Bonnes feuilles

IV. Le Coup monté modèle — Chapitre 3

Condamner l’innocent, encourager le coupable

L’absence d’alibi pour la soirée où fut tué Morrison pesa lourdement contre Hill, non seulement pendant le véritable procès, mais également pendant les mois de l’interminable et abject « procès » mené ensuite, pour leur compte, par les journaux de l’Utah, qui le condamnaient encore et encore, alors qu’il avait interjeté appel. Par ailleurs, il semble qu’une remarque — « Où et pourquoi j’ai reçu une blessure par balle n’est l’affaire de personne d’autre que moi... » — contenue dans sa déclaration intitulée « Quelques raisons pour lesquelles je demande un nouveau procès » ait pu passer pour de l’arrogance et de la légèreté, presque un aveu de culpabilité, aux yeux toujours aussi myopes de la presse et de l’« opinion publique » de l’Utah. Et puis, tout bon citoyen n’est-il pas supposé pouvoir rendre compte du moindre de ses faits et gestes ?

Bien entendu, rares sont les hoboes, comme c’est le cas de tous ceux qui voyagent seuls, auto-stoppeurs ou sans abri, capables de fournir des alibis. Et c’est pourquoi la police et les procureurs s’en prennent si souvent à d’aussi bons clients, surtout dans les cas les plus sensationnels, sous la pression d’un public (et de ses représentants officiels les plus haut placés) qui réclame l’arrestation immédiate du méchant.

Le récit de Hill sur ce qui se passa cette nuit-là, tel que le rapporta le médecin Frank M. McHugh — qui plus tard essaya, sans succès, d’empocher la rançon pour l’avoir envoyé à la police —, est court et direct :

J’étais dans le pétrin à cause d’un ami qui croyait que j’avais insulté sa femme. Je l’ai envoyé à terre, mais il s’est relevé, il a sorti une arme et m’a tiré dessus. [...] Parce que ce compagnon qui m’a tiré dessus ne savait pas ce qu’il faisait, je ne veux rien avoir à déclarer à ce sujet. S’il y a une chance de s’en sortir, tout sera OK entre moi et mon ami.
[G. Smith, Joe Hill, 1969, p. 64]

Ses amis et fellow workers le pressèrent d’en dire plus, de fournir des détails vérifiables et surtout de révéler les noms des autres personnes impliquées, mais Hill refusa. Il insista en particulier pour que cette femme ne fût pas mêlée à l’affaire. Un point c’est tout. Fred Thompson nota que « n’importe quel escroc [...] se serait arrangé avec des amis pour donner une explication satisfaisante à sa blessure par balle, mais ce n’était pas dans la nature de Hill ».

Hill ne se comporta jamais en fugitif. Il ne fit aucune tentative pour s’échapper de Salt Lake City, ni pour se cacher. Il donna au docteur McHugh sa véritable identité et sa bonne adresse — rien à voir avec un desperado aux abois essayant d’échapper à la loi et se préparant à disparaître. Par ailleurs, une personne accusée est, en théorie, présumée innocente jusqu’à ce que la preuve de sa culpabilité soit faite. Autrement dit, la charge de la preuve incombe entièrement à l’accusation. Dans les procès de pauvres, cependant, et en particulier lorsqu’il s’agit d’ouvriers, ces principes ont tendance à n’être, selon l’expression consacrée, que « l’exception qui confirme la règle ». Le poète surréaliste et militant contre les prisons Gale Ahrens explique que, dans des affaires de ce type, la règle semble être plutôt « coupable jusqu’à ce que la culpabilité soit prouvée ».

La confusion sur cette question essentielle est répandue, même chez des personnes censées s’y connaître. Il n’y a pas si longtemps, l’Attorney General [le ministre de la Justice (N.d.É.)] des États-Unis, Edwin Meese, pouvait faire cette déclaration ahurissante : « Il n’y a pas beaucoup de suspects qui soient innocents d’un crime. [...] Si une personne est innocente d’un crime, alors elle n’est pas suspecte. » [US News & Reports, 15 octobre 1985] Plus près de notre sujet, nous trouvons Melvyn Dubofsky, auteur d’une histoire de l’IWW, affirmant au moins à deux occasions que l’innocence de Joe Hill n’avait « jamais été prouvée », comme s’il s’agissait d’une tache indélébile sur sa mémoire. La vérité, c’est qu’une bonne partie de la population mondiale aurait bien du mal à « faire elle-même la preuve de son innocence » dans telle ou telle affaire. Contre un procureur hargneux et un ou deux parjures, le professeur Dubofsky lui-même aurait du mal à s’en sortir.

