Bonnes feuilles

V. Joe Hill et les arts — Chapitre 8

Pie in the sky

Parmi les cen­tai­nes de for­mu­les mer­veilleu­ses échangées par les IWW au fil des ans, pie in the sky s’est rapi­de­ment taillé une place de choix, qu’elle a conser­vée depuis. Archie Green, le spé­cia­liste du monde ouvrier, l’appe­lait « la contri­bu­tion wob­bly la plus signi­fi­ca­tive au voca­bu­laire amé­ri­cain ». S’il n’y a aucune cer­ti­tude que Joe Hill ait le pre­mier inventé cette expres­sion, on n’en a en tout cas pas trouvé d’autre occur­rence avant la publi­ca­tion de The Preacher and the Slave en 1911, où elle appa­raît dans le refrain :

Work and pray, live on hay,
You’ll get pie in the sky when you die 1.

Avec Don’t Mourn, Organize (Ne vous lamen­tez pas, orga­ni­sez-vous), Bread and Roses (Du pain et des roses), Dump the Bosses off Your Back (Virez vos patrons) et Direct Action Gets the Goods (L’action directe ramène du bon), le fameux vers de Hill est la réponse wob­bly clas­si­que à l’appel de Whitman pour une poé­sie faite de « mots sou­ples, forts et ardents ».

Trois ans avant la publi­ca­tion de The Preacher and the Slave, on trouve cette chan­son d’un autre auteur IWW, Richard Brazier, dans le Little Red Song Book, Come and Get Wise :

Talk about the swell way the workers don’t have
And the fine wages our master don’t give.
Rave about the good cream that’s on high above
If we’ll work for nothing and the boss we’ll all love 2.

Dans une let­tre à Fred Thompson en 1968, Brazier sug­gère que son vers « the good cream that’s on high above » anti­ci­pait le pie in the sky de Joe Hill. Il a sans doute rai­son, et j’irais même jusqu’à dire que la for­mule inci­sive de Hill est une réé­cri­ture de celle, un peu trop alam­bi­quée, de Brazier. En sub­sti­tuant pie à the good cream et sky à on high above, Hill divise la lon­gueur de la for­mule par deux et trans­forme ce bloc sans éclat en une image poé­ti­que frap­pante. Un tel rac­courci était une seconde nature pour Joel Emmanuel Hägglund, qui passa des vingt let­tres de son nom aux quinze de Joseph Hillstrom puis aux sept let­tres de Joe Hill.

L’allé­ge­ment du vers lour­daud de Brazier nous offre un mer­veilleux aperçu sur la méthode d’écriture de Hill. Il accré­dite aussi l’hypo­thèse que Hill est bien le créa­teur de l’expres­sion « pie in the sky ». Ce n’est que jus­tice poé­ti­que, il me sem­ble, si le plus célè­bre des wob­blies en la matière se trouve être aussi l’inven­teur de la plus fameuse des for­mu­les wob­bly.

Comment pie in the sky a pu tra­cer sa route des piquets de grève et mee­tings de rue wob­bly au lan­gage cou­rant pour des mil­lions de per­son­nes serait en soi un sujet digne d’une mono­gra­phie. Comme l’argot wob pour dési­gner le para­dis bour­geois — c’est-à-dire la « ran­çon du décès » —, le jeu de mots sur la piety 3 ou le terme wob­bly pour « prê­tre » — sky­pi­lot (pilote du ciel) —, l’expres­sion vaut aussi bien pour les pieu­ses pro­mes­ses des calo­tins que pour les escrocs du syn­di­ca­lisme ou les poli­ti­ciens (comme le dit une chan­son plus récente, Ball of Confusion : « Votez pour moi et vous serez libres »). Le besoin se fai­sait sen­tir d’une expres­sion plus juste et expres­sive que hot air (c’est du vent) ou balo­ney (fou­taise), et le pie in the sky de Joe Hill com­blait la lacune.

La tâche essen­tielle que s’assi­gnaient les song­wri­ters et des­si­na­teurs de l’IWW, ainsi que les autres acti­vis­tes et orga­ni­sa­teurs du syn­di­cat, consis­tait à dégon­fler les bau­dru­ches idéo­lo­gi­ques qui entraî­naient les escla­ves sala­riés dans la misère et les impas­ses : la pour­suite sans fin du « bon bou­lot », du « bon can­di­dat », de la « sécu­rité », de la « res­pec­ta­bi­lité », etc. Un des­sin de Joe Hill en 1913 dans l’Industrial Worker, sur la « garan­tie cons­ti­tu­tion­nelle », ne repré­sente aucune « tarte », mais il est néan­moins un clair aver­tis­se­ment contre les illu­sions et les dan­gers du pie in the sky.

