Bonnes feuilles

I. Joe Hill et son syndicat — Chapitre 3

La contribution hobo à la théorie critique et les origines de la contre-culture wobbly

Les « -ismes » et autres déclinaisons idéologiques ont rarement préoccupé les IWW : les termes « IWW » et, depuis 1913 environ, « wobbly » leur suffisaient largement. Ils chantaient La Barbe de Karl Marx faisait quarante centimètres de long en réponse aux arguties notoires de tant de sectateurs « marxistes ». Mais les plus inspirés et prolifiques penseurs ou pamphlétaires wobbly — Thomas J. Hagerty, Vincent St. John, William Trautmann, Mary E. Marcy, Ben H. Williams, Walker C. Smith, Big Bill Haywood, Covington Hall, James P. Thompson, J. T. « Red » Doran, Elizabeth Gurley Flynn, E. W. Latchem, Sam Murray, Justus Ebert, J. A. MacDonald, Ralph Chaplin [aucun lien de parenté avec Charlie Chaplin (N.d.É)], T-Bone Slim (Matt Valentine Huhta) et, un peu plus tard, Fred Thompson — furent pourtant de bien meilleurs marxistes, plus rigoureux, radicaux et imaginatifs que la grande majorité des pédants idéologues promoteurs de ces platitudes arides et souvent réactionnaires qui passaient pour de la « théorie » au sein des partis socialiste et communiste américains.

Relevant que « divers partis et sectes [...] parlaient de Marx d’une manière bien plus révérencieuse que les membres de l’IWW, [quand d’autres] faisaient de l’homme un saint et un prophète, et une Bible de ses écrits », Fred Thompson affirmait que « vous ne pouvez pas mettre les choses en pratique si vous les sacralisez » et que les « politiciens radicaux » qui faisaient de Marx un dieu n’étaient pas marxistes du tout. Considérant le syndicat comme un « marxisme en bleu de travail », Thompson en concluait hardiment que « les IWW étaient les seuls véritables marxistes en Amérique ».

Malheureusement, les études et anthologies traitant du marxisme américain ont toutes tendance à ignorer le marxisme IWW, ou ne font que l’effleurer en passant [1]. Marxism in the U.S.A., de Paul Buhle, fait de ce point de vue figure d’exception. Buhle affirme que le marxisme IWW « s’approcha d’un marxisme “pur” plus qu’aucun autre mouvement américain » ; que le syndicalisme industriel révolutionnaire était « la perspective théorique ou stratégique la plus reconnue internationalement de toutes celles développées [par des marxistes] aux États-Unis » ; enfin, que ce fut « également la première doctrine américaine à gagner des adhérents politiques dans pratiquement tous les grands centres industriels ». Reconnaissant dans l’IWW « un relais des marginaux, [de] l’Amérique des exclus — immigrés, sans qualification, Noirs, Asiatiques, “parasites dans la charpente”, “durs à cuire” [et] autres romantiques de tous horizons », il en vient à louer la « sophistication » du marxisme wobbly et souligne que son « enthousiasme pour l’éducation des ouvriers par eux-mêmes ne fut surpassé par aucune autre organisation ». Dans le même temps, Buhle suggère que l’IWW a également « mis en évidence — et rendu réellement possible — la prise de conscience par l’intelligentsia radicale de sa mission au vingtième siècle », et accorde au syndicat rien de moins que la « formation d’une contre-culture ». Malheureusement, ces observations éclairantes et tranchées ne sont pas développées et ne font jamais l’objet d’un traitement un tant soit peu approfondi. Des chapitres entiers du livre de Buhle sont consacrés au Parti socialiste, aux communistes et à la New Left (Nouvelle Gauche). Les wobblies n’en méritaient sans doute pas moins.

En laissant le marxisme IWW de côté, ou en ne le traitant que très sommairement, tout en exagérant le rôle des propagandistes du Parti communiste, les historiens du marxisme américain ont inconsciemment conforté le point de vue dominant d’un marxisme intrinsèquement autoritaire, ennuyeux et figé. Car, de tous les courants marxistes majeurs de ce pays, les IWW sont les seuls à avoir systématiquement mis l’accent sur la liberté, la démocratie, la créativité, l’activité autonome et l’autoémancipation.

Malgré les multiples preuves de l’évidente pénétration wobbly sur le plan théorique, la plupart des études sur le syndicat reprennent l’absurde point de vue communiste selon lequel les IWW auraient été « indifférents à la théorie ». Si les wobblies étaient indifférents à quelque chose, ce n’était assurément pas à la théorie, mais bien plutôt à ce dogme idéologique, tortueux et obscur qui en tenait lieu, à cette « théorisation » jargonnante qui n’avait d’autre but que de justifier la bureaucratie, l’opportunisme et la collaboration de classe.

Pour les IWW, la théorie signifiait l’examen critique de la réalité sociale, et elle était essentiellement un moyen d’atteindre la vérité dans le but d’élaborer les stratégies et les tactiques appropriées à l’abolition de l’esclavage salarié et à la création d’une société libre. Pour les sociaux-démocrates, par contre, et bien plus encore pour leurs successeurs staliniens, la théorie tendait à être un peu plus que la manipulation de concepts abstraits pour se transformer en un substitut à la vérité : autrement dit, en un mensonge destiné à préserver et protéger le capitalisme et l’État en les « réformant ». Certes, beaucoup de communistes, individuellement, étaient de sincères et courageux militants de la classe ouvrière, et contribuèrent, à un moment ou à un autre, au monde des idées : Louis Fraina et Cyril Briggs, par exemple, dans les premiers temps, Mary Inman et Claudia Jones plus tard. Mais, pour l’essentiel, ces pesants partis politiques bureaucratiques inhibaient les idées originales de leurs membres, réprimaient leurs élans révolutionnaires et les réorientaient vers des fins conservatrices. Le fameux Popular Front communiste — capitulation absolue devant les politiques capitalistes — est un exemple éblouissant, parmi d’autres, de la façon dont de soi-disant « radicaux » s’autorisaient à soutenir l’ordre social établi. La classe ouvrière n’a rien à apprendre de tels pseudo-marxistes, sinon comment ne pas construire un mouvement révolutionnaire.

