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L’horreur judiciaire — Chapitre 7

Escamotages en tout genre et balle fantôme

Frank Scott annonce le lendemain matin les grandes lignes de la défense : « confronter des coïncidences aux coïncidences, des suspicions aux suspicions ». Il serait démontré que d’autres personnes, d’allure semblable à celle de l’accusé, ne sont toujours pas moins suspectes ; que l’accusé ne peut pas avoir été blessé par le revolver de John Morrison, à supposer qu’Arling Morrison ait tiré ; que des pressions ont été exercées pour extorquer à l’accusé l’aveu d’un crime qu’il n’a pas commis ; que des témoins à charge ont modifié leurs déclarations depuis l’audience préliminaire afin de les conformer au dossier de l’accusation. Le Tribune titrera sur cette « attaque » contre les institutions de l’État, qui sera surtout développée en plaidoirie.

Premier témoin à comparaître, Betty Eselius déclare avoir elle-même donné à Joe Hill en guise de mouchoir, le dimanche 11 janvier, le fameux bandana rouge retrouvé à Murray. Elle en possèderait plus d’une douzaine, destinés en particulier à ses fils qui travaillent dans la fonderie. Du reste, les bandanas sont aussi répandus que le port d’arme dans cette région minière. Betty Eselius affirme par ailleurs avoir été incitée à faire avouer les meurtres à Joe Hill contre la libération immédiate de son fils, Robert Erickson, lorsque celui-ci était en garde à vue, soupçonné de complicité. Le procureur chicane sur l’heure présumée à laquelle Hill et Appelquist auraient d’après elle quitté Murray le soir du 10 janvier, vers 21 h, Betty Eselius démentant avoir auparavant estimé leur départ entre 18 et 19 h. Confusion qui ne change pas grand chose pour l’accusation mais jette un doute sur le témoignage.

Un agent vient ensuite attester l’usage, chez les policiers de la ville, de garder par sécurité une chambre vide devant le chien de leur revolver — mais pas de douille vide à sa connaissance. Est alors rappelé le passage de John Morrison dans la police de Salt Lake City. Un expert de la Western Arms and Sporting Goods Company, E. J. Miller, confirme pour sa part que les policiers et les bons connaisseurs d’armes à feu ont l’habitude de laisser une chambre vide devant le percuteur d’un revolver. Il affirme en outre l’impossibilité d’estimer à l’odeur depuis quand a pu être utilisée une arme du type de celle de Morrison, chargée avec les cartouches à poudre sans fumée retrouvées dans le barillet, où un faible relent de poudre demeure en permanence.

Entre-temps, Hardy Downing, le journaliste du Telegram qui s’était entretenu avec John Morrison après le braquage précédent, fin septembre 1913, s’est vu interdire de témoigner. Scott n’a pu lui poser qu’une question : « M. Morrison ne vous a-t-il pas affirmé à l’époque que l’intention des braqueurs n’était pas de le voler mais de le tuer ? » Le juge appuya l’objection immédiate du procureur, la question serait hors sujet et le témoignage indirect, un ouï-dire, irrecevable. Christensen répondit en substance qu’il n’était pas sans intérêt d’attirer l’attention des jurés sur une probable tentative de meurtre précédente sans lien possible avec l’accusé — suggérant au passage la question du mobile du crime jamais abordée par l’État. Il insista et demanda à Downing si Morrison savait qui souhaitait sa mort. Nouvelle objection retenue et fin de la comparution, sa prestation de serment mise à part le journaliste n’aura pas dit un mot.

Les journaux ne retiendront de cet épisode qu’un des tours de passe-passe juridiques exécuté par le juge Ritchie pour rejeter le témoignage de Downing. Celui-ci ne serait ainsi recevable qu’à la condition de plaider la légitime défense, ce qui n’est évidemment pas le cas en l’occurrence. Mais pour la presse gobant l’argutie du juge, les avocats voulaient montrer que John Morrison avait la réputation d’être une « gâchette facile » et suscitait la défiance, en mobile sous-entendu. Il n’y a cependant pas l’ombre d’un soupçon que Joe Hill pouvait connaître la victime, ne serait-ce que de réputation, et les avocats n’ont aucun intérêt à l’établir ni à le laisser entendre.

M. F. Beer, un chirurgien qui examina Joe Hill avant l’ouverture du procès, est appelé à la barre dans l’après-midi. La blessure de l’accusé aurait d’après lui été causée par une balle de plomb chemisé d’acier, qui laisse en ressortant un contour assez net d’une dimension comparable à celle de l’impact. Il ne peut pas s’agir en l’occurrence d’une balle de plomb nu, qui s’écrase au contact et laisse à la sortie une forme caractéristique bien plus large, irrégulière, « en forme de champignon ». Or le revolver de Morrison n’admet que ce dernier type de balles.

