Bonnes feuilles

Conclusion

Toutes les bonnes choses de la vie

Ouvrez n’importe quel jour­nal et vous y trou­ve­rez des allu­sions à l’« ancien pré­si­dent Untel » ou au « pré­cé­dent pre­mier secré­taire du comité Théodule ». Mais per­sonne, depuis le 19 novem­bre 1915, ne s’est jamais référé à Joe Hill de la sorte : la chose paraî­trait aussi ridi­cule que de par­ler de « feu Spinoza », de « feue Mary Wollstonecraft » ou de « feu Thelonious Monk ». À vrai dire, « l’homme qui n’est jamais mort » est tou­jours en forme, tou­jours aussi remuant, et ne sem­ble pas avoir la moin­dre inten­tion de rac­cro­cher un jour. Joe Hill était le plus célè­bre des wob­blies lors­que les auto­ri­tés de l’Utah l’exé­cu­tè­rent. Il l’est encore aujourd’hui.

Un jour­na­liste cou­vrant les funé­railles de Joe Hill à Chicago en 1915 se demanda : « Quel genre d’homme était-il, lui dont la mort est célé­brée par des chan­sons de révolte, et qui attire à son enter­re­ment plus de per­son­nes en deuil que n’importe quel prince ou puis­sant ? » Ils furent nom­breux depuis à se poser le même genre de ques­tions. Qu’est-ce qui a dis­tin­gué Joe Hill entre tous ? Qu’est-ce qui l’a rendu uni­que ? Comment un gar­çon venu d’une petite ville sué­doise a-t-il pu deve­nir le plus célè­bre de tous les wob­blies ?

À ce jour, per­sonne n’a percé le « secret » de la per­sis­tance de sa popu­la­rité tou­jours crois­sante. Peut-être parce qu’il n’y a pas de secret. Ses amis, qui l’aimaient et l’admi­raient, s’accor­daient à dire qu’il n’était pour­tant, sur bien des aspects, qu’un homme somme toute ordi­naire. Sans pré­ten­tion ni ambi­tion per­son­nelle, aller­gi­que aux pre­miers rôles, il était seu­le­ment un des leurs. Cette fami­lia­rité fait bien sûr la force de ses chan­sons, tout en conti­nuant d’ali­men­ter les vieilles légen­des qui ont pro­li­féré autour de lui, trans­for­mant le trou­ba­dour de la révolte en héros ouvrier, en un per­son­nage de fic­tion récur­rent et une icône de l’ima­gi­na­tion popu­laire.

Les chan­sons de Joe Hill l’avaient fait connaî­tre dans tout le syn­di­cat — et dans toute la gau­che radi­cale en géné­ral —, mais il n’en fut jamais une des gran­des figu­res « publi­ques », comme l’étaient Big Bill Haywood, Joseph Ettor, Elizabeth Gurley Flynn et tant d’autres. Quand on com­pare ses réa­li­sa­tions dans ses divers champs d’acti­vité avec cel­les des autres wob­blies célè­bres, Hill ne fait pas non plus par­tie des pre­miers de la classe. À en juger par la qua­lité et l’abon­dance de leur œuvre, Ralph Chaplin, Covington Hall, Arturo Giovannitti et Laura Payne Emerson sont indis­cu­ta­ble­ment dignes de leur titre de « poè­tes wob­bly ». Chaplin, T-Bone Slim, John Brill et « Dublin Dan » Liston ont écrit des chan­sons aussi bon­nes, voire meilleu­res que les sien­nes, et les fel­low wor­kers Ernest Riebe, « Dust » Wallin, Ralph Chaplin, Ern Hansen, Jim Lynch et William Henkelman étaient assu­ré­ment des des­si­na­teurs plus accom­plis. Le « Père » Hagerty, Bill Haywood, Vincent St John, Justus Ebert et bien d’autres contri­buè­rent infi­ni­ment plus que lui à l’élaboration et à l’expres­sion des idées et des idéaux du syn­di­cat. L’acti­vité de Joe Hill en tant qu’agi­ta­teur fut en outre loin d’être remar­qua­ble, et s’il « soap­boxa », per­sonne ne sem­ble avoir jugé par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sant de le signa­ler. Enfin, il ne fut qu’un des mil­liers de wob­blies pri­son­niers poli­ti­ques et vic­ti­mes de coups mon­tés, sans être par ailleurs le pre­mier ni le der­nier des mar­tyrs du syn­di­cat. Et pour­tant, il les dépassa tous, lar­ge­ment, en renom­mée.

