Bonnes feuilles

I. Joe Hill et son syndicat — Chapitre 2

L’histoire controversée de l’IWW

La théo­rie et la pra­ti­que de l’IWW — son syn­di­ca­lisme indus­triel révo­lu­tion­naire, l’action directe et son atta­che­ment au « lieu de tra­vail », ses efforts pour orga­ni­ser « un seul syn­di­cat de tous les tra­vailleurs », ses sec­tions syn­di­ca­les gran­des ouver­tes (les sec­tions mix­tes, mixed locals) et sa culture d’oppo­si­tion diverse et variée — sont regar­dées géné­ra­le­ment avec condes­cen­dance et incom­pré­hen­sion par les his­to­riens aca­dé­mi­ques, beau­coup d’entre eux ne fai­sant que repren­dre à leur compte l’hos­ti­lité des pre­miers cri­ti­ques poli­ti­ques et des rivaux du syn­di­cat. Comme on sait, l’his­toire est tou­jours écrite par les vain­queurs, et peu de gens contes­te­ront ce triste fait que jusqu’ici la classe capi­ta­liste est sor­tie vic­to­rieuse de la lutte des clas­ses. Il est dès lors peu sur­pre­nant que les ouvra­ges d’his­toire les plus faci­le­ment dis­po­ni­bles sur la plus belle orga­ni­sa­tion ouvrière de l’his­toire des États-Unis aient été écrits par des per­son­nes ouver­te­ment hos­ti­les à ses aspi­ra­tions et prin­ci­pes.

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Recherché mort (au mieux) ou vif (mais bien secoué)
Pour avoir défendu des journées plus courtes, des boulots plus sûrs et de meilleures paies.

Presque un siè­cle après sa for­ma­tion, l’IWW demeure tou­jours aussi contro­ver­sée. Les cri­ti­ques dis­cré­di­tent ou condam­nent le syn­di­cat pour son carac­tère révo­lu­tion­naire sans conces­sions, son « syn­di­ca­lisme dou­ble », son refus du sys­tème électoraliste ou sa pré­ten­due inap­ti­tude à établir un contrôle per­ma­nent du tra­vail dans la grande indus­trie. D’autres le dépré­cient en fei­gnant de le louer comme pré­cur­seur gros­sier du CIO (Congress of Industrial Organizations) de 1930, ou pour avoir ajouté quel­ques chan­sons au réper­toire de la musi­que folk. La lit­té­ra­ture por­tant sur le syn­di­cat — his­to­ri­que, socio­lo­gi­que, cultu­relle, théo­ri­que et roma­nes­que — n’est pas seu­le­ment mal four­nie, mais elle est aussi pleine de contra­dic­tions, de contes­ta­tions et d’inter­pré­ta­tions diver­gen­tes que peu­vent l’être la lit­té­ra­ture sur le chris­tia­nisme, sur l’Atlantide ou sur Marilyn Monroe. L’étudiant sérieux cher­chant la vérité sur l’IWW est assuré d’y per­dre beau­coup de temps.

Curieusement, après tou­tes ces années, il n’y a tou­jours rien qui res­sem­ble à une his­toire exhaus­tive et digne de confiance du syn­di­cat. Le livre qui passe le plus sou­vent pour tel, We Shall Be All, A History of the IWW, de Dubofsky (575 pages), est pro­ba­ble­ment l’ouvrage le plus cité dans tou­tes les études ulté­rieu­res sur le syn­di­cat. Publié en 1969, il s’agit d’un récit pano­rama, pas trop mal écrit, des pre­miè­res années de l’IWW ; une seconde édition est sor­tie en 1974, une nou­velle ver­sion abré­gée en 2000. Malheureusement, ce récit est si mal fichu qu’il fau­drait un ouvrage deux fois plus long pour le remet­tre à l’endroit. Dans une pleine page de révi­sions parue dans l’Industrial Worker de novem­bre 1969, Fred Thompson, faute de place, a dû se limi­ter à rele­ver seu­le­ment trente-sept de ce qu’il appelle les plus « mons­trueu­ses erreurs », de fait ou par omis­sion, de Dubofsky. Dans une des bévues que Thompson ne men­tionne pas, Dubofsky étudie par exem­ple le « marxisme-léni­nisme » de l’IWW dès 1914, avant même que le terme n’appa­raisse en Russie [Op. cit., p. 352]. Ailleurs, il attri­bue les der­niè­res lignes du fameux poème de Shelley, The Mask of Anarchy (La Mascarade de l’anar­chie), au res­pon­sa­ble wob­bly Edward F. Doree [Op. cit., p. 153].