Le fait qu’ils aient réellement lu et étudié Marx est une des raisons pour lesquelles les wobblies figuraient parmi les marxistes les plus admirables et les plus créatifs de leur temps. Dans des organisations hiérarchiques mêlant plusieurs classes sociales comme les partis socialiste et communiste — divisés entre la « direction », les « intellectuels » et la « base » —, la lecture du Capital de Marx était réservée aux échelons supérieurs : la base était supposée vendre le journal du parti, participer aux grands rassemblements, distribuer des tracts et suivre les consignes. Dans l’organisation égalitaire, exclusivement ouvrière, de l’IWW, l’éducation était une priorité pour tous, et plus d’un ouvrier endurci n’ayant pas dépassé la cinquième à l’école étudiait dans son coin la pensée des œuvres majeures de Marx.

Ironiquement, les railleries wobbly visant les impostures intellectuelles ont conforté l’illusion que les membres IWW n’avaient que faire de la théorie. La chanson sur La Barbe de Karl Marx pouvait facilement inspirer une réflexion de ce genre. Dans une autobiographie inédite, Charles M. O’Brien, un membre canadien de la Western Federation of Miners qui allait devenir l’un des membres éminents du Proletarian Party, se souvient, pour sa part, que son vieil ami Bill Haywood aimait à dire : « Je ne sais pas grand-chose du Capital de Marx [Marx’s Capital], mais je porte sur moi les marques du capital [marks of Capital] », allusion à la perte de son œil droit dans un accident. Mais Haywood savait bien mieux s’orienter dans le monde des idées marxistes que la plupart des pontes new-yorkais du Parti socialiste, comme chacun pourra le vérifier à la lecture de ses articles dans les publications de l’IWW et dans l’International Socialist Review.

On pourrait dire la même chose de bien d’autres wobblies. En octobre 1902 — c’est-à-dire presque trois ans avant qu’il ne participe à la création de l’IWW —, Thomas J. Hagerty note qu’il a eu la chance de se procurer un exemplaire du Capital dès 1892 :

Et je lisais, dans un lumineux empressement, toutes les réponses aux questions que j’avais résolues en partie, croyais-je, en plaidant pour un syndicat ouvrier mondial et agressif, exigeant plus de ce que les travailleurs ont produit.
[The Comrade, octobre 1902]

Fred Thompson, qui avait dix-neuf ans en 1919, donnait des cours sur le Capital aux ouvriers à Halifax, en Nouvelle-Écosse, au Canada. Quelques années plus tard, enfermé à San Quentin pour « syndicalisme criminel » (parce qu’organisateur IWW), il relut entièrement les trois volumes, fit un résumé de chaque chapitre et correspondit avec l’éditeur (la Charles H. Kerr Company) pour lui faire part de ce qui lui semblait quelque peu incohérent dans les deuxième et troisième volumes. Plus d’un wobbly mit à profit de longues peines de prison — infligées pour des crimes aussi monstrueux que la distribution de tracts ou l’exercice de la liberté d’expression — afin d’étudier la théorie marxiste.

De 1928 à 1941, le fellow worker Thompson enseigna le marxisme au Work People’s College du syndicat à Duluth. Une de ses étudiantes, une jeune femme d’origine finlandaise, Jenny Lahti, rejoignit les IWW dans les années 1930, se maria au fellow worker Charles Velsek, milita au sein de la section de Chicago et fut longtemps membre de l’Expansion Committee (comité de développement) de l’Industrial Worker. (Vers 1960, prenant sa retraite, le rédacteur en chef C. E. « Stumpy » Payne lui proposa de prendre la relève, mais elle déclina l’offre humblement.) Interrogée en 1987, Jenny Velsek se rappelait ses années de jeunesse au cours desquelles elle étudia le marxisme :

Au Work People’s College, j’entendais des jeunes « je-sais-tout » parler du « point of production » (lieu de travail) et de ce qui s’y passait. Moi, je ne savais pas du tout ce que ça voulait dire et ça me contrariait. À ce moment-là, Fred Thompson donnait des cours d’économie marxiste et bientôt j’appris ce que signifiait le « lieu de travail » — comme ce qu’étaient « l’accumulation du capital », la « marchandise » et tout le reste.

J’ai d’abord trouvé Marx bien plus compliqué que la physique. Quand on me disait que la valeur d’une marchandise dépend de la quantité de travail nécessaire pour la produire, je pensais : « Eh bien, ça paraît vrai, mais quel besoin de termes techniques pour le dire ? » Bien vite, pourtant, je pris l’habitude de les utiliser, et avec le temps j’ai commencé à penser : « Quel type formidable, ce Karl Marx ! » Et ça a changé ma vie, mes relations avec mes amis et avec tout le reste.
[Entretien avec l’auteur, 31 mars]

Un autre étudiant du Work People’s College, Jack Parnack, donne plus de détails sur la façon dont l’enseignement de l’économie était dispensé. Les étudiants commençaient par le Shop Talks on Economics de Mary Marcy, puis, quelques semaines plus tard, ils entraient

[...] dans le texte du Capital de Marx. Paragraphe après paragraphe, chapitre après chapitre, de la « marchandise » à la « théorie moderne de la colonisation », le premier volume du Capital était lu et digéré. D’abord par une lecture en classe, puis par un enseignement direct et des interrogations ; enfin, le volume entier était révisé, pas à pas, par des analyses de texte et des démonstrations au tableau noir.
[Industrial Worker, 15 octobre 1927]

Dans tout le pays, dans les classes d’étude IWW, dans les forums ouverts et autour de la soapbox, les expériences de Jenny Velsek et Jack Parnack se répétèrent encore et encore pour plusieurs milliers de wobblies avides de savoir.