La spé­ci­fi­cité de Joe Hill réside bien sûr dans le fait qu’il était tout cela à la fois : poète et song­wri­ter et des­si­na­teur et intel­lec­tuel et vic­time d’un coup monté et pri­son­nier poli­ti­que et mar­tyr. Mais aussi immi­gré, hobo, musi­cien, com­po­si­teur, grand chef de cui­sine chi­noise et sol­dat volon­taire au ser­vice de la révo­lu­tion mexi­caine. D’une dis­cré­tion totale, il fut un wob­bly poly­va­lent, spé­cia­liste en rien sinon en wob­blisme. Il fait par­tie de ces per­son­na­li­tés étranges qui appa­rais­sent occa­sion­nel­le­ment dans l’his­toire, de ces gens qui, sans briller néces­sai­re­ment par eux-mêmes, devien­nent des sor­tes d’éclaireurs pour les autres. Présent sur plu­sieurs fronts, vaga­bond et témé­raire, le doux et bien-aimé song­wri­ter rebelle per­son­na­li­sait le wob­bly arché­ty­pal, aussi bien dans le syn­di­cat lui-même qu’alen­tour, incar­nant le Préambule IWW et créant la nou­velle société dans la coquille de l’ancienne.

Chacun sait que l’IWW regor­gea, dès ses débuts, de for­mu­les mythi­ques : « Un Grand Syndicat uni­que de tous les tra­vailleurs », « Virez vos patrons », « Liberté indus­trielle », « Piquet de grève d’un mil­lier de kilo­mè­tres », « Du pain et des roses », « Des chan­sons pour atti­ser les flam­mes de la colère », « Solidarité pour tou­jours », « Le pou­voir des bras croi­sés », « Le bon vieux sabot », « L’action directe ramène du bon », « Assieds-toi et regarde ta paye aug­men­ter », « Tous pour un et un pour tous » 1, etc. Déployant bien haut la ban­nière rouge et noire de la liberté, de l’égalité et de la soli­da­rité, l’IWW se dressa héroï­que­ment contre la bou­che­rie, l’égoïsme et l’hypo­cri­sie sans ver­go­gne qui carac­té­ri­sent la pre­mière moi­tié du « siè­cle amé­ri­cain ». Les wob­blies étaient trop peu nom­breux pour gagner, mais la jus­tesse et la beauté de leur cause, leur téna­cité, leur cou­rage et leur géné­ro­sité leur assu­rè­rent une vic­toire morale qui ins­pira une nou­velle géné­ra­tion dans les années 1960, et conti­nuera d’ins­pi­rer les géné­ra­tions à venir jusqu’à l’abo­li­tion de l’escla­vage sala­rié. Les légen­des pro­li­fé­rè­rent à leur pro­pos parce qu’ils rele­vè­rent d’impos­si­bles défis, qu’ils livrè­rent le bon com­bat, envers et contre tout, sans jamais s’avouer vain­cus. Et com­ment auraient-ils pu renon­cer, per­sua­dés qu’ils étaient d’avoir rai­son ?

Joe Hill per­son­ni­fie tou­jours ces légen­des aussi bien que les véri­tés pro­fon­des qu’elles véhi­cu­lent incons­ciem­ment. Sa répu­ta­tion s’est bâtie sur une étrange com­bi­nai­son de faits et de mythes. Et les nou­veaux faits connus, ou mis en évidence selon de nou­vel­les pers­pec­ti­ves — son rap­port à la nature, ses appels pres­sants et fer­mes à l’orga­ni­sa­tion des fem­mes, son rejet de la « mys­ti­que blan­che », sa sym­pa­thie pour les Chinois, sa ren­contre avec Ben Fletcher, sa par­ti­ci­pa­tion à la révo­lu­tion mexi­caine —, se heur­te­ront et se mêle­ront iné­vi­ta­ble­ment à ces vieilles légen­des, tout en contri­buant à en faire naî­tre de nou­vel­les.

Au cours du col­lo­que Joe Hill tenu à Salt Lake City en 1990, Lori Elaine Taylor évoqua les diver­ses repré­sen­ta­tions de Joe Hill, cons­tam­ment chan­gean­tes, ainsi que les ques­tions beau­coup plus trou­blan­tes sur le Joe Hill « réel » et les pos­tu­lants si contra­dic­toi­res à son héri­tage. En se pen­chant sur plu­sieurs géné­ra­tions de chan­teurs qui ont repris les chan­sons de Joe Hill, ainsi que sur les poè­mes et les chan­sons qui lui sont dédiés, elle décou­vrit non seu­le­ment un homme qui n’est jamais mort, mais un homme res­sus­ci­tant per­pé­tuel­le­ment. Elle sou­li­gna qu’il n’y avait pas deux Joe Hill iden­ti­ques parmi les divers modè­les décrits par Ralph Chaplin, Earl Robinson, Woodie Guthrie, Billy Bragg et d’autres. Parlant alors d’une « recontex­tua­li­sa­tion per­ma­nente », Taylor salua ce plu­ra­lisme :

