du jour­nal du PLM, Regeneración, des affi­ches qui ser­vi­rent aux mago­nis­tes à tra­vers tout le Mexique. La presse wob­bly et l’International Socialist Review tra­dui­si­rent d’impor­tants tex­tes révo­lu­tion­nai­res en espa­gnol et rap­por­tè­rent tous les événements en détail. Des sec­tions IWW dans tout le pays ani­mè­rent des réu­nions sur la révo­lu­tion et col­lec­tè­rent de l’argent et des armes pour la sou­te­nir.

On ne connaît pas le nom­bre exact d’IWW qui se ren­di­rent au Mexique pour pren­dre part à la révo­lu­tion, mais ils furent sans doute plus d’une cen­taine, peut-être lar­ge­ment plus. La sec­tion de San Diego dut se dis­sou­dre, ses mem­bres ayant pres­que tous fran­chi la fron­tière. On informa le siège cen­tral, à Chicago, que la sec­tion s’était dis­soute non par désin­té­rêt, mais « pour cause de révo­lu­tion mexi­caine » [Paul F. Brissenden, The IWW: A Study of American Syndicalism, 1957, p. 366]. Quelques fel­low wor­kers des sec­tions de Californie, dont ceux d’Oakland, de Hotville, de San Pedro et de Los Angeles, s’enga­gè­rent comme volon­tai­res dans l’armée révo­lu­tion­naire du PLM. Interrogé à la fin des années 1940 par l’étudiant en his­toire Hyman Weintraub, un vieux wob­bly connu sous le seul nom de « Bobo » se sou­ve­nait d’un « groupe de dix-huit ou vingt » mem­bres de l’IWW par­tant de Los Angeles pour aller se bat­tre au Mexique.

Les débuts furent encou­ra­geants. Dans le pre­mier compte rendu com­plet de l’his­toire de ces hom­mes — parue en feuille­ton dans le One Big Union Monthly —, Harold Lord Varney rela­tait la pre­mière grande vic­toire PLM/IWW en Basse-Californie :

Un groupe de IWW se cons­ti­tua seul en armée secrète et tra­versa la fron­tière vers la Basse-Californie. [Ils] furent d’abord remar­qua­ble­ment effi­ca­ces. Ils pri­rent Mexicali [le 29 jan­vier 1911] et firent une pro­cla­ma­tion enflam­mée. Mais leur suc­cès fut de courte durée. Interceptés par des régu­liers [les fede­ra­les] [...] ils furent bat­tus et pres­que exter­mi­nés. [...] Seuls quel­ques-uns, les traî­nards du groupe, purent s’échapper en pas­sant la fron­tière.
[Février 1920, p. 47]

La cor­res­pon­dance de Laura Payne Emerson, « Visite au Mexique », sur la vic­toire PLM/IWW à Tijuana quel­ques semai­nes plus tard, était pleine d’opti­misme :

Ils com­men­cè­rent par ouvrir les pri­sons et lais­ser par­tir les pri­son­niers. [...] Dans cette petite ville aujourd’hui, où campe une armée [révo­lu­tion­naire], aucune pri­son ni aucun gar­dien ne sont néces­sai­res, au grand étonnement des visi­teurs et des sol­dats amé­ri­cains pos­tés à la fron­tière. [...]

J’avais vu beau­coup [de révo­lu­tion­nai­res] sur d’autres champs de bataille, les champs de bataille économiques, mais quand je leur ser­rai la main, alors que leurs car­tou­chiè­res et leurs armes atti­raient l’atten­tion, je savais qu’il s’agis­sait tou­jours de la même bataille, mais sous une forme dif­fé­rente.
[Solidarity, n° 76, 1911, p. 2]

Dans Regeneración du 20 mai 1911, un Ricardo Flores Magón eupho­ri­que annon­çait que « la Basse-Californie sera la base prin­ci­pale de nos opé­ra­tions pour por­ter la Révolution dans tout le pays et dans le monde entier ».

