Bonnes feuilles

XIV. La poésie wobbly en théorie et en pratique — Chapitre 4

Promesses pour l’avenir : les wobblies et l’avant-garde culturelle

Si la révo­lu­tion sociale était dans l’air aux États-Unis pen­dant les années 1910 et le début des années 1920, la révo­lu­tion cultu­relle connut plus de réus­site. Et l’IWW se trou­vait alors en pointe dans les deux domai­nes.

La recher­che de la nou­veauté — en poé­sie, dans les arts, en poli­ti­que et dans la vie même — impli­quait une pers­pec­tive radi­ca­le­ment néga­tive de l’ordre établi : une rup­ture pro­fonde non seu­le­ment avec l’éthique pro­tes­tante du tra­vail et autres valeurs puri­tai­nes, mais aussi avec tou­tes les for­mes de pro­priété de la classe moyenne. Pour beau­coup d’artis­tes et d’intel­lec­tuels, le syn­di­cat de Joe Hill contri­buait à pré­ci­pi­ter cette rup­ture. Comme le remar­quait en 1959 l’his­to­rien Henry F. May dans The End of American Innocence :

Personne ne jugeait plus sévè­re­ment la morale conven­tion­nelle que les Industrial Workers of the World. [...] Leur dure vie sur la route [...] confor­tait les wob­blies dans leur fierté et leur rejet total. Un rejet qui ne se limi­tait pas aux ins­ti­tu­tions poli­ti­ques de la classe pos­sé­dante, dont l’idéo­lo­gie aussi pas­sait au hachoir : du patrio­tisme au léga­lisme oppres­sif, en pas­sant par la reli­gion.
[Op. cit., p. 177-178]

Comme beau­coup d’artis­tes, les wob­blies igno­raient les pré­ju­gés hypo­cri­tes et suf­fi­sants du chris­tia­nisme, du libé­ra­lisme et même du « pro­gres­sisme » en vogue aux États-Unis. Et comme tous les poè­tes authen­ti­ques, ils visaient rien moins que la créa­tion d’une civi­li­sa­tion abso­lu­ment nou­velle et sans oppres­sion. Défiant à tout point de vue l’ordre social domi­nant, les IWW s’inté­res­saient natu­rel­le­ment aux indi­vi­dus créa­tifs qui par­ta­geaient leurs concep­tions révo­lu­tion­nai­res et leur accor­daient géné­ra­le­ment leur bien­veillance.

Bizarrement, la repré­sen­ta­tion de la grève de Paterson en 1913 mise à part, les nom­breux liens que nouè­rent les wob­blies avec divers cou­rants lit­té­rai­res ou artis­ti­ques de cette période ne sem­blent pas avoir attiré l’atten­tion des his­to­riens. Ces rela­tions occu­paient pour­tant à cette époque une part impor­tante du quo­ti­dien des tra­vailleurs comme des intel­lec­tuels. Dans l’arti­cle « Art and Unrest » (Art et agi­ta­tion), paru dans le Camera Work d’Alfred Stieglitz d’avril 1913, Hutchins Hapgood sou­li­gnait que le « post-impres­sion­nisme est aussi per­tur­bant dans un champ que l’IWW l’est dans un autre » [Edward Abraham, The Lyrical Left, 1986, p. 165]. Érudit flâ­neur anar­chiste par­ta­geant l’ami­tié de mem­bres IWW et d’artis­tes contem­po­rains, Hapgood savait bien — contrai­re­ment à la plu­part des cher­cheurs d’aujourd’hui — que ces « champs » n’étaient pas si éloignés et que, sur de nom­breux points, ils se tou­chaient et finis­saient même par se confon­dre. Comme le syn­di­ca­lisme indus­triel révo­lu­tion­naire, le roman­tisme ouvrier révo­lu­tion­naire IWW n’était pas une idéo­lo­gie mono­li­thi­que, tota­li­sante et dog­ma­ti­que, mais plu­tôt une cons­tel­la­tion faite d’ins­pi­ra­tion, d’élan et de saga­cité. Que les IWW fus­sent de tar­difs roman­ti­ques ne les empê­chait pas de s’ins­pi­rer de toute la gamme de rébel­lion néo et post-roman­ti­que, du post-impres­sion­nisme à la Harlem Renaissance, de Dada au Dil Pickle Club. Et les arti­cles enthou­sias­tes sur « Joe Hill, le poète IWW » parues dans des publi­ca­tions qui étaient loin d’être pro­lé­ta­rien­nes — Survey, Mother Earth et The Little Review — sem­blent bien démon­trer que beau­coup de rebel­les issus des clas­ses dites « supé­rieu­res » étaient prêts à écouter le mes­sage des IWW.

À New York, par exem­ple, Bill Haywood « pas­sait occa­sion­nel­le­ment » à la célè­bre gale­rie 291 de Stieglitz, un lieu à la pointe de l’avant-garde artis­ti­que amé­ri­caine de l’époque, connu aujourd’hui pour avoir été le prin­ci­pal lieu d’expo­si­tion des œuvres de Georgia O’Keefe [Edward Abrahams, op. cit., p. 166]. Haywood fré­quenta aussi le salon de Mabel Dodge à Greenwich Village, où il put croi­ser d’autres visi­teurs comme le pein­tre et poète Francis Picabia, bien­tôt célè­bre en tant que cofon­da­teur du mou­ve­ment inter­na­tio­nal Dada, la poé­tesse Amy Lowell, refon­da­trice de l’école Imagist, les pein­tres moder­nes amé­ri­cains Charles Demuth et Marsden Hartley, la roman­cière fémi­niste Mary Austin, qui étudia également et tra­dui­sit en pro­fon­deur la poé­sie amé­rin­dienne, ou A. A. Brill, prin­ci­pal intro­duc­teur de la psy­cha­na­lyse freu­dienne aux États-Unis [Steve Golin, The Fragile Bridge: Paterson Silk Strike, 1913, 1988, p. 116-117 ; Martin Green, New York 1913: The Armory Show and the Paterson Strike Pageant, 1989, p. 56-60].