La plus claire évidence de l’influence de l’IWW sur la théorie marxiste américaine se trouve bien sûr dans ses publications. Les premières brochures wobbly sont les meilleures de toute l’histoire du mouvement ouvrier américain, inégalées pour l’originalité de leurs idées, la vigueur de leur sens critique et leur humour. Il faut souligner par ailleurs que presque tous les penseurs et pamphlétaires majeurs du syndicat faisaient également partie du courant marxiste d’extrême gauche gravitant autour de la coopérative d’édition Charles H. Kerr basée à Chicago, qui fut, de 1905 environ jusqu’au milieu des années 1920, le plus grand éditeur de littérature révolutionnaire dans le monde anglophone. Et, à l’instar de Joe Hill lui-même, ces wobblies furent également d’actifs collaborateurs du journal de la coopérative, l’International Socialist Review, la principale publication inspirée par la théorie marxiste aux États-Unis.

Au niveau international, ce marxisme wobbly, comme celui de la Kerr Company, se rapprochait de la gauche marxiste libertaire, souvent appelée « ultra-gauche » par ses critiques les plus conservateurs. Outre les travaux de Marx, Engels et Antonio Labriola, les IWW s’intéressaient particulièrement aux ouvrages de Paul Lafargue, le gendre génial de Marx, l’un des plus grands humoristes du socialisme révolutionnaire et, comme le souligna Richard Reuss il y a quelques années, « peut-être le seul marxiste initial qui ait écrit abondamment sur des sujets populaires — les chansons en particulier » [Labor History, printemps 1971]. Comme les penseurs les plus originaux de la Kerr Company — Austin Lewis, Mary Marcy, Robert Rives LaMonte et Charles H. Kerr lui-même —, les wobblies étaient particulièrement proches du courant néerlandais du communisme des conseils, mené par le poète Herman Gorter et l’astronome Anton Pannekoek, ainsi que des théoriciens allemands Rosa Luxemburg, Otto Rühle, Karl Korsch, Paul Mattick et quelques autres. Mattick s’installa d’ailleurs aux États-Unis dans les années 1920, milita plusieurs années à l’IWW et apporta une large contribution aux publications du syndicat.

Critique acerbe de ce qu’ils considéraient comme un syndicalisme et un parlementarisme bourgeois, le marxisme antiautoritaire des wobblies tranchait nettement sur d’autres doctrines postérieures, et mieux connues, l’orthodoxie socialiste, la communiste, la trotskiste et autres encore, non seulement par l’hétérodoxie totale des wobblies et par leur liberté d’esprit sans bornes, mais avant tout par l’envergure de leur vision.

Leur principe fondamental était l’autonomie ouvrière, qui mettait l’accent sur la préservation constante de l’indépendance de la classe ouvrière à l’égard de la bureaucratie syndicale, de la politique électoraliste et de l’État. En tant que syndicat, l’IWW s’est scrupuleusement gardé de toutes les mesquineries politiciennes ou des escroqueries électorales qui compromettent et corrompent inévitablement jusqu’au plus sincère des partis révolutionnaires. L’un des principaux cofondateurs du syndicat, Thomas J. Hagerty, fit résonner une note antiparlementaire pendant le congrès fondateur :

L’urne électorale n’est qu’une concession capitaliste. Lâcher quelques bouts de papier dans une boîte n’a jamais accompli l’émancipation de la classe ouvrière, et, à mon sens, ne l’accomplira jamais.
[Proceedings (Actes du congrès), 1905]

Par ailleurs, sa stricte composition ouvrière, les modestes rémunérations de ses responsables et ses méthodes issues de la base, obstinément antihiérarchiques, ont pu armer le syndicat contre les manœuvres de certains intellectuels des classes moyennes et hautes, ces « sauveurs condescendants » ayant infiltré puis dirigé tant de groupes qui se voulaient marxistes.

Ce en quoi le marxisme des wobblies différait de celui de tous ses rivaux apparaît d’une manière frappante dans leurs nombreux périodiques. Socialistes, communistes et trotskistes publiaient des journaux pour les ouvriers, dont certains étaient excellents, convenons-en. Les IWW, eux, ont toujours publié des journaux de travailleurs, faits par et pour les travailleurs. Les wobblies suivirent au pied de la lettre la leçon de Marx : l’émancipation de la classe ouvrière est l’œuvre de la classe ouvrière.

Il est temps de rendre hommage ici aux piliers du syndicat : les travailleurs itinérants — plus connus aujourd’hui sous le nom de hoboes —, dont les moindres ne sont pas les intellectuels hobo : ces génies autodidactes, qui sont allés partout, qui ont tout vu, furent avec raison considérés comme les plus brillantes personnalités de tout le mouvement ouvrier américain. Pour leur expérience authentique de la vie ouvrière dans toute sa réalité et sa diversité, ces nomades inspirés ne furent jamais dépassés, et c’est sans doute pour cela qu’ils en vinrent à figurer parmi les visionnaires les plus pénétrants du mouvement. La plupart d’entre eux étaient exceptionnellement instruits en histoire et en sciences : beaucoup se consacraient à l’étude de poètes comme Blake, Burns, Shelley, Whitman ou William Morris, et certains étaient eux-mêmes poètes.

Ces hoboes cultivés faisaient souvent des boulots qui demandaient un peu plus que le niveau ordinaire de créativité — imprimeurs vagabonds, peintres d’enseignes itinérants ou encore saltimbanques — et tendaient à cumuler des compétences hétéroclites. Fred Thompson se souvient d’un orateur wob à Bughouse Square qui était également avaleur de sabres. Et Thompson lui-même se vanta d’avoir été un adepte de ce qu’il appelait « l’art perdu du sifflement », qu’il exerça, accompagné d’un percussionniste ou d’un groupe, au cours de nombreuses hobo jungles [campements établis d’ordinaire dans une région boisée, près d’un réservoir d’eau pour locomotive. (N.d.T.)].

Lecteurs omnivores dans plusieurs langues, penseurs critiques, humoristes roués et souvent poètes en activité, les hoboes de l’IWW élaborèrent un marxisme plus proche de celui de Marx lui-même que bien d’autres — et ils en étaient conscients. Dans la presse wobbly, le « vieux Karl » était souvent salué avec une affectueuse familiarité, comme un compagnon hobo sur une même route.