Parallèlement au man­que d’égards de Dubofsky pour les faits, le livre souf­fre de l’addi­tion confon­dante des pré­ju­gés de classe moyenne et d’une pré­ten­tieuse vanité uni­ver­si­taire. Par exem­ple, en emprun­tant à Oscar M. Lewis le dou­teux concept de « culture de la pau­vreté » pour en faire l’un de ses « prin­ci­paux thè­mes orga­ni­sa­teurs », Dubofsky n’ajoute qu’une lour­deur inu­tile à ce qui était déjà un volume idéo­lo­gi­que­ment obèse. Curieusement, moins de qua­tre ans après la paru­tion du livre, Dubofsky en vint lui-même à reconnaî­tre la vacuité du concept de Lewis et se sen­tit obligé de l’exclure for­mel­le­ment dans la pré­face à l’édition de poche de 1974 [Op. cit., p. V-VI].

Pis encore, l’asser­tion de Dubofsky (l’une des « deux leçons » qu’on tirera, espère-t-il, de son livre) selon laquelle, en contri­buant à dimi­nuer les jour­nées de tra­vail, rele­ver les salai­res et amé­lio­rer les condi­tions de tra­vail, l’IWW aurait repoussé la « pers­pec­tive de la révo­lu­tion » et ainsi, en fait, anéanti ses pro­pres aspi­ra­tions. Fred Thompson mit en piè­ces ce détes­ta­ble échantillon d’insen­si­bi­lité ouvrière dans sa recen­sion pour l’Industrial Worker.

Mais le com­ble reste que Dubofsky situe la fin de son récit en 1918, omet­tant le fait déci­sif que, mal­gré le ter­ro­risme d’État ins­piré par les gran­des entre­pri­ses, l’IWW a conti­nué à pro­gres­ser — vigou­reu­se­ment — tout au long des cinq années qui sui­vi­rent : le syn­di­cat compta plus de mem­bres que jamais entre 1923 et 1924. Comment, dès lors, Dubofsky en vient-il à faire de 1918 le terme de son livre ? Selon moi, comme beau­coup d’autres his­to­riens bour­geois avant lui et depuis, il a tout sim­ple­ment pris pour argent comp­tant la pers­pec­tive biai­sée du Parti com­mu­niste sur ce sujet. Depuis le début des années 1920, les pro­pa­gan­dis­tes du PC, livre après livre et de bro­chure en bro­chure, n’ont cessé de pré­ten­dre avec suf­fi­sance que, une fois le parti dans la place, les beaux jours de l’IWW étaient défi­ni­ti­ve­ment pas­sés.

La légende selon laquelle l’IWW « s’effon­dra » ou fut « écrasé » pen­dant — ou immé­dia­te­ment après — la Première Guerre mon­diale se per­pé­tue aujourd’hui dans l’his­toire bour­geoise aussi bien que dans l’his­toire d’obé­dience com­mu­niste. Les meilleu­res réfu­ta­tions de ces points de vue idéo­lo­gi­que­ment orien­tés se trou­vent en abon­dance dans les publi­ca­tions des concur­rents contem­po­rains de l’IWW, de ses rivaux qui voyaient le syn­di­cat sur­vi­vre à la per­sé­cu­tion. Le Butte Daily Bulletin, par exem­ple — appar­te­nant conjoin­te­ment aux Electrical Workers, Blacksmiths et Typographical Unions —, sou­vent opposé à l’IWW, dut cepen­dant admet­tre en 1920 que

l’orga­ni­sa­tion IWW ne meurt pas. Elle est plus forte que jamais dans les grands bois à char­pente der­rière Centralia. Dans tout le Nord-Ouest, la tra­gé­die a for­ti­fié le mou­ve­ment wob­bly ; elle a révélé à beau­coup de tra­vailleurs pré­cai­res l’ampleur de la ran­cœur contre leur soli­da­rité.
[BDB, 17 avril]

Comme s’il fal­lait met­tre les points sur les « i », le même jour­nal signale, trois semai­nes plus tard, que 15 000 char­pen­tiers ont par­ti­cipé à un pique-nique de l’IWW à Seattle. Est-ce là ce que Dubofsky appelle un groupe « inca­pa­ble de conti­nuer à jouer un rôle vital dans le radi­ca­lisme amé­ri­cain » [Op. cit., p. 467] ?

