VII. L’IWW et la question blanche - Chapitre 2

Un autre regard sur Scissor Bill, ou : les bonnes intentions ne suffisent pas

Le simple fait que Joe Hill ait pu s’affirmer anti-raciste - en solidarité avec tous les opprimés - est déjà en soi remarquable, en regard de l’idéologie raciste ordinaire des Etats-Unis au début du XXe siècle, qui réservait aux immigrés des conditions de vie dégradantes. Il en dit beaucoup sur son intégrité et son esprit anticonformiste, comme sur le syndicat qui donna forme à sa vie.

Mais les Industrial Workers of the World, ces éternels et héroïques pourfendeurs de conventions, n’étaient pas eux-mêmes à l’abri de tous les préjugés de leur temps. Le racisme, par son caractère systématique, inextricablement mêlé à la trame du système répressif, a montré une résistance particulièrement sournoise et retorse, difficile à combattre. Beaucoup des racistes les plus virulents nient aujourd’hui tout racisme, les autres - opposants de l’affirmative action par exemple - se dissimulent même sous l’anti-racisme. Du temps de Joe Hill, alors que la suprématie blanche était ouvertement glorifiée dans les universités, la presse, les églises, et gravé dans les constitutions de nombreux syndicats affiliés à l’AFL, la situation était certes différente, mais certainement pas plus simple : ce que l’IWW essaya de faire dans les années 1910 était alors sans précédent.

L’IWW n’avait pas beaucoup de précurseurs en la matière - les anarchistes du Haymarket, une partie des Knights of Labor ou les grévistes de la Nouvelle-Orléans en 1892, une poignée d’autres - et les wobblies durent avancer sans éclaireur sur ce terrain miné. L’organisation wobblie était avant tout affaire d’improvisation : on essaie quelque chose, on regarde si ça marche et si l’objectif n’est pas atteint on essaie autre chose. La poursuite de l’unité du mouvement ouvrier était un souci permanent, mais chacun savait pertinemment que les "voies" et "moyens" dépendaient de facteurs divers déconcertants.

Dans un tel contexte, les "intentions" et "planifications" ne pesaient pas toujours bien lourd. L’historien David Roediger, à propos des prises de position acrobatiques sur le racisme du grand responsable IWW Covington Hall dans le Deep South - un des plus grands bâtisseurs de solidarité entre blancs et noirs - a montré comment les meilleures intentions et les positions les plus déterminées contre le racisme peuvent être sévèrement limitées par des préjugés naïfs et inconscients, aussi bien que par des compromis tactiques imposés par les circonstances de luttes particulières.

Ce que disait Roediger du « curieux mélange d’égalitarisme et d’oeillères de blanc » chez Hall me semble s’appliquer également à d’autres membres IWW qui se frottèrent aux problèmes du racisme, dont Joe Hill lui-même. Une lecture plus attentive de Scissor Bill (1), une des chansons les plus populaires de Hill, remontant à 1913, est très révélatrice de ce point de vue. Les intentions anti-racistes de la chanson sont indéniables - particulièrement la deuxième strophe, qui ridiculise les haines raciales de Scissor. Or cette strophe reprend précisément les épithètes sordides que les afro-américains, les chinois ou les japonais considéraient comme les plus violentes. Ces mots étaient certes répandus dans la presse, les dessins ou les chansons, mais les travailleurs de couleur pouvaient s’attendre à autre chose de la part de l’IWW.

Les paroles de Joe Hill caricaturent Scissor Bill, mais elles ne montrent pas le meilleur profil de l’anti-racisme wobbly. Il est inimaginable que des travailleurs noirs ou asiatiques aient pu reprendre de tels termes. En fait, lors de rassemblements réunissant des travailleurs de toutes origines, la chanson ne pouvait que susciter le malaise chez les auditeurs comme chez les chanteurs.

D’où cette question dérangeante : comment les wobblies, qui voulaient sincèrement voir les travailleurs de couleur s’organiser et s’impliquer activement dans le Grand Syndicat Unique, qui ont remporté en la matière des succès non négligeables, pouvaient-ils laisser passer un tel langage sans broncher, huit ans après la fondation du syndicat ?

La motivation satirique du texte est évidente. Hill veut dépeindre un pauvre type réactionnaire borné - le typique travailleur bigot, chauvin, pro-patron et anti-syndicat -, mettre le vocabulaire raciste dans sa bouche devait lui paraitre naturel. Attaquer le racisme en reprenant le langage raciste peut nous sembler naïf - et Joe Hill ignorait visiblement à quel point ce langage était chargé. Je suspecte cependant Hill d’avoir tenté une sorte expérience : dénoncer une stupidité malsaine en lui renvoyant sa propre stupidité malsaine, dans ses propres termes. Avec le recul, il est clair que l’expérience est ratée. Et, pour autant qu’elle entendait montrer aux yeux des personnes de couleur le mépris de l’IWW pour la suprématie blanche, son échec est absolu.

Si on peut accorder à Joe Hill la circonstance atténuante de la naïveté eu égard à sa noble motivation, on ne peut pas en faire autant à propos du Little Red Song Book et des membres du Comité Exécutif Général de l’IWW, qui autorisèrent la réimpression de la chanson intégrale, édition après édition, jusque dans les années 1980. Pendant toutes ces décennies, aucun compagnon travailleur n’a-t-il donc jamais eu la présence d’esprit de relever que la chanson était, sans le vouloir, insultante et injurieuse pour les minorités, et donc pour l’ensemble de la classe ouvrière ?

Pour un syndicat jouissant d’une telle réputation anti-raciste, le douteux Scissor Bill de Joe Hill est en outre, ironiquement, la seule chanson du Little Red Song Book à s’attaquer directement au racisme. Le recueil de l’IWW n’ a inclu aucune chanson clairement anti-raciste, contre la suprématie blanche ou sur la solidarité ouvrière sans discrimination raciale avant les années 1990.

Malgré son engagement déterminé dans l’éducation ouvrière, le syndicat n’a proposé que très peu d’informations sur le sujet. La bibliothèque du Work People’s College, que j’ai parcourue en 1964 alors qu’elle était encore presque intacte, est exemplaire des lacunes de l’IWW à ce propos. Collection excellente à beaucoup d’égards, elle était bien fournie en ouvrages de Marx, Engels, Labriola, Dietzgen, Kropotkine, Bakounine, Paul Lafargue, Rosa Luxemburg, Mary Marcy, Austin Lewis, Gene Debs et quantité d’autres auteurs socialistes et anarchistes. Elle comprenait plusieurs livres de Lénine et Trotsky, et peut-être une trentaine de copies de l’Historical Materialism de Nicolas Boukharine, qui servit de manuel pour une classe d’étude de Fred Thompson dans les années 1930. Elle comptait nombre d’ouvrages de ou sur Charles Darwin, Tom Paine, Adam Smith et Robert Ingersoll. Charles Fourier, Théophile Gautier, Charles Dickens, Victor Hugo, Léon Tolstoï, Jack London et Upton Sinclair, les oeuvres complètes des grands poètes élizabétains et romantiques, quelques volumes de The History of Labor in the United States remplissaient également les étagères. On pouvait aussi y trouver dispersés quelques livres sur la psychanalyse, la philosophie, la géographie, l’étymologie, la chimie, la comptabilité, l’histoire des sciences et beaucoup d’autres sujets.

Les ouvrages concernant l’histoire et la littérature afro-américaines étaient en revanche quasiment absents - à l’exception d’une poignée de livres sur les abolitionnistes. Rien non plus sur l’histoire de la Chine contemporaine ou sur les immigrés asiatiques aux Etats-Unis. Des omissions particulièrement révélatrices ! L’histoire de l’IWW aurait sans aucun doute été bien différente si ses membres avaient pris le temps de lire Frederick Douglass, Martin R. Delaney, Paul Laurence Dunbar, Anna Julia Cooper, Jean Toomer, Claude McKay, Zora Neale Hurston, W. E. B. Du Bois, Sterling Brown, Langston Hughes et les divers ouvrages du romancier radical d’origine chinoise H. T. Tsiang.

Les positions de l’IWW sur le racisme et sur les rapports entre le racisme et les classes furent contradictoires, conduisant à des impasses, nourries de troublantes ambiguités et de problèmes insolubles. Ces problèmes n’étaient évidemment pas propres à l’IWW et aucune autre organisation ne peut prétendre les avoir dépassés. C’est l’engagement inébranlable et passionné de l’IWW pour la solidarité et l’égalité qui le distinguait, au sujet du racisme, de toutes les autres organisations ouvrières ou de gauche. Comme le résuma en une formule percutante l’un des plus sages et prophétiques wobblies - cet homme mystérieux connu sous le nom de T-Bone Slim : « inégalité et solidarité ne se métissent pas ». En suivant cette formule définitive à double tranchant, l’IWW a très tôt marqué l’histoire anti-raciste et attend encore d’être dépassé.

Cependant, le fait que l’IWW soit allé plus loin que n’importe quelle autre organisation dans la solidarité ouvrière multi-raciale ne signifie pas qu’ils disposaient de toutes les réponses, que toutes les tactiques qu’ils essayèrent valent encore d’être essayées. Ils eurent également leurs faiblesses, leurs faux-pas, fausses routes et défaites cuisantes. Même Joe Hill, on le voit, s’est fourvoyé sur le sujet. Ce qui montre simplement que l’"homme qui n’est jamais mort" n’était après tout qu’un homme, susceptible de faire des erreurs comme tout le monde.

J’aime à penser que Joe Hill souscrirait à l’opinion de David Roediger, selon laquelle la meilleure manière de rendre hommage à l’héritage anti-raciste de l’IWW n’est pas de prétendre que les wobblies ont résolu la question, mais plutôt qu’ils s’efforcèrent de transcender leurs limites.




1 You may ramble ’round the country anywhere you will,
You’ll always run across that same old Scissor Bill.
He’s found upon the desert, he is on the hill,
He’s found in every mining camp and lumber mill.
He looks just like a human, he can eat and walk,
But you will find he isn’t, when he starts to talk.
He’ll say, "This is my country," with an honest face,
While all the cops they chase him out of every place.

Refrain :
Scissor Bill, he’s a little dippy,
Scissor Bill, he has a funny face.
Scissor Bill, should drown in Mississippi,
He is the missing link that Darwin tried to trace.

And Scissor Bill he couldn’t live without the booze,
He sits around all day and spits tobacco juice.
He takes a deck of cards and tries to beat the Chink !
Yes, Bill would be a smart guy if he only could think.
And Scissor Bill he says : "This country must be freed
From Niggers, Japs and Dutchmen and the gol durn Swede."
He says that every cop would be a native son
If it wasn’t for the Irishman, the sonna fur gun.

Refrain :
Scissor Bill, the "foreigners" is cussin’,
Scissor Bill, he says : "I hate a Coon" ;
Scissor Bill, is down on everybody,
The Hottentots, the bushmen and the man in the moon.

Don’t try to talk your union dope to Scissor Bill,
He says he never organized and never will.
He always will be satisfied until he’s dead,
With coffee and a doughnut and a lousy old bed.
And Bill, he says he gets rewarded thousand fold,
When he gets up to Heaven on the streets of gold.
But I don’t care who knows it, and right here I’ll tell,
If Scissor Bill is goin’ to Heaven, I’ll go to Hell.

Refrain :
Scissor Bill, he wouldn’t join the union,
Scissor Bill, he says, "Not me, by Heck !"
Scissor Bill, gets his reward in Heaven,
Oh ! sure. He’ll get it, but he’ll get it in the neck.

b/n;
n/b 

H
I