En un mot, le marxisme wobbly était romantique de part en part, et le panorama chamarré d’idées qui fleurissaient à partir des premiers et invariables principes du syndicat rappelle le rêve de Novalis d’une « vraie philosophie » consistant dans « la liberté et l’infini, ou [...] l’absence de système soumis à un autre système ».

C’étaient généralement des hoboes plutôt que des permanents qui éditaient les nombreuses publications IWW, d’ordinaire sur des périodes se limitant à une ou deux années entre deux tours du pays, d’une section syndicale à une autre via les « Pullman à porte latérale » (les wagons de marchandises). La plupart de ces brillants hoboes étaient également des soapboxers de première classe et prêtaient régulièrement main-forte à des grèves et rassemblements de rues aussi bien qu’à des forums ouverts comme le Hobo College de Ben Reitman et le Dil Pickle Club de Chicago.

L’une des tâches des éditeurs liés à l’IWW était de veiller à ce que les publications restent strictement d’origine ouvrière, et donc de tenir les politicards à distance. Les hoboes érudits étaient particulièrement doués pour ça — peut-être en partie parce que leur mode de vie les tenait à l’écart de tout processus électoral —, méprisant ouvertement tout ce qui avait un rapport avec les « politiciens ». Certains wobs, toutefois, se considéraient comme anarchistes, même si plus d’un (dont St. John, Haywood, Joe Ettor et Justus Ebert) avaient tendance à décrire les anarchistes comme des « hurluberlus » ayant fait plus de tort que de bien à la classe ouvrière. Cependant, marxistes comme anarchistes ont toujours reconnu une forte composante anarchisante dans la théorie et la pratique des wobblies : non seulement à cause de leur indifférence pour l’électoralisme bourgeois et de leur hostilité à la machinerie d’État, mais aussi parce que l’obstination wobbly passionnée à « former une nouvelle société » n’était pas un projet à long terme, pour « après la révolution », mais plutôt un projet déjà en cours, à poursuivre opiniâtrement, sans trêve, immédiatement.

Les wobblies furent également loin d’être rares à réprouver l’étiquette « syndicaliste ». Les organisations syndicales des autres pays différaient substantiellement les unes des autres, comme de l’IWW : beaucoup d’entre elles, par exemple, se fondaient sur un syndicalisme corporatif plutôt qu’industriel. Dans les années 1910, l’IWW fut, un temps, très proche de Tom Mann et du groupe anglais de l’Industrial Syndicalist [cf. Geoff Brown, introduction à The Industrial Syndicalist, 1974] et, plus longtemps encore, des responsables du groupe français de La Vie ouvrière, dont les figures principales étaient Pierre Monatte et Alfred Rosmer. Plus tard, particulièrement pendant la Guerre civile espagnole, le syndicat se rapprocha de la CNT (Confederación Nacional del Trabajo), notamment par l’intermédiaire de wobblies comme Pat Read et Raymond Galstad, qui se battirent en Espagne comme volontaires dans les milices ouvrières, mais également grâce au correspondant officiel de la CNT aux États-Unis, Maximiliano Olay, établi à Chicago, collaborateur régulier du One Big Union Monthly [2]. Cependant, les relations de l’IWW avec l’AIT (Association internationale des travailleurs) anarcho-syndicaliste, apparentée à la CNT, furent le plus souvent aigres, et jamais étroites [3]. Presque tous les syndicalistes respectaient, et parfois admiraient les IWW, mais beaucoup partageaient l’avis de Rudolf Rocker, pour qui les wobblies étaient trop marxistes [Anarcho-Syndicalism, édition de 1989, p. 137]. Les communistes, de leur côté, les jugeaient trop anarchistes.

Fondamentalement, tout ce que les wobs retenaient des différents « -ismes » était irréductible à toute idéologie ou système. Foncièrement antiautoritaires et orientés vers la créativité révolutionnaire, les IWW ne se distinguaient pas seulement en théorie et par leur organisation des autres groupes radicaux ou prétendus tels : leur sensibilité tout entière était différente. Le Parti socialiste, le Socialist Labor Party (le Parti socialiste du travail) et, plus tard, le Parti communiste étaient si hiérarchisés et si bureaucratiques qu’ils étouffaient la moindre initiative individuelle. Les groupuscules anarchistes américains, en dépit de leurs nombreuses qualités, demeuraient trop petits, isolés et inefficaces — incapables de mener à bien des plans à grande échelle. L’IWW, au contraire, était vraiment informel, grand ouvert, perpétuellement rajeuni par de nouvelles énergies venues de la base, et s’était assuré à de nombreuses reprises de sa capacité à mobiliser plusieurs milliers de travailleurs en même temps pour des actions concertées.

Par le souvenir étincelant de ses réalisations, l’extraordinaire diversité des idées qui fusaient de ses membres, la place éminente toujours réservée à la spontanéité, la poésie et l’humour, l’IWW tient une place unique dans l’histoire du mouvement ouvrier. On a fait grand cas des cartes et diagrammes compliqués du syndicat, mais l’organisation en activité était très souple et toujours ouverte à de nouvelles personnes et de nouvelles idées, plus que bien d’autres groupes radicaux aux États-Unis, jusqu’au mouvement pour les droits civiques des années 1960.

Sur le plan local particulièrement — c’est-à-dire dans les sections mixtes (mixed locals) —, les wobblies ressemblaient bien peu aux partis révolutionnaires traditionnels et aux syndicats, mais s’apparentaient plutôt, sur bien des aspects, aux « associations libres » d’artistes, poètes, musiciens et autres rêveurs créatifs. Le poète surréaliste Jehan Mayoux, élevé en France dans une famille anarcho-syndicaliste et lui-même activiste révolutionnaire toute sa vie, nous a laissé une description du mouvement surréaliste français qui pourrait tout aussi bien s’appliquer aux IWW originels. L’organisation qu’il décrit ne s’en remet pas plus à une « croyance » qu’à une « doctrine », mais s’engage plutôt dans une « voie ouverte ». C’est un groupe « dans lequel les liens affectifs jouent un grand rôle », mais qui n’est « jamais l’agrégation de disciples répétant les mots de leurs maîtres » : au contraire, c’est « une collectivité pensante, dans laquelle chaque individu, selon ses moyens propres et sa propre énergie, participe en complète égalité à la vie commune [4] ».