Les wob­blies et l’avant-garde artis­ti­que se mêlaient dans d’autres lieux de ren­contre new-yor­kais : aux « soi­rées » don­nées à l’appar­te­ment de William et Margaret Sanger ; aux confé­ren­ces orga­ni­sées à l’École moderne Ferrer (anar­chiste) ; aux dîners infor­mels du café Polly Holladay, sur MacDougal Street ; au plan­ning fami­lial de Mary Heaton Vorse, sur Tenth Street ; et aux réu­nions éditoriales de l’impor­tant maga­zine socia­liste The Masses, puis de son suc­ces­seur, The Liberator. Les IWW qui pas­saient à ces réu­nions pou­vaient y croi­ser Max Eastman et sa brillante sœur Crystal, Floyd Dell, les pein­tres Joan Slow et Stuart Davis, le des­si­na­teur Art Young et des poè­tes aussi divers que John Reed, Claude McKay, la dadaïste Elsa von Freytag-Loringhoven et Arturo Giovannitti.

IWW, écrivains, artis­tes et intel­lec­tuels de tout poil avaient aussi d’autres occa­sions de se retrou­ver — pen­dant des fêtes, par exem­ple. L’ami­tié de George Andreytchine avec Charlie Chaplin se noua ainsi au cours d’une soi­rée à New York vers 1919-1920. Né en Turquie, Bulgare élevé à Paris, Andreytchine arriva aux États-Unis dans les années 1910, à l’âge de dix-neuf ans. Une note dans l’International Socialist Review de sep­tem­bre 1916 le décrit comme « un dis­ci­ple de Tolstoï, Thoreau et William Lloyd Garrison ». Il rejoi­gnit rapi­de­ment l’IWW et devint direc­teur du jour­nal en lan­gue bul­gare du syn­di­cat, Rabotnjcheska Mysl (Réflexion ouvrière), à Chicago. Faisant par­tie des condam­nés à de lon­gues pei­nes lors du grand pro­cès de Chicago en 1918, il avait été libéré sous cau­tion et atten­dait le ver­dict en appel quand il ren­contra Charlie Chaplin lors d’une soi­rée à Greenwich Village. Chaplin rap­porte leur ren­contre dans son auto­bio­gra­phie de 1964 :

[Andreytchine] fai­sait des imi­ta­tions et, comme je le regar­dais, Dudley Field Malone [l’hôte de la soi­rée] sou­pira : « Il n’a aucune chance de gagner en appel. »

George, une nappe autour de la taille, imi­tait Sarah Bernhardt. Nous riions, mais beau­coup ne pou­vaient s’empê­cher de pen­ser, comme moi, qu’il devrait retour­ner en pri­son dix-huit ans de plus.

Ce fut une étrange soi­rée, tré­pi­dante, et, comme je m’en allais, George me demanda : « Qu’est-ce qui presse, Charlie ? Pourquoi ren­tres-tu si tôt ? » Je le pris à part. C’était dif­fi­cile de savoir quoi dire. « Est-ce que je peux faire quel­que chose ? », sou­pi­rai-je fina­le­ment. Il agita la main comme pour dis­si­per ces pen­sées, puis me serra la main et me dit avec émotion : « Ne t’inquiète pas pour moi, Charlie. Tout ira bien. »
[My Autobiography, 1966, p. 269]

Andreytchine prit la fuite et s’envola pour la jeune Union sovié­ti­que. Quand Chaplin le ren­contra de nou­veau à Berlin, un an plus tard envi­ron, l’ancien wob­bly était devenu un mem­bre impor­tant du gou­ver­ne­ment bol­che­vik [Ibid., p. 301-302]. Il rejoi­gnit par la suite l’oppo­si­tion de gau­che de Trotsky et sem­ble avoir dis­paru au cours d’une purge sta­li­nienne pen­dant les années 1930 [Pierre Naville, Trotsky vivant, 1966, p. 12].

Mais Andreytchine n’était pas la seule connais­sance wob­bly de la plus célè­bre et popu­laire des stars du cinéma de l’époque. Chaplin relève lui-même dans son auto­bio­gra­phie qu’il ren­contra le fel­low wor­ker Claude McKay, « le poète et docker jamaï­cain », au cours d’une autre soi­rée new-yor­kaise [My Autobiography, p. 307]. Et, quel­ques années plus tard, à Hollywood, quand le fel­low wor­ker Murphy croisa Chaplin, celui-ci lui demanda immé­dia­te­ment des nou­vel­les des pri­son­niers de Centralia, puis l’aida à ras­sem­bler quel­que cinq mille dol­lars pour le fonds de défense 1.