La position de principe de Hill à cet égard — s’appuyant sur le fait que le « dossier » de l’État contre lui était vide de la moindre relation entre lui et le crime, ne contenait aucun mobile, aucun élément matériel, aucun témoignage direct ni aucune autre sorte d’indice sur sa culpabilité, il s’attendait à être relâché puis, au moins, à bénéficier d’un nouveau procès —, cette position peut éclairer un aspect intéressant dans l’histoire de sa popularité. Selon Fred Thompson, la défense de Hill et de son honnêteté a toujours

[...] été plus forte parmi les paumés, ou ceux qui ont passé un certain temps de leur vie dans la galère, et qui savent quel genre de secousses menace leurs routes glissantes quand la presse locale rapporte ce genre de crime qui est toujours attribué par les flics aux suspects de la zone ; le contenu de ses chansons les touchait, mais plus encore sa position sur l’importance de la doctrine de la charge de la preuve. Le hobo est pratiquement démuni quand il s’agit de fournir un alibi.
[G. Smith, op. cit., p. 191]

Au procès de Hill, le procureur E. O. Leatherwood et le juge Morris L. Ritchie semblent avoir tous deux oublié la « charge de la preuve » pour s’occuper exclusivement des témoins, les incitant à dire ce que eux-mêmes voulaient entendre et s’attachant à faire comprendre au jury que, dans une affaire impliquant un mécréant non américain aussi redoutable que Hill, un seul verdict était possible. Comme le fit remarquer l’avocat de Hill en appel, Orrin N. Hilton, l’auteur de Mr Block et Workers of the World, Awaken! fut condamné à mort sur la seule base de « fragments épars de soupçons inconsistants ».

Quelques articles et ouvrages ont déjà fait la recension intégrale des injustices les plus flagrantes du procès [Friends of Joe Hill Committee, « Joe Hill: IWW Martyr », New Republic, 15 novembre 1948 ; James O. Morris, The Joe Hill Case, thèse, 1950 ; Philip S. Foner, The Case of Joe Hill, 1965 ; Gibbs Smith, Joe Hill, 1969 ; Fred W. Thompson, Joe Hill: Wobbly Songwriter, 1979]. Les efforts du juge Ritchie pour éviter la formation d’un jury impartial, ses nombreux arbitrages biaisés, ses annulations de témoignages cruciaux et sa manipulation insidieuse du jury sur la nature d’indices circonstanciels ; l’usage constant par le procureur d’un langage incendiaire, ses questions orientées et même sa reformulation de témoignages dans l’intention de les conformer au dossier de l’État ; l’incompétence flagrante des avocats de Hill, démontrée par leurs interrogatoires ineptes des témoins et leur incapacité à produire un élément décisif pour la défense de Hill : tout cela et bien d’autres monstrueuses violations de la procédure judiciaire se trouvent dans les minutes du procès. Au cours de l’audience, Hill voulut désavouer ses avocats, mais le juge Ritchie décida qu’ils resteraient en tant qu’« amis de la cour ». Malheureusement, les débats ne peuvent être reconstitués que dans leurs grandes lignes, en les recoupant avec les comptes rendus des journaux ; beaucoup de détails cruciaux manquent, parce que tout le premier volume de retranscription du procès fut mystérieusement « perdu », il y a quelques années, par le bureau du Salt Lake City County Clerk et jamais retrouvé depuis.

