Bonnes feuilles

V. Joe Hill et les arts — Chapitre 8

Pie in the sky

Parmi les centaines de formules merveilleuses échangées par les IWW au fil des ans, pie in the sky s’est rapidement taillé une place de choix, qu’elle a conservée depuis. Archie Green, le spécialiste du monde ouvrier, l’appelait « la contribution wobbly la plus significative au vocabulaire américain ». S’il n’y a aucune certitude que Joe Hill ait le premier inventé cette expression, on n’en a en tout cas pas trouvé d’autre occurrence avant la publication de The Preacher and the Slave en 1911, où elle apparaît dans le refrain :

Work and pray, live on hay,
You’ll get pie in the sky when you die [1].

Avec Don’t Mourn, Organize (Ne vous lamentez pas, organisez-vous), Bread and Roses (Du pain et des roses), Dump the Bosses off Your Back (Virez vos patrons) et Direct Action Gets the Goods (L’action directe ramène du bon), le fameux vers de Hill est la réponse wobbly classique à l’appel de Whitman pour une poésie faite de « mots souples, forts et ardents ».

Trois ans avant la publication de The Preacher and the Slave, on trouve cette chanson d’un autre auteur IWW, Richard Brazier, dans le Little Red Song Book, Come and Get Wise :

Talk about the swell way the workers don’t have
And the fine wages our master don’t give.
Rave about the good cream that’s on high above
If we’ll work for nothing and the boss we’ll all love [2].

Dans une lettre à Fred Thompson en 1968, Brazier suggère que son vers « the good cream that’s on high above » anticipait le pie in the sky de Joe Hill. Il a sans doute raison, et j’irais même jusqu’à dire que la formule incisive de Hill est une réécriture de celle, un peu trop alambiquée, de Brazier. En substituant pie à the good cream et sky à on high above, Hill divise la longueur de la formule par deux et transforme ce bloc sans éclat en une image poétique frappante. Un tel raccourci était une seconde nature pour Joel Emmanuel Hägglund, qui passa des vingt lettres de son nom aux quinze de Joseph Hillstrom puis aux sept lettres de Joe Hill.

L’allégement du vers lourdaud de Brazier nous offre un merveilleux aperçu sur la méthode d’écriture de Hill. Il accrédite aussi l’hypothèse que Hill est bien le créateur de l’expression « pie in the sky ». Ce n’est que justice poétique, il me semble, si le plus célèbre des wobblies en la matière se trouve être aussi l’inventeur de la plus fameuse des formules wobbly.

Comment pie in the sky a pu tracer sa route des piquets de grève et meetings de rue wobbly au langage courant pour des millions de personnes serait en soi un sujet digne d’une monographie. Comme l’argot wob pour désigner le paradis bourgeois — c’est-à-dire la « rançon du décès » —, le jeu de mots sur la piety [3] ou le terme wobbly pour « prêtre » — skypilot (pilote du ciel) —, l’expression vaut aussi bien pour les pieuses promesses des calotins que pour les escrocs du syndicalisme ou les politiciens (comme le dit une chanson plus récente, Ball of Confusion : « Votez pour moi et vous serez libres »). Le besoin se faisait sentir d’une expression plus juste et expressive que hot air (c’est du vent) ou baloney (foutaise), et le pie in the sky de Joe Hill comblait la lacune.

La tâche essentielle que s’assignaient les songwriters et dessinateurs de l’IWW, ainsi que les autres activistes et organisateurs du syndicat, consistait à dégonfler les baudruches idéologiques qui entraînaient les esclaves salariés dans la misère et les impasses : la poursuite sans fin du « bon boulot », du « bon candidat », de la « sécurité », de la « respectabilité », etc. Un dessin de Joe Hill en 1913 dans l’Industrial Worker, sur la « garantie constitutionnelle », ne représente aucune « tarte », mais il est néanmoins un clair avertissement contre les illusions et les dangers du pie in the sky.