On n’a aucune preuve de la pré­sence de wob­blies à l’Armory Show de 1913 — pre­mière grande expo­si­tion de post-impres­sion­nisme, de fau­visme et de cubisme en Amérique —, mais les faits évoqués pré­cé­dem­ment lais­sent aisé­ment ima­gi­ner quel­ques wob­blies s’y arrê­tant pour y jeter un œil. En tout cas, la plu­part des écrivains, poè­tes et artis­tes orga­ni­sa­teurs et/ou pro­mo­teurs de l’Armory Show — dont John Reed, Mabel Dodge, John Sloan et Walter Lippmann — tra­vaillè­rent étroitement avec Bill Haywood, Elizabeth Gurley Flynn et d’autres wob­blies dans l’orga­ni­sa­tion de la fameuse repré­sen­ta­tion de la grève de Paterson au Madison Square Garden dans le cou­rant de cette même année. Interprétée par les gré­vis­tes eux-mêmes, elle asso­ciait le théâ­tre, la chan­son, le soap­boxing et les slo­gans de piquet de grève dans une créa­tion sans pré­cé­dent. Elle fit un effet extra­or­di­naire sur le public, et même les cri­ti­ques furent pro­fon­dé­ment impres­sion­nés, dont Hutchins Hapgood, qui écrivit :

Cette grande repré­sen­ta­tion fut pré­pa­rée en deux semai­nes de temps — plus d’un mil­lier de gré­vis­tes inter­pré­tè­rent pour­tant avec méthode, soin, authen­ti­cité et émotion les moments mar­quants de la grande grève. [...] Son art était incons­cient, repo­sant essen­tiel­le­ment dans ses pro­mes­ses pour l’ave­nir. Tous ceux qui s’inté­res­sent aux pos­si­bi­li­tés d’un art vivant et popu­laire [...] auraient beau­coup à en appren­dre. En ce sens, elle pre­nait date, beau­coup plus sérieu­se­ment que ses pro­mo­teurs ne l’ima­gi­naient.
[A Victorian in the Modern World, 1939, p. 351]

Et Randolph Bourne :

De tous ceux qui ont assisté à la repré­sen­ta­tion de la grève de Paterson en 1913, qui a pu oublier cette soi­rée pas­sion­nante au cours de laquelle une com­mu­nauté ouvrière entière mit ses maux en scène dans une suprême explo­sion d’émotion com­mune ? Crue et même ter­ri­fiante, elle grava dans les esprits qu’un art social était né dans le monde amé­ri­cain, quel­que chose d’une nou­veauté authen­ti­que et sti­mu­lante.
[R. Bourne, The Radical Will, 1977, p. 519]

Fred Thompson se plai­gnait sou­vent que la seule grève per­due de Paterson avait sus­cité plus de lit­té­ra­ture qu’aucun autre épisode de l’his­toire du syn­di­cat. Étant donné le res­pect que j’ai pour mon vieil ami, je ne m’étendrai pas plus sur le sujet, sinon pour sou­li­gner que la repré­sen­ta­tion de la grève de Paterson mar­qua l’apo­gée de la col­la­bo­ra­tion entre l’IWW et l’avant-garde artis­ti­que new-yor­kaise.

À Chicago — que H. L. Mencken et bien d’autres consi­dé­raient comme le cen­tre lit­té­raire du pays à cette époque, et qui fut également la capi­tale hobo et le foyer du siège inter­na­tio­nal de l’IWW —, les wob­blies et les jeu­nes écrivains ou artis­tes les plus auda­cieux se mêlè­rent plus inti­me­ment encore qu’à New York ou ailleurs. Il n’est pas exa­géré de dire que pres­que cha­que per­son­na­lité célè­bre de la Chicago Renaissance connais­sait au moins un por­teur de carte rouge, et le syn­di­cat lui-même — jeune et hardi défi au sys­tème capi­ta­liste — s’immer­gea pro­fon­dé­ment dans le monde cultu­rel et intel­lec­tuel de la ville. C’est en « vivant dans la ban­lieue de l’hobo­hème de Chicago » que George Milburn en vint à com­pa­rer, de façon typi­que­ment roman­ti­que, le hobo avec les trou­ba­dours et les jon­gleurs médié­vaux [The Hobo’s Hornbook, 1930, p. 90-91]. Avec sa popu­la­tion mas­si­ve­ment immi­grée et ouvrière, la ville qui vit la nais­sance de l’IWW fut aussi la plus pro­fon­dé­ment et dura­ble­ment péné­trée par la contre-culture du syn­di­cat 2.

C’est en par­ti­cu­lier le siège de la Charles H. Kerr Company et de l’International Socialist Review qui atti­rait nom­bre de tra­vailleurs et d’intel­lec­tuels radi­caux à Chicago. Des révo­lu­tion­nai­res du monde entier sont pas­sés dans les bureaux de la Kerr Company, dont l’Irlandais James Connolly, le Japonais Sen Katayama ou Alexandra Kollontaï, mili­tante clan­des­tine de la Russie tsa­riste.

Sous la direc­tion de Mary Marcy, la Review se dis­tin­gua de tou­tes les autres publi­ca­tions socia­lis­tes du pays : plus révo­lu­tion­naire, plus ouvrière, plus pro­che de l’IWW et ouverte à une gamme incroya­ble d’idées nou­vel­les. Outre les meilleurs théo­ri­ciens marxis­tes amé­ri­cains — Austin Lewis, Louis B. Boudin, Hubert Harrison, Louis Fraina et Marcy elle-même —, la Review dif­fu­sait aussi la meilleure théo­rie IWW. Naturellement, quand les poids lourds du Grand Syndicat uni­que — Bill Haywood, Vincent St John, Covington Hall, Elizabeth Gurley Flynn, J. A. MacDonald, Walter Nef, Caroline Nelson et d’autres — avaient quel­que chose de trop long pour Solidarity ou l’Industrial Worker, ils l’envoyaient à l’International Socialist Review.