Aussi limi­tés que furent les suc­cès de cette révo­lu­tion, l’IWW n’en attira pas moins l’atten­tion de la classe ouvrière mexi­caine. Comme le remar­que Fred Thompson dans sa courte his­toire du syn­di­cat, « nom­bre de syn­di­cats mexi­cains se fédé­rè­rent et ado­ptè­rent le Préambule de l’IWW » en juillet 1911 [The IWW: Its First Seventy Years, 1976, p. 50].

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Insurrectos après la bataille
Tijuana, 22 juin 1911 (coll. Labadie)

Quel rôle Joe Hill joua-t-il dans tout ça ? Ici, comme pour le reste de sa bio­gra­phie, l’absence de détails pré­cis est éclatante et frus­trante. Personne n’a trouvé de pho­tos de Joe Hill au Mexique, ni aucun arti­cle de presse rap­por­tant la pré­sence du poète IWW sur le champ de bataille contre les fede­ra­les. Les noms de quel­ques volon­tai­res de l’IWW figu­rent bien dans la presse mexi­caine et des États-Unis, mais pas celui de Hill (il est bien sûr pos­si­ble qu’il se soit déclaré sous un autre nom au Mexique). Aucun docu­ment sur sa brève car­rière de volon­taire dans les for­ces du PLM n’a été retrouvé : il est vrai que l’armée révo­lu­tion­naire mexi­caine, par­ti­cu­liè­re­ment au tout début, n’était pas le meilleur secré­taire au monde.

Pis encore que ce défaut d’infor­ma­tions : la masse de faus­ses infor­ma­tions qui se sont accu­mu­lées sur le sujet. Nombre d’allé­ga­tions sans fon­de­ment issues d’auteurs irres­pon­sa­bles sont consi­dé­rées par d’autres auteurs « res­pec­ta­bles » comme des « faits établis ». Que de notes de bas de page en com­mé­ra­ges futi­les n’ont servi qu’à dif­fu­ser des men­son­ges !

L’exa­men de tou­tes les affir­ma­tions sans fon­de­ment et contra­dic­toi­res concer­nant Hill au Mexique pren­drait trop de place. Je n’en don­ne­rai que quel­ques exem­ples carac­té­ris­ti­ques. Wallace Stegner, le plus mal­veillant et le plus négli­gent de tous ceux qui ont écrit sur Joe Hill, affirme, dans son arti­cle du New Republic de 1948, qu’« il est cer­tain » que Hill, au Mexique, était « dans l’équipe du “géné­ral” Rhys Price ». Cependant, comme c’est géné­ra­le­ment le cas avec tou­tes les autres « cer­ti­tu­des » de Stegner, il n’y a en réa­lité pas l’ombre d’une preuve que Hill ait un jour croisé ce dou­teux sol­dat de for­tune.

Un autre auteur nous livre cette obser­va­tion condes­cen­dante :

Un wob­bly aussi célè­bre que Joe Hill passa au cam­pe­ment de Tijuana et en loua les ver­tus, mais, pour la presse popu­laire, cela res­sem­blait à un ras­sem­ble­ment, hété­ro­clite et mal­pro­pre, de vaga­bonds.
[James A. Sandos, Op. cit., 1992]

Cette petite phrase contient trois cri­mes contre la plus élémentaire hon­nê­teté. L’appa­ri­tion de Joe Hill au Mexique est pré­sen­tée comme une sim­ple « visite », ensuite il n’est pas pré­cisé où, ni quand, ni à qui il aurait « loué » les méri­tes du cam­pe­ment. Enfin, chose plus répu­gnante, la « presse popu­laire », dont l’opi­nion est mani­fes­te­ment res­pec­tée de l’auteur, se trouve être la pro­gé­ni­ture de Harrison Gray Otis et de William Randolph Hearst à Los Angeles — c’est-à-dire les jour­naux antiou­vriers les plus enra­gés de tout le pays.