The Preacher and the Slave est une des chan­sons les plus sou­vent réé­di­tées et enre­gis­trées de Joe Hill : il en existe quel­ques ver­sions hil­l­billies enre­gis­trées dans les années 1930. La Grande Dépression fit les beaux jours de l’expres­sion. Popularisée non seu­le­ment par les soap­boxers, les pam­phlé­tai­res et rédac­teurs de la presse de l’IWW et des autres orga­ni­sa­tions de gau­che, mais également par des pro­duc­tions pho­no­gra­phi­ques de masse qui pas­saient aussi à la radio, la for­mule péné­tra pro­fon­dé­ment dans les milieux ouvriers et radi­caux. En 1931, un roman de Frederick Hazlitt Brennan, inti­tulé Pie in the Sky — lequel conte­nait des pas­sa­ges de la chan­son de Joe Hill —, fut édité par une grosse mai­son de New York. Quelque vingt ans plus tard, quand les his­toi­res de sou­cou­pes volan­tes bat­taient leur plein, une let­tre au direc­teur d’un jour­nal de Philadelphie expli­quait : « C’est plat comme des galet­tes, des res­tes de cette tarte dans le ciel [pie in the sky] qu’on nous pro­met­tait il y a des années. » De ces galet­tes, bien sûr, est né le fris­bee, une des concré­ti­sa­tions les plus réus­sies et les plus ludi­ques de l’expres­sion de Joe Hill. Si on en croit un his­to­rien de ce sport, un de ces pre­miers dis­ques volants était bap­tisé Sky Pie [Stancil Johnson, Frisbee, 1975, p. 34].

Au cours des années qui sui­vi­rent, l’usage de l’expres­sion dans le mou­ve­ment ouvrier ten­dit à mini­mi­ser son contenu anti­re­li­gieux ori­gi­nel. Durant les années 1940, l’AFL, qui essayait de concur­ren­cer les ten­ta­ti­ves du CIO pour syn­di­quer les tra­vailleurs noirs du Sud, édita une bro­chure inti­tu­lée Pie in the Sky, qui assu­rait les ouvriers inor­ga­ni­sés que « l’AFL offre des résul­tats immé­diats, pas des pro­mes­ses de tarte au ciel [pie in the sky] pour demain ».

Une toile de Ralph Fasanella de 1964 encore inti­tu­lée Pie-in-the-Sky fait la satire de la mai­son-avec-jar­din idyl­li­que de ban­lieue comme incar­na­tion du para­dis, avec une petite cha­pelle au milieu. Des des­si­na­teurs de tou­tes sor­tes, wob­blies, des­si­na­teurs ouvriers ou même bour­geois, ont joué un rôle signi­fi­ca­tif pour popu­la­ri­ser l’expres­sion. Elle fit, par exem­ple, la cou­ver­ture et le thème de l’édition de juin 1990 du maga­zine de ban­des des­si­nées Oncle Picsou. Il vau­drait la peine de réper­to­rier les repré­sen­ta­tions du pie in the sky dans les arts popu­lai­res.

Elle donna son titre en 1969 à une his­toire abré­gée de l’IWW des­ti­née au jeune public chez Delacorte Press. Le récit d’Irving Werstein, sous-titré « Un com­bat amé­ri­cain : les wob­blies en leur temps », était bien inten­tionné mais regor­geait d’énormes erreurs (dans l’index, le syn­di­cat est appelé International Workers of the World). La très mau­vaise infor­ma­tion de l’auteur appa­raît dès la page de garde, où on nous fait savoir que l’IWW « était calom­nié par ses oppo­sants à cause de ses doc­tri­nes chi­mé­ri­ques [its “pie in the sky” phi­lo­so­phies] ».

Je ne suis pas sûr que beau­coup de jeu­nes aient lu la prose confuse de M. Werstein. En revan­che, nom­bre d’entre eux ont entendu les chan­sons de John Lennon. En 1970, le chan­teur — le « héros de la classe ouvrière » qui était, à l’ins­tar de Joe Hill, chan­teur, auteur, musi­cien, com­po­si­teur, poète et des­si­na­teur, et qui, dix ans plus tard, mour­rait lui aussi en mar­tyr — enre­gis­tra I Found Out. Dans les paro­les de Lennon, la for­mule de Joe Hill retrouve tout son sens ori­gi­nal :

Old Hare Krishna got nothing on you.
Just keeping you crazy with nothing to do;
Keep you occupied with pie in the sky,
There ain’t no guru who can see through your eyes 4.

Si, pen­dant un temps, les repré­sen­tants offi­ciels de la classe ouvrière et les grands médias ont pu vider l’expres­sion de Joe Hill de toute sa sub­stance, un des chan­teurs pop les plus célè­bres de la pla­nète aura su lui ren­dre la vigueur anti­clé­ri­cale de ses ori­gi­nes de soap­box.

L’expres­sion a fleuri aussi dans la lit­té­ra­ture de masse. Dans le livre de science-fic­tion The Time Twister, d’Emil Petaja, paru en for­mat de poche en 1969, un per­son­nage défen­dant sa foi en un dieu païen dit qu’il « donne aux gens plus que de la pou­dre aux yeux [besi­des pie in the sky] ».