À qui appar­tient le passé ? À moi. Joe Hill m’appar­tient. À vous aussi. Nous ne som­mes pas ses léga­tai­res légaux, mais nous maî­tri­sons ce qu’il signi­fie pour nous. [...] Quand nous enten­dons un conteur par­ler du passé, nous enten­dons plus le conteur que l’his­toire. [...] Nous ne som­mes pas contraints de ser­vir le passé aux dépens du pré­sent. C’est par de nou­veaux contex­tes, créés par le conteur et l’audi­teur, que nous trou­vons un sens en Joe Hill et dans ses mots.
[in A. Green, Wobblies, Pile Butts, and Others Heroes, 1993, p. 34]

Les dis­tinc­tions par­fois sub­ti­les entre les dif­fé­ren­tes ver­sions écrites ou chan­tées de Joe Hill n’ont cepen­dant pas altéré les gran­des lignes de la légende telle qu’elle vit dans la cons­cience popu­laire. Le Hill « com­mu­niste », comme la ver­sion « hip­pie » ulté­rieure, se sont estom­pés avec le temps. Qui s’étonnera de ce que le véri­ta­ble et éprouvé wob­bly Joe Hill s’avère bâti du meilleur bois, et qu’il soit le seul admis au rang des Immortels ? Non seu­le­ment il n’est jamais mort, mais il va res­ter long­temps parmi les vivants.

Dans sa Vision du Jugement der­nier, William Blake évoque le pro­ces­sus com­plexe de conden­sa­tion mythi­que qui fait d’un indi­vidu la per­son­ni­fi­ca­tion d’une com­mu­nauté. « De loin », écrit-il, par­lant sans doute d’une dis­tance tem­po­relle, « des mul­ti­tu­des en har­mo­nie » peu­vent « sem­bler n’être qu’une seule per­sonne ». Les wob­blies pou­vant se reconnaî­tre en tout point dans Joe Hill — image que le syn­di­cat enten­dait pré­ci­sé­ment don­ner de lui-même —, tout le monde l’assi­mila de plus en plus au wob­bly, comme on peut consi­dé­rer William Ellery Channing comme le pro­tes­tant uni­ta­rien, ou William Lloyd Garrison comme le mili­tant abo­li­tion­niste.

Cette image du trou­ba­dour IWW reste intacte, pour l’essen­tiel. Si Joe Hill est tou­jours sujet à contro­verse pour quel­ques-uns, il y a bien plus de gens qui voient en lui une source iné­pui­sa­ble d’ins­pi­ra­tion. Ses chan­sons sont repri­ses par­tout où des tra­vailleurs se dres­sent contre l’escla­vage, par­tout où des enfants refu­sent une auto­rité arbi­traire, par­tout où souf­fle un vent de liberté. Ses let­tres de pri­son cons­ti­tuent un clas­si­que de défi tran­quille à l’injus­tice la plus gros­sière. Ses expres­sions wob­bly — « Pie in the Sky », « médaille en bois » ou « Ne vous lamen­tez pas, orga­ni­sez-vous ! » — ont fait leur che­min par­tout et en tout temps.

À la pers­pi­ca­cité lim­pide de Blake j’ajou­te­rais volon­tiers cette obser­va­tion de Novalis : « Chaque indi­vidu qui recèle en lui plu­sieurs per­son­nes est un indi­vidu élevé à un pou­voir supé­rieur — ou un génie. » La rapi­dité avec laquelle les chan­sons de Joe Hill firent le tour du monde, sans publi­cité agres­sive ni sta­ri­fi­ca­tion, et leur popu­la­rité per­sis­tante au fil du siè­cle passé sont des preu­ves suf­fi­san­tes de son génie. Il est par ailleurs essen­tiel de répé­ter que ce qui conféra son « pou­voir supé­rieur » au barde wob­bly n’était pas une force mys­ti­que, ni un effort surhu­main, mais le mou­ve­ment révo­lu­tion­naire de la classe ouvrière : les Industrial Workers of the World. « Un écrivain est génial seu­le­ment si ses lec­teurs sont géniaux, disait T-Bone Slim. Il n’y a jamais eu, il n’y a pas, il n’y aura jamais d’écrivain plus génial que ses lec­teurs. »