La cré­di­bi­lité d’autres auteurs sur Hill peut être jugée à l’aune de réfé­ren­ces à cer­tains « International Workers of the World » [Taylor, « The Magonista revolt in Baja California: capi­ta­list cons­pi­racy or rebe­lión de los pobres ? », Journal of San Diego History, 1999, 4] ou, ailleurs, à des « International Workingmen of the World » [Castillo, 1970]. Croiriez-vous quoi que ce soit concer­nant Joe Hill de la part d’une per­sonne inca­pa­ble de nom­mer cor­rec­te­ment le nom de son syn­di­cat 2 ?

Hélas, le seul témoi­gnage vrai­ment authen­ti­que sur cet épisode de la vie de Joe Hill est encore introu­va­ble. Ce serait un bon­heur de lire le pro­pre récit de Joe Hill — j’ima­gine qu’il par­lait au moins un peu espa­gnol, avec un rien d’accent sué­dois, bien entendu —, mais si un tel docu­ment existe, il n’a pas encore été décou­vert.

Nous tenons tout de même un témoi­gnage solide, digne de confiance, sur la par­ti­ci­pa­tion de Joe Hill à la révo­lu­tion mexi­caine. En 1955, Ethel Duffy Turner — éditrice, dans les années 1910, d’une tra­duc­tion anglaise de Regeneración et veuve de John Kenneth Turner — s’entre­tint avec Sam Murray, ami intime de Joe Hill, à la mai­son de retraite de Yountville, en Californie. À qua­tre-vingt-cinq ans, le fel­low wor­ker Sam Murray était encore un mili­tant wob­bly lucide et allè­gre, sans une trace de séni­lité : Turner fut par­ti­cu­liè­re­ment impres­sion­née par sa « mémoire vive ».

« Pendant long­temps, reconnaît-elle, j’ai essayé de défaire cette rumeur selon laquelle le grand chan­teur pro­lé­ta­rien Joe Hill se serait battu avec les mago­nis­tas en Basse-Californie. » Sa conver­sa­tion avec Sam Murray balaya son scep­ti­cisme. Bien que nous n’ayons pas la retrans­crip­tion exacte des pro­pres mots de Sam Murray, Turner publia un résumé des sou­ve­nirs du vieux wob dans son livre, Revolution in Baja California: Ricardo Flores Magón’s High Noon :

Sam Murray retrouva son ami Joe Hill en Basse-Californie. Il se ren­dit au camp des insur­gés vers le 8 juin [1911], après avoir dis­cuté avec Ricardo Flores Magón à Los Angeles et avec Jack Mosby, blessé, à San Diego. Joe Hill était arrivé vers le 1er juin.

Il ne se passa d’abord pas grand-chose. Le soir, Joe Hill jouait du vio­lon et repre­nait ses chan­sons ouvriè­res, ses paro­les sèches et iro­ni­ques raillant les patrons, les hypo­cri­tes et les escla­ves volon­tai­res du sys­tème. Sa per­son­na­lité douce, bien­veillante et tran­quille réconfor­tait beau­coup le moral du camp. Il par­lait peu, mais fai­sait cir­cu­ler ses des­sins comi­ques.

Le 22 juin, Mosby envoya une com­pa­gnie d’envi­ron soixante-dix hom­mes en reconnais­sance, sous la direc­tion d’un Canadien nommé Sylvester, pour voir s’ils pou­vaient détec­ter la pré­sence des fede­ra­les [l’armée régu­lière de Díaz]. Sam Murray et Joe Hill étaient tous deux de la troupe. Tous avaient des fusils 30-30. Environ dix kilo­mè­tres au sud de Tijuana, ils se dis­per­sè­rent le long de la rivière et à décou­vert, inves­tis­sant une grange et une ferme.