Autocollant commémoratif du centenaire IWW {JPEG}

Pour la com­pré­hen­sion d’ensem­ble de ces ques­tions, comme pour ce qui est des faits, l’his­toire écrite de l’inté­rieur de l’IWW par Fred Thompson, The IWW: Its First Fifty Years (1955, réé­di­tion aug­men­tée en 1976, parue sous le titre The IWW: Its First Seventy Years), est lar­ge­ment supé­rieure à l’étude de Dubofsky. Malheureusement, comme le concède son auteur lui-même, le livre est beau­coup « trop mince » pour ren­dre jus­tice à son sujet. Sur 200 pages, beau­coup de gran­des grè­ves, de com­bats pour la liberté d’expres­sion et de cam­pa­gnes de défense sont trai­tés en une ligne ou deux et beau­coup d’autres actions ne sont pas men­tion­nées du tout. Le livre de Thompson confirme l’évidence : l’his­toire épique de l’IWW ne peut tenir dans un petit ouvrage. Il fau­dra beau­coup de place, non seu­le­ment pour le contexte, l’évolution et le tableau dans son ensem­ble, mais également pour les innom­bra­bles détails indis­pen­sa­bles, à-côtés et digres­sions qui seuls peu­vent don­ner à un récit his­to­ri­que sa flamme de vie et son actua­lité vibrante.

Comme on pou­vait le pré­voir, la plu­part des his­to­riens uni­ver­si­tai­res ont suivi Dubofsky plu­tôt que Thompson, avec pour résul­tat la répé­ti­tion des mêmes erreurs sur des étagères de livres et d’arti­cles de presse : échos ad nau­seam de cri­ti­ques débi­tées il y a des lus­tres par des rivaux aigris comme Sam Gompers, Daniel DeLeon et William Z. Foster, et seri­nant les mêmes ser­mons écœurants selon les­quels l’IWW était « trop révo­lu­tion­naire » pour les États-Unis et fut donc un « échec » — pit­to­res­que, sans doute, et non sans un cer­tain charme, mais un échec défi­ni­tif.

Ce n’est que jus­tice d’ajou­ter qu’il y eut tou­jours des excep­tions, des his­to­riens qui, indif­fé­rents aux marot­tes ins­ti­tu­tion­nel­les, ont trouvé dans l’IWW un sujet attrayant, l’étudiant avec un esprit ouvert, fai­sant non seu­le­ment de splen­di­des décou­ver­tes, mais rele­vant également ses rap­ports avec le syn­di­ca­lisme contem­po­rain. Aliens and Dissenters: Federal Suppression of Radicals, 1903-1933 (1963), de William Preston Jr — cen­tré sur l’IWW et la guerre menée par le gou­ver­ne­ment contre l’orga­ni­sa­tion —, est un véri­ta­ble clas­si­que : une lec­ture indis­pen­sa­ble pour qui s’inté­resse au syn­di­cat.

Également recom­mandé sans réserve, Rebel Voices: An IWW Anthology (pre­mière édition en 1964), de Joyce M. Kornbluh : une riche col­lec­tion d’art et de lit­té­ra­ture wob­bly — mani­fes­tes, chan­sons, poè­mes, nou­vel­les, piè­ces de théâ­tre, polé­mi­ques et ban­des des­si­nées —, accom­pa­gnée d’excel­lents com­men­tai­res his­to­ri­ques. Aucun livre avant ni depuis n’a mieux capté la « saveur » de l’IWW que Rebel Voices. Revu et aug­menté en 1988, avec une nou­velle intro­duc­tion de Fred Thompson, un essai sur les des­sins et des­si­na­teurs de l’IWW signé par votre ser­vi­teur et quel­que trois dou­zai­nes de nou­veaux des­sins et ban­des des­si­nées, l’antho­lo­gie de Kornbluh demeure après qua­rante ans le meilleur ouvrage sur le sujet.

Solidarity Forever: An Oral History of the IWW (1985), dirigé par Steward Bird, Dan Georgakas et Deborah Shaffer, est un ouvrage dans la même veine, avec une intro­duc­tion his­to­ri­que très utile et des têtes de cha­pi­tre dus à Georgakas. Malgré quel­ques erreurs de trans­crip­tion des enre­gis­tre­ments, c’est un livre de base excep­tion­nel­le­ment pré­cieux : l’his­toire wob­bly comme la racontent les wob­blies.

Une autre excep­tion parmi les his­to­riens : Mark Leier, qui, dans son admi­ra­ble étude sur l’IWW en Colombie-Britannique (Canada), Where the Fraser River Flows, sou­met les par­tis pris idéo­lo­gi­ques de quel­ques-uns des his­to­riens prin­ci­paux de l’IWW à une brève mais cin­glante cri­ti­que, et sou­tient que le syn­di­ca­lisme indus­triel révo­lu­tion­naire n’était pas une « aber­ra­tion » mais plu­tôt une « alter­na­tive his­to­ri­que réa­liste » au syn­di­ca­lisme d’affai­res, à l’État-Providence, à la social-démo­cra­tie ainsi qu’aux diver­ses varié­tés de marxisme-léni­nisme.