Que la Review n’ait pas hésité à publier des arti­cles d’auteurs anar­chis­tes est un bon indi­ca­teur de sa dis­tance par rap­port aux autres pério­di­ques socia­lis­tes amé­ri­cains. Reproduisant les décla­ra­tions des grou­pes anar­chis­tes japo­nais et révo­lu­tion­nai­res mexi­cains, la Review fai­sait aussi de la place pour les arti­cles d’Émile Pouget, William C. Owen et George Barrett, aussi bien que pour les notes de lec­ture de Lillian Udell, dont un compte rendu du livre d’Emma Goldman sur le théâ­tre moderne. Sa publi­cité récur­rente pour la Little Review de Lucy Parsons et Margaret Anderson achève de démon­trer l’absence de tout sec­ta­risme dans la Review.

Sur le plan cultu­rel, la Review n’était cer­tes pas aussi fla­shy que le Masses new-yor­kais, si on en juge par les ouvra­ges entiers dédiés à cette publi­ca­tion-ci, alors que — jusqu’ici — pas un n’a été consa­cré à la Review. La Review publia pour­tant beau­coup d’arti­cles inté­res­sants sur la culture radi­cale : sur les idées de Raymond Duncan (le frère d’Isadora Duncan), la sculp­ture, les des­sins socia­lis­tes et la lit­té­ra­ture contem­po­raine. Elle publia également nom­bre des meilleu­res nou­vel­les de Jack London, et des poè­mes d’Eugene Tietjens, James Oppenheim et Carl Sandburg, ainsi que de Joe Hill, Arturo Giovannitti, Ralph Chaplin, Covington Hall et d’autres IWW. Dans un art au moins — la pho­to­gra­phie —, la Review dépassa lar­ge­ment Masses et tou­tes les autres publi­ca­tions radi­ca­les. Sa cou­ver­ture des grè­ves, des cam­pa­gnes pour la liberté d’expres­sion et des mani­fes­ta­tions ouvriè­res lui per­met­tait de publier des cli­chés des meilleurs pho­to­gra­phes radi­caux du pays.

On trou­vait également, non loin de la Charles H. Kerr Company et du siège de l’IWW, de nom­breux points de chute ouvriers répu­tés pour leur convi­via­lité. Bill Haywood, Vincent St John, Ralph Chaplin, Lucy Parsons, Jim Larkin et d’autres wob­blies et cama­ra­des pas­saient sou­vent leurs soi­rées à la Radical Book Shop au 817½ North Clark Street, une bou­ti­que située dans le North Side Turner Hall. Un ancien prê­tre uni­ta­rien, Howard Udell, et sa femme Lillian, qui se consi­dé­raient eux-mêmes comme des « anar­chis­tes phi­lo­so­phi­ques », ouvri­rent cette librai­rie en 1914. Le prin­ci­pal bailleur de fonds du pro­jet n’était autre que Charles H. Kerr, qui four­nis­sait la bou­ti­que en gran­des quan­ti­tés d’ouvra­ges.

La Radical Book Shop — que Ralph Chaplin, dans son auto­bio­gra­phie, n’hésite pas à ran­ger dans le patri­moine de Chicago — était, pour repren­dre les ter­mes de ce der­nier, « le point de chute des radi­caux de tou­tes les nuan­ces de rouge et de noir aussi bien que de l’intel­li­gent­sia du Near North Side » [Wobbly: The Rough-and-Tumble Story of an American radi­cal, 1948, p. 170-171]. Parmi ses habi­tués, elle comp­tait des poè­tes, écrivains et artis­tes tels que Sherwood Anderson, Eunice Tietjens, Carl Sandburg, Margaret Anderson, Stanislas Szukalski, Mark Turbyfill, Edgar Lee Masters, G. G. Florine et un très jeune Kenneth Rexroth. La Radical Bookshop sem­blait être la seule librai­rie de Chicago à pro­po­ser, outre la col­lec­tion com­plète de la Charles H. Kerr Company, les der­niè­res livrai­sons des revues des futu­ris­tes rus­ses, dadaïs­tes alle­mands et sur­réa­lis­tes fran­çais [K. Rexroth, The Collected Shorter Poems of Kenneth Rexroth, 1966, p. 140]. La bou­ti­que se dou­blait également d’un lit­tle thea­ter, le Studio Players, auquel de nom­breux wobs pri­rent part.

Chicago abri­tait aussi ce poste avancé de la bar­ba­rie connu sous le nom de Dil Pickle Club, tenu par cette fri­pouille de Jack Jones, ex-wob­bly de son état. Souvent appelé le « Bughouse Square Intérieur », le Pickle se spé­cia­lisa dans la polé­mi­que : et plus elle était brû­lante, plus elle était bien­ve­nue. Entre autres sujets abor­dés par les ora­teurs : les scan­da­les poli­ti­ques locaux et natio­naux, le dadaïsme, la psy­cha­na­lyse, les droits de la femme, l’érotisme dans la reli­gion, l’art moderne, le contrôle des nais­san­ces, la phi­lo­so­phie contem­po­raine, la lit­té­ra­ture por­no­gra­phi­que, la nou­velle phy­si­que, le roman contem­po­rain, l’homo­sexua­lité, le sys­tème éducatif, la révo­lu­tion russe, la révo­lu­tion chi­noise et l’urgence d’une révo­lu­tion ici même, aux États-Unis 3.