Mosby leur avait dit : « Si vous voyez l’ennemi, reve­nez. » Mais quand l’avant-garde des fede­ra­les arriva, Sylvester ne vou­lut pas se reti­rer. Ses hom­mes ouvri­rent le feu sur les sol­dats pour les conte­nir, en atten­dant les ren­forts conduits par Mosby. Les fede­ra­les croyaient la grange pleine de révo­lu­tion­nai­res, alors qu’en fait pas un ne s’y trou­vait. Ils crai­gnaient d’aller de l’avant. Les soixante-dix Liberals [les for­ces PLM/IWW] avan­cè­rent à décou­vert, pour livrer une escar­mou­che. Un insur­recto fut tué. [...]

Quand le géné­ral Jack Mosby et ses for­ces arri­vè­rent, la bataille avec les fede­ra­les s’enga­gea. Elle dura envi­ron une heure. Largement dépas­sés en nom­bre et en puis­sance de feu, sous la forme de six mitrailleu­ses, les Liberals furent contraints de se replier sur Tijuana.

Cette défaite déci­sive mit fin à l’espoir d’une guerre à grande échelle en Basse-Californie. L’ennemi reprit Tijuana. Quelques insur­rec­tos se glis­sè­rent à l’abri de l’autre côté de la fron­tière. Joe Hill était parmi eux. Sam Murray et beau­coup d’autres furent arrê­tés par l’armée amé­ri­caine et empri­son­nés à Fort Rosecrans, près de San Diego.

Dans ce bref docu­ment, Murray nous offre ce qu’aucune autre « évocation » de Hill au Mexique ne nous avait donné : il nous dit quand celui-ci arriva, où il arriva, ce qu’il y fit et quand il repar­tit.

Curieusement, cet entre­tien extra­or­di­naire — qui, natu­rel­le­ment, fut d’abord publié en espa­gnol en 1960, puis en anglais vingt et un ans plus tard — n’est repris par aucune étude sur Joe Hill.

Dans quelle mesure Joe Hill connais­sait-il le com­man­dant de cette unité, le géné­ral Jack Mosby, cela est sujet à dis­cus­sion, mais on peut sup­po­ser qu’ils se connais­saient pro­ba­ble­ment bien avant que Hill ne parte pour le Mexique. Hill appré­ciait Mosby, de toute évidence : il s’enquit de ses nou­vel­les auprès de Sam Murray dans une let­tre écrite de sa cel­lule de Salt Lake City en sep­tem­bre 1914.

Aux côtés de William Stanley, qui prit Los Algodones, et de Luis Rodríguez, qui s’empara de Tecate, le « géné­ral » John R. (Jack) Mosby fut l’une des figu­res majeu­res de la révo­lu­tion de Baja California et aurait sans doute droit à une bio­gra­phie com­plète. On le disait fils d’un des asso­ciés de P. T. Barnum et neveu d’un gué­rillero confé­déré. Plus sérieu­se­ment, Mosby, mem­bre de la sec­tion syn­di­cale IWW d’Oakland, en Californie, était un déser­teur du corps de la marine amé­ri­caine. Bien que consi­déré géné­ra­le­ment comme un tac­ti­cien mili­taire, Mosby était aussi estimé pour ses talents d’ora­teur sur le champ de bataille, qu’il tenait peut-être d’un soap­boxer IWW. Sa « géné­ro­sité » et sa « loyauté à Flores Magón » fai­saient ses « valeurs de chef », selon un his­to­rien non radi­cal [L. Blaisdell, The Desert Revolution: Baja California, 1911, 1962, p. 110 ; P. Taft, « A Note on ‘General’ Mosby », Labor History, 1972].

Dans les cer­cles révo­lu­tion­nai­res amé­ri­cains, Mosby, fel­low wor­ker et « géné­ral », jouis­sait d’un pres­tige consi­dé­ra­ble, comme l’indi­que le fait que, en juin 1914, annon­çant le pro­cès à venir de Joe Hill, l’International Socialist Review pré­sente le barde wob­bly non seu­le­ment comme « auteur du IWW Song Book et des­si­na­teur », mais également comme « un rebelle de la Basse-Californie, au côté de Jack Mosby » [ISR, p. 763].