Heureusement pour nous tous, les his­to­riens ne sont pas les seuls à avoir étudié l’IWW. En socio­lo­gue, Salvatore Salerno a éclairé bien des aspects incom­pris du passé de l’orga­ni­sa­tion dans son Red November, Black November: Culture and Community in the IWW (1989). Non content de réfu­ter le mythe popu­laire selon lequel l’IWW serait pri­mi­ti­ve­ment un pro­duit de l’ouest des États-Unis, il a mon­tré d’une manière convain­cante que les raci­nes de l’IWW dans l’anar­chisme de l’« Idée de Chicago » étaient bien plus pro­fon­des que les cher­cheurs pré­cé­dents avaient pu le sup­po­ser, et que les immi­grés, accom­pa­gnés des idées et tac­ti­ques syn­di­ca­les qu’ils impor­taient, cons­ti­tuè­rent des fac­teurs majeurs dans l’orien­ta­tion ini­tiale du syn­di­cat. Salerno mon­tre également que la culture poli­ti­que de l’IWW — son mélange sin­gu­lier d’art, de chan­sons, d’humour et de pro­gramme socio-économique révo­lu­tion­naire, comme les dif­fé­ren­tes voies inno­van­tes par les­quel­les l’IWW a pu inte­ra­gir avec la plus large com­mu­nauté de tra­vailleurs — n’était en aucun cas « péri­phé­ri­que », mais cen­trale pour l’acti­vité et les objec­tifs du syn­di­cat.

Il reste qu’une his­toire véri­ta­ble, exhaus­tive, de l’IWW attend encore d’être écrite. Ce sera un ouvrage de plu­sieurs volu­mes, requé­rant la par­ti­ci­pa­tion de plu­sieurs auteurs, dont cer­tains devront par­ler cou­ram­ment d’autres lan­gues que l’anglais (négli­ger les sec­tions et publi­ca­tions poly­glot­tes du syn­di­cat, aussi bien que l’acti­vité de l’IWW dans d’autres pays, fait par­tie des plus gran­des tares de la lit­té­ra­ture exis­tante). Tant qu’un tel tra­vail ne sera pas réa­lisé, le cher­cheur n’aura d’autre choix que de pio­cher dans ce qui est dis­po­ni­ble aujourd’hui : le meilleur, le pire et l’insi­gni­fiant. Dans cette pers­pec­tive, toute contri­bu­tion à l’his­toire de l’IWW est la bien­ve­nue, et tou­tes valent la peine d’être lues. Même la super­fi­cielle étude de John S. Gambs, The Decline of the IWW (1932) — qui souf­fre, de sur­croît, des pré­ju­gés de droite de l’auteur —, contient des infor­ma­tions introu­va­bles ailleurs.

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Fred Thompson
(iww.org)

Cela étant, le lec­teur curieux ne peut que déplo­rer l’igno­rance, le conser­va­tisme, l’absence d’ima­gi­na­tion et, sur­tout, le man­que d’inté­rêt pour le sujet mani­festé par tant d’auteurs. Certains d’entre eux ont également fait preuve d’un si pau­vre sens des pro­por­tions, d’une telle mes­qui­ne­rie, qu’on peut s’inter­ro­ger sur leurs moti­va­tions réel­les. Joseph Conlin, par exem­ple, dans sa mai­gri­chonne esquisse his­to­ri­que de l’his­toire de l’IWW, Bread and Roses Too: Studies of the Wobblies (1969, 165 pages), s’est curieu­se­ment senti obligé de consa­crer deux pages et demie à un compte rendu pué­ril et déplacé de l’acti­vité de la Solidarity Library (biblio­thè­que de la soli­da­rité) de la sec­tion de Chicago de l’IWW et des jeu­nes tra­vailleurs volon­tai­res qui l’ont tenue vers la fin des années 1960 [Op. cit., p. 137-139]. Comme l’indi­que le titre du cha­pi­tre (« Ce n’est pas le même IWW »), Conlin veut clai­re­ment mon­trer que les « vieux » wob­blies n’ont que faire de la jeune géné­ra­tion du syn­di­cat. Dubofsky nous livre, lui aussi, deux pages de la même veine [Op. cit., p. 471-472]. Juste pour mémoire, voici ce que Fred Thompson — le plus actif des vieux mili­tants de Chicago — tenait à dire à ce pro­pos dans une entre­vue avec Studs Terkel :

Ce qui me donne le plus de cou­rage, ce sont les jeu­nes d’aujourd’hui. [...] Ce sont les moins stu­dieux des radi­caux que j’aie jamais connus, mais les plus ins­truits. [...] Ces gos­ses uti­li­sent les livres uni­que­ment pour appro­fon­dis­se­ment. Ils n’ont aucun dogme. Ils sont plus sou­ples, plus ouverts, plus sen­si­bles.
[S. Terkel, Hard Times, 1970, p. 330]

Puisse-t-on un jour dire la même chose des his­to­riens aca­dé­mi­ques !