Parmi les cen­tai­nes d’ora­teurs qui s’y suc­cé­dè­rent, on compte Lucy Parsons, Clarence Darrow, Mary MacLane, Ben Hecht, les wob­blies afro-amé­ri­cains R. T. Sims et Robert Hardoen, le « géné­ral » Jacob Coxey (ce même « géné­ral » qui diri­gea l’« armée » de Coxey), le « capi­taine » Streeter (le plus célè­bre squat­ter de Chicago), le sexo­lo­gue alle­mand Magnus Hirschfield, le mili­tant gand­hien Taraknath Das, Paul Mattick et F. M. Wilkesbarr, le « Sirfessor », un vété­ran du Hyde Park lon­do­nien, qui se consi­dé­rait comme un syn­di­ca­liste indi­vi­dua­liste. Beaucoup de poè­tes y disaient leurs tex­tes, dont Max Bodenheim, Emanuel Carnevali, Jun Fujita, Helen Hoyt, Alfred Kreymborg, Carl Sandburg ou H. T. Tsiang. Et c’était un des lieux de ren­contre pri­vi­lé­giés des anar­chis­tes, fémi­nis­tes, socia­lis­tes, com­mu­nis­tes et wob­blies.

Ralph Chaplin relève dans son auto­bio­gra­phie que Big Bill Haywood « détes­tait » Jack Jones et Ben Reitman — les deux figu­res majeu­res du Dil Pickle —, mais énormément de wob­blies furent également d’actifs Picklers, dont Chaplin lui-même, Edward « Triphammer » Johnson, Mary E. Marcy, Jimmy Rohn, John Loughman, Nina Spies, Slim Brundage et Jack Sheridan. Le direc­teur musi­cal du Club était le com­po­si­teur wob­bly Rudolph von Liebich. Parmi les Picklers à plein temps — ceux qui furent étroitement asso­ciés au nom du club —, les poè­tes Bertie Weber et Eddie Guilbert étaient aussi des wob­blies (l’A. F. of L. Sympathy de Weber figura dans le Little Red Song Book), comme peut-être G. G. Florine, bien qu’ils ne fus­sent sans doute pas à jour de leurs coti­sa­tions.

Les rap­ports des « poè­tes Picklers » avec les bar­des de l’IWW Ralph Chaplin et Arturo Giovannitti ne furent cer­tes pas com­pa­ra­bles à ceux des roman­ti­ques fran­çais dits « mineurs » — Gérard de Nerval, Petrus Borel, Xavier Forneret, Philothée O’Neddy entre autres — avec Victor Hugo et Théophile Gautier. Les œuvres des Picklers furent beau­coup moins nom­breu­ses, mais beau­coup plus « extrê­mes » ou expé­ri­men­ta­les dans la forme et le contenu, comme les Picklers eux-mêmes, qui, dans leurs mani­fes­ta­tions publi­ques, ten­daient à recou­rir exa­gé­ré­ment aux pro­vo­ca­tions et aux scan­da­les, au mau­vais goût et à la fri­vo­lité. Au plus fort de leurs excen­tri­ci­tés, les Picklers n’évoquaient pas seu­le­ment les esca­pa­des roman­ti­ques d’un loin­tain passé pari­sien, mais anti­ci­paient aussi les déve­lop­pe­ments sub­ver­sifs ulté­rieurs du théâ­tre de rue, du hap­pe­ning, du graf­fiti, du détour­ne­ment d’affi­ches et autres for­mes iné­di­tes de sub­ver­sion et de démon­tage poli­tico-cultu­rel.

Par contraste avec les havres de la gent lit­té­raire de Chicago — le Cliff Dwellers, par exem­ple, ou le moins élitiste mais tout aussi conven­tion­nel Schlog’s —, le Dil Pickle Club était déli­bé­ré­ment irres­pec­tueux, et au énième degré. Pendant toute sa tur­bu­lente et tapa­geuse his­toire — les démê­lés de Jack Jones avec la police rem­pli­raient tout un livre —, le Club resta, jusqu’à ce qu’il fût contraint de fer­mer ses por­tes en 1933 ou 1934, le prin­ci­pal forum de tout ce que Chicago comp­tait d’expres­sions scan­da­leu­ses d’anti­confor­misme cultu­rel et poli­ti­que.

L’édition de sep­tem­bre 1916 de l’International Socialist Review met au jour une curieuse mani­fes­ta­tion — impli­quant le Dil Pickle Club — de la conni­vence com­plexe entre l’avant-garde cultu­relle et les wob­blies, sous la forme d’un poème d’Eunice Tietjens inti­tulé Cormorans. Tietjens était une des figu­res les plus inté­res­san­tes de la Chicago Renaissance, par­ti­ci­pant dès le départ à la Little Review comme au maga­zine Poetry. Randonneuse en mon­ta­gne, elle était active au Sierra Club de John Muir et fut l’un des pre­miers poè­tes amé­ri­cains à s’ins­pi­rer for­mel­le­ment de l’art et de la poé­sie de la Chine et du Japon, pays qu’elle visita en 1914. Le zen, entre autres cho­ses, retint son atten­tion. Cormorans, qui décrit l’exis­tence obs­cure d’oiseaux aqua­ti­ques domes­ti­ques — escla­ves —, rap­por­tait en fait une de ses pre­miè­res « impres­sions » de son voyage en Extrême-Orient, éditée plus tard dans son livre Profiles from China. Dans l’édition de la Review, une note, sans doute de la main de Mary Marcy, l’intro­dui­sait ainsi :

Une bande de « wob­blies » lut ceci une nuit dans un endroit appelé Dil Pickle, dans le North Side de Chicago. Ils déci­dè­rent que tous les jau­nes, bri­seurs de grève, détec­ti­ves, espions et balan­ces étaient des cor­mo­rans humains, qui « engrais­sent sale­ment, comme leurs maî­tres ».