Lisa Matera est un auteur mys­té­rieux dont les livres évoquent sou­vent les lut­tes des années 1960 et par­fois d’autres cou­rants anté­rieurs du radi­ca­lisme amé­ri­cain. Son roman Star Witness, paru en 1997, parle d’un mathé­ma­ti­cien ayant publié deux livres : Simple as Pi et Sweet as Pi. Son pro­chain ouvrage, apprend-on, devrait s’appe­ler Pi in the Sky.

Pie in the sky est également, bien entendu, une authen­ti­que image sur­réa­liste, et il est inté­res­sant de rele­ver qu’elle fut uti­li­sée, à des fins expli­ci­te­ment révo­lu­tion­nai­res, par le sur­réa­liste amé­ri­cain Paul Garon dans un entre­tien avec Ron Sakolsky en 1999 :

Le sur­réa­lisme n’est pas seu­le­ment une méthode essen­tielle pour gar­nir la tarte céleste [pie in the sky], le sur­réa­lisme seul peut l’attra­per au vol pour la met­tre sur la table.
[Ron Sakolsky, Surrealist Subversion, 2002, p. 101]

Garon retourne l’expres­sion, dans le sens ori­gi­nel de Joe Hill mais aussi dans l’esprit poé­ti­que maté­ria­liste du sur­réa­lisme, répli­quant à la ten­ta­tive de la vider de sa force cri­ti­que et sub­ver­sive. Car, de fait, elle a perdu de son radi­ca­lisme avec le temps. Son sens ouver­te­ment anti­re­li­gieux et, par exten­sion, le rejet de toute la morale bour­geoise qu’elle sous-entend, ne sub­sis­tent plus aujourd’hui que dans les petits cer­cles révo­lu­tion­nai­res d’où elle est issue.

Dans le sens cou­rant, elle peut main­te­nant signi­fier à peu près n’importe quoi. Pie in the Sky est le nom d’une piz­ze­ria de La Nouvelle-Orléans, d’une bou­lan­ge­rie de Toronto, d’une mai­son d’hôtes dans le Vermont, d’une mai­son d’édition pour enfants, d’un groupe de gos­pel, d’une course de che­vaux, d’une comé­die hol­ly­woo­dienne sor­tie en 1996 et main­te­nant dis­po­ni­ble en vidéo, d’un film plus récent sur Andy Warhol, d’une entre­prise infor­ma­ti­que, d’un réseau de télé­vi­sion bri­tan­ni­que et d’un fabri­cant de bal­lons et diri­gea­bles publi­ci­tai­res.

Elle n’est pas rare non plus dans la presse capi­ta­liste. Ce fut un temps le nom de la chro­ni­que culi­naire du Chicago Tribune, et elle est appa­rue depuis dans des repor­ta­ges. La une du Tribune du 17 mai 2002 cite le minis­tre de la Justice de l’État disant avoir de soli­des preu­ves dans un dos­sier cri­mi­nel, pas des sor­net­tes (not pie in the sky).

Un site Internet qui se pro­pose de défi­nir et d’expli­quer des expres­sions idio­ma­ti­ques donne ces piè­tres syno­ny­mes à pie in the sky : « irréa­liste », « infai­sa­ble », « tiré par les che­veux » et « tiède » !

En 1870, neuf ans avant la nais­sance de Joe Hill, Isidore Ducasse rele­vait dans ses Poésies que « la mis­sion de la poé­sie est dif­fi­cile ».




1 Travaille et prie, vis sur la paille, / T’auras de la tarte au ciel, quand tu mourras.

Comme toutes les expressions courantes, « pie in the sky », « de la tarte au ciel », n’a de sens que si on la traduit selon son contexte par ses équivalents en français, qui n’en recouvrent jamais exactement la signification. « Promesse en l’air », « promettre la lune », « poudre aux yeux », « c’est du flan » ou « châteaux en Espagne » n’expriment pas le sens originel ironique anticlérical de l’expression étasunienne : une parole de curé. Le « monte là-dessus (et tu verras Montmartre) » de Lucien Boyer ne contient aucun couplet anticlérical, c’est une chanson polissonne et très « parisienne ». (N.d.T.)

2 Parlez donc de cette vie que les travailleurs n’ont pas, / Et de ces bons salaires que nos maîtres ne donnent pas. / Délirez sur la bonne crème qui nous attend là-haut / Si on travaille dur et pour rien pour de si beaux patrons.

3 Intraduisible : jeu de mots sur pie, « tarte », et piety, « piété ». (N.d.T.)

4 Le vieux Krishna se moque de toi. /Il te rend dingue de n’importe quoi ; / Il te distrait avec de belles paroles, / Mais aucun gourou ne peut lire dans tes yeux.

Cette chanson de John Lennon a paru dans son premier album solo, Plastic Ono Band.