Comme de nombreux marxistes, quelques wobblies — dont Joe Hill dans son Workers of the World, Awaken! — citaient volontiers la vieille maxime jésuitique « la fin justifie les moyens ». Cependant, en mettant l’accent, invariablement, sur l’auto-organisation des travailleurs, l’action directe et la démocratie sur le lieu de travail, les wobblies rejetaient clairement les implications martiales et perverses d’un tel adage, et s’apparentaient à des anarchistes tels que Gustav Landauer et Camillo Berneri aussi bien qu’à des surréalistes comme André Breton et Jehan Mayoux, pour qui les fins recherchées par un mouvement sont, pour une grande part, réalisées par les seules stratégies et tactiques employées pour les atteindre. Ce que Fred Thompson traduit ainsi en termes wobbly :

Le monde meilleur de demain ne peut exister que par l’élaboration des moyens utilisés pour l’amener. Développer ces moyens n’est pas simplement le but du nouveau syndicalisme : c’est le nouveau syndicalisme.
[World Labor Needs a Union, 1969, p. 21]

Cette dimension « utopique », « romantique » ou « idéaliste » — pour citer quelques-uns des termes par lesquels de nombreux « marxistes » ont voulu tourner en dérision l’action des wobblies — est en vérité un élément fondamental et vital de tout mouvement révolutionnaire de masse, et les IWW n’en avaient pas honte.

En contraste éclatant avec les syndicats de l’AFL, qui se glorifiaient de réclamer « une bonne paie pour une bonne journée de travail », les wobblies ont développé non seulement une critique de l’éthique du travail, mais une critique du travail lui-même. Ils constataient qu’une large part du travail sous le capitalisme — fabrication d’armes ou construction de prisons par exemple — était stupide, vain et même nuisible, que l’objectif de beaucoup d’emplois n’était pas de servir quelque besoin humain réel, mais seulement de renforcer en profits et autres privilèges le pouvoir du capital et de l’État. Quand les syndicats de l’AFL et leurs alliés socialistes (et plus tard communistes) mendiaient des emplois— sans se soucier de leur nature — auprès des politiciens bourgeois, les wobblies répliquaient aussitôt par le cinglant mot d’ordre bellamyiste : « produire pour l’usage, pas pour les profits », et par l’exigence marxiste d’« abolition du système salarial ».

Pour les wobblies, abolir l’esclavage salarié demeurait une priorité. Cela ne signifiait pas qu’ils rejetaient toute demande d’améliorations : au contraire, ils allaient bien plus loin dans leurs revendications — et leurs conquêtes — de meilleures paies, de réduction des heures travaillées et d’amélioration des conditions de travail que les prétendus syndicats « réformistes ». Les IWW affirmaient toutefois que la vraie liberté et une vie décente pour tous passaient par le rejet du système foncièrement exploiteur qui vole aux travailleurs les biens qu’ils produisent. Leur insistance sur ce point est sans doute une des raisons pour lesquelles si peu de wobblies ont succombé à la tentation du stalinisme. Les théoriciens du Parti communiste ont pu déverser des fleuves d’encre en arguments alambiqués et tortueux pour « démontrer » que l’URSS était vraiment « communiste », ou au moins « socialiste », les wobblies connaissaient bien assez leur Marx pour savoir qu’un système qui paie des salaires et interdit les grèves est par définition capitaliste.

Du point de vue des IWW, abolir l’esclavage salarié signifiait organiser le travail nécessaire de telle manière que, pour l’essentiel, il ne soit plus un travail. Une fois que le « profit » et la « direction » — et donc l’exploitation — seront abolis, les travailleurs seront libres de décider ce qu’ils veulent faire et comment ils veulent le faire. La conception wobbly de la vie dans une telle société entraîne le dépassement du « travail » tel que nous l’envisageons. Une telle perspective s’accorde avec celle du meilleur Marx, mais elle est, par ailleurs, plus proche de la théorie de l’« attraction passionnelle » de Fourier et du surréalisme qu’aucun autre des principaux courants marxistes. L’IWW, selon les termes de Fred Thompson, peut être considéré comme

[...] l’avant-garde d’un futur dans lequel travail et loisir sont des activités résolument indistinctes, loin d’être inepte mais autodirigée, libérée de toute trace de culture marchande parce que nous travaillons par amusement et pour obtenir ce que nous voulons gratuitement.
[« Life & Leisure », in P. Lafargue, The Right to Be Lazy (Le Droit à la paresse), 1989, p. 113]

Les wobblies connaissaient trop le travail pour l’adorer. Leur obstination à diminuer les horaires, leur défense du Droit à la paresse (titre du populaire pamphlet du gendre de Karl Marx, Paul Lafargue, traduit et édité [aux États-Unis] par Charles H. Kerr), ou encore leur appel au sabotage, au sens étymologique — ralentissements et autres formes de perturbations sur le lieu de travail —, suffisent à les distinguer des intellectuels socialistes et communistes issus des classes moyennes, trop enclins à glorifier cette misère surnommée « travail ». Comparez la déprimante fable stalinienne du « joyeux ouvrier », exhibant fièrement sa médaille d’honneur stakhanoviste pour avoir trimé à outrance dans l’usine à torpilles, avec ces insolents et jubilatoires « conseils de santé » du philosophe wobbly T-Bone Slim :

Fais seulement le travail qui te satisfait : si tu n’aimes pas ton boulot, laisse tomber. [...] Ne reste pas debout trop longtemps : un corps fatigué augmente le dégoût. Assieds-toi souvent. [...] Ne travaille pas trop dur. [...] Se presser est contre-nature, une forme de démence. [...] Ne t’épuise pas : la fatigue est la protestation du corps contre l’excès d’efforts.
[Juice Is Stranger Than Friction: Selected Writings, 1992, p. 59]