Bref, si Joe Hill contri­bua pour beau­coup à faire de l’IWW ce qu’il fut, n’oublions pas que l’IWW fit de Joe Hill ce qu’il est : un héros ouvrier mon­dia­le­ment connu, à un tel degré qu’il en est pres­que un mythe. Phénomène extra­or­di­naire : le barde wob­bly, esclave sala­rié tou­jours dans la dèche, est sans doute plus connu que 90 % des rois, rei­nes, empe­reurs ou chefs de gou­ver­ne­ment de l’his­toire. Et il est en tout cas infi­ni­ment plus connu que tous les mil­liar­dai­res pro­prié­tai­res d’escla­ves sala­riés contre les­quels se dres­sè­rent les wob­blies ; infi­ni­ment plus connu que tous les jour­na­lis­tes qui calom­niè­rent sys­té­ma­ti­que­ment son syn­di­cat ; infi­ni­ment plus connu que tous les juges qui envoyè­rent des mil­liers de ses fel­low wor­kers en pri­son pour le crime d’avoir tenté de ren­dre ce monde meilleur, plus libre, plus sain et plus heu­reux.

Dans son rôle légen­daire de wob­bly in excel­sis, Hill ne fait que per­son­ni­fier, en vérité, le sim­ple mili­tant révo­lu­tion­naire de base. Ses qua­li­tés carac­té­ris­ti­ques — ima­gi­na­tion, sim­pli­cité, fran­chise, créa­ti­vité, humour et cou­rage — ne sont pas des qua­li­tés de diri­geants, mais de tra­vailleurs et de tra­vailleu­ses « d’en bas ». Et Joe Hill est le pro­to­type du wob­bly : un wor­king­stiff (prolo) révo­lu­tion­naire « élevé à un pou­voir supé­rieur ». L’homme qui n’est jamais mort est sans doute dif­fi­cile à cer­ner, bio­gra­phi­que­ment par­lant, mais il est en quel­que sorte tou­jours là, comme un rap­pel per­pé­tuel de ce qu’est vrai­ment la lutte des clas­ses. La fémi­niste Theodora Pollock le consi­dé­rait comme « un homme d’une vie excep­tion­nel­le­ment exem­plaire ». C’est en cela qu’il devint un modèle — ce qu’un psy­cha­na­lyste appel­le­rait un « ego idéal » — pour plu­sieurs géné­ra­tions de jeu­nes wob­blies, pour d’autres ouvriers radi­caux et pour tous les tra­vailleurs insou­mis en géné­ral. Peu d’autres per­son­na­li­tés égalent Joe Hill par sa pré­sence actuelle et concrète dans la cons­cience du mou­ve­ment ouvrier et de la classe ouvrière.

Le fel­low wor­ker Hill prend d’ailleurs une place de plus en plus déran­geante aujourd’hui, obsé­dante même, et il n’est pas dif­fi­cile de devi­ner pour­quoi : les qua­li­tés les plus admi­rées du trou­ba­dour de la révolte sont pré­ci­sé­ment cel­les qui man­quent le plus aux syn­di­cats contem­po­rains. Pour par­ler franc, le mou­ve­ment ouvrier « orga­nisé » d’aujourd’hui est lamen­ta­ble­ment inor­ga­nisé, abso­lu­ment non repré­sen­ta­tif de la popu­la­tion ouvrière et, ini­tia­ti­ves loca­les mises à part, com­plè­te­ment figé. Ses mots d’ordre sem­blent bien être : « Solidarité, jamais ! » ou « Ne vous orga­ni­sez pas, lamen­tez-vous ! » Sa struc­ture archaï­que et bureau­cra­ti­que rend pres­que impos­si­ble l’appli­ca­tion du prin­cipe : « Un tort fait à l’un est un tort fait à tous. » Sa dépen­dance ser­vile à l’égard des par­tis poli­ti­ques capi­ta­lis­tes para­lyse toute ini­tia­tive de la base et mène de défaite en défaite. Fondamentalement anti­dé­mo­cra­ti­ques, ses diri­geants crai­gnent bien plus les adhé­rents de leur pro­pre syn­di­cat que leurs aco­ly­tes de cock­tail : patrons, avo­cats du patron et poli­ti­ciens du patron. Terne, sans ins­pi­ra­tion, cyni­que, ignare, lâche, fai­ble, mou, sénile et insi­pide : tel est le « mou­ve­ment ouvrier » aujourd’hui — des­cen­dant en droite ligne de ce que le pré­si­dent Carter appela un jour, d’un reten­tis­sant lap­sus révé­la­teur, l’AFL-CIA.