Non contents d’ouvrir les pri­sons, les révo­lu­tion­nai­res de Tijuana abo­li­rent, sous le com­man­de­ment du « géné­ral » Mosby, les jeux de hasard et les bois­sons alcoo­li­sées, et obli­gè­rent les « sol­dats de for­tune » à quit­ter la ville [L. Blaisdell, Op. cit., p. 176]. La pro­cla­ma­tion du géné­ral le 3 juin 1911 reflète un peu de son esprit révo­lu­tion­naire :

Le Parti libé­ral mexi­cain dirige le pré­sent mou­ve­ment révo­lu­tion­naire au Mexique. [...] La guerre n’est pas menée dans l’inté­rêt des capi­ta­lis­tes amé­ri­cains, mais uni­que­ment dans l’inté­rêt de la classe ouvrière. La Basse-Californie ne sera pas sépa­rée du reste du Mexique, la révo­lu­tion sera pour­sui­vie dans tous les États du Mexique jusqu’à ce que le peu­ple mexi­cain soit libéré du des­po­tisme mili­taire et de l’escla­vage, que le peo­naje soit aboli et que les ter­res qui lui furent volées par des capi­ta­lis­tes mexi­cains et étrangers soient remi­ses au peu­ple.
[P. Martínez, A History of Lower California, 1960, p. 479-480]

Il faut bien admet­tre que ça ne res­sem­ble pas vrai­ment au lan­gage d’un marine amé­ri­cain.

Général Mosby {JPEG}
Général Mosby
avant sa reddition (coll. Labadie)

Comme les autres offi­ciers de l’armée PLM/IWW de volon­tai­res au Mexique, Mosby était élu, pas dési­gné. Cette véri­ta­ble armée ouvrière révo­lu­tion­naire n’avait rien de com­mun avec les « sol­dats de for­tune » et autres mer­ce­nai­res qui enten­daient s’enri­chir rapi­de­ment sur le dos du peu­ple mexi­cain. Tout au long des années 1920 et 1930, la presse quo­ti­dienne amé­ri­caine dénonça et ridi­cu­lisa la révo­lu­tion mexi­caine. Les jour­na­lis­tes réser­vaient leurs pires insul­tes aux volon­tai­res amé­ri­cains, sur­tout aux IWW, accu­sés d’être des voleurs, des détrous­seurs, des voyous dont la seule inten­tion était d’amas­ser pour eux seuls le plus d’argent facile pos­si­ble. Une calom­nie anti-IWW si enva­his­sante qu’elle conta­mina également quel­ques his­to­riens mexi­cains, qui usè­rent de ces « preu­ves » pour salir les mago­nis­tes.

Or, l’his­to­rien Pablo L. Martínez — pas plus mago­niste qu’anti-mago­niste mais cher­cheur scru­pu­leux et hon­nête — rap­pelle dans A History of Lower California, pro­ba­ble­ment la meilleure et sans doute la plus méti­cu­leuse étude sur la révo­lu­tion de Baja California, que

[...] l’impu­ta­tion de mer­ce­na­riat jetée sur les Liberals [le PLM] était our­die par [...] Harrison Gray Otis, son gen­dre Harry Chandler et William Randolph Hearst ; ils la dif­fu­sè­rent au moyen des jour­naux dont ils étaient pro­prié­tai­res. [...] Les deux pre­miers nom­més pos­sé­daient la quasi-tota­lité des ter­res dans la val­lée de Mexicali et le der­nier avait d’impor­tan­tes conces­sions à Chihuahua.
[Op. cit., p. 489-490]

Autrement dit, ce sont les pro­pres enne­mis jurés des IWW qui cra­chaient leur venin, et d’ingé­nus his­to­riens gobè­rent leurs men­son­ges. Comment dit-on ? « Les affai­res sont les affai­res » ?