Rêveurs ayant « un monde nouveau dans le cœur », pour reprendre une belle formule de Federico Arco, les wobblies étaient les mieux préparés à inventer et découvrir de nouvelles façons de le réaliser : par les grèves sit-down (grèves « assises », c’est-à-dire grèves sur le tas), les batailles pour la liberté d’expression, le mot d’ordre « tout adhérent est un organisateur », le « piquet de grève d’un millier de kilomètres », l’organisation des chômeurs, etc. [F. Arcos, « Joe Hill », Ford Facts, 23 décembre 1971]. « L’aptitude wobbly à trouver toujours quelque nouvelle tactique pour chaque nouvelle situation », comme l’a relevé Walter Rogers [John Donar: Common Man, 1945, p. 85], était tout simplement une merveille [5]. En 1919, à Seattle, en pleine grève générale, les membres IWW conçurent et promurent une démonstration de rue exceptionnelle à l’occasion de la visite du président Woodrow Wilson dans la ville. Celui-ci venait de rejeter avec mépris une rencontre avec une délégation IWW au sujet de la détention de plusieurs milliers de wobblies pendant et après la Première Guerre mondiale. Averti du fait que la police ouvrirait le feu au moindre trouble, les IWW préparèrent une protestation parfaitement silencieuse. Le cortège présidentiel s’ébranla, et le chef de l’exécutif de la nation, cerné de motards de la police et accompagné d’une fanfare, debout dans sa voiture, souriait et saluait la foule. Sur un kilomètre environ, il fut ovationné par l’appareil local du Parti démocrate et le lot habituel d’ahuris, d’opportunistes et autres pickpockets. Et puis, comme le raconte un coorganisateur et participant, surgirent les wobblies et leurs sympathisants dans

[...] un quartier où tout était calme. Des centaines d’ouvriers crasseux, hommes et femmes, tous debout et silencieux des deux côtés de la rue. Pas un applaudissement, pas un bruit, pas un geste. Beaucoup [...] ne regardaient même pas [Wilson]. Seuls un ou deux gamins poussaient et gueulaient ici ou là, ce qui rendait encore plus impressionnant le silence et l’immobilité des wobblies. [Wilson] souriait juste avant d’arriver dans ce quartier. Le sourire disparut de son visage. [...] Il savait que nous étions des IWW [...] mais il ne savait pas quoi faire. Il était comme pétrifié. Juste avant, la foule l’applaudissait tellement qu’on n’entendait plus la musique ; ici, des clochards crottés restaient immobiles, comme des statues, et parmi eux des douzaines de vétérans. [...]

[Wilson] était toujours debout dans sa voiture, mais il était évident qu’il voulait s’asseoir. [...] Son visage apparaissait vieux et affaissé. [...] La voiture avançait, lentement. D’autres quartiers identiques se succédèrent, avec des wobblies silencieux en bleu de travail, bras croisés sur la poitrine, slogans imprimés [« Libérez les prisonniers politiques »] sur leurs chapeaux et casquettes, beaucoup ne regardaient pas Wilson mais droit devant eux, comme à travers. Par milliers. Sur cinq quartiers, l’un après l’autre. [...]

Par la suite, on apprit que les journalistes [...] avaient été dissuadés de rendre compte de la manifestation. [...] Le New York Times crut seulement bon de signaler que les IWW n’avaient « pas été démonstratifs ».
[Louis Adamic, Laughing in the Jungle, 1932, p. 344]

Cette manifestation sensationnelle s’inspirait peut-être du poème de Shelley, The Mask of Anarchy, écrit un siècle avant exactement, en 1819, pour protester contre le massacre de syndicalistes à Manchester, en Angleterre, dont une des strophes finales exhorte

Stand ye calm and resolute,
Like a forest close and mute,
With folded arms and looks which are
Weapons of unvanquished war [6].

La démonstration de Seattle était typique de l’audace et de l’imagination des wobblies, cette capacité du syndicat à dépasser les façons de faire « normales » par quelque chose de radicalement différent. Il faut penser les IWW comme un groupe capable, indéfiniment, de transformer les actions routinières et banales (manifestation, grève, défense de la liberté d’expression) en quelque chose de scandaleusement nouveau, concret et inoubliable. Dans son introduction à l’édition augmentée du Rebel Voices de John Kornbluh, Fred Thompson souligne que « la souplesse et l’innovation ont toujours été la marque de fabrique de ce syndicat ». Pour les IWW des meilleures années, rêve et action constituaient une unité dialectique vitale.

Aucun aspect de la vie ne pouvait échapper à une telle perspective. Dans la presse IWW et dans sa publication sœur l’International Socialist Review, on pouvait trouver une variété incroyable de sujets que les sociaux-démocrates et autoproclamés « bolcheviques » américains considéraient comme accessoires, triviaux, hors de propos ou pis encore : le contrôle des naissances, la protection des forêts, le problème de la pollution de l’air ou de la pollution sonore urbaine, par exemple. La sensibilité des wobblies à tant de « vibrations » dans l’atmosphère intellectuelle de leur époque, des psychanalystes au Satyagraha de Gandhi [7], apparaît en contraste rafraîchissant avec l’étroitesse partisane de ses critiques soi-disant « marxistes ». La pièce expérimentale Processional de John Lawson en 1925 fut dénoncée comme « dadaïste » par le Daily Worker communiste, alors que l’Industrial Worker wobbly le présentait comme « une chose de valeur, à voir assurément ».

Comme les anarchistes du Haymarket avant eux, mais sur une plus grande échelle, les wobblies incarnèrent non seulement une révolution sociale et économique, mais également une révolution culturelle. En vérité, l’IWW est l’un des mouvements culturels les plus importants et influents de l’histoire des États-Unis. Ce n’est pas un hasard si la saga du Grand Syndicat unique est la mieux racontée dans ses chansons, poèmes, pièces de théâtre, soapboxing, satires, histoires drôles, bandes dessinées et autres arts. Comme l’un de ses plus anciens songwriters [8] (auteurs de chansons), Richard Brazier, a pu l’expliquer à Archie Green dans un entretien en 1960 :

Outre chercher un boulot, on cherchait de quoi satisfaire notre désir passionné d’élévation et de beauté. Après tout, nous avions, nous aussi, une idée de la beauté, bien que nous n’ayons été que de simples travailleurs immigrés.