La « mai­son du Labor » n’est évidemment pas la seule à être en un si piteux état. La poli­ti­que et la culture amé­ri­cai­nes se com­plai­sent elles aussi, depuis des années, dans une médio­crité ahu­ris­sante. En dépit de sa poi­gnée de mil­liar­dai­res de l’infor­ma­ti­que, le nou­veau capi­ta­lisme est un gâchis dépri­mant de part en part. Catastrophes écologiques, pol­lu­tion, racisme, xéno­pho­bie, homo­pho­bie, miso­gy­nie, mani­pu­la­tions géné­ti­ques, ter­ro­risme d’État, vio­len­ces poli­ciè­res, com­plexe média­tico-mili­taro-indus­trialo-car­cé­ral, ins­ti­tu­tion médico-phar­ma­ceu­ti­que mor­bide, cri­mi­na­lité en col blanc, misère : tous ces pro­blè­mes vont en empi­rant, sans répit en vue.

Que faire ?

Les vieux cli­chés bour­geois et sta­li­niens sur les « faus­ses rou­tes » et les « erreurs » IWW son­nent aujourd’hui plus creux que jamais. Qui d’autre qu’un incor­ri­gi­ble dog­ma­ti­que pour­rait encore croire à ces boni­ments ? Le temps est venu d’affir­mer que la plu­part des pré­ten­dus « échecs » IWW furent en vérité ses plus grands triom­phes, alors que les pré­ten­dus « suc­cès » de ses concur­rents ne sont plus que pous­sière. Les vio­len­tes cri­ti­ques diri­gées contre l’IWW par ses dif­fé­rents détrac­teurs poli­ti­ques (de gau­che, de droite ou du cen­tre) appa­rais­sent main­te­nant comme autant de savou­reux hom­ma­ges à sa gloire. Tout ce que la vieille gau­che — sociaux-démo­cra­tes, sta­li­niens, « réfor­mis­tes », trots­kis­tes, etc. — appré­ciait le moins chez les IWW cons­ti­tue, à la lumière d’aujourd’hui, le legs le plus impor­tant du syn­di­cat aux révo­lu­tion­nai­res de notre temps.

Voici quel­ques-unes des « fai­bles­ses » de l’IWW les plus res­sas­sées, et qui appa­rais­sent aujourd’hui comme autant de points forts et d’irrem­pla­ça­bles éléments cons­ti­tu­tifs d’un nou­veau mou­ve­ment révo­lu­tion­naire :
— sa posi­tion intran­si­geante sur l’abo­li­tion de l’escla­vage sala­rié et, comme l’indi­quent les ter­mes employés, sa filia­tion reven­di­quée avec la vieille tra­di­tion abo­li­tion­niste ;
— son appli­ca­tion à orga­ni­ser les tra­vailleurs les plus pré­cai­res : sans qua­li­fi­ca­tion, immi­grés, gens de cou­leur, fem­mes, chô­meurs, han­di­ca­pés et sans-abri ;
— le noma­disme d’une bonne par­tie de ses mem­bres ;
— sa pra­ti­que de la soli­da­rité sans sec­ta­risme et sans excep­tion, et donc son refus de divi­ser la lutte (« Un tort fait à l’un est un tort fait à tous ») ;
— son ouver­ture reven­di­quée à tou­tes les opi­nions et son refus obs­tiné de suc­com­ber à toute idéo­lo­gie sys­té­ma­ti­que et rigide ;
— sa pro­mo­tion de l’action directe non vio­lente et d’autres for­mes d’ini­tia­ti­ves de la base, paral­lè­le­ment à sa non-par­ti­ci­pa­tion de prin­cipe à la comé­die des élections poli­ti­ques ;
— sa concen­tra­tion stra­té­gi­que sur le lieu de tra­vail et dans les rues comme lieux pri­vi­lé­giés pour la créa­tion de pos­si­bi­li­tés révo­lu­tion­nai­res ;
— sa cer­ti­tude que la chan­son, la poé­sie, l’art et le théâ­tre ne sont pas « secondai­res » mais des éléments déter­mi­nants de la lutte révo­lu­tion­naire ;
— sa cons­cience pas­sion­née que le pro­jet « roman­ti­que » et « uto­pi­que » de cons­truire la nou­velle société dans la coquille de l’ancienne — tel­le­ment bro­cardé par les gau­chis­tes auto­ri­tai­res et par les gens obtus de tout aca­bit — n’est ni un sub­sti­tut, ni une alter­na­tive à la révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne, mais le seul moyen effi­cace de la réa­li­ser ;
— enfin, son refus (« inap­ti­tude », jugeaient ses cri­ti­ques) d’établir toute ins­ti­tu­tion dura­ble (ou « per­ma­nente »).