Il se trouve que l’essen­tiel du poème de Tietjens reprend un cane­vas clas­si­que de soap­box dont Archie Green remonta la trace jusqu’en 1902, quand le socia­liste cali­for­nien Gaylord Wilshire (qui donna son nom à un bou­le­vard de Los Angeles) fit paraî­tre une bro­chure de douze pages sous le titre Hop Lee and the Pelican [A. Green, Calf’s Head & Union Tale, 1996, p. 60]. Une autre ver­sion — où les cor­mo­rans rem­pla­çaient les péli­cans — avait la pré­fé­rence de Fred Thompson, qui disait l’avoir décou­verte à Seattle, dans les années 1920, par l’entre­mise de James P. Thompson avant de l’enten­dre dans la bou­che de John Keracher, du Proletarian Party, pen­dant une grève à Cleveland. Trois ver­sions de Fred Thompson ont été publiées.

La trans­po­si­tion en vers libres d’une para­bole enten­due en Chine par une poé­tesse d’avant-garde, qui cor­res­pond aussi étroitement à un thème fami­lier aux soap­boxers révo­lu­tion­nai­res, est une coïn­ci­dence qui laisse son­geur. Bien entendu, cette fable conte­nait, pour Tiejens comme pour les wob­blies, une puis­sante dénon­cia­tion de l’exploi­ta­tion, de l’avi­lis­se­ment et de la ser­vi­tude.

Ce rapide pano­rama démon­tre clai­re­ment que, des années 1910 aux années 1920, l’IWW se trou­vait au car­re­four de plu­sieurs grands cou­rants de pen­sée et d’action. Il est déjà remar­qua­ble que le Grand Syndicat uni­que ait réuni une telle variété de grou­pes et de ten­dan­ces au sein du mou­ve­ment ouvrier, mais les cho­ses ne s’arrê­taient pas là : les wob­blies influen­cè­rent également quel­ques-unes des ten­dan­ces poé­ti­ques, artis­ti­ques, musi­ca­les et théâ­tra­les les plus sti­mu­lan­tes et péné­tran­tes de l’époque et, en retour, ils furent eux-mêmes influen­cés par elles.

Ces échanges et ce sou­tien réci­pro­que sont bien docu­men­tés dans la presse wob­bly. Certes, les jour­naux et maga­zi­nes IWW conti­nuaient à publier de la ver­si­fi­ca­tion clas­si­que : Chaplin, « Dublin Dan » Liston, Dick Brazier et Vera Moller fai­saient par­tie des poè­tes pré­fé­rés du syn­di­cat. Mais la presse wob­bly res­tait ouverte à la fraî­cheur du neuf, de l’audace et de la dif­fé­rence. Leur lec­to­rat hobo et ouvrier admi­rait l’ima­gi­na­tion effré­née de Jim Seymour, Laura Tanne et du plus débridé d’entre tous, T-Bone Slim, qui fut, il faut le sou­li­gner, l’auteur wob­bly le plus popu­laire après Joe Hill. Le des­si­na­teur IWW nova­teur Sam — dont on ignore le nom — fut l’un des pre­miers artis­tes amé­ri­cains à uti­li­ser le pho­to­mon­tage, une tech­ni­que très goû­tée par les dadaïs­tes alle­mands. Deux autres des­si­na­teurs de l’IWW, Ern Hansen et C. E. Setzer (X13), étaient consi­dé­rés comme des excen­tri­ques à l’époque, mais seraient aujourd’hui qua­li­fiés de remar­qua­bles créa­teurs d’art brut.

Certains mem­bres IWW étaient conser­va­teurs en la matière, décriant la tolé­rance de leurs fel­low wor­kers pour ce que les idéo­lo­gues pseudo-marxis­tes consi­dé­raient sans doute comme du « dévia­tion­nisme bohé­mien ». Le pres­que inconnu Henry George Weiss illus­tre cette étroitesse d’esprit wob­bly somme toute excep­tion­nelle. Dogmatique défen­seur (et ardent pra­ti­cien) de l’insi­pide pour le salut de l’insi­pide, Weiss s’oppo­sait amè­re­ment à ce qu’il appe­lait l’« expé­ri­men­tal » et aux nou­vel­les for­mes d’expres­sion poé­ti­que. Il ral­lia sans sur­prise le Parti com­mu­niste et écrivit pour le New Masses et le Daily Worker. Pour payer ses impôts, ce converti au léni­nisme col­la­bora cepen­dant avec les maga­zi­nes bour­geois Weird Tales et Amazing Stories [Douglas Wixson, Worker-Writer in America, 1994, p. 257]. Ironiquement, ses contes fan­tas­ti­ques — aux­quels il n’attri­buait cer­tai­ne­ment aucune impor­tance — res­tent ce que Weiss a fait de mieux.

Impossible, évidemment, de déter­mi­ner dans quelle mesure l’IWW influença l’avant-garde cultu­relle de New York ou de Chicago, et inver­se­ment. Mais que le syn­di­cat et Joe Hill lui-même sur­vi­vent dans l’œuvre de poè­tes comme Ralph Chaplin, Covington Hall, Carl Sandburg, Kenneth Patchen, Kenneth Rexroth, Woodie Guthrie, Gary Snyder, Phil Ochs, Meridel LeSueur, Carlos Cortez, Utah Phillips et Joseph Jablonski, cela sug­gère que l’impact de l’IWW fut plus impor­tant qu’on ne le croit dans un art que les wob­blies esti­maient par-des­sus tout.