Dans la brillante étude d’Austin Lewis, The Militant Proletariat (1911) — le premier ouvrage détaillé de théorie marxiste influencée par l’expérience de l’IWW —, la révolution prolétarienne elle-même est présentée comme un « moyen d’expression », corsetée dans la structure étouffante du syndicat corporatif, mais passionnément développée dans le nouveau syndicalisme de l’IWW [9].

Bien plus que tout autre groupe révolutionnaire aux États-Unis pendant les années 1920 et 1930, les wobblies vivaient la révolution dont ils rêvaient. Et c’est sans aucun doute pour cela qu’ils ne se soucièrent jamais des discussions byzantines et du galimatias scolastique à propos des rapports réels entre la « base » et la « superstructure », et pourquoi beaucoup de ses artistes et écrivains furent excédés ou écœurés par le fatras stalinien appelé « réalisme socialiste ». Dans son essai sur la vie et le travail du poète et responsable wobbly Covington Hall, James Stodder reflète avec clairvoyance l’ampleur et la portée de la contre-culture wobbly :

La presse IWW impressionne particulièrement par sa vitalité quand on la compare à la conception, artificielle et affectée, de la culture exposée dans la presse du Parti communiste des années 1930. Dans la presse wobbly, on trouve des poèmes et controverses écrits par d’innombrables prolétaires anonymes ; des débats en roue libre, drôles et souvent farouches sur chaque aspect des valeurs révolutionnaires dans leur sens le plus large ; des styles singuliers de l’expression prolétaire la plus rude et d’utopisme lyrique revêtant étonnamment des formes de modernisme « dégénéré » s’apparentant à l’expressionnisme ou au surréalisme. [...]

Quand on place l’ensemble de cette floraison exubérante à côté des papiers prédigérés du Daily Worker, on prend conscience de la différence entre l’art et la propagande, la liberté et la culture administrée. Le style brutal du réalisme socialiste, presque indistinct esthétiquement de l’art nazi, représente au mieux la façon dont les radicaux de la classe moyenne imaginent le langage et les attentes des ouvriers. Ici, l’art est assujetti à la « raison » du parti, émanation consciente de l’histoire, dirigeant les masses supposées incapables de penser. [...]

Dans l’IWW [...], la rupture entre intellectuels et ouvriers fut au moins partiellement dépassée, non par des intellectuels feignant d’être des ouvriers, mais par les efforts des ouvriers pour devenir des intellectuels, c’est-à-dire des penseurs critiques indépendants.
[J. Stodder, « Covington Hall, Life & Values », introduction à C. Hall, My Life in the Louisiana Class Struggle, p. 18]

Les centres nerveux de cette contre-culture wobbly se situaient dans les centaines de locaux IWW disséminés à travers les États-Unis et le Canada. Repaire, lieu de rencontre et de lecture — espace où se détendre, sans obligation de manger, de boire ni d’acheter quoi que ce soit —, chaque local IWW (IWW / Wobbly hall) était un centre culturel, au sens noble de l’expression : l’alternative révolutionnaire du syndicat à des institutions conservatrices comme les églises, bars, salles de jeu, champs de courses et clubs masculins. Dans les locaux wobbly, les fellow workers préparaient de nouvelles orientations organisationnelles et de nouvelles grèves, écrivaient des poèmes, chansons, tracts, brochures et articles pour l’Industrial Worker, discutaient d’idées, de livres, de poésie, d’histoire et des problèmes du jour, et profitaient de spectacles presque tous les soirs : musique, pièces, lectures, récitals et bal.

Les hobo jungles avaient la même fonction pour cette communauté ambulante. Les jungles, les trains de marchandises bondés en route pour la moisson et — crème des crèmes — les locaux wobbly étaient tous des espaces sociaux subversifs dans lesquels beaucoup d’esclaves salariés sans le sou pouvaient s’exprimer ouvertement, savourant ainsi un peu de la liberté et de la dignité qui leur étaient interdits sur les lieux de travail et pendant les soupes populaires de l’Armée du salut.

Se souvenant du début des années 1920, le fellow worker Nick Steelink souligne le rôle des locaux wobbly dans l’éducation des travailleurs :

Le local IWW n’était pas un endroit pour raconter des histoire salaces, ou pour rapporter ce que tel ou tel parlementaire ou sénateur allait faire pour les pauvres, ou quel bienfaiteur était tel businessman à la mode, ou ce qui allait vous tomber dessus bientôt, rien de tout ça. On y parlait du syndicat, et comment se dépasser soi-même pour servir la Cause.
[Journey into Dreamland: An Autobiography, 1970, p. 230]

Pour un bon wobbly, « se dépasser soi-même », signifiait lire Marx, Kropotkine et d’autres auteurs révolutionnaires, participer à des conférences et des classes d’étude wobbly, discuter des documents et publications IWW, interroger les fellow workers les plus instruits, et partager avec d’autres ce qu’on avait lu.

L’ancien étudiant à Harvard John Reed fut un des nombreux observateurs profondément touchés par les locaux wobbly et la culture qui fleurissait tout autour. Il notait en septembre 1918 dans le magazine socialiste Liberator que

[...] où qu’elle soit, vous trouverez dans chaque section syndicale IWW un centre intellectuel — un endroit où des hommes lisent de la philosophie, de l’économie, les dernières pièces de théâtre et les derniers romans, où l’on discute d’art, de poésie, de politique internationale. Dans ma région natale, à Portland, Oregon, le local IWW était le centre intellectuel le plus animé de la ville.