Beer constata en outre que les trous faits par le projectile sur le devant et dans le dos du manteau porté par l’accusé le 10 janvier se situent, dans une posture ordinaire, 10 cm en dessous des cicatrices correspondantes. Les marques coïncident lorsque Joe Hill, debout, lève les mains au dessus de la tête : il avait les mains en l’air lorsqu’il s’est fait tirer dessus ! Scott demande si les marques ne coïncident que dans cette position, excluant par exemple, comme le suggéra le procureur, une position accroupie avec une main sur le comptoir de l’épicerie, mais Leatherwood proteste que la réponse n’est pas du ressort d’un médecin. Objection retenue. Candide, le Tribune avouera ne pas comprendre « ce que la défense a bien voulu démontrer par là ».

Dernier témoin de la journée, Peter Rhengreen raconte son étrange rencontre, peu après les meurtres et non loin de l’épicerie, avec cet homme « grand et mince », vêtu de noir et coiffé d’un chapeau mou, qui paraissait « en grande souffrance » et s’effondra dans la neige près de lui. Il ne lui porta pas secours, croyant d’abord à un traquenard. Il précise à Leatherwood que l’homme n’avait pas l’air saoul. Enfin, il affirme, après l’avoir observé attentivement, qu’il ne s’agissait pas de l’accusé, bien que les morphologies semblent correspondre — il n’avait pu voir le visage du suspect. À la même heure, le 10 janvier, Joe Hill sonnait à la porte du cabinet du docteur McHugh à Murray. La presse s’attardera sur cette première tentative sérieuse d’établir une possible erreur d’identification.

image/png - L’élite du Salt Lake City Police Department (1912)
L’élite du Salt Lake City Police Department (1912)
Assis : Captain Hempel, Chief Grant, Inspector Carlson, Captain Roberts
Debout, au centre, le sergent Siegfus

Les avocats insistent en ce sens le lendemain et tournent en particulier autour de l’identité de ce mystérieux personnage croisé par Rhengreen. James Usher, le conducteur de tramway qui l’embarqua dans la foulée, puis le reconnut sur une galerie de photos d’identité judiciaire, le désigne aussi désormais sous le nom de Williams — « alias Wilson », souligne le Tribune. Il n’est pas impossible qu’une même personne se trouve en effet derrière ces deux noms, sauf si Williams fut arrêté à 23 h 30, au moment où Wilson montait dans le tramway. Usher a pu confondre les deux patronymes souvent cités dans les journaux jusqu’à l’arrestation de Joe Hill. Son témoignage soulève néanmoins de troublantes questions qui ne susciteront pas la moindre curiosité du tribunal ni de la presse.

Interrogé sur Williams, qu’il avait lui-même interpellé devant l’épicerie dans les trois heures après les meurtres, le capitaine Carlson reconnait avoir arrêté quelqu’un « censé loger à l’Armée du salut », mais ne se souvient plus de son nom. Comme pour ajouter à la confusion, il attribue certaines circonstances de cette arrestation à celle d’Oran Anderson, qu’il avait par ailleurs interrogé mais dont il ne se rappelle plus le braquage ni la blessure par balle — seule raison pourtant de sa mise en cause à l’époque.

Pour sa part, l’inspecteur Cleveland n’aura pas le loisir de répondre aux questions de la défense à propos du foulard ensanglanté découvert sur Williams : le juge retiendra les objections systématiques du procureur à ce sujet. Cleveland, qui admet bien connaitre le signalement de Wilson — il le recherchait déjà au moment des meurtres —, ne semble pas l’avoir identifié avec Williams. Il ne nie pas que Wilson était soupçonné, mais prétend ignorer s’il fut interpellé dans le cadre de cette affaire.

Sur une nouvelle objection de Leatherwood, à propos de la ressemblance entre Wilson et l’accusé, le juge Ritchie met un terme au supplice de la mémoire poulaga sélective en déclarant sans objet toutes ces considérations. Les policiers n’ont pas à rendre compte de la conduite de leur enquête quand rien ne l’exige. Peu importe que des présomptions au moins équivalentes à celles pesant sur l’accusé aient pu porter sur d’autres suspects mais être écartées sans aucune raison apparente. Pour le juge, d’une rigueur formelle mais dont le sens de la justice semble un peu émoussé, « la question est ici de déterminer si cet homme est coupable, pas si des soupçons ont pu peser, à juste titre ou non, sur d’autres personnes ».