L’influence plus large du syn­di­cat sur d’autres poè­tes et écrivains, comme sur d’autres arts et d’autres artis­tes, est encore plus dif­fi­cile à évaluer, mais cela ne signi­fie pas qu’elle fut inexis­tante. Même si l’IWW n’appa­raît pas en tant que tel dans leur œuvre, on sait que des poè­tes et des écrivains aussi divers que Lola Ridge, James Oppenheim, John Reed, Hi Simons, Jack Conroy et Edna St Vincent Millay tom­bè­rent à un moment ou à un autre sous le charme wob­bly, ainsi que John Sloan et d’autres pein­tres de l’Ashcan School et de ses rami­fi­ca­tions. Dans la plu­part des cas, l’influence IWW fut sans doute péri­phé­ri­que et dif­fuse. Elle affleure dans une cer­taine sen­si­bi­lité, dans les conte­nus latents plu­tôt que mani­fes­tes, et on la reconnaît, si ce n’est à une expres­sion expli­cite, encore moins poli­ti­que, du moins à des atti­tu­des incons­cien­tes et récal­ci­tran­tes, des humeurs ou empor­te­ments dif­fi­ci­les à expli­quer autre­ment.

Chez Marcel Duchamp, par exem­ple : dans un entre­tien rare­ment men­tionné, paru dans le New York Tribune à la date du 24 octo­bre 1915 — soit en pleine guerre mon­diale —, cet artiste géné­ra­le­ment pré­senté comme apo­li­ti­que décla­rait son admi­ra­tion pour « le fait de résis­ter à l’inva­sion en croi­sant les bras ». Duchamp avait peut-être entendu par­ler du « pou­voir des bras croi­sés » chez les anar­cho-syn­di­ca­lis­tes fran­çais 4, tou­jours est-il que, dans le New York du milieu des années 1910, il s’agis­sait d’une for­mule du plus pur style wob­bly. Ainsi, l’énigmatique Duchamp, consi­déré de plus en plus comme l’artiste le plus influent du XXe siè­cle, parla au moins une fois comme un véri­ta­ble wob­bly. L’auteur du Nu des­cen­dant un esca­lier et de La Mariée mise à nu par ses céli­ba­tai­res, même avait-il lu Solidarity ou l’International Socialist Review ?

Le pein­tre et pho­to­gra­phe Man Ray fut, avec Duchamp, l’un des prin­ci­paux mem­bres du groupe Dada de New York entre 1917 et 1921, deve­nant peu de temps après le pre­mier Américain à rejoin­dre le groupe sur­réa­liste à Paris. Sa rapide évolution per­son­nelle et artis­ti­que au cours des années 1910 doit-elle quel­que chose au brus­que déve­lop­pe­ment de l’IWW pen­dant cette période ? Les spé­cia­lis­tes de Man Ray comme son auto­bio­gra­phie res­tent silen­cieux à ce sujet, mais on sait avec cer­ti­tude qu’il se consi­dé­rait alors comme un « anar­chiste accom­pli ». Il étudia au cen­tre Ferrer de New York, où s’acti­vaient quel­ques wob­blies, et il connais­sait même très bien au moins l’un d’entre eux, Bill Shatoff. Beaucoup de ses autres amis artis­tes ou écrivains entre­te­naient des liens étroits avec le syn­di­cat : John Sloan, Adolf Wolff ou Max Eastman, par exem­ple. Il col­la­bora au jour­nal The Modern School et réa­lisa quel­ques cou­ver­tu­res du Mother Earth anar­chiste d’Emma Goldman. L’uni­que édition du maga­zine dada TNT, qu’il diri­gea avec Adolf Wolff et Adon Lacroix en 1919, était expli­ci­te­ment — dira-t-il plus tard à Arturo Schwarz — « une dia­tribe [...] contre les exploi­teurs d’ouvriers » [A. Schwarz, Man Ray, 1977, p. 49].

Dans son Self-Portrait (1963) [Autoportrait, ver­sion fran­çaise, 1964], Man Ray confesse avoir admiré Thoreau pen­dant sa jeu­nesse, espé­rant « pou­voir un jour [se] libé­rer des contrain­tes de la civi­li­sa­tion ». Il joua un rôle enthou­siaste et actif dans plu­sieurs révo­lu­tions cultu­rel­les, demeu­rant jusqu’à la fin fidèle à ses idéaux anar­chis­tes. Difficile de croire qu’il ne fut pas, d’une manière ou d’une autre, « sous l’influence » des Industrial Workers of the World.

Jackson Pollock est un autre exem­ple inté­res­sant. Enfant, il avait remar­qué les let­tres IWW sur les bar­riè­res et les murs lon­geant les voies de che­min de fer dans le désert autour de Phoenix, en Arizona, et demanda à son père ce qu’elles signi­fiaient [S. Naifed et G. W. Smith, Jackson Pollock, 1989, p. 56]. Roy, le père de Pollock, s’il n’appar­te­nait pas au syn­di­cat, en était au moins un vigou­reux sym­pa­thi­sant et en par­lait avec enthou­siasme à ses cinq fils, comme de la ten­ta­tive hon­teuse du gou­ver­ne­ment pour le sup­pri­mer sur l’ordre des capi­ta­lis­tes (deux des fils devien­draient syn­di­ca­lis­tes, deux autres seraient pein­tres et le der­nier rejoin­drait le Parti com­mu­niste). En quoi les impres­sions d’enfance lais­sées par les wob­blies auront-elles affecté les pers­pec­ti­ves, l’art et la vie de Jackson Pollock ? Le syn­di­cat qui aura fait entrer l’expres­sion « action directe » dans le lan­gage cou­rant a-t-il nourri ce fer­ment créa­tif qui s’appel­lera action pain­ting ?