Avec les années, d’autres fel­low wor­kers qui avaient connu Hill, ou des gens le connais­sant, ajou­tè­rent d’autres don­nées au cha­pi­tre mexi­cain de la vie du barde wob­bly. John Holland (pseu­do­nyme de Paul Hägglund, le frère aîné de Joe Hill) rap­porta à Ralph Chaplin que Hill fut blessé par balle au cours d’une bataille au Mexique. À la fin des années 1940, le vieux wob Mortimer Downing raconta à l’étudiant en his­toire Hyman Weintraub qu’il se sou­ve­nait de Hill recru­tant pour le PLM à Los Angeles, un sou­ve­nir qui concorde avec le témoi­gnage de « Bobo », cité plus haut [H. Weintraub, The IWW in California, thèse, biblio­thè­que de l’uni­ver­sité de Californie à Los Angeles, 1947, p. 282].

Que Hill ait per­son­nel­le­ment fré­quenté les frè­res Magón sem­ble appar­te­nir au domaine de l’évidence, puis­que ceux-ci étaient res­pon­sa­bles du bureau du PLM à Los Angeles pen­dant la période pré­cise où Hill était actif dans la ville et ses envi­rons. Le pre­mier à l’avoir relevé fut William Chance, au cours d’un entre­tien avec Gibbs Smith, en 1967 [G. Smith, Joe Hill, 1969, p. 53 et note p. 215]. Dans une let­tre à Fred Thompson, Louis Moreau indi­que que Chance lui avait également affirmé que lui [Chance] « et Joe assis­tè­rent au pro­cès de Magón » [let­tre du 20 février 1967], sans pré­ci­ser duquel des nom­breux pro­cès de Ricardo Magón il s’agis­sait — sans doute celui de juin 1911, pen­dant lequel le lea­der du PLM fut accusé d’enfrein­dre les lois amé­ri­cai­nes de neu­tra­lité [Paul Avrich, Anarchist Portraits, 1988, p. 210].

Particulièrement impor­tante, l’intro­duc­tion de Sam Murray aux « Dernières let­tres de Joe Hill » dans le One Big Union Monthly de décem­bre 1923, dans laquelle il affirme sans équivoque qu’il était « avec Joe Hill en Basse-Californie » (c’est pré­ci­sé­ment cette affir­ma­tion qui, des années plus tard, entraîna Ethel Duffy Turner dans sa quête pour en savoir plus et l’amena à inter­ro­ger Sam Murray). Au texte de Murray et aux let­tres de Joe Hill dans le OBU Monthly on peut ajou­ter un des­sin de Hill avec la légende « Comme la mémoire se conserve (Sam Murray en révo­lu­tion­naire mexi­cain) ».

Les pro­pres réfé­ren­ces de Joe Hill au Mexique, dans un de ses arti­cles comme dans quel­ques-unes de ses let­tres à ses amis, sont aussi révé­la­tri­ces. En mars 1913, l’Industrial Worker publie un arti­cle de Hill inti­tulé « The People », un pam­phlet contre l’uti­li­sa­tion du mot « peu­ple » que Hill, en bon marxiste, tient pour déma­go­gi­que depuis que le terme tend à dési­gner la classe moyenne. Pour illus­trer son pro­pos, il évoque son expé­rience lors de la révo­lu­tion de la Basse-Californie :

Quand le dra­peau rouge flot­tait sur la Basse-Californie, il n’y avait pas de gens du « peu­ple » dans les rangs des rebel­les. Des ouvriers coria­ces et des assom­meurs de vache for­maient le gros de la troupe, au côté de quel­ques « hors-la-loi », si tant est que cette expres­sion ait un sens. « Le peu­ple » avait l’habi­tude de des­cen­dre le diman­che dans ses wagons puants [des auto­mo­bi­les] pour jeter un œil à « ces sau­va­ges avec leur dra­peau rouge », à deux sous la vue.
[J. Kornbluh, op. cit., édition de 1964, p. 237]

Une photo dans le livre de Blaisdell, Desert Revolution, mon­tre un dra­peau rouge — le dra­peau Tierra y Libertad — flot­ter sur Tijuana, un groupe de révo­lu­tion­nai­res au second plan.

