Introduction

Troubadour de la révolte

Joe Hill est une des figures les plus populaires, les mieux détestées et les plus mystérieuses de l’histoire des Etats-Unis. Son nom est familier à des millions de personnes, mais l’histoire de sa vie se perd en grande partie dans le brouillard et les ombres. On croit l’apercevoir, il a déjà disparu. Fantomatique, il échappe à toutes les tentatives de le saisir fermement. Les questions à son sujet dépassent les réponses par milliers. Avant tout discret, paisible et modeste, il s’est lui-même très peu exprimé sur son propre compte : alors qu’il était le plus fameux des prisonniers politiques du pays, il écarta d’une pirouette une demande d’informations biographiques en se déclarant simplement « né sur une planète appelée la Terre », se considérant comme un « citoyen du monde ». Pour les historiens et les biographes en particulier, Joe Hill est l’Homme Invisible. En comparaison, B. Traven et Thomas Pynchon sont aussi connus que des invités de talk-shows ou des rock stars. Les lacunes dans la biographie de Joe Hill s’étendent sur des années entières, et tout ce que nous savons du reste, nous le tenons d’X qui dit l’avoir vu à Seattle, ou d’Y ayant reçu une carte postée de Cleveland. Comme pour tout autre hobo (travailleur vagabond), ses allées et venues ne sont généralement répertoriées nulle part — et ça ne lui aurait d’ailleurs pas déplu. Mais les chances de reconstituer son parcours aujourd’hui sont dès lors très minces.

Cependant, comme l’observait le spécialiste du monde ouvrier Archie Green dès avant les années soixante : « on a plus écrit sur Joe Hill — romans, pièces, poèmes, essais — que sur n’importe quel autre héros ouvrier ». Romans, pièces de théâtre, poèmes et essais ont continué à se multiplier depuis, auxquels s’ajoutèrent des films, des vidéos, diaporamas, sites Internet et enregistrements à gogo, sans parler des posters, cartes postales, timbres, presse-papiers, stickers, calendriers, t-shirts et autres accoutrements, de boutons et badges en sacs et ceintures.

Une telle exposition est impressionnante, mais Hill demeure pourtant un illustre inconnu. Dans cette combinaison d’opacité et de célébrité, il se place aux côtés d’autres figures de l’histoire des Etats-Unis, du pirate Jean Lafitte au bluesman Robert Johnson, au sujet desquels le nombre de légendes contradictoires écrase celui des données vérifiables. Les controverses sur Hill, en tout cas, furent féroces dès le début et se perpétuent depuis avec une remarquable acuité. Cette intensité, suggérant que la vie et la mort de Joe Hill l’individu sont mêlées à de plus larges et vivaces questions sociales qui demeurent irrésolues, a contribué également à le tenir à distance dans une sorte de semi obscurité. Embaumé de légendes mitonnées par d’idolâtres admirateurs et de venimeux détracteurs, Hill fait parti de ceux qui ne peuvent tout simplement « pas être atteints ». Il n’y a pas le moindre de ses actes qui ne soit ardemment discuté. Comme d’autres héros ouvriers, bien avant sa mort, il était systématiquement diabolisé par les suppôts du système inégalitaire plus connu sous le nom de capitalisme. Après son arrestation et le coup monté de Salt Lake City en 1914, les journaux de l’Utah le présentaient comme une « brute », un « dur », un « incendiaire ». Pourtant, Eugenes V. Debs — le socialiste le plus célèbre et le plus apprécié de l’histoire des Etats-Unis — déclarait ouvertement admirer le « tempérament poétique » de Hill aussi bien que sa « sensible, bienveillante et généreuse nature ».

L’exubérance d’une telle mémoire contradictoire, aggravée par la faible quantité de faits établis, a marqué la littérature qui porte sur Joe Hill. Les romans accentuent ce que leurs auteurs estiment être son « ambiguïté » : le « mi-escroc, mi-saint » décrit par James Stevens dans Big Jim Turner (1948), ou tombent dans un excès — côté « escroc » pour Wallace Stegner dans son Preacher and the Slave (1950). Difficile de résister à la tentation de combler les lacunes d’une biographie par des ragots, du bavardage, de la fiction ou du cynisme.