Ce der­nier point, la « fai­blesse » la plus sou­vent rabâ­chée par tous les cri­ti­ques du syn­di­cat, lui donne tout son éclat et sa per­ti­nence pré­mo­ni­toire, sou­li­gnant sa brû­lante actua­lité révo­lu­tion­naire. Inutile d’y regar­der à deux fois pour cons­ta­ter à quel point les ins­ti­tu­tions sta­bles, « établies » de la société, loin d’être émancipatrices et dési­ra­bles, à quel­que degré que ce soit, sont au contraire à l’ori­gine de nos pires maux. L’État, l’appa­reil mili­taire, les Églises, le busi­ness, la police, les pri­sons, les par­tis poli­ti­ques, les boy-scouts, la télé­vi­sion et la mafia sont des ins­ti­tu­tions rela­ti­ve­ment « sta­bles », mais que font-elles de bien sinon au pro­fit des mil­liar­dai­res capi­ta­lis­tes ? La dis­pa­ri­tion des « ins­ti­tu­tions sta­bles » de notre société de non-liberté est insé­pa­ra­ble de la réa­li­sa­tion par l’huma­nité de ses rêves d’émancipation.

Les wobs avaient-ils une claire cons­cience que la « sta­bi­lité » ins­ti­tu­tion­nelle signi­fie néces­sai­re­ment hié­rar­chie, bureau­cra­tie, sta­gna­tion et répres­sion ? C’est un fait incontes­ta­ble que, à deux excep­tions près, mais de poids (les dockers de Philadelphie et les métal­los de Cleveland), l’IWW n’a jamais cons­truit d’ins­ti­tu­tion ouvrière dura­ble. Le syn­di­cat, au cours de sa période la plus active, sem­ble n’avoir mené qu’une exis­tence pas­sa­ble­ment pré­caire, avec un effec­tif très fluc­tuant. De nou­vel­les sec­tions appa­rais­saient pen­dant que d’autres dis­pa­rais­saient, mais il n’y avait aucune sta­bi­lité nulle part.

Cette ins­ta­bi­lité peut, bien sûr, être impu­tée en par­tie à la vio­lence d’État et patro­nale. Mais c’était déjà une carac­té­ris­ti­que de l’IWW avant que la répres­sion ne s’abatte sur le syn­di­cat, et elle le sera encore après ce pic de répres­sion. En réa­lité, l’indif­fé­rence à l’établissement d’ins­ti­tu­tions « per­ma­nen­tes » reflète des traits de carac­tère essen­tiels de l’IWW : antiau­to­ri­ta­risme, roman­tisme, mobi­lité, créa­ti­vité, spon­ta­néité. L’IWW était aussi radi­ca­le­ment anti-ins­ti­tu­tion­nel qu’il était contre-cultu­rel.

Exemplaires de ce point de vue, les cam­pa­gnes pour la liberté d’expres­sion et les grè­ves IWW expri­maient la concep­tion wob­bly de la révo­lu­tion, non en ter­mes d’ins­ti­tu­tions sta­bles, mais sous la forme de « fes­ti­vals de l’opprimé », de néga­tions fes­ti­ves de la struc­ture sociale établie qui ouvraient la voie à une nou­velle société. Organisant non seu­le­ment les inor­ga­ni­sés, mais aussi ceux que l’AFL consi­dé­rait comme « inor­ga­ni­sa­bles », les wob­blies excel­laient dans l’art de sai­sir l’occa­sion, redé­fi­nis­sant cons­tam­ment le « pos­si­ble » par l’ima­gi­na­tion révo­lu­tion­naire. L’expé­rience du tra­vail était essen­tielle, mais le jeu n’était pas moins déci­sif. Le « groupe de tra­vail infor­mel », que cer­tains théo­ri­ciens marxis­tes consi­dé­raient comme le noyau cons­ti­tu­tif de la nou­velle société, consis­tait tou­jours simul­ta­né­ment chez les IWW en un groupe de jeu infor­mel, dont l’acti­vité dépas­sait lar­ge­ment le cadre du lieu de tra­vail. À par­tir de leur iné­pui­sa­ble sac à mali­ces, plein d’actions direc­tes « à-faire-soi-même », les wobs impro­vi­sè­rent de nou­vel­les situa­tions — au tra­vail, bien sûr, mais aussi dans les rues et jusqu’en pri­son : des situa­tions révo­lu­tion­nai­res au cours des­quel­les, pour un jour, pour une semaine, le vieil ordre social lais­sait la place au rêve et au désir.