Il est utile aussi de s’arrê­ter sur la vie d’Art Pepper, jazz­man des années 1950, qui fut non seu­le­ment le fils d’un wob­bly mili­tant, mais qui, en outre, gran­dit dans la région de pré­di­lec­tion de Joe Hill : San Pedro, qui, du temps de son enfance, était encore un bas­tion du « Grand Orchestre syn­di­cal ». Le père, comme Hill, était un « wharf-rat » (rat des quais) sans com­plexes et, d’après une légende fami­liale, il aurait convoyé un cargo rem­pli d’armes pour Pancho Villa pen­dant la révo­lu­tion mexi­caine [A. Pepper, Straight Life, 1979, p. 24]. Que pou­vaient signi­fier ces his­toi­res de guerre des clas­ses pour un gar­çon rebelle et fou de musi­que noire ? L’accent mis par les wob­blies sur la créa­ti­vité indi­vi­duelle et col­lec­tive, la spon­ta­néité et la soli­da­rité — se mani­fes­tant par exem­ple dans les célè­bres « esca­drons volants » du syn­di­cat — contri­bua-t-il à pro­pul­ser le jeune Pepper sur la scène be-bop et post-be-bop pen­dant la guerre froide ? N’y a-t-il pas un lien vital, pas­sionné entre le rêve wob­bly d’orga­ni­ser la classe ouvrière divi­sée tel qu’il s’exprime dans le Grand Syndicat uni­que et la quête d’un artiste rebelle visant à trans­for­mer le « moi éclaté » indi­vi­duel par l’expres­sion totale de la per­son­na­lité humaine ?

Débordantes de « si » et de « peut-être », ces ques­tions peu­vent faci­le­ment s’éluder par des haus­se­ments d’épaule en « qui sait ? ». Mais les ana­lo­gies s’obs­ti­nent et ne dis­pa­rais­sent pas. Et cha­cun sait com­ment se sont ter­mi­nées les ten­ta­ti­ves d’abo­lir le capi­ta­lisme sans libé­rer la pen­sée et les esprits, créant des for­mes de capi­ta­lisme de plus en plus bar­ba­res. Par leur culture poli­ti­que et leur poli­ti­que cultu­relle, les wob­blies par­ta­geaient, à un haut niveau, la vision large, péné­trante et dia­lec­ti­que de leurs jeu­nes contem­po­rains du mou­ve­ment sur­réa­liste. Celle qu’affirma André Breton en 1935 : « “Transformer le monde”, a dit Marx ; “Changer la vie”, a dit Rimbaud : ces deux mots d’ordre pour nous n’en font qu’un. »

L’inte­rac­tion de l’IWW avec divers repré­sen­tants de l’« avant-garde » artis­ti­que fut en tout cas plus étendue et plus dura­ble que ne l’admet­tent géné­ra­le­ment les his­to­riens, et elle sem­ble n’avoir pas seu­le­ment affecté les par­ti­ci­pants directs, mais aussi leur des­cen­dance. Dans la lutte actuelle pour cons­truire un mou­ve­ment ouvrier révo­lu­tion­naire digne de ce nom, une bonne étude sur les fils et filles des vieux wob­blies serait véri­ta­ble­ment bien­ve­nue. En atten­dant que la recher­che avance, tout ce que nous pou­vons dire, c’est que l’IWW ne cons­ti­tuait pas seu­le­ment une plus grande part de cet ensem­ble qu’on ne le reconnaît habi­tuel­le­ment, mais fut sou­vent au cen­tre de l’action.

Henry May avait rai­son : le Grand Syndicat uni­que, l’auteur de Mr Block et Everybody’s Joining It en par­ti­cu­lier, tenaient une place cru­ciale dans la vie cultu­relle et intel­lec­tuelle de ces années-là :

Les chan­sons rugueu­ses, coria­ces et scep­ti­ques de Joe Hill trans­met­tent par­fai­te­ment l’appel IWW aux intel­lec­tuels les mieux dis­po­sés et aux sym­pa­thi­sants radi­caux. Ici, plus qu’ailleurs, se situe la rup­ture avec la pusil­la­ni­mité, le mora­lisme et tou­tes les for­mes satis­fai­tes de la culture stan­dard amé­ri­caine.
[H. F. May, The End of American Innocence, 1959, p. 178]




1 Eugene Nelson, Break Their Haughty Power: Joe Murphy in the Heyday of the Wobblies—A Biographical Novel, Ism Press, San Francisco, 1993. Bien que romancé, l’ouvrage de Nelson s’appuie sur de longs entretiens avec Murphy.

2 Sur Chicago centre de la contre-culture wobbly, voir mes introductions à From Bughouse Square to the Beat Generation: Selected Ravings of Slim Brundage, Founder and Janitor of the College of Complexes (Charles H. Kerr, Chicago, 1997) et à Hobohemia: Emma Goldman, Lucy Parsons, Ben Reitman & Other Agitators & Outsiders in 1920s/30s Chicago de Frank O. Beck (Charles H. Kerr, Chicago, 2000).

3 Petit aperçu des sujets du Dil Pickle à partir de notes manuscrites tirées des archives Jack Jones/Dil Pickle Club de la Newberry Library et de comptes rendus du Chicago Daily News.

4 F. Rosemont fait allusion ici à la conception originelle de la grève générale, conçue comme la « révolution des bras croisés » par les premiers porte-parole du syndicalisme « grève-généraliste » français, dont l’ouvrier anarchiste Joseph Tortelier. (N.d.É.)