The Preacher and the Slave est une des chansons les plus souvent rééditées et enregistrées de Joe Hill : il en existe quelques versions hillbillies enregistrées dans les années 1930. La Grande Dépression fit les beaux jours de l’expression. Popularisée non seulement par les soapboxers, les pamphlétaires et rédacteurs de la presse de l’IWW et des autres organisations de gauche, mais également par des productions phonographiques de masse qui passaient aussi à la radio, la formule pénétra profondément dans les milieux ouvriers et radicaux. En 1931, un roman de Frederick Hazlitt Brennan, intitulé Pie in the Sky — lequel contenait des passages de la chanson de Joe Hill —, fut édité par une grosse maison de New York. Quelque vingt ans plus tard, quand les histoires de soucoupes volantes battaient leur plein, une lettre au directeur d’un journal de Philadelphie expliquait : « C’est plat comme des galettes, des restes de cette tarte dans le ciel [pie in the sky] qu’on nous promettait il y a des années. » De ces galettes, bien sûr, est né le frisbee, une des concrétisations les plus réussies et les plus ludiques de l’expression de Joe Hill. Si on en croit un historien de ce sport, un de ces premiers disques volants était baptisé Sky Pie [Stancil Johnson, Frisbee, 1975, p. 34].

Au cours des années qui suivirent, l’usage de l’expression dans le mouvement ouvrier tendit à minimiser son contenu antireligieux originel. Durant les années 1940, l’AFL, qui essayait de concurrencer les tentatives du CIO pour syndiquer les travailleurs noirs du Sud, édita une brochure intitulée Pie in the Sky, qui assurait les ouvriers inorganisés que « l’AFL offre des résultats immédiats, pas des promesses de tarte au ciel [pie in the sky] pour demain ».

Une toile de Ralph Fasanella de 1964 encore intitulée Pie-in-the-Sky fait la satire de la maison-avec-jardin idyllique de banlieue comme incarnation du paradis, avec une petite chapelle au milieu. Des dessinateurs de toutes sortes, wobblies, dessinateurs ouvriers ou même bourgeois, ont joué un rôle significatif pour populariser l’expression. Elle fit, par exemple, la couverture et le thème de l’édition de juin 1990 du magazine de bandes dessinées Oncle Picsou. Il vaudrait la peine de répertorier les représentations du pie in the sky dans les arts populaires.

Elle donna son titre en 1969 à une histoire abrégée de l’IWW destinée au jeune public chez Delacorte Press. Le récit d’Irving Werstein, sous-titré « Un combat américain : les wobblies en leur temps », était bien intentionné mais regorgeait d’énormes erreurs (dans l’index, le syndicat est appelé International Workers of the World). La très mauvaise information de l’auteur apparaît dès la page de garde, où on nous fait savoir que l’IWW « était calomnié par ses opposants à cause de ses doctrines chimériques [its “pie in the sky” philosophies] ».

Je ne suis pas sûr que beaucoup de jeunes aient lu la prose confuse de M. Werstein. En revanche, nombre d’entre eux ont entendu les chansons de John Lennon. En 1970, le chanteur — le « héros de la classe ouvrière » qui était, à l’instar de Joe Hill, chanteur, auteur, musicien, compositeur, poète et dessinateur, et qui, dix ans plus tard, mourrait lui aussi en martyr — enregistra I Found Out. Dans les paroles de Lennon, la formule de Joe Hill retrouve tout son sens original :

Old Hare Krishna got nothing on you.
Just keeping you crazy with nothing to do;
Keep you occupied with pie in the sky,
There ain’t no guru who can see through your eyes [4].

Si, pendant un temps, les représentants officiels de la classe ouvrière et les grands médias ont pu vider l’expression de Joe Hill de toute sa substance, un des chanteurs pop les plus célèbres de la planète aura su lui rendre la vigueur anticléricale de ses origines de soapbox.

L’expression a fleuri aussi dans la littérature de masse. Dans le livre de science-fiction The Time Twister, d’Emil Petaja, paru en format de poche en 1969, un personnage défendant sa foi en un dieu païen dit qu’il « donne aux gens plus que de la poudre aux yeux [besides pie in the sky] ».