Cette forte ten­dance anti-ins­ti­tu­tion­nelle se nour­ris­sait également de la cons­cience qu’avait le syn­di­cat de son ina­chè­ve­ment fon­da­men­tal, un autre trait par­tagé avec les cou­rants révo­lu­tion­nai­res artis­ti­ques, du roman­tisme au sur­réa­lisme, qui le dis­tin­guait radi­ca­le­ment de l’AFL et de beau­coup des par­tis poli­ti­ques de gau­che. Que l’IWW se consi­dé­rât soi-même comme une struc­ture tou­jours en cours d’élaboration, jamais ache­vée et même à peine esquis­sée, n’a pas échappé à la plu­part des com­men­ta­teurs, qu’ils aient appar­tenu ou pas au syn­di­cat. Justus Ebert sou­li­gne ainsi dans sa bro­chure The IWW in Theory and Practice, un des ouvra­ges les plus ven­dus du syn­di­cat pen­dant des décen­nies :

L’IWW [...] est en germe, plu­tôt que mûr. C’est une intro­duc­tion, plu­tôt qu’un arti­cle bou­clé. Il est brut, plu­tôt que raf­finé.
[Op. cit., p. 124]

Au moment où d’impa­tients idéo­lo­gues annon­çaient la mort du syn­di­cat, Floyd Dell sou­li­gnait dans le Liberator de juin 1919 qu’il ne fai­sait que naî­tre :

L’IWW n’est pas une ins­ti­tu­tion établie, n’est pas un pro­jet fini. [...] C’est l’incar­na­tion en évolution per­ma­nente de for­ces ter­ri­bles, qui n’ont pas encore donné la pleine mesure de leur capa­cité à ébranler la société.
[Liberator, p. 55]

Mary Marcy, rap­por­tant le congrès IWW annuel dans l’édition de juillet du même jour­nal, décrit le syn­di­cat

[...] non comme une chose sta­ti­que, mais comme une orga­ni­sa­tion dans un pro­ces­sus vivant de crois­sance et de trans­for­ma­tion.
[Liberator, p. 12]

Cet état d’esprit très ouvert s’accorde par­fai­te­ment avec le génie reconnu du syn­di­cat pour l’impro­vi­sa­tion, tel qu’il appa­raît dans ces quel­ques mots pro­non­cés par Frank Little dans un de ses dis­cours aux mineurs de Butte (Montana) en 1919 : « Nous [à l’IWW] n’avons établi aucune règle à sui­vre, mais, pen­dant une grève, par exem­ple, nous cher­che­rons à gagner par tous les moyens néces­sai­res » [Arnon Gutfeld, « The Murder of Frank Little », Labor History, 1969, p. 185].

Que Little ait défini son syn­di­cat d’une tour­nure ren­due célè­bre plus tard par Malcolm X, cela nous mon­tre non seu­le­ment que les grands esprits révo­lu­tion­nai­res se ren­contrent sou­vent, mais aussi que l’IWW fut un pré­cur­seur — sym­bo­li­que­ment sinon phy­si­que­ment — de pres­que tous les mou­ve­ments d’émancipation ulté­rieurs dans ce pays. Ce qui expli­que également pour­quoi, alors que la « gau­che orga­ni­sée » est aujourd’hui lar­ge­ment reconnue comme rigide, ennuyeuse et mori­bonde, l’IWW — en tant qu’ins­pi­ra­tion et héri­tage — est, lui, tou­jours vibrant, sti­mu­lant et vivant.

Tout cela n’est guère ori­gi­nal et je suis loin d’être le seul à le dire. Ces der­niè­res années, un nom­bre impres­sion­nant de mili­tants ouvriers, d’écologistes radi­caux, de socia­lis­tes, d’anar­chis­tes, de fémi­nis­tes, de paci­fis­tes, de poè­tes, de roman­ciers, d’artis­tes, de musi­ciens, de des­si­na­teurs et d’his­to­riens en sont arri­vés à cette conclu­sion — mal­gré des points de vue très dif­fé­rents — que, de tou­tes les orga­ni­sa­tions révo­lu­tion­nai­res et ouvriè­res de l’his­toire des États-Unis, l’IWW est l’ins­pi­ra­tion et le modèle le plus impor­tant — ou, du moins, l’un des tout pre­miers — pour tout nou­veau mou­ve­ment révo­lu­tion­naire aujourd’hui 2.