L’opinion “officielle”, “commune” — celle de la classe dominante — est elle-même un exemple d’ambiguïté. Pour les conservateurs, qui reprennent la presse de Salt Lake City de l’époque, Joe Hill est un vaurien, un criminel, justement condamné par un tribunal composé de ses pairs. Les progressistes institutionnels tendent à reconnaître que le procès était loin d’être juste mais que Hill était « probablement coupable » de toute façon. Telles sont les deux versions opposées que l’on peut s’attendre à rencontrer dans The New York Times, The New Republic, The Nation, et autres journaux académiques, comme à la radio “publique” et à la télé. A de rares exceptions, les soi-disant “faiseurs d’opinion” ne se sont jamais guère souciés de Joe Hill.

L’image populaire est radicalement différente, et illustre parfaitement l’abîme qui sépare les dominants des dominés au Pays du Dollar. Comme pour beaucoup d’autres personnalités ou évènements tournant autour des luttes sociales, cette image doit beaucoup à la tradition orale, passant d’une génération à l’autre par l’intermédiaire d’un “téléphone arabe” fait de chansons et d’histoires. Elle se compose également essentiellement de légendes, mais celles-ci, à la différence de l’image “officielle”, ne sont sans doute que des versions saturées et sublimées du portrait d’un homme transmis par ses propres amis et compagnons travailleurs.

C’est ainsi qu’entra Joe Hill dans la conscience des masses — comme figure historique “réelle”, mais plus encore en tant que héros populaire et symbole : un symbole multiple de la révolte de l’opprimé. Si l’on suit le poète Jean Tommer lorsqu’il nous dit que « le symbole est aussi utile à l’esprit qu’un outil dans une main », il est clair que la vie de Joe Hill est exceptionnellement salutaire de ce point de vue. Comme la liberté et la solidarité, Joe Hill est un et indivisible, mais en tant que symbole, dynamique et changeant, il est emblématique de bien des aspects de la longue et dure bataille de l’humanité contre le Léviathan. Dans l’imagination populaire, il représente toujours l’immigré maltraité, le pauvre sans abri, le hobo vagabondant, le travailleur osant résister à la tyrannie, le non-conformiste courageux, le marginal persécuté, le prisonnier politique, l’esclave-salarié en révolte contre la classe des maîtres, la victime d’un coup monté injustement condamné et envoyé à la mort et, de ce fait, un martyr de la Cause Ouvrière. Beaucoup le connaissent seulement pour être l’auteur du grand cri de ralliement des dépossédés : « ne pleurez pas, organisez-vous ! ».

Comme l’a remarqué le poète de l’IWW Carlos Cortez il y a quelques années, les « petites gens » maintiennent en vie les héros populaires dans leur mémoire parce qu’ils se sentent intimement en affinité avec eux dans leur propre vie ; ils s’identifient à eux et les considèrent un peu comme leur famille, avec une réelle et profonde affection. Heureusement, cependant, à l’instar de son mystérieux contemporain l’alchimiste français Fulcanelli — dont la biographie demeure également impossible à reconstituer —, Joe Hill ne survit pas seulement par la légende mais aussi dans ses travaux vivants. En cela, Joe Hill est avant tout poète du prolétariat et chanteur vagabond — le compositeur de chansons destinées à éveiller les esclaves, dégonfler les patrons et sonner le tocsin de la révolution sociale. Ses merveilleuses parodies de vieux hymnes rances et autres tubes insignifiants restent son meilleur héritage. Réimprimées sans interruption depuis plusieurs générations, et traduites dans plusieurs langues, elles sont encore chantées partout aujourd’hui par des ouvriers, et par bien d’autres qui gardent l’espoir que l’inégalité et l’oppression seront bientôt dépassées. L’auteur de Workers of the World, Awaken ! (Travailleurs du monde entier, réveillez-vous !) n’est pas seulement un héros populaire américain de première classe, mais également un héros populaire international.

