Bonnes feuilles

Conclusion

Toutes les bonnes choses de la vie

Ouvrez n’importe quel journal et vous y trouverez des allusions à l’« ancien président Untel » ou au « précédent premier secrétaire du comité Théodule ». Mais personne, depuis le 19 novembre 1915, ne s’est jamais référé à Joe Hill de la sorte : la chose paraîtrait aussi ridicule que de parler de « feu Spinoza », de « feue Mary Wollstonecraft » ou de « feu Thelonious Monk ». À vrai dire, « l’homme qui n’est jamais mort » est toujours en forme, toujours aussi remuant, et ne semble pas avoir la moindre intention de raccrocher un jour. Joe Hill était le plus célèbre des wobblies lorsque les autorités de l’Utah l’exécutèrent. Il l’est encore aujourd’hui.

Un journaliste couvrant les funérailles de Joe Hill à Chicago en 1915 se demanda : « Quel genre d’homme était-il, lui dont la mort est célébrée par des chansons de révolte, et qui attire à son enterrement plus de personnes en deuil que n’importe quel prince ou puissant ? » Ils furent nombreux depuis à se poser le même genre de questions. Qu’est-ce qui a distingué Joe Hill entre tous ? Qu’est-ce qui l’a rendu unique ? Comment un garçon venu d’une petite ville suédoise a-t-il pu devenir le plus célèbre de tous les wobblies ?

À ce jour, personne n’a percé le « secret » de la persistance de sa popularité toujours croissante. Peut-être parce qu’il n’y a pas de secret. Ses amis, qui l’aimaient et l’admiraient, s’accordaient à dire qu’il n’était pourtant, sur bien des aspects, qu’un homme somme toute ordinaire. Sans prétention ni ambition personnelle, allergique aux premiers rôles, il était seulement un des leurs. Cette familiarité fait bien sûr la force de ses chansons, tout en continuant d’alimenter les vieilles légendes qui ont proliféré autour de lui, transformant le troubadour de la révolte en héros ouvrier, en un personnage de fiction récurrent et une icône de l’imagination populaire.

Les chansons de Joe Hill l’avaient fait connaître dans tout le syndicat — et dans toute la gauche radicale en général —, mais il n’en fut jamais une des grandes figures « publiques », comme l’étaient Big Bill Haywood, Joseph Ettor, Elizabeth Gurley Flynn et tant d’autres. Quand on compare ses réalisations dans ses divers champs d’activité avec celles des autres wobblies célèbres, Hill ne fait pas non plus partie des premiers de la classe. À en juger par la qualité et l’abondance de leur œuvre, Ralph Chaplin, Covington Hall, Arturo Giovannitti et Laura Payne Emerson sont indiscutablement dignes de leur titre de « poètes wobbly ». Chaplin, T-Bone Slim, John Brill et « Dublin Dan » Liston ont écrit des chansons aussi bonnes, voire meilleures que les siennes, et les fellow workers Ernest Riebe, « Dust » Wallin, Ralph Chaplin, Ern Hansen, Jim Lynch et William Henkelman étaient assurément des dessinateurs plus accomplis. Le « Père » Hagerty, Bill Haywood, Vincent St John, Justus Ebert et bien d’autres contribuèrent infiniment plus que lui à l’élaboration et à l’expression des idées et des idéaux du syndicat. L’activité de Joe Hill en tant qu’agitateur fut en outre loin d’être remarquable, et s’il « soapboxa », personne ne semble avoir jugé particulièrement intéressant de le signaler. Enfin, il ne fut qu’un des milliers de wobblies prisonniers politiques et victimes de coups montés, sans être par ailleurs le premier ni le dernier des martyrs du syndicat. Et pourtant, il les dépassa tous, largement, en renommée.

La spécificité de Joe Hill réside bien sûr dans le fait qu’il était tout cela à la fois : poète et songwriter et dessinateur et intellectuel et victime d’un coup monté et prisonnier politique et martyr. Mais aussi immigré, hobo, musicien, compositeur, grand chef de cuisine chinoise et soldat volontaire au service de la révolution mexicaine. D’une discrétion totale, il fut un wobbly polyvalent, spécialiste en rien sinon en wobblisme. Il fait partie de ces personnalités étranges qui apparaissent occasionnellement dans l’histoire, de ces gens qui, sans briller nécessairement par eux-mêmes, deviennent des sortes d’éclaireurs pour les autres. Présent sur plusieurs fronts, vagabond et téméraire, le doux et bien-aimé songwriter rebelle personnalisait le wobbly archétypal, aussi bien dans le syndicat lui-même qu’alentour, incarnant le Préambule IWW et créant la nouvelle société dans la coquille de l’ancienne.

Chacun sait que l’IWW regorgea, dès ses débuts, de formules mythiques : « Un Grand Syndicat unique de tous les travailleurs », « Virez vos patrons », « Liberté industrielle », « Piquet de grève d’un millier de kilomètres », « Du pain et des roses », « Des chansons pour attiser les flammes de la colère », « Solidarité pour toujours », « Le pouvoir des bras croisés », « Le bon vieux sabot », « L’action directe ramène du bon », « Assieds-toi et regarde ta paye augmenter », « Tous pour un et un pour tous » [1], etc. Déployant bien haut la bannière rouge et noire de la liberté, de l’égalité et de la solidarité, l’IWW se dressa héroïquement contre la boucherie, l’égoïsme et l’hypocrisie sans vergogne qui caractérisent la première moitié du « siècle américain ». Les wobblies étaient trop peu nombreux pour gagner, mais la justesse et la beauté de leur cause, leur ténacité, leur courage et leur générosité leur assurèrent une victoire morale qui inspira une nouvelle génération dans les années 1960, et continuera d’inspirer les générations à venir jusqu’à l’abolition de l’esclavage salarié. Les légendes proliférèrent à leur propos parce qu’ils relevèrent d’impossibles défis, qu’ils livrèrent le bon combat, envers et contre tout, sans jamais s’avouer vaincus. Et comment auraient-ils pu renoncer, persuadés qu’ils étaient d’avoir raison ?

Joe Hill personnifie toujours ces légendes aussi bien que les vérités profondes qu’elles véhiculent inconsciemment. Sa réputation s’est bâtie sur une étrange combinaison de faits et de mythes. Et les nouveaux faits connus, ou mis en évidence selon de nouvelles perspectives — son rapport à la nature, ses appels pressants et fermes à l’organisation des femmes, son rejet de la « mystique blanche », sa sympathie pour les Chinois, sa rencontre avec Ben Fletcher, sa participation à la révolution mexicaine —, se heurteront et se mêleront inévitablement à ces vieilles légendes, tout en contribuant à en faire naître de nouvelles.

Au cours du colloque Joe Hill tenu à Salt Lake City en 1990, Lori Elaine Taylor évoqua les diverses représentations de Joe Hill, constamment changeantes, ainsi que les questions beaucoup plus troublantes sur le Joe Hill « réel » et les postulants si contradictoires à son héritage. En se penchant sur plusieurs générations de chanteurs qui ont repris les chansons de Joe Hill, ainsi que sur les poèmes et les chansons qui lui sont dédiés, elle découvrit non seulement un homme qui n’est jamais mort, mais un homme ressuscitant perpétuellement. Elle souligna qu’il n’y avait pas deux Joe Hill identiques parmi les divers modèles décrits par Ralph Chaplin, Earl Robinson, Woodie Guthrie, Billy Bragg et d’autres. Parlant alors d’une « recontextualisation permanente », Taylor salua ce pluralisme :

À qui appartient le passé ? À moi. Joe Hill m’appartient. À vous aussi. Nous ne sommes pas ses légataires légaux, mais nous maîtrisons ce qu’il signifie pour nous. [...] Quand nous entendons un conteur parler du passé, nous entendons plus le conteur que l’histoire. [...] Nous ne sommes pas contraints de servir le passé aux dépens du présent. C’est par de nouveaux contextes, créés par le conteur et l’auditeur, que nous trouvons un sens en Joe Hill et dans ses mots.
[in A. Green, Wobblies, Pile Butts, and Others Heroes, 1993, p. 34]

Les distinctions parfois subtiles entre les différentes versions écrites ou chantées de Joe Hill n’ont cependant pas altéré les grandes lignes de la légende telle qu’elle vit dans la conscience populaire. Le Hill « communiste », comme la version « hippie » ultérieure, se sont estompés avec le temps. Qui s’étonnera de ce que le véritable et éprouvé wobbly Joe Hill s’avère bâti du meilleur bois, et qu’il soit le seul admis au rang des Immortels ? Non seulement il n’est jamais mort, mais il va rester longtemps parmi les vivants.

Dans sa Vision du Jugement dernier, William Blake évoque le processus complexe de condensation mythique qui fait d’un individu la personnification d’une communauté. « De loin », écrit-il, parlant sans doute d’une distance temporelle, « des multitudes en harmonie » peuvent « sembler n’être qu’une seule personne ». Les wobblies pouvant se reconnaître en tout point dans Joe Hill — image que le syndicat entendait précisément donner de lui-même —, tout le monde l’assimila de plus en plus au wobbly, comme on peut considérer William Ellery Channing comme le protestant unitarien, ou William Lloyd Garrison comme le militant abolitionniste.

Cette image du troubadour IWW reste intacte, pour l’essentiel. Si Joe Hill est toujours sujet à controverse pour quelques-uns, il y a bien plus de gens qui voient en lui une source inépuisable d’inspiration. Ses chansons sont reprises partout où des travailleurs se dressent contre l’esclavage, partout où des enfants refusent une autorité arbitraire, partout où souffle un vent de liberté. Ses lettres de prison constituent un classique de défi tranquille à l’injustice la plus grossière. Ses expressions wobbly — « Pie in the Sky », « médaille en bois » ou « Ne vous lamentez pas, organisez-vous ! » — ont fait leur chemin partout et en tout temps.

À la perspicacité limpide de Blake j’ajouterais volontiers cette observation de Novalis : « Chaque individu qui recèle en lui plusieurs personnes est un individu élevé à un pouvoir supérieur — ou un génie. » La rapidité avec laquelle les chansons de Joe Hill firent le tour du monde, sans publicité agressive ni starification, et leur popularité persistante au fil du siècle passé sont des preuves suffisantes de son génie. Il est par ailleurs essentiel de répéter que ce qui conféra son « pouvoir supérieur » au barde wobbly n’était pas une force mystique, ni un effort surhumain, mais le mouvement révolutionnaire de la classe ouvrière : les Industrial Workers of the World. « Un écrivain est génial seulement si ses lecteurs sont géniaux, disait T-Bone Slim. Il n’y a jamais eu, il n’y a pas, il n’y aura jamais d’écrivain plus génial que ses lecteurs. »

Bref, si Joe Hill contribua pour beaucoup à faire de l’IWW ce qu’il fut, n’oublions pas que l’IWW fit de Joe Hill ce qu’il est : un héros ouvrier mondialement connu, à un tel degré qu’il en est presque un mythe. Phénomène extraordinaire : le barde wobbly, esclave salarié toujours dans la dèche, est sans doute plus connu que 90 % des rois, reines, empereurs ou chefs de gouvernement de l’histoire. Et il est en tout cas infiniment plus connu que tous les milliardaires propriétaires d’esclaves salariés contre lesquels se dressèrent les wobblies ; infiniment plus connu que tous les journalistes qui calomnièrent systématiquement son syndicat ; infiniment plus connu que tous les juges qui envoyèrent des milliers de ses fellow workers en prison pour le crime d’avoir tenté de rendre ce monde meilleur, plus libre, plus sain et plus heureux.

Dans son rôle légendaire de wobbly in excelsis, Hill ne fait que personnifier, en vérité, le simple militant révolutionnaire de base. Ses qualités caractéristiques — imagination, simplicité, franchise, créativité, humour et courage — ne sont pas des qualités de dirigeants, mais de travailleurs et de travailleuses « d’en bas ». Et Joe Hill est le prototype du wobbly : un workingstiff (prolo) révolutionnaire « élevé à un pouvoir supérieur ». L’homme qui n’est jamais mort est sans doute difficile à cerner, biographiquement parlant, mais il est en quelque sorte toujours là, comme un rappel perpétuel de ce qu’est vraiment la lutte des classes. La féministe Theodora Pollock le considérait comme « un homme d’une vie exceptionnellement exemplaire ». C’est en cela qu’il devint un modèle — ce qu’un psychanalyste appellerait un « ego idéal » — pour plusieurs générations de jeunes wobblies, pour d’autres ouvriers radicaux et pour tous les travailleurs insoumis en général. Peu d’autres personnalités égalent Joe Hill par sa présence actuelle et concrète dans la conscience du mouvement ouvrier et de la classe ouvrière.

Le fellow worker Hill prend d’ailleurs une place de plus en plus dérangeante aujourd’hui, obsédante même, et il n’est pas difficile de deviner pourquoi : les qualités les plus admirées du troubadour de la révolte sont précisément celles qui manquent le plus aux syndicats contemporains. Pour parler franc, le mouvement ouvrier « organisé » d’aujourd’hui est lamentablement inorganisé, absolument non représentatif de la population ouvrière et, initiatives locales mises à part, complètement figé. Ses mots d’ordre semblent bien être : « Solidarité, jamais ! » ou « Ne vous organisez pas, lamentez-vous ! » Sa structure archaïque et bureaucratique rend presque impossible l’application du principe : « Un tort fait à l’un est un tort fait à tous. » Sa dépendance servile à l’égard des partis politiques capitalistes paralyse toute initiative de la base et mène de défaite en défaite. Fondamentalement antidémocratiques, ses dirigeants craignent bien plus les adhérents de leur propre syndicat que leurs acolytes de cocktail : patrons, avocats du patron et politiciens du patron. Terne, sans inspiration, cynique, ignare, lâche, faible, mou, sénile et insipide : tel est le « mouvement ouvrier » aujourd’hui — descendant en droite ligne de ce que le président Carter appela un jour, d’un retentissant lapsus révélateur, l’AFL-CIA.

La « maison du Labor » n’est évidemment pas la seule à être en un si piteux état. La politique et la culture américaines se complaisent elles aussi, depuis des années, dans une médiocrité ahurissante. En dépit de sa poignée de milliardaires de l’informatique, le nouveau capitalisme est un gâchis déprimant de part en part. Catastrophes écologiques, pollution, racisme, xénophobie, homophobie, misogynie, manipulations génétiques, terrorisme d’État, violences policières, complexe médiatico-militaro-industrialo-carcéral, institution médico-pharmaceutique morbide, criminalité en col blanc, misère : tous ces problèmes vont en empirant, sans répit en vue.

Que faire ?

Les vieux clichés bourgeois et staliniens sur les « fausses routes » et les « erreurs » IWW sonnent aujourd’hui plus creux que jamais. Qui d’autre qu’un incorrigible dogmatique pourrait encore croire à ces boniments ? Le temps est venu d’affirmer que la plupart des prétendus « échecs » IWW furent en vérité ses plus grands triomphes, alors que les prétendus « succès » de ses concurrents ne sont plus que poussière. Les violentes critiques dirigées contre l’IWW par ses différents détracteurs politiques (de gauche, de droite ou du centre) apparaissent maintenant comme autant de savoureux hommages à sa gloire. Tout ce que la vieille gauche — sociaux-démocrates, staliniens, « réformistes », trotskistes, etc. — appréciait le moins chez les IWW constitue, à la lumière d’aujourd’hui, le legs le plus important du syndicat aux révolutionnaires de notre temps.

Voici quelques-unes des « faiblesses » de l’IWW les plus ressassées, et qui apparaissent aujourd’hui comme autant de points forts et d’irremplaçables éléments constitutifs d’un nouveau mouvement révolutionnaire :
— sa position intransigeante sur l’abolition de l’esclavage salarié et, comme l’indiquent les termes employés, sa filiation revendiquée avec la vieille tradition abolitionniste ;
— son application à organiser les travailleurs les plus précaires : sans qualification, immigrés, gens de couleur, femmes, chômeurs, handicapés et sans-abri ;
— le nomadisme d’une bonne partie de ses membres ;
— sa pratique de la solidarité sans sectarisme et sans exception, et donc son refus de diviser la lutte (« Un tort fait à l’un est un tort fait à tous ») ;
— son ouverture revendiquée à toutes les opinions et son refus obstiné de succomber à toute idéologie systématique et rigide ;
— sa promotion de l’action directe non violente et d’autres formes d’initiatives de la base, parallèlement à sa non-participation de principe à la comédie des élections politiques ;
— sa concentration stratégique sur le lieu de travail et dans les rues comme lieux privilégiés pour la création de possibilités révolutionnaires ;
— sa certitude que la chanson, la poésie, l’art et le théâtre ne sont pas « secondaires » mais des éléments déterminants de la lutte révolutionnaire ;
— sa conscience passionnée que le projet « romantique » et « utopique » de construire la nouvelle société dans la coquille de l’ancienne — tellement brocardé par les gauchistes autoritaires et par les gens obtus de tout acabit — n’est ni un substitut, ni une alternative à la révolution prolétarienne, mais le seul moyen efficace de la réaliser ;
— enfin, son refus (« inaptitude », jugeaient ses critiques) d’établir toute institution durable (ou « permanente »).

Ce dernier point, la « faiblesse » la plus souvent rabâchée par tous les critiques du syndicat, lui donne tout son éclat et sa pertinence prémonitoire, soulignant sa brûlante actualité révolutionnaire. Inutile d’y regarder à deux fois pour constater à quel point les institutions stables, « établies » de la société, loin d’être émancipatrices et désirables, à quelque degré que ce soit, sont au contraire à l’origine de nos pires maux. L’État, l’appareil militaire, les Églises, le business, la police, les prisons, les partis politiques, les boy-scouts, la télévision et la mafia sont des institutions relativement « stables », mais que font-elles de bien sinon au profit des milliardaires capitalistes ? La disparition des « institutions stables » de notre société de non-liberté est inséparable de la réalisation par l’humanité de ses rêves d’émancipation.

Les wobs avaient-ils une claire conscience que la « stabilité » institutionnelle signifie nécessairement hiérarchie, bureaucratie, stagnation et répression ? C’est un fait incontestable que, à deux exceptions près, mais de poids (les dockers de Philadelphie et les métallos de Cleveland), l’IWW n’a jamais construit d’institution ouvrière durable. Le syndicat, au cours de sa période la plus active, semble n’avoir mené qu’une existence passablement précaire, avec un effectif très fluctuant. De nouvelles sections apparaissaient pendant que d’autres disparaissaient, mais il n’y avait aucune stabilité nulle part.

Cette instabilité peut, bien sûr, être imputée en partie à la violence d’État et patronale. Mais c’était déjà une caractéristique de l’IWW avant que la répression ne s’abatte sur le syndicat, et elle le sera encore après ce pic de répression. En réalité, l’indifférence à l’établissement d’institutions « permanentes » reflète des traits de caractère essentiels de l’IWW : antiautoritarisme, romantisme, mobilité, créativité, spontanéité. L’IWW était aussi radicalement anti-institutionnel qu’il était contre-culturel.

Exemplaires de ce point de vue, les campagnes pour la liberté d’expression et les grèves IWW exprimaient la conception wobbly de la révolution, non en termes d’institutions stables, mais sous la forme de « festivals de l’opprimé », de négations festives de la structure sociale établie qui ouvraient la voie à une nouvelle société. Organisant non seulement les inorganisés, mais aussi ceux que l’AFL considérait comme « inorganisables », les wobblies excellaient dans l’art de saisir l’occasion, redéfinissant constamment le « possible » par l’imagination révolutionnaire. L’expérience du travail était essentielle, mais le jeu n’était pas moins décisif. Le « groupe de travail informel », que certains théoriciens marxistes considéraient comme le noyau constitutif de la nouvelle société, consistait toujours simultanément chez les IWW en un groupe de jeu informel, dont l’activité dépassait largement le cadre du lieu de travail. À partir de leur inépuisable sac à malices, plein d’actions directes « à-faire-soi-même », les wobs improvisèrent de nouvelles situations — au travail, bien sûr, mais aussi dans les rues et jusqu’en prison : des situations révolutionnaires au cours desquelles, pour un jour, pour une semaine, le vieil ordre social laissait la place au rêve et au désir.

Cette forte tendance anti-institutionnelle se nourrissait également de la conscience qu’avait le syndicat de son inachèvement fondamental, un autre trait partagé avec les courants révolutionnaires artistiques, du romantisme au surréalisme, qui le distinguait radicalement de l’AFL et de beaucoup des partis politiques de gauche. Que l’IWW se considérât soi-même comme une structure toujours en cours d’élaboration, jamais achevée et même à peine esquissée, n’a pas échappé à la plupart des commentateurs, qu’ils aient appartenu ou pas au syndicat. Justus Ebert souligne ainsi dans sa brochure The IWW in Theory and Practice, un des ouvrages les plus vendus du syndicat pendant des décennies :

L’IWW [...] est en germe, plutôt que mûr. C’est une introduction, plutôt qu’un article bouclé. Il est brut, plutôt que raffiné.
[Op. cit., p. 124]

Au moment où d’impatients idéologues annonçaient la mort du syndicat, Floyd Dell soulignait dans le Liberator de juin 1919 qu’il ne faisait que naître :

L’IWW n’est pas une institution établie, n’est pas un projet fini. [...] C’est l’incarnation en évolution permanente de forces terribles, qui n’ont pas encore donné la pleine mesure de leur capacité à ébranler la société.
[Liberator, p. 55]

Mary Marcy, rapportant le congrès IWW annuel dans l’édition de juillet du même journal, décrit le syndicat

[...] non comme une chose statique, mais comme une organisation dans un processus vivant de croissance et de transformation.
[Liberator, p. 12]

Cet état d’esprit très ouvert s’accorde parfaitement avec le génie reconnu du syndicat pour l’improvisation, tel qu’il apparaît dans ces quelques mots prononcés par Frank Little dans un de ses discours aux mineurs de Butte (Montana) en 1919 : « Nous [à l’IWW] n’avons établi aucune règle à suivre, mais, pendant une grève, par exemple, nous chercherons à gagner par tous les moyens nécessaires » [Arnon Gutfeld, « The Murder of Frank Little », Labor History, 1969, p. 185].

Que Little ait défini son syndicat d’une tournure rendue célèbre plus tard par Malcolm X, cela nous montre non seulement que les grands esprits révolutionnaires se rencontrent souvent, mais aussi que l’IWW fut un précurseur — symboliquement sinon physiquement — de presque tous les mouvements d’émancipation ultérieurs dans ce pays. Ce qui explique également pourquoi, alors que la « gauche organisée » est aujourd’hui largement reconnue comme rigide, ennuyeuse et moribonde, l’IWW — en tant qu’inspiration et héritage — est, lui, toujours vibrant, stimulant et vivant.

Tout cela n’est guère original et je suis loin d’être le seul à le dire. Ces dernières années, un nombre impressionnant de militants ouvriers, d’écologistes radicaux, de socialistes, d’anarchistes, de féministes, de pacifistes, de poètes, de romanciers, d’artistes, de musiciens, de dessinateurs et d’historiens en sont arrivés à cette conclusion — malgré des points de vue très différents — que, de toutes les organisations révolutionnaires et ouvrières de l’histoire des États-Unis, l’IWW est l’inspiration et le modèle le plus important — ou, du moins, l’un des tout premiers — pour tout nouveau mouvement révolutionnaire aujourd’hui [2].

Finalement, il revient toujours à la classe ouvrière de retourner le cours des choses, de forcer les changements qui rendront la vie meilleure. D’autres secteurs de la population ont souvent le désir, la volonté et le don d’attirer l’attention générale sur des problèmes urgents particuliers, et de tels alliés autonomes, régulièrement ignorés ou dénigrés par la gauche institutionnelle, sont en réalité déterminants pour le succès de toute transformation sociale décisive. Seule la classe ouvrière, cependant, a le pouvoir collectif et le nombre suffisant pour renverser le système mortifère du capitalisme. Si les esclaves salariés ne font pas la révolution, elle ne se fera jamais.

Que tous les esclaves salariés fassent ce qu’ils peuvent pour aider à bâtir un nouveau mouvement ouvrier dans ce pays. Ce ne sera pas facile et ça ne se fera pas en une nuit, mais tout le monde a quelque chose à faire, ici et maintenant.

En réalité, tout cela est déjà en cours. Le mouvement ouvrier « officiel » est peut-être moribond, mais une colère diffuse sourd de partout — même dans les plus encroûtés des syndicats de métiers et des pseudo-syndicats industriels. Et la grande masse de la classe ouvrière non organisée, en tant que classe — aussi désorientés et démoralisés que puissent être certains secteurs — n’a jamais cessé de lutter, d’une manière ou d’une autre. Des émeutes de Los Angeles en 1992 aux manifestations contre l’OMC à Seattle en 1999 et à leurs suites, les travailleurs, les travailleuses et les jeunes ont été en première ligne de la résistance au capitalisme mondialisé, toujours plus avide et oppresseur. Nombre de nouvelles formes de lutte comme de nouvelles alliances ont émergé de cette période, à la fois dans les syndicats existants et en dehors, sur une large gamme de rapprochements [3].

Signe particulièrement réconfortant de ce nouvel esprit du mouvement ouvrier, qui pourrait être également considéré comme une résurgence de l’esprit wobbly, l’adaptation récurrente d’un slogan apparu dans beaucoup de manifestations à travers tout le pays :

Un tort fait à l’un est un tort fait à tous !
Libérez Mumia Abu-Jamal !

Il n’existe sans doute pas de meilleur antidote au désarroi et à la démoralisation des travailleurs isolés ou à la léthargie de zombie des représentants autoproclamés du mouvement ouvrier qu’une bonne dose de Joe Hill pur, IWW 100 % naturel et garanti sans conservateur. Les innombrables exemples de luttes sur le lieu de travail et autres formes d’action directe ouvrière peuvent ranimer la confiance en soi et la conscience vive du pouvoir potentiel de la classe ouvrière chez le plus timide des esclaves salariés. La pratique de la solidarité ouvrière fait irrésistiblement des merveilles.

En prescrivant l’aplomb, l’audace, la créativité et l’humour wobbly de Joe Hill comme remède aux maux du mouvement ouvrier contemporain, je ne prétends pas que l’IWW est ou fut infaillible, loin de là. Comme toute organisation, le Grand Syndicat unique avait son lot de problèmes : luttes acerbes entre factions (qui ne furent pas seulement provoquées par des sous-marins communistes), inconsistances programmatiques et grosses bourdes tactiques (la décision, prise en 1924, d’exclure automatiquement les militants emprisonnés qui demanderaient à bénéficier de mesures de grâce fit beaucoup pour l’implosion du syndicat). Et pourtant, l’IWW laisse bien loin derrière lui tous ses concurrents bureaucratiques, autoritaires et réformistes — l’AFL aussi bien que les différents partis ouvriers, socialistes et communistes. Contrairement au sectarisme, au clientélisme, à l’opportunisme, aux fautes et aux trahisons de ces organisations, les erreurs des wobblies furent celles de révolutionnaires ouvriers authentiques engagés dans des luttes de classes réelles contre la terreur de masse perpétrée par la classe capitaliste et l’État. Les erreurs tactiques commises par les travailleurs eux-mêmes, au cœur de la bataille, ne peuvent être jugées à la même aune que les combines de directions dont l’action reflète bien plus l’égoïsme et les intérêts particuliers de tel syndicat corporatif ou de telle bureaucratie politique qu’elle ne vise à la satisfaction des immenses besoins de la classe ouvrière.

Ajoutons à son crédit que l’IWW tenta toujours — et sans faux-semblants — de résoudre ses conflits et contradictions démocratiquement, dans la lutte, par la spontanéité ouvrière, la création collective et le rire : le rire d’une classe opprimée mais debout, consciente que ses erreurs les plus cruelles et les plus douloureuses lui procuraient souvent ses meilleurs enseignements. Il est difficile de minimiser l’importance du sens de l’humour wobbly, intimement lié à son sens de la poésie. Les wobblies riaient du capitalisme et des capitalistes, de leurs concurrents et de leurs détracteurs, mais ils avaient aussi cette qualité rare de savoir rire d’eux-mêmes — de reconnaître leurs propres faiblesses, défauts, faux-pas et folies. Les caricatures wobbly provocatrices comme Mr Block, Scissor Bill et Screwball — pendants prolétariens du Gradgrind de Dickens, du rustre Ubu Roi de Jarry et du Tribulat Bonhomet petit-bourgeois de Villiers de L’Isle-Adam — démontrent que le marxisme wobbly, contrairement à tant d’autres « marxismes », ne se contente pas d’une critique de la société bourgeoise et de ses rapports de production, mais se double d’une critique ouvrière sans merci et humoristique de la classe ouvrière elle-même.

L’humour critique est l’essence même du terme « wobbly », quelle qu’en soit l’origine, puisqu’il fut adopté par les IWW eux-mêmes vers 1913. Un surnom si singulièrement « irrationnel » distinguait d’emblée radicalement le syndicat de tous les autres groupes d’extrême gauche, comme le releva David Roediger :

Comment expliquer qu’un groupe radical ait pu adopter un terme lié à l’idée de déplacement mal assuré, voire de glissade et de chute ? [...] Une part de la réponse à cette énigme se trouve dans l’empressement même [de l’IWW] à reconnaître la démarche et le comportement contenus dans le mot « wobbly ». Les membres de l’IWW endossaient ainsi par ce surnom les notions d’incertitude, d’indétermination et même de folie attachées au monde moderne, une démarche insupportable aux « socialistes scientifiques ».

Être wobbly impliquait une terrible incertitude — née de la persécution soutenue par l’État et de la répression sociale. D’autres organisations de gauche ont connu des hauts et des bas, mais elles se sont consolées en revendiquant la maîtrise des lois de l’évolution sociale et de la science de la révolution. De tels groupes ne savaient pas reconnaître leurs faiblesses internes. Ou plutôt, quand celles-ci devenaient trop criantes, ils se retranchaient derrière la réaffirmation de leur propre identité et de leurs grandes théories. Les wobblies, eux, avaient compris l’héritage de l’action directe. [...] La chanson de T-Bone Slim, The Popular Wobbly, est un exemple parfait de l’importance salvatrice de l’éclat de rire au milieu du désastre.

[Pour les] militants IWW, [...] la lutte nécessaire passait avant la vision d’une victoire inévitable. Les travailleurs qui écrivirent les parodies de Nut-House News (Nouvelles de la maison des fous) pouvaient diriger leur humour noir et leur rire sardonique contre la démence de la société aussi bien que contre la ratiocination socialiste. S’amusant de leur époque, les wobblies la narguèrent. [...] Adopté en 1913, le mot de « wobbly » continue de sonner fièrement, unique terme autoréférent effervescent à gauche.
[in A. Green, Wobblies, Pile Butts, and Others Heroes, 1993, p. 131-132]

Seuls les wobblies pouvaient tirer une parodie de leur propre publication favorite. The Bosses’ Songbook : Songs to Stifle the Flames of Discontent (Recueil des chansons de patrons : chansons pour étouffer les flammes de la colère) n’a pas été, en réalité, publié par l’IWW mais compilé par deux de ses militants, Richard Ellington et Dave Van Ronk, et fut d’abord vendu dans les sections du syndicat. On y trouve entre autres Which Side Are We On ?, The Twelve Days of Marxmas, The Good Old Party Line et This Land Is Their Land — trente-six chandelles d’insolence, de grivoiserie et de mauvais goût accompagnées de dessins du même tonneau, dont les premières planches de Trina Robbins, une artiste bien connue aujourd’hui [Ellington et Van Ronk, The Bosses’s Songbook, 1959].

Le sens de l’humour autocritique typiquement prolétarien et révolutionnaire de l’IWW — antithèse absolue de la froide et sinistre « autocritique » prônée par les staliniens pendant les années 1920 et 1930 — est un besoin vital pour tous ceux qui s’attellent à des tâches ardues, et la révolution mondiale s’est révélée bien plus difficile que ne l’imaginèrent le fellow worker Hill et ses amis. Mais, pour autant que la seule alternative qu’on lui oppose n’est que l’aggravation constante de la barbarie, nous n’avons d’autre choix que de continuer la lutte. Cependant, sans humour, le mouvement révolutionnaire le mieux intentionné deviendra très vite son propre pire ennemi. Dans l’esprit de Joe Hill et T-Bone Slim, je dirais volontiers qu’un mouvement révolutionnaire dénué du sens de l’humour est une contradiction dans les termes.

J’ajouterais même qu’il existe une relation directe et causale entre l’accent mis par les wobblies sur l’humour et la poésie et le fait que l’IWW, avec ses erreurs et ses faiblesses, représente toujours le plus beau modèle de syndicalisme, de démocratie ouvrière et d’organisation révolutionnaire de ce pays. Et que Joe Hill, poète et humoriste, soit le modèle le plus célèbre de wobbly « pur jus » en est la meilleure démonstration.

Le temps, la place et l’énergie que les wobblies consacrèrent à la poésie et à la chanson peuvent bien faire sourire les critiques, il n’en reste pas moins que l’importance de ce jaillissement d’imagination ouvrière et révolutionnaire dans la vie et le legs du syndicat demeure inestimable. Rares sont les journaux et autres publications IWW où ne figure pas au moins une chanson ou un poème. Beaucoup de vieux wobblies considèrent le Little Red Song Book comme leur bien le plus cher. Lorsque, en 1948, dans une lettre où elle déplorait la publication par le New Republic de l’article malsain de Wallace Stegner, Agnes Inglis demandait « Qu’a fait Joe Hill ? », elle pouvait répondre d’elle-même : « Bien sûr, il a fait quelque chose. Il a fait chanter le peuple » [Lettre à Fred Thompson, 18 avril 1948]. Il se trouve qu’à un moment de son histoire, tout le mouvement ouvrier américain chanta, faisant à la classe dominante une des plus grandes frayeurs qu’elle ait jamais eues, ce qui n’est pas un des moindres succès de l’IWW. Comme l’affirma Judi Bari, « seuls les grands mouvements qui impriment un tournant à l’histoire inspirent de la bonne musique » [Don Sakolsky et Fred Wei-Han Ho, Sounding Off!, 1995, p. 173].

Le Little Red Song Book est une sorte d’hommage et de mise à jour des chansons des prédécesseurs de l’IWW aussi bien qu’un sésame pour les chanteurs rebelles qui lui succéderont. Dans leur superbe livre The Many-Headed Hydra: Sailors, Slaves, Commoners and the Hidden Story of the Revolutionary Atlantic (2000), Peter Linebaugh et Marcus Rediker soulignent que « le mouvement pour l’abolition de l’esclavage chanta son voyage vers la liberté », nous rappelant une fois de plus à quel point les wobblies suivirent les traces des abolitionnistes, l’IWW étant lui-même un mouvement abolitionniste, un mouvement révolutionnaire, un mouvement multiracial et un mouvement chantant.

Dans les années 1960, We Shall Overcome, le recueil du Student Non-Violent Coordinating Committee (SNCC), comprenait une version légèrement réécrite, dans le sens du mouvement pour les droits civiques, du Popular Wobbly de T-Bone Slim [Guy et Sandie Carawan, We Shall Overcome!, 1963, p. 15-16]. L’interaction entre l’IWW et la lutte des Noirs pour la liberté n’a pas encore fait l’objet d’une étude approfondie, mais on peut gager qu’une telle étude mettrait à jour plus de rapports d’aide mutuelle et d’influence qu’on a pu le supposer jusqu’ici.

Arrêtons-nous maintenant sur cette déclaration : « Notre musique est notre arme la plus puissante. C’est l’instrument qui peut ôter le fardeau de l’oppression du dos de notre peuple. » On ne peut imaginer ce genre de propos dans la bouche d’un porte-parole du Parti socialiste, du Parti communiste, de n’importe quel groupuscule trotskiste ou maoïste, ni même de la Nouvelle Gauche des années 1960. De fait, elle sonne typiquement IWW. Pourtant, ce sont les mots du trompettiste free jazz Lester Bowie, membre de l’Art Ensemble of Chicago. Je n’ai trouvé aucun indice permettant d’affirmer que Joe Hill ou les wobblies ont pu influencer l’Art Ensemble ou quelque membre de l’Association for the Advancement of Creative Musician (AACM) — la citation de Lester Bowie apparaît dans le journal de l’Association —, mais l’affinité d’esprit entre la formule puissante de Bowie et les déclarations récurrentes des IWW sur la poésie et la chanson montrent que la créativité de l’imagination subversive, comme la musique elle-même, ne connaît aucune limite.

Il n’est pas si absurde d’imaginer pouvoir entendre un jour une version free jazz des chansons de Joe Hill. Les paroles wobbly ont été mises en musique dans une diversité impressionnante de styles : des cantiques et spirituals à la variété ou aux folksongs, en passant par la collaboration entre Utah Phillips et Ani DiFranco sur les compositions « classiques » du fellow worker Rudolf von Liebich. Sans oublier, bien sûr, les enregistrements du Joe Hill de Hayes et Robinson par Paul Robeson. En tout cas, tout indique que plein de choses se feront encore. Un groupe punk d’Oakland, en Californie, Sons of Emma, a sorti récemment un album, Red Lies and Black Rhymes, où l’on peut entendre, dans Service Sector :

Sing a song for Joe Hill,
He sang to his death for you [4].

Comme en réponse aux Sons of Emma, Fred Alpi — un rocker français d’origine suédoise, d’après ce qu’il dit de lui-même sur le site Internet infogroupes.com [5] — a écrit et enregistré une Chanson pour Joe Hill, avec ce refrain vibrant :

On peut fusiller un chanteur
Personne ne peut tuer des chansons.
Il n’existe aucun projectile
Capable d’arrêter Joe Hill.

Depuis 1999, le trio de Fred Alpi a joué dans les métros, les rues et les bars de toute l’Europe (et plus récemment au Québec, pour une tournée « Amour et anarchie »). Que la Chanson pour Joe Hill fasse partie du répertoire du groupe montre non seulement que le troubadour de l’action directe attire toujours la jeunesse, mais aussi que cette attirance passe outre les barrières de la langue et des frontières.

Hill n’était plus si jeune quand les autorités de l’Utah lui retirèrent la vie — il avait trente-six ans —, mais il incarne et conserve les qualités essentielles de la jeunesse : audace, imagination, candeur, insolence et courage. Le temps n’a eu aucun effet sur lui. L’homme « aussi vivant que vous et moi » et son histoire n’ont jamais été la « propriété » d’historiens, d’antiquaires ou d’universitaires. Au contraire, Joe Hill et ses légendes appartiennent au peuple ouvrier, aux poètes, aux chanteurs, aux musiciens, aux artistes, aux dépossédés, aux gens sans attaches et surtout à la jeunesse (et à ceux qui ont gardé la jeunesse de cœur). Aussi antique que les jongleurs, goliards et autres rebelles vagabonds de tous les temps, il reste pourtant toujours aussi jeune. Il est révélateur à cet égard que le nom, l’image, l’humour, les chansons et les mots de Joe Hill soient rarement évoqués aujourd’hui sur un mode nostalgique ou sentimental, mais plutôt dans la lutte — pendant les manifestations, sur les piquets de grève, au cours des occupations et autres nouvelles formes de protestation, de résistance et de révolte.

Le travail de Ron Sakolsly est particulièrement pertinent ici, puisqu’il s’attache moins à l’histoire en tant que telle qu’à explorer les nombreuses continuités radicales underground, politiques et culturelles, ici et maintenant. Il s’est penché plus particulièrement sur les multiples résurgences contemporaines des vieilles tactiques wobbly, généralement remisées par les universitaires et les gauchistes traditionnels au rayon de l’histoire ancienne. Son anthologie, Sounding Off! Music as Subversion / Resistance / Revolution, cosignée avec Fred Wei-Han Ho (1995), s’intéresse à l’usage de la chanson au sein du mouvement Earth First! et de l’IWW et à la création de nouvelles chansons EF! dans la tradition wobbly, écrites et enregistrées par des EF! (lesquels deviendront également, à l’instar de Sakolsky lui-même, des membres de l’IWW). Son recueil suivant, Seizing the Airwaves: A Free Radio Handbook, coédité par le militant IWW Stephen Dunifer en 1998, fait des célèbres campagnes de l’IWW pour la liberté d’expression le précurseur et le modèle du mouvement des radios indépendantes (parfois appelées radios « pirates [6] »), qui ont constitué un élément majeur dans la lutte internationale contre la mondialisation et contre toutes les formes d’oppression [7].

Considérer le radicalisme contemporain avec des lunettes IWW peut être une expérience lumineuse. Jeff Ferrell, qui a consacré d’importantes études à Covington Hall, à la Brotherhood of Timber Workers et à l’IWW en Louisiane dans les années 1910, a fait paraître récemment un livre, Tearing Down the Streets: Adventures in Urban Anarchy (2002), qui démontre une fois de plus la largeur du spectre de la vieille contre-culture wobbly. Se penchant sur la réappropriation et la transformation de la « sphère publique » par les « citoyens indésirables » de notre temps, Ferrell considère l’IWW comme l’ancêtre et l’inspirateur d’un large ensemble de révoltes contemporaines, de la scène punk au tag et autres formes de vandalisme créatif, en passant par les gender-bending circle-a skateboarders [pratiquants radicaux du skateboard (N.d.É.)] et les nouveaux squatters urbains.

La réapparition des vénérables stratégies et tactiques wobbly sous des habits neufs et dans des situations inattendues est aussi, bien sûr, une incitation à se tourner de nouveau, et plus attentivement, vers le dédale de l’histoire. Dans son introduction à l’édition du cent cinquantième anniversaire du Manifeste du parti communiste, Robin D. G. Kelley prévenait ses lecteurs :

Si nous voulons comprendre comment la tradition marxiste aborde le racisme et le colonialisme, les formes d’aliénation qui ne peuvent simplement se comprendre en termes de rapports sociaux et de production, la brutalité malsaine de la suprématie blanche globale et ses conséquences pour nous tous, alors nous devons nous tourner vers d’autres traditions marxistes.

En tête de sa longue liste des « autres » traditions marxistes que les radicaux d’aujourd’hui devraient étudier d’urgence, figurent « les grèves et campagnes pour la liberté d’expression des Industrial Workers of the World ». Dans Yo’ Mama’s Disfunktional: Fighting the Culture Wars in Urban America, Kelley, en réponse à d’ex-gauchistes néoconservateurs, analyse le thème des rapports entre le mouvement ouvrier et la « question identitaire » :

Comment pourrait-on construire une solidarité de classe sans supprimer ou ignorer les différences ? Comment construire sur les différences — j’entends par là différentes sortes d’oppression comme différentes identités — plutôt que malgré elles ? Une des façons de concevoir les alliances par-delà race et genre peut être de jouer sur les « affiliations » ou de construire l’unité par le soutien et même la participation aux luttes des autres pour la justice sociale. Au fond, ce vieux slogan IWW : « Un tort fait à l’un est un tort fait à tous. »
[Robin D. G. Kelley, op. cit., 1997, p. 122]

Comme le souligna Paul Buhle dans son Taking Care of Business: Samuel Gompers, George Meany, Lane Kirkland and the Tragedy of American Labor, les « modèles de solidarité » pour un nouveau mouvement ouvrier « ramènent inévitablement » à l’IWW [Op. cit., p. 252].

Pareillement, dans Empire — critique du nouvel empire global —, Michael Hardt et Antonio Negri ne font rien de moins que l’éloge du « déplacement perpétuel des wobblies [...] créant une nouvelle société dans la coquille de l’autre, sans établir des structures d’autorité fixes et stables » [Empire, version française, 2000, p. 260]. D’après eux, la « mobilité organisationnelle et [l’] hybridité ethno-linguistique » [Ibid., p. 260] des vieux wobblies, avec leur capacité remarquable, « à partir de la base au sein de la population ouvrière », à stimuler « la pensée utopique et [...] la connaissance révolutionnaire » [Ibid., p. 494], font de l’IWW le prototype idéal pour le mouvement contemporain antimondialisation.

Historiquement, l’humour, la poésie, les chansons et les dessins wobbly firent plus qu’indiquer aux travailleurs qu’un « monde meilleur » était possible : ils renforcèrent aussi leur courage moral dans la lutte pour la réalisation de cet autre monde. Bien que l’insistance contre-culturelle wobbly ait fait longtemps l’objet d’une sorte de sentimentalisme condescendant et qu’elle soit souvent considérée comme saugrenue et dépassée, elle me semble être plutôt tout le contraire : non seulement visionnaire, mais véritablement prophétique. Ce ne sont assurément pas le « romantisme » ni l’« utopie » IWW qui sont aujourd’hui obsolètes, mais plutôt le « réalisme », la « raison » et l’anti-utopie de ses critiques et concurrents.

Sur la question essentielle — comment faire la révolution —, tout ce que nous ont laissé les diverses variétés du marxisme dominant n’est — pour citer le mot de mon vieil ami Eugenio F. Granell — qu’une « encyclopédie de l’ignorance ». Les différentes formes orthodoxes, bureaucratiques, pragmatiques, utilitaristes et rébarbatives de radicalisme social — avec leurs systèmes clos, leurs programmes bouclés, leur souci de la « ligne » et leurs publications sans vie — appartiennent en réalité au capitalisme, et sont tout simplement incapables d’articuler les désirs et aspirations de la classe ouvrière contemporaine.

En d’autres termes, la gauche — la vieille comme la (plus si) nouvelle — prosaïque et sans humour a été dépassée par la dialectique du processus historique, et l’imagination révolutionnaire vise aujourd’hui à occuper le devant de la scène. Joe Hill et l’IWW, bien loin d’être des reliques d’un passé disparu, incarnent de nos jours ce que le philosophe romantique allemand Franz von Baader appelait des « représentants du futur ».

Les wobblies ne passent pas, généralement, pour des dialecticiens, et les références à Hegel n’abondent pas dans la littérature IWW. Le Préambule IWW et le Little Red Song Book peuvent cependant être considérés comme de bons commentaires d’un des thèmes centraux de Hegel : la dialectique du maître et de l’esclave, qui inspira au jeune Karl Marx sa critique du capital et du travail.

On ne saura jamais si Joe Hill s’est un jour plongé dans la Phénoménologie de l’esprit ; la traduction de J. B. Baillie sortit à Londres en 1910, et quelques exemplaires du livre ont sans doute trouvé leur place dans les bibliothèques de l’IWW. Mais ce qui importe vraiment, c’est que la vie et l’œuvre de Hill, aussi bien que les légendes en constante évolution à son propos, vibrent de la rencontre d’une infinité de couples antinomiques : rêve et action, poésie et révolution, labeur et jeu, solitude et solidarité, réalisme et romantisme, passion et sérénité, mélancolie et humour, tragédie et espoir, mort et immortalité, silence et musique. Ces thèmes reviennent encore et encore dans le Songbook comme dans les dessins du syndicat. « Le pouvoir de l’Esprit, selon Hegel, est aussi grand que son expression. »

Comme Hegel, Joe Hill et les IWW avaient conscience de vivre dans une « période de gestation, dans une époque de transition vers une ère nouvelle ». Pour les wobblies, l’abolition de l’esclavage salarié ouvrirait la voie vers rien de moins que la recréation du monde. Leur confiance sans bornes dans l’imagination et la créativité ouvrières leur donna à tous la volonté de prendre des risques, de défier des lois injustes, d’organiser ceux qu’on tenait pour « inorganisables » et de prendre à bras-le-corps les problèmes les plus urgents du moment.

Et maintenant ? Qui croit réellement que nous pouvons trouver des solutions efficaces aux problèmes urgents de notre temps — non seulement au problème persistant de l’esclavage salarié, mais aussi à la suprématie blanche, à la misogynie, à l’homophobie et à l’écocide — avec autre chose que l’imagination et la créativité les plus libres et les plus révolutionnaires ?

Si Joe Hill et les vieux wobblies sont toujours aussi populaires chez les jeunes radicaux, et influencent si profondément tant de mouvements sociaux contemporains — de Justice for Janitors [8] aux radios libres, de l’antimondialisation aux droits de l’animal, de Earth First! au féminisme, du mouvement gay à Critical Mass [9], comme elles influencent toutes les variétés du nouvel abolitionnisme : du groupe formé autour du journal Race Traitor au mouvement pour l’abolition des prisons —, c’est que les rêves wobbly d’un monde meilleur, et les moyens qu’ils imaginèrent et improvisèrent pour les réaliser, n’ont jamais cessé de toucher les cœurs et les esprits de tous ceux qui placent la liberté au-dessus de tout et qui osent rêver à leur façon de la révolution.

La construction d’un mouvement révolutionnaire, aujourd’hui, comme toujours, réclame nécessairement le rêve et la liberté [10]. Décrivant Joe Hill, Sam Murray, l’un de ceux qui le connurent le mieux, insistait sur « cet amour que Joe eut toujours pour la liberté et cet esprit indomptable qui refuse d’y renoncer » [Industrial Pioneer, décembre 1923, p. 53]. C’est avant tout de cet amour de la liberté et de cet esprit indomptable — esprit de la poésie, du rêve et du merveilleux — que le mouvement ouvrier américain, et le radicalisme américain dans son ensemble, ont le plus besoin aujourd’hui.


[1One Big Union of All the Workers, Dump the Bosses Off Your Back, Industrial Freedom, Thousand Miles Picketline, Bread and Roses, Songs to Fan the Flames of Discontent, Solidarity Forever, Power of the Folded Arms, Good Old Wooden Shoe, Direct Action Gets the Goods, Sit Down and Watch Your Pay Go Up, All for One and One for All.

[2Parmi les nombreuses personnalités qui se sont exprimées en ce sens — par écrit, au cours d’une réunion publique ou pendant des discussions informelles — on peut compter Gale Ahrens, Paul et Mari Jo Buhle, Noam Chomsky, Mike Davis, Dave Dillinger, Roxanne Dunbar Ortiz, Lorenzo Komboa Ervin, Jeff Ferrell, Paul Garon, Dan Georgakas, Linda Gordon, Archie Green, Robert Green, Herbert Hill, Noel Ignatiev, Joseph Jablonski, Robin D. G. Kelley, Joel Kovel, Staughton Lynd, Peter Rachleff, David Roediger, Ron Sakolsky, Salvatore Salerno, Gary Snyder, Meredith Tax et Howard Zinn.

[3Lire Staughton Lynd, Solidarity Unionism: Rebuilding the Labor Movement from Below, Charles H. Kerr, 1992, Peter Rachleff, Hard-Pressed in the Heartland: The Hormel Strike and the Future of American Labor, South End, Boston, 1993, Robin D. G. Kelley, Yo’ Mama’s Disfunktional: Fighting the Culture Wars in Urban America, Beacon Press, Boston, 1997 et David Roediger, Towards the Abolition of Whiteness: Essays on Race, Politics and Working Class History, Verso, Londres, 1994 et « A Long Journey to the Hip Hop Nation », in Ron Sakolsky, Surrealist Subversions: Rants, Writings & Images by the Surrealist Movement in the United States, Autonomedia, New York, 2002.

[4Chante une chanson pour Joe Hill / Il a chanté jusqu’à sa mort pour toi.

[5Voir le site de Fred Alpi (www.fredalpi.com).

[6« Micropower radio movement » : mouvement de radios libres communautaires à faible puissance et faible portée qui pullulèrent au début des années 1990. (N.d.T.)

[7Le dernier ouvrage de Sakolsky, Surrealist Subversions: Rants, Writings & Images by the Surrealist Movement in the United States, comprend également beaucoup de documents IWW, dont des textes de Covington Hall et de T-Bone Slim.

[8Organisation très active de « techniciens de surface » appartenant au syndicat des employés d’entretien. Ce sont les héros du film de Ken Loach, Bread and Roses, dont une des séquences finales précise les circonstances de la grève IWW de Lawrence à l’origine de ce slogan. (N.d.T.)

[9Mouvement antiautomobiles. (N.d.T.)

[10Le magnifique Freedom Dreams: The Black Radical Imagination de Robin D. G. Kelley, qui paraît alors que je mets la dernière main à ce livre, développe brillamment ce qui est esquissé ici.