Floyd Dell fut semblablement marqué par sa visite dans un local IWW à New York, où

[...] l’histoire de la lutte ouvrière américaine peut être apprise de la bouche de beaucoup de vétérans et de jeunes. [...] Où, ailleurs que dans un local wobbly, peut-on entendre parler d’autre chose que d’argent et de ce que l’argent peut procurer ?
[F. Dell, An Old Man’s Folly, 1926]

Dell évoque ensuite un fellow worker de ce local wobbly new-yorkais « qui connaît les poésies de Shelley et Blake par cœur ».

De nos jours, la plupart des historiens universitaires sont enclins à sous-estimer le syndicat en tant que communauté intellectuelle créative, mais, à l’époque, certains observateurs perspicaces en prirent conscience très tôt et virent aussi que le phénomène ne se limitait pas aux grands centres urbains. En 1922, dans une région minière du sud de l’Illinois, un reporter du St Louis Post-Dispatch interrogea le wobbly Ed Wieck et sa compagne Agnes, « la Mother Jones de l’Illinois » [David Thoreau Wieck, Woman from Spillertown, 1992, p. 79]. Profondément impressionné par cette « jeune femme de culture » et son compagnon mineur, connu dans la région comme étant le H. D. Thoreau local, il faisait remarquer que

[...] si quelqu’un s’imagine qu’une famille de mineurs n’est que cela et rien de plus, une visite aux Wieck à Belleville devrait l’amener très vite à réviser son jugement. M. et Mme Wieck peuvent tous deux « parler » littérature et philosophie, et même d’une science aussi récente et en vogue que la psychologie, avec une connaissance et un discernement à faire rougir les prétentions culturelles de nombre de personnes qui vivent dans de belles maisons et qui conduisent le dernier modèle des voitures les plus chères.

La pensée critique et la créativité ouvrières furent toujours le cœur et l’âme de cette « bande de rebelles du travail ». Militants d’un mouvement multiculturel et contre-culturel — qui préexista à l’invention même de ces termes —, les IWW se méfiaient de l’idéologie bourgeoise du melting-pot et tiraient un farouche orgueil de la diversité culturelle prolétarienne internationale. Il n’est pas étonnant que ce Grand Syndicat unique — qui fut bien plus qu’un syndicat — ait attiré, inspiré et nourri tant de poètes, d’artistes et de musiciens.

Un de ces poètes, artistes et musiciens était un immigré hobo appelé Joel Hägglund, plus connu sous le nom de Joe Hill.


[1Pour en signaler seulement quelques-unes : Mills (1962) se concentre exclusivement sur les figures « mondiales » (Marx, Engels, Lénine, Kautsky, Rosa Luxemburg, Staline, Mao, Guevara, etc.), indiquant que, « pour des raisons de commodité et faute de place », il a « délibérément écarté anarchisme et syndicalisme », qui « n’ont maintenant plus de portée politique immédiate ». Omission particulièrement surprenante de la part d’un homme connu pour avoir admiré l’IWW et ayant parlé de ses amis les plus radicaux comme de « bons wobblies ». Herreshoff (1967), quant à lui, disserte de l’IWW uniquement en relation avec DeLeon ; ses brèves remarques sur Haywood sont sans fondement. Wohlforth (1968) prétend que la théorie wobbly se limite à son Préambule, démontrant ainsi que la critique trotskiste des IWW peut être aussi superficielle que la critique stalinienne.

[2Olay signa beaucoup de ses articles sous des pseudonymes comme Onofre Dallas, Emilio, Juan Escoto, R. Lamenard et autres.

[3Voir la correspondance entre l’AIT et l’IWW dans les archives de l’IWW à la bibliothèque de la Wayne State University de Detroit.

[4Jehan Mayoux, fils de Marie et François Mayoux, fut poète, critique et théoricien dans le groupe surréaliste en France de 1932 à 1967. Ses Œuvres complètes (cinq volumes) furent éditées de 1976 à 1979. Son essai politique le plus connu est sans doute Les Syndicats contre la révolution, écrit avec ses amis Benjamin Péret et Grandizio Munis (Le Terrain vague, Paris, 1968).

[5Il se pourrait que « Walter Rogers » soit un pseudonyme, mais les deux livres publiés sous ce nom (en collaboration avec Elizabeth Rogers) sont d’authentiques comptes rendus autobiographiques d’un ancien IWW ayant ensuite rejoint le Parti communiste.

[6Vous, restez calmes et résolus, / Comme une forêt fermée et muette, / Les bras croisés, et avec des regards / Qui soient des armes invincibles.
(Traduction de Félix Rabbe, La Mascarade de l’anarchie, Éditions Paris-Méditerranée, 2004, p. 119.)

[7Voir, par exemple, « Psycho-Analysis in the Revolutionary Movement », par Card N° 747818 dans l’Industrial Worker du 15 janvier 1921, et des articles IWW s’intéressant à Gandhi comme « Nationalism and Direct Action in India », par « un nationaliste hindou » (Industrial Pioneer, août 1921) ou « Mohandas Ghandi [sic] and Soul Force », par P. D. E. dans l’édition d’octobre du même journal.

[8Les songwriters de l’IWW étaient avant tout des paroliers et plus rarement des compositeurs, à l’exception de Joe Hill, qui a laissé quelques mélodies (voir dans ce livre le chapitre « Joe Hill, compositeur »). En règle générale, ils mettaient des paroles sur des musiques existantes, chansons à la mode ou hymnes religieux, par exemple. S’ils partageaient nombre de caractéristiques avec les chansonniers français du début du XXe siècle, Aristide Bruant, Gaston Couté ou Montéhus, ils n’étaient cependant pas des professionnels de la chanson et chantaient plus dans les meetings syndicalistes que dans les cabarets. (N.d.É)

[9Charles H. Kerr présenta le livre de Lewis comme « la plus précieuse contribution américaine à la littérature sur le socialisme qui ait été produite jusqu’ici ». Symptomatiquement négligé ou évoqué seulement en passant dans les livres sur l’IWW, Lewis est depuis longtemps reconnu comme un important théoricien marxiste par des chercheurs en Allemagne, foyer d’origine du marxisme : voir, par exemple, Gisela Bock, Die Andere Arbeiterbewegung in den USA von 1909-1922: die IWW, Munich, Trikont Verlag, 1976.