Hill avait cependant pris ses précautions et s’assura que des copies intégrales des archives sur son affaire étaient entre les mains de ses amis :

Je voudrais que toutes les archives sur l’affaire soient envoyées au QG [de l’IWW] à Chicago, et restent à disposition pour une future étude : une copie des audiences préliminaires ; une copie des audiences de la District Court ; les deux pour comparaison ; l’original de mes déclarations. [...] Au cas où quelqu’un, à l’avenir, voudrait connaître les détails de mon affaire, du début à la fin, je voudrais conserver tout ça ensemble.
[Letters, p. 78]

Mais ces archives (dont les audiences préliminaires de janvier) ont également disparu, saisies lors des descentes du gouvernement fédéral au QG wobbly en 1917 et sans doute détruites ultérieurement [G. Smith, op. cit., 1969, p. 79, p. 84].

Presque tous les historiens, et d’autres auteurs ayant étudié le sujet, s’accordent à dire depuis longtemps que l’affaire Hill est un cas particulièrement sordide de coup monté — en fait, le « modèle classique » du coup monté [Louis Adamic, op. cit., 1935, p. 173] — et l’une des plus éhontées parodies de justice de l’histoire des États-Unis. Outre les erreurs et les outrages perpétrés par le juge et le procureur, il y avait également une foule de ce que Joe Hill lui-même appela des « parjures hurlant au ciel pour demander pardon ».

Le 27 juin 1914, dans une atmosphère d’hystérie antirouges, sans rien d’autre que la minceur des indices circonstanciels contre lui, un jury trié sur le volet déclara coupable « l’auteur de chansons pour l’IWW », que le juge condamna à mort.

Officiellement, cela signifiait que le meurtre de Morrison était « résolu », mais l’absence de preuves et la malhonnêteté du procès démontrent clairement tout autre chose. Que la police ait arrêté subitement ses recherches sur Frank Z. Wilson et ignoré la requête de la veuve de Morrison pour enquêter sur certains autres individus ; que la cour à son tour ait annulé d’importants témoignages en ce sens ; que les principaux suspects ne furent jamais mentionnés dans la presse, encore moins évoqués ni cités au tribunal : tout cela suggère que les vrais coupables étaient protégés par les autorités, sans doute grâce à de « bonnes relations » et parce qu’ils savaient des choses qui, une fois révélées, auraient pu embarrasser certaines personnes à Salt Lake City ou dans l’appareil d’État.

Fred Thompson, un des chercheurs les plus avisés sur l’affaire Hill, assure (d’une manière convaincante selon moi) qu’impliquer Hill était une manière commode de mettre fin à une querelle sanglante entre Morrison et un gang — une querelle qui, si la police avait enquêté sur les suspects indiqués par Morrison lui-même à sa femme et à ses amis, aurait bien pu mettre en danger la vie d’autres agents recherchant les membres du gang. Dans la position de la police, le coup monté contre Hill offrait l’occasion de faire d’une pierre deux coups : se débarrasser facilement du problème et régler son compte à un étranger « indésirable », hobo et révolutionnaire, dont les chansons et le syndicat étaient de toute façon détestés. Ainsi le meurtre judiciaire de Hill ne fut pas le résultat d’une machination machiavélique, mais — comme tant d’autres horreurs perpétrées sous le capitalisme — un simple expédient bureaucratique. Comme le dit le fellow worker Thompson :

Les condamnations injustes qui ont provoqué tant d’indignation ont d’ordinaire pour origine non pas la conspiration d’un comité exécutif de l’élite, mais une de ces injustices plus ou moins routinières perpétrées par les autorités subordonnées, offrant à cette élite quelque chose qui la conforte dans ses préjugés. Leurs supérieurs doivent y consentir, en dépit des protestations de l’opinion, à moins de reconnaître un caractère criminel et des préjugés de classe dans l’application de la loi.
[F. Thompson et Dean Nolan, Joe Hill: Wobbly Songwriter, 1979, p. 16]

En fin de compte, un coup monté contre un innocent est toujours une bonne nouvelle pour le coupable. On ne peut s’empêcher de se poser les questions suivantes : quand les véritables assassins de Morrison ont entendu le verdict honteux et frauduleux, ont-ils trinqué à la gloire de la Loi ? Et de combien de victimes ont-ils disposé depuis ? C’est un des problèmes des coups montés : ils n’envoient pas seulement des innocents en prison ou à la mort, ils protègent également et encouragent ainsi les véritables criminels.