Deux ans plus tard, dans une let­tre à Sam Murray écrite de la pri­son de Salt Lake City le 13 février 1913, Hill se réfère, avec plus qu’un peu de nos­tal­gie, à la « bande Tierra e [sic] Libertad » [Letters, p. 26]. Et, le 30 sep­tem­bre, alors qu’il allait être exé­cuté quel­ques jours plus tard, il écrivit une nou­velle fois à Murray : « Eh bien, Sam, toi et moi avons eu ce petit plai­sir que peu de rebel­les ont eu le pri­vi­lège de par­ta­ger. » [Ibid., p. 57]

Avec Elizabeth Gurley Flynn il fut plus expli­cite : « J’ai eu le plai­sir de me bat­tre une fois sous le dra­peau rouge. » [Ibid., p. 62] Et, s’adres­sant dans sa lan­gue mater­nelle à son cama­rade socia­liste sué­dois, Oscar W. Larson, Hill écrit :

J’ai eu [...] le grand hon­neur de me bat­tre une fois sur le champ de bataille sous le dra­peau rouge, et j’avoue que j’en suis fier.
[Ibid., p. 59]

Ces mots rap­pel­lent la chan­son Should I Ever Be a Soldier, parue dans la cin­quième édition du Little Red Song Book au prin­temps 1913. La der­nière ligne du refrain évoque les jours pas­sés par Joe Hill avec la « bande Tierra y Libertad » :

We’re spending billions every year
For guns and munitions,
“Our Army” and “Our Navy” dear,
To keep in good condition;
While millions live in misery
And million died before us,
Don’t sing “My country ’tis of Thee,”
But sing this little song:
 
Refrain
 
Should I ever be a soldier
’neath the Red Flag I would fight— [...]
Wage slaves of the world! Arouse!
Do your duty for the cause,
For Land and Liberty 3.



1 Ni Brissenden (The IWW: a Study of American Syndicalism, New York, Russell & Russell, 1957 [1920]), ni Renshaw (The Wobblies, The Story of Syndicalism in the US, Garden City, Doubleday, Anchor, 1968), ni Stavis (The Man Who Never Die: A Play about Joe Hill, New York, Haven Press, 1954) ne consacrent plus d’une ligne à la révolution mexicaine ; Foner (History of the Labor Movement in the US: the Industrial Workers of the World 1905-1917, New York, International, 1965) se contente de quatre lignes en note de bas de page, et de moins de deux lignes dans The Case of Joe Hill, New York, International, 1965 ; Kornbluh (Rebel Voices, Charles H. Kerr, 1998 [1964]), deux lignes et demie ; Fred Thompson (The IWW: Its First Seventeen Years, 1976) sept lignes, et Gibbs Smith (Joe Hill, Salt Lake City, Gibbs M. Smith Inc., 1969) un peu plus de deux pages.

2 Quelques auteurs citent Frank Little parmi les IWW ayant participé à la révolution de la Basse-Californie, mais sans rien qui le démontre.

3 On dépense des milliards par an / Pour des armes et des munitions, / « Notre Armée » et « Notre Marine » chéries, / Pour qu’elles restent en bon état ; / Pendant que des millions vivent dans la misère / Et que des millions meurent sous nos yeux, / Ne chantez pas « Je t’aime, ô ma patrie », / Reprenez plutôt ce refrain :
Si un jour je devais être soldat, / C’est sous le drapeau rouge que je me battrais [...] / esclaves salariés du monde entier ! Debout ! / Faites votre devoir pour la cause, / Pour la terre et la liberté.

« Je t’aime, ô ma patrie », traduction très libre de My Country, ’tis of Thee, le titre d’un hymne patriotique écrit en 1831 par Samuel Francis Smith. Connu aussi sous le titre America, il fut de facto l’hymne national nord-américain pendant une partie du XIXe siècle. On le chantait sur l’air de God Save the King. (N.d.É.)