Longtemps après que le peloton d’exécution de l’Utah ait mis fin à sa vie, Joe Hill demeure emblématique d’une controverse brûlante. La Cause pour laquelle il vécut et mourut — l’émancipation de la classe ouvrière, c’est à dire l’abolition de l’esclavage salarié — est toujours la condition sine qua non d’une société libre et égalitaire. La lutte des classes continue, plus vive que jamais, et durera aussi longtemps qu’il restera des hommes pour argumenter pour ou contre Joe Hill et les principes qu’il a soutenu courageusement jusqu’à la fin.

Prétendre écrire “objectivement” sur Hill, c’est donc déjà prendre parti contre lui. Pour ma part, j’avouerai volontiers être un partisan de Hill. Le rêve splendide qu’il souhaitait réaliser — la création d’une véritable société libre, sans classes, sans exploitation, sans gouvernement ni flics, ni prisons, ni aucune autre violence ou misère — est aussi le mien.

Il me semble, par ailleurs, que la meilleure façon de défendre Hill est de chercher la vérité, de remettre le mythe en question et de résister aux légendes qui n’ont aucun fondement. Dans l’exploration de sujets complexes, trop simplifier est toujours une impasse. Mettre au jour une nouvelle connaissance de Hill exige clairement le réexamen de ce que nous savons déjà selon de nouvelles perspectives, et de regarder de plus près ce qui semblait n’être que bagatelle et n’a pas été étudié plus avant.

Ce livre tente de jeter un regard neuf sur le plus célèbre poète ouvrier américain et l’organisation révolutionnaire qu’il a fini par symboliser. Il ne s’agit en aucun cas de la vie entière de Hill — impossibilité absolue quand on y fait face — mais j’ai réexaminé les éléments essentiels de sa biographie, aussi fragmentée et lacunaire soit-elle, et j’espère avoir clarifié au moins quelques uns des épisodes les plus flous de l’histoire. En plus de révéler certains détails de sa vie non encore divulgués, ou relevés dans des publications tellement obscures qu’ils avaient jusqu’alors échappés aux autres biographes, j’ai souligné d’autres détails d’ordinaire évoqués seulement en passant — comme les aventures de Hill aux frontières américaines (au Mexique, au Canada et à Hawaï) et son association avec le groupe autour de la Charles H. Kerr Company et son journal, l’International Socialist Review.

Dans une perspective plus théorique, je me suis penché sur l’attitude de Hill à l’égard des races, des sexes, des lois, du crime, de la religion, des arts et de la nature. Je me suis penché sur les différents aspects de la vie et des faits du barde wobbly — en tant que critique social et rêveur, homme d’idées et d’imagination, artiste et humoriste, révolutionnaire et homme d’action, et dans son influence active sur plusieurs générations d’activistes et de révolutionnaires. En dépit de sa réputation persistante de « simplet », Joe Hill était en fait un intellectuel ouvrier — un esclave-salarié, oui, mais aussi un penseur.

J’ai également examiné les nombreuses légendes contradictoires qui ont pullulé à partir du peu de faits avérés dans la vie de Joe Hill, essayant de tirer les pépites de vérité enfouies profondément dans ces grands contes. Plus particulièrement, j’ai remis en question la “sagesse populaire” concernant Hill, et rejeté quelques unes des suppositions longtemps chéries mais infondées. De la même manière, à la lumière d’une nouvelle évidence, j’ai essayé de réévaluer l’influence de Hill sur l’IWW en particulier et sur le radicalisme américain plus généralement, aussi bien que son influence actuelle comme celle de l’organisation sur le monde culturel : dans la poésie, la fiction et les arts. Inévitablement, ce livre porte beaucoup sur l’IWW — le syndicat de Joe Hill — et l’extraordinaire contre-culture qu’il suscita. Le chapitre de conclusion discute de l’actualité agitatrice de Joe Hill et de son syndicat dans la vie de notre temps et étudie — avec cette présence toujours à l’esprit — le rôle de la poésie, de la créativité et de l’humour dans le renouvellement du rêve et de la réalité de la révolution sociale pour aujourd’hui.

Deux traits distinguent ce livre des autres écrits sur Hill. Premièrement, à un tout autre degré que d’ordinaire dans les recherches sur Hill, je me suis appuyé sur les souvenirs et commentaires des amis et compagnons travailleurs de Joe Hill — et sur certains amis de ces amis. Particulièrement précieux en ce sens, les lettres dispersées et autres écrits et interviews, publiés ou non, d’Alexander MacKay et Sam Murray, qui ont connu Hill pendant ses années à San Pedro ; de Louis Moreau, qui l’a connu pendant la grève de la Fraser River ; et de Richard Brazier, qui écrivait des chansons pour l’IWW des années avant que Joe Hill n’entre en scène et qui, s’il n’a jamais rencontré Hill, fréquenta de nombreux compagnons travailleurs qui le connaissaient bien.

Ces noms — MacKay, Murray, Moreau et Brazier — je les avais entendu pour la première fois il y a des années, pendant mon adolescence, écoutant de vieux routards wobblies de la branche de Chicago en parler toujours avec le plus grand respect, et ce fut un plaisir unique de les découvrir dans leurs textes publics ou leur correspondance inédite. D’autres chercheurs ont utilisé quelques unes de ces sources et les ont occasionnellement paraphrasées ou citées. En plus de les rapporter beaucoup plus largement, j’ai préféré en outre les citer littéralement, parfois dans leur intégralité. Il m’a semblé qu’aucun d’entre nous ne pouvait rendre aussi actuelles les voix des amis de Joe Hill.

Deuxièmement, j’ai introduit une dimension importante mais jusqu’ici ignorée de la vie de Joe Hill : son travail en tant que dessinateur — d’ouvrages destinés à faire rire, penser et agir les travilleurs. Plusieurs auteurs ont évoqué ce travail, peu ont fait plus que le mentionner, aucun ne les a analysé en détail, ni rapproché de ses autres activités. Ce qui me paraît être une étrange omission. Le fait que Joe Hill ne soit pas seulement un créateur dans le domaine du verbe et de la musique, mais également dans les arts graphiques — dessin, peinture, aquarelle et lettrage — ajoute une nouvelle et vitale substance à l’image par trop nébuleuse de notre homme. Comme ses chansons, les dessins de Joe Hill provoquent le rire de la révolte et de la liberté. Ils étendent également notre attention au rôle critique de l’humour dans sa perspective d’ensemble en tant que hobo et révolutionnaire.

Rassemblés ici pour la première fois, ces dessins et bandes dessinées nous offrent une tout autre approche de l’homme et de son travail. Beaucoup dans ces dessins nous rappelle les chansons et les lettres : le même sarcasme amer, la même aptitude pour les juxtapositions et le même mépris tapageur pour les “choses-comme-elles-sont”. Mais il y a aussi beaucoup de nouveautés : une éclairante et douce ironie par ici, une humeur noire par là, un délicieux autoportrait au piano, une esquisse de mémoire d’un ami pendant la révolution mexicaine et une carte de Noël — joyeuse célébration de musique et de danse. Pour ceux qui ne les avaient jamais vus, les dessins de Joe Hill et autres travaux picturaux seront une vraie révélation.

Mon insistance sur le travail de dessinateur de Joe Hill, et mes efforts pour le relier aux autres aspects de sa vie reflètent la plus large proposition de ce livre : présenter le plus juste, le plus complet portrait de “l’Homme qui n’est jamais mort” ainsi que son vivant et proliférant héritage.

Guidé par ses vieux amis, j’ai essayé de dépasser les caricatures superficielles adoptées par des auteurs malveillants, des journalistes mal informés, des historiens complaisants et de naïfs idolâtres. J’ai tenté, avec un succès dont le lecteur sera le seul juge, de regarder Joe Hill comme ceux qui l’ont connu le mieux : pas plus un bûcheron au coeur de pierre qu’un candidat à la sainteté, mais un poète, auteur de chansons, hobo, révolutionnaire, rêveur, penseur, humoriste, ami profondément respecté, compagnon travailleur et emblème d’une contre-culture ouvrière qui continue à incarner nos plus grands espoirs pour le futur.

Chicago, Fête de la Bastille, 2002




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