E. J. Miller, l’expert en armes à feu, fut entre-temps rappelé à la barre. Il a pu examiner les cicatrices de l’accusé, la veille au soir, et ses constatations recoupent en tous points celles de Beer, ajoutant qu’une balle de plomb nu laisse une marque noire persistante et caractéristique sur la peau, indiscernable chez Joe Hill. Mais le juge annule ce témoignage au prétexte de l’incompétence médicale du témoin et du temps passé depuis la blessure. Miller a par ailleurs inspecté les lieux du crime et estime que, d’après l’orientation des impacts de balle et la position présumée de chacun, Arling Morrison, s’il a tiré, n’a pas pu atteindre l’homme qui visa son père.

À propos de la riposte supposée d’Arling Morrison, l’inspecteur Cleveland, qui dirigea les investigations sur place, est interrogé sur le nombre et le type de balles retrouvées dans l’épicerie. Malgré plusieurs fouilles au peigne fin à la recherche d’indices et alors que les balles et les douilles provenant des automatiques ont été recueillies, la balle prétendument tirée du revolver de Morrison est restée introuvable. Il est plus probable qu’Arling n’ait pas tiré du tout, ou qu’un des braqueurs soit ressorti avec la balle dans le corps. Or la balle qui blessa l’accusé l’a traversé. Rien ne permet de rapprocher la blessure de Joe Hill des circonstances des meurtres.

Cleveland sera le seul témoin appelé après la pause de midi et le dernier de la défense, dont l’exposé des arguments n’aura donc duré qu’une journée et demi. Le propriétaire du magasin ayant vendu le pistolet à Joe Hill ne semble pas avoir été sollicité, alors qu’il aurait pu établir la marque et le calibre de l’arme. Un policier attendu à la barre n’est pas encore arrivé — il ne sera finalement pas entendu. À l’occasion de cette suspension d’audience, les avocats demandent à s’entretenir en privé avec leur client. Il s’agit de décider s’il doit ou non témoigner.

D’après les journaux, Scott et MacDougall auraient incité Joe Hill à prendre la parole, en particulier pour s’expliquer sur sa blessure par balle. En principe, la charge de la preuve incombe à l’accusation, l’accusé est présumé innocent, il n’a pas à témoigner lui-même et peut faire valoir son droit au silence garanti par la Constitution — sans que le recours à ce droit, comme le juge est tenu de le rappeler au jury, puisse en aucun cas influencer le verdict. En outre, ses avocats ont déjà fait savoir que Joe Hill était du genre à « préférer mourir » plutôt que de « trahir les secrets d’une affaire d’honneur ». Scott affirmera plus tard que son client avait néanmoins toujours eu l’intention de s’exprimer le moment venu, mais que « quelqu’un d’autre » l’en avait dissuadé « à la dernière minute ». Christensen lui aurait en effet conseillé pour sa part de garder le silence.

Le témoignage de Joe Hill est la dernière carte de ses deux premiers avocats dans un procès compliqué pour lequel, comme le regrettera Scott amèrement, ils auront travaillé pendant des mois, « sans pratiquement aucune rémunération et au grand détriment de [leurs] affaires courantes ». Christensen, expressément envoyé pour préparer un pourvoi devant la Cour suprême de l’État, n’a quant à lui aucun risque à prendre et a pu estimer que le témoignage de Joe Hill en était un dans les circonstances du procès, mais constituerait un atout par la suite. Il a aussi bien pu se contenter de suivre son client, qui n’a en tout cas jamais été disposé à parler dans n’importe quelle condition et dont il aurait partagé les doutes sur les intentions de Frank Scott.

Au retour des avocats dans la salle d’audience, Christensen annonce que la défense en a terminé — Joe Hill ne témoignera pas. Le procureur déclare aussitôt qu’il n’a lui-même aucun élément à ajouter. Il est 15 h 30 ce mercredi 24 juin, après une semaine à peine de débats Leatherwood va prononcer son réquisitoire. Suivront les plaidoiries de la défense auxquelles pourra répondre l’accusation avant les instructions du juge et la délibération du jury. Les portes de la salle d’audience restent ouvertes, les témoins peuvent assister sans restriction à la fin du procès. Un huissier place dans le public les membres de la famille des victimes.


Sources

Les références précises sont indiquées dans le texte.

Livres

  • William M. Adler, The Man who Never Died, Bloomsbury, New York, 2011
  • Philip S. Foner, The Case of Joe Hill, International Publishers, 1965
  • Gibbs Smith, Joe Hill, Gibbs Smith Publisher, Salt Lake City, 1969

Presse

  • Deseret Evening News, quotidien du soir (DEN)
  • Salt Lake Tribune, quotidien du matin (SLT)
  • Salt Lake Evening Telegram, quotidien du soir (SLTgm)

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