Lisa Matera est un auteur mystérieux dont les livres évoquent souvent les luttes des années 1960 et parfois d’autres courants antérieurs du radicalisme américain. Son roman Star Witness, paru en 1997, parle d’un mathématicien ayant publié deux livres : Simple as Pi et Sweet as Pi. Son prochain ouvrage, apprend-on, devrait s’appeler Pi in the Sky.

Pie in the sky est également, bien entendu, une authentique image surréaliste, et il est intéressant de relever qu’elle fut utilisée, à des fins explicitement révolutionnaires, par le surréaliste américain Paul Garon dans un entretien avec Ron Sakolsky en 1999 :

Le surréalisme n’est pas seulement une méthode essentielle pour garnir la tarte céleste [pie in the sky], le surréalisme seul peut l’attraper au vol pour la mettre sur la table.
[Ron Sakolsky, Surrealist Subversion, 2002, p. 101]

Garon retourne l’expression, dans le sens originel de Joe Hill mais aussi dans l’esprit poétique matérialiste du surréalisme, répliquant à la tentative de la vider de sa force critique et subversive. Car, de fait, elle a perdu de son radicalisme avec le temps. Son sens ouvertement antireligieux et, par extension, le rejet de toute la morale bourgeoise qu’elle sous-entend, ne subsistent plus aujourd’hui que dans les petits cercles révolutionnaires d’où elle est issue.

Dans le sens courant, elle peut maintenant signifier à peu près n’importe quoi. Pie in the Sky est le nom d’une pizzeria de La Nouvelle-Orléans, d’une boulangerie de Toronto, d’une maison d’hôtes dans le Vermont, d’une maison d’édition pour enfants, d’un groupe de gospel, d’une course de chevaux, d’une comédie hollywoodienne sortie en 1996 et maintenant disponible en vidéo, d’un film plus récent sur Andy Warhol, d’une entreprise informatique, d’un réseau de télévision britannique et d’un fabricant de ballons et dirigeables publicitaires.

Elle n’est pas rare non plus dans la presse capitaliste. Ce fut un temps le nom de la chronique culinaire du Chicago Tribune, et elle est apparue depuis dans des reportages. La une du Tribune du 17 mai 2002 cite le ministre de la Justice de l’État disant avoir de solides preuves dans un dossier criminel, pas des sornettes (not pie in the sky).

Un site Internet qui se propose de définir et d’expliquer des expressions idiomatiques donne ces piètres synonymes à pie in the sky : « irréaliste », « infaisable », « tiré par les cheveux » et « tiède » !

En 1870, neuf ans avant la naissance de Joe Hill, Isidore Ducasse relevait dans ses Poésies que « la mission de la poésie est difficile ».


[1Travaille et prie, vis sur la paille, / T’auras de la tarte au ciel, quand tu mourras.

Comme toutes les expressions courantes, « pie in the sky », « de la tarte au ciel », n’a de sens que si on la traduit selon son contexte par ses équivalents en français, qui n’en recouvrent jamais exactement la signification. « Promesse en l’air », « promettre la lune », « poudre aux yeux », « c’est du flan » ou « châteaux en Espagne » n’expriment pas le sens originel ironique anticlérical de l’expression étasunienne : une parole de curé. Le « monte là-dessus (et tu verras Montmartre) » de Lucien Boyer ne contient aucun couplet anticlérical, c’est une chanson polissonne et très « parisienne ». (N.d.T.)

[2Parlez donc de cette vie que les travailleurs n’ont pas, / Et de ces bons salaires que nos maîtres ne donnent pas. / Délirez sur la bonne crème qui nous attend là-haut / Si on travaille dur et pour rien pour de si beaux patrons.

[3Intraduisible : jeu de mots sur pie, « tarte », et piety, « piété ». (N.d.T.)

[4Le vieux Krishna se moque de toi. /Il te rend dingue de n’importe quoi ; / Il te distrait avec de belles paroles, / Mais aucun gourou ne peut lire dans tes yeux.

Cette chanson de John Lennon a paru dans son premier album solo, Plastic Ono Band.