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Finalement, il revient tou­jours à la classe ouvrière de retour­ner le cours des cho­ses, de for­cer les chan­ge­ments qui ren­dront la vie meilleure. D’autres sec­teurs de la popu­la­tion ont sou­vent le désir, la volonté et le don d’atti­rer l’atten­tion géné­rale sur des pro­blè­mes urgents par­ti­cu­liers, et de tels alliés auto­no­mes, régu­liè­re­ment igno­rés ou déni­grés par la gau­che ins­ti­tu­tion­nelle, sont en réa­lité déter­mi­nants pour le suc­cès de toute trans­for­ma­tion sociale déci­sive. Seule la classe ouvrière, cepen­dant, a le pou­voir col­lec­tif et le nom­bre suf­fi­sant pour ren­ver­ser le sys­tème mor­ti­fère du capi­ta­lisme. Si les escla­ves sala­riés ne font pas la révo­lu­tion, elle ne se fera jamais.

Que tous les escla­ves sala­riés fas­sent ce qu’ils peu­vent pour aider à bâtir un nou­veau mou­ve­ment ouvrier dans ce pays. Ce ne sera pas facile et ça ne se fera pas en une nuit, mais tout le monde a quel­que chose à faire, ici et main­te­nant.

En réa­lité, tout cela est déjà en cours. Le mou­ve­ment ouvrier « offi­ciel » est peut-être mori­bond, mais une colère dif­fuse sourd de par­tout — même dans les plus encroû­tés des syn­di­cats de métiers et des pseudo-syn­di­cats indus­triels. Et la grande masse de la classe ouvrière non orga­ni­sée, en tant que classe — aussi déso­rien­tés et démo­ra­li­sés que puis­sent être cer­tains sec­teurs — n’a jamais cessé de lut­ter, d’une manière ou d’une autre. Des émeutes de Los Angeles en 1992 aux mani­fes­ta­tions contre l’OMC à Seattle en 1999 et à leurs sui­tes, les tra­vailleurs, les tra­vailleu­ses et les jeu­nes ont été en pre­mière ligne de la résis­tance au capi­ta­lisme mon­dia­lisé, tou­jours plus avide et oppres­seur. Nombre de nou­vel­les for­mes de lutte comme de nou­vel­les allian­ces ont émergé de cette période, à la fois dans les syn­di­cats exis­tants et en dehors, sur une large gamme de rap­pro­che­ments 3.

Signe par­ti­cu­liè­re­ment réconfor­tant de ce nou­vel esprit du mou­ve­ment ouvrier, qui pour­rait être également consi­déré comme une résur­gence de l’esprit wob­bly, l’adap­ta­tion récur­rente d’un slo­gan apparu dans beau­coup de mani­fes­ta­tions à tra­vers tout le pays :

Un tort fait à l’un est un tort fait à tous !
Libérez Mumia Abu-Jamal !

Il n’existe sans doute pas de meilleur anti­dote au désar­roi et à la démo­ra­li­sa­tion des tra­vailleurs iso­lés ou à la léthar­gie de zom­bie des repré­sen­tants auto­pro­cla­més du mou­ve­ment ouvrier qu’une bonne dose de Joe Hill pur, IWW 100 % natu­rel et garanti sans conser­va­teur. Les innom­bra­bles exem­ples de lut­tes sur le lieu de tra­vail et autres for­mes d’action directe ouvrière peu­vent rani­mer la confiance en soi et la cons­cience vive du pou­voir poten­tiel de la classe ouvrière chez le plus timide des escla­ves sala­riés. La pra­ti­que de la soli­da­rité ouvrière fait irré­sis­ti­ble­ment des mer­veilles.

En pres­cri­vant l’aplomb, l’audace, la créa­ti­vité et l’humour wob­bly de Joe Hill comme remède aux maux du mou­ve­ment ouvrier contem­po­rain, je ne pré­tends pas que l’IWW est ou fut infailli­ble, loin de là. Comme toute orga­ni­sa­tion, le Grand Syndicat uni­que avait son lot de pro­blè­mes : lut­tes acer­bes entre fac­tions (qui ne furent pas seu­le­ment pro­vo­quées par des sous-marins com­mu­nis­tes), inconsis­tan­ces pro­gram­ma­ti­ques et gros­ses bour­des tac­ti­ques (la déci­sion, prise en 1924, d’exclure auto­ma­ti­que­ment les mili­tants empri­son­nés qui deman­de­raient à béné­fi­cier de mesu­res de grâce fit beau­coup pour l’implo­sion du syn­di­cat). Et pour­tant, l’IWW laisse bien loin der­rière lui tous ses concur­rents bureau­cra­ti­ques, auto­ri­tai­res et réfor­mis­tes — l’AFL aussi bien que les dif­fé­rents par­tis ouvriers, socia­lis­tes et com­mu­nis­tes. Contrairement au sec­ta­risme, au clien­té­lisme, à l’oppor­tu­nisme, aux fau­tes et aux tra­hi­sons de ces orga­ni­sa­tions, les erreurