Bonnes feuilles

I. Joe Hill et son syndicat — Chapitre 5

« Né sur une planète appelée la Terre » — abrégé de la vie d’un wobbly vagabond

Au cours de leurs dernières années, les meilleurs amis de Joe Hill — tous wobblies — avaient tendance à regretter de ne pas en savoir plus sur sa vie. Ils connaissaient l’homme : ils avaient travaillé avec lui, parlé avec lui, écouté sa musique, chanté ses chansons, ri de ses dessins, mangé avec lui, vagabondé avec lui, lutté avec lui, créché avec lui. Et ils connaissaient sa personnalité, savaient quel genre d’homme il était : sa dévotion à la cause IWW, son esprit de solidarité, son sens de l’humour, son courage, sa modestie et sa bonté naturelle. Ils se portaient garants de l’homme pour son honnêteté et son intégrité, son absolue inaptitude à quelque méfait que ce soit et son innocence face à toutes les accusations portées contre lui en 1914, par les « autorités de l’État de l’Utah », au nom des patrons de l’industrie du cuivre.

Ces amis du barde wobbly — je veux parler de Sam Murray, Alexander MacKay, Louis Moreau, William Chance, Ed Rowan, Meyer Friedkin, Sam Scarlett et quelques autres connus pour avoir passé quelques semaines ou quelques mois en sa compagnie — connaissaient Joe Hill mais n’abordèrent jamais l’histoire de sa vie.

Bill Chance, par exemple, conservait de beaux souvenirs de son vieil ami pendant ses années passées à San Pedro : Hill jouant du piano, du banjo et du violon pendant les activités IWW, leurs fréquentes parties de pêche. Ils ne parlaient, quoi qu’il en soit, que de ce qui concernait l’IWW : les méthodes d’organisation, les affaires du syndicat, les conditions de travail, l’abolition du capitalisme, la dernière édition de Solidarity — jamais de questions personnelles.

Les vétérans interrogés par le chercheur Aubrey Haan à la fin des années 1940 s’accordaient à dire que Hill était « passionnément intéressé par l’IWW et qu’il lui arrivait rarement de parler d’autre chose » [lettre à Fred Thompson, 18 janvier 1948]. Il en allait de même avec les autres amis de Joe Hill. Comme Alexander MacKay s’en plaignit en 1960 dans une lettre à Archie Green, qui s’enquérait de quelques détails de la vie de Joe Hill :

Oh ! si seulement l’un d’entre nous ayant connu Joe Hill avait eu alors la conviction intime qu’il serait le héros d’une grande affaire, on n’aurait pas à dépendre de nos mémoires. Quand je pense à toutes ces vieilles idoles du mouvement révolutionnaire, aujourd’hui illustres, que j’ai connues et sur lesquelles j’ai eu l’occasion de prendre des notes, je pourrais tourner autour et plonger direct à travers la fenêtre dans ce tas de fumier, mais, même à l’époque, il ne serait jamais passé par ma grosse tête d’inclure Joe Hill parmi eux. Il était le moins sacralisable de tous.
[11 juin 1960]

Les amis de Hill, tout de même, apportèrent des contributions inestimables à notre connaissance de sa vie. Ils ont peut-être échoué à recueillir sa biographie — comme lui-même aurait sans doute échoué à le faire sur leur propre vie —, mais ils le connaissaient suffisamment bien pour voir les erreurs commises par d’autres : fellow workers, journalistes, historiens, biographes. Et quand ils découvraient de telles erreurs, ils s’employaient aussitôt à les corriger. Ce sont les amis de Hill qui, les premiers, signalèrent les erreurs contenues dans la biographie de Chaplin. Eux encore qui épinglèrent les mensonges de l’agression caractérisée de Wallace Stegner dans le New Republic en 1948. Eux qui attirèrent l’attention sur les erreurs et les incohérences dans les recherches postérieures de Barrie Stavis et Philip Foner. Et, tout au long de la route, ils comblèrent de nombreuses lacunes, se souvinrent de petits détails qui eurent de grandes conséquences, éclairèrent des épisodes peu connus, ajoutèrent d’innombrables approfondissements et à-côtés fascinants et, plus généralement, défendirent la vérité contre une légion de propagateurs de rumeurs et de faiseurs de mythes. Ce fut là, sûrement, la meilleure façon d’honorer la mémoire d’un vieil ami !

Voici donc un condensé de tout ce que l’on sait du plus célèbre des fellow workers IWW.

Joe Hill naquit sous le nom de Joel Emmanuel Hägglund le 7 octobre 1879 dans la ville portuaire de Gävle, en Suède (à 160 kilomètres de Stockholm), de parents luthériens. Membre de la confession rigoriste Waldenströmmare, la famille fréquentait l’église Bethléem de Gävle et le jeune Joel fut un élève fervent de ses classes dominicales. Il est amusant de relever que le gamin qui, quelques années plus tard, écrirait The Preacher and the Slave (Le Prêtre et l’esclave) assista également à des réunions de l’Armée du salut.

Des neuf frères et sœurs de Joe Hill, six parvinrent à l’âge adulte. Son père était un conducteur de train sous-payé sur la ligne Gävle-Dala. Des années après, sa sœur Ester se rappela leurs premières années : « Il n’y avait aucune discussion politique. [...] On nous avait appris à obéir à Dieu et au roi et à nous soumettre à toute autorité. » Leur père, victime d’un accident du travail, mourut en 1887. Encore enfant, Joel dut travailler dans une usine de cordes et plus tard sur une grue à vapeur. Adolescent, il fut hospitalisé à Stockholm pour des problèmes de peau associés à la tuberculose.

En janvier 1902, Mme Hägglund décéda des suites d’une longue maladie. La famille se décomposa, et, une fois la maison vendue, chacun suivit des routes fort différentes. Entraîné dans la chute, Joel émigra pour les États-Unis avec son frère aîné Paul à bord du Saxonia, des Cunard Lines (tous deux avaient étudié l’anglais en Suède). Le plus âgé des frères, Olof Efraim, travailla sur la ligne Gävle-Dala quelques années, puis partit plus tard à Göteborg, où il devint métallurgiste. Il mourut en 1949.

En 1904, les sœurs cadettes, Judit et Ester, furent envoyées dans une famille d’adoption qui vivait au nord de Gävle, dans les montagnes. Judit épousa un nommé Halvarsson et devint institutrice ; elle mourut en 1932. Leur frère Ruben partit pour Stockholm vers 1906 et travailla surtout comme docker ; il disparut en 1936.

Mis à part Paul, qui, sous le pseudonyme de John Holland, communiqua d’importants détails biographiques sur Joe Hill, le seul autre membre de la famille à avoir partagé des informations avec des chercheurs fut sa sœur cadette Ester. Sa remarquable contribution à notre connaissance du poète wobbly sera examinée dans le prochain chapitre. Après sa rencontre avec Chaplin, Paul disparut de la circulation ; le reste de sa vie, comme la date de sa mort, sont inconnus. Les autres membres de la fratrie — Judit, Ruben et Olof Efraim — n’ont jamais su que leur frère était devenu un célèbre auteur de chansons dans la lointaine Amérique et un héros de la classe ouvrière.

Quand il accosta à New York, à l’âge de vingt-deux ans, l’homme que nous connaissons sous le nom de Joe Hill mesurait un mètre quatre-vingts, il était maigre, le regard bleu profond, les cheveux brun foncé. Une poignée de photos, non datées pour la plupart, montrent un garçon séduisant, intelligent, sérieux et soucieux, hardi et audacieux ; plus hobo que poète, peut-être, mais avec un sens de l’humour affirmé et une lueur de rêveur dans les yeux — l’opposé, pourrait-on dire, d’un présentateur de télévision ou d’un cadre des assurances.

Pour la période 1902 à 1912, les faits avérés sont aussi difficiles à dénicher qu’un bon patron. Tout ce que nous savons avec certitude, c’est qu’il roula sa bosse à travers tout le pays, faisant toutes sortes de métiers bizarres. Il vécut un an à New York, gagnant difficilement sa vie en « martyrisant la boîte à musique » (il jouait du piano) et en nettoyant les crachats dans un bar. On sait également qu’il passa un certain temps à Philadelphie, Pittsburgh, Cleveland, Chicago, Spokane, Seattle, Portland, Los Angeles, San Pedro, Fresno, dans les deux Dakota, au Mexique, en Colombie-Britannique et probablement en Alaska et à Hawaii. Il envoya en 1906 un témoignage sur le tremblement de terre et l’incendie de San Francisco à un journal de sa ville natale, Gävle, qui le publia (1). En 1911, il rejoignit les rangs du contingent wobbly qui était parti soutenir la révolution mexicaine en Basse-Californie. Un an plus tard, on le retrouve au Canada sur une grande grève IWW.

Un jour, il troqua son nom contre celui de Joseph Hillstrom, puis l’abrégea en Joe Hill. Il construisit peut-être ce nom à partir de Hille, un village situé juste au nord de Gävle, où son père était né. La grand-mère de Joe Hill était communément appelée « Hille Kajsa » (« Kate de Hille »).

Quand et comment Joe Hill rallia l’IWW ne peut-être documenté avec précision, à cause du gouvernement fédéral qui se saisit des archives du syndicat en 1917, avant de les détruire. Cependant, l’ami de Hill et compagnon wobbly Alexander MacKay estimait « sacrément évident » que Joe Hill adhéra en 1910, et d’autres pièces à conviction dispersées — dont une lettre parue dans l’édition du 27 août 1910 de l’Industrial Worker, signée Joe Hill — tendent à le confirmer. Le lieu le plus probable est San Pedro, en Californie, où il vécut quelques années, travaillant le plus souvent comme docker, et où il fut un temps le secrétaire de la section syndicale IWW locale. D’après d’autres sources, dont Chaplin, Hill fut parrainé par un de ses cofondateurs, le fellow worker Miller (2).

Quelques amis de Joe Hill — ou son frère Paul dans sa conversation avec Chaplin — ont laissé, en passant, de brefs souvenirs qui ajoutent un peu de couleur, de profondeur et de détails à cette biographie très sommaire. Les vétérans interrogés par Aubrey Haan, par exemple, remarquent qu’il était d’ordinaire très calme pendant les réunions syndicales, mais qu’il aimait « écouter les discussions plus philosophiques » [lettre à Fred Thompson, 18 janvier 1948].

Il était non-fumeur et, comme la plupart des wobs, ne buvait pas (3). Selon son ami suédois et fellow worker Edward Mattson, Hill « considérait l’alcool fort comme un complot capitaliste pour empoisonner la classe ouvrière ». Quelques années plus tard, le syndicat allait populariser le proverbe « Tu ne peux pas faire la peau au patron et à la bouteille en même temps ». Mais on ignore si ce mot, ou quelque chose d’approchant, circulait déjà du temps de Joe Hill.

Quant à sa vie sentimentale, on n’en sait absolument rien. Il semble avoir eu un certain succès auprès des filles, mais aucun de ses amis ne se souvient s’il eut jamais une « régulière ». Comme Chaplin le souligna, « Hill fut toujours courtois avec les jeunes filles et les femmes », mais n’était absolument « pas un homme à femmes ».

Contrairement à la plupart des hoboes, Hill est réputé avoir soigneusement évité les bordels. Des amis ont pu l’inviter à « prendre du bon temps », mais Hill — selon son frère Paul — n’y est jamais allé. Toutefois, il envoya à Charles Rudberg (un vieil ami suédois avec lequel il reprit contact de San Francisco) une carte dessinée d’une strip-teaseuse bien roulée, qui suggère que la société des travailleuses du sexe ne devait pas lui être totalement étrangère.

Paul ajouta également qu’il surprit souvent son frère « gribouillant des vers » tard dans la nuit, « se tortillant les cheveux sur le front pendant qu’il travaillait à ses rimes » [R. Chaplin, Wobbly: The Rough-and-Tumble Story of an American Radical, 1948, p. 186]. Même sur le lieu de travail, la poésie ne sortait pas de son esprit. « Pendant les pauses », par exemple, Hill « pouvait rêvasser un peu et puis laisser libre cours à son inspiration, en jetant des mots sur le papier, comme ils lui venaient » [R. Chaplin, « Joe Hill : A Biography », Industrial Pioneer, novembre 1923, p. 25].

Il adorait la cuisine chinoise et savait la préparer. Son frère Paul raconta à Chaplin comment Hill était « adepte de l’art culinaire chinois et pouvait mitonner de ces plats qui régalaient le visiteur le plus exigeant ». Il utilisait les baguettes « comme un autochtone ». Edward Mattson mentionne aussi le savoir-faire de Hill dans l’art de la gastronomie chinoise.

Un autre se souvient d’un Hill « toujours bien mis : un discret bleu de travail, une chemise blanche et un foulard noir ». Et il « préférait la casquette au chapeau ». Les amis et connaissances de Hill le considéraient comme quelqu’un de remarquablement désintéressé. On le disait capable de « laisser à un passant la dernière bouchée de riz qu’il avait dans sa minuscule cabane » de San Pedro.

Il travailla comme « mécanicien » (ce qui peut signifier à peu près n’importe quoi), comme machiniste, docker, charpentier, sur les chantiers de construction, dans les champs de blé, et fit de nombreux autres boulots. De temps en temps, il trouvait à s’employer comme musicien. Le fait est qu’il avait grandi dans une famille de musiciens : son père jouait de l’orgue à l’église et en monta un à la maison, sur lequel le petit Joel s’était exercé. Chanter à la maison était une tradition familiale. Ester se rappelait que son frère avait appris également à jouer du piano, de l’accordéon et de la guitare, mais qu’il avait toujours préféré le violon. Son ami Charles Rudberg, le seul copain d’enfance avec lequel Joe Hill resta en contact, affirme qu’il « pouvait jouer du violon si magnifiquement qu’il en faisait pleurer » [de Frances Horn par lettre à l’auteur, 15 avril 1985]. Paul Hägglund déclara que Hill « pouvait jouer d’à peu près n’importe quel instrument » et qu’il s’était familiarisé avec « toutes les musiques du monde ». En 1956, sa sœur Ester affirma à un chercheur que Hill commença à composer à l’âge de huit ou neuf ans, c’est-à-dire vers la fin des années 1890. Son certificat de décès indique « musicien » de profession.

Pendant son adolescence suédoise, Joe Hill joua du piano dans un café local, comme il put le faire, des années plus tard, au Sailor’s Mission de San Pedro, au 331 Beacon Street, et, plus fréquemment, à l’occasion des activités de l’IWW dans la même ville. Edward Mattson, qui le connut à Seattle et pendant ses années à San Pedro, rapporte cette phrase d’un immigré finlandais : « Il n’était pas facile d’oublier Joe Hill une fois qu’on l’avait entendu chanter ou jouer d’un instrument. »

Une brassée de faits solides, quelques fortes présomptions et une pleine valise de conjectures et de suppositions plus ou moins fondées : telle est la substance de la biographie de Joe Hill. Comme la fumée et le brouillard des tableaux de Monet, l’histoire de la vie de cet homme nous éblouit de mille couleurs tout en restant d’une densité impénétrable.

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Joe Hill par M. Baer
Peinture à l’huile, 1918 (iww.org)

[1Une traduction de ce texte fut publiée par Gibbs M. Smith dans son Joe Hill en 1969.

[2Jamais Chaplin, ni aucun autre, n’a donné le prénom du fellow worker ayant parrainé Joe Hill. Francis, d’origine française, était le plus connu des nombreux « Miller » adhérents du syndicat dans les années 1910, mais il ne semble pas avoir travaillé où que ce soit dans l’Ouest.

[3En dépit de la forte opposition du syndicat à l’alcool — ce que même le procureur concéda au procès de Chicago, en 1918 —, beaucoup de wobs appréciaient une petite goutte de temps en temps. Certains peuvent être qualifiés de « buveurs sévères » ; quelques autres étaient alcooliques. Robert « Blackie » Vaughan, longtemps secrétaire de la section IWW de Houston (Texas) et wobbly « pur et dur », tenait un bar dans ses dernières années et avait des problèmes d’alcool. Selon son ami, le fellow worker Gilbert Mers, son whisky favori était l’I.W. Harper, qu’il appelait toujours l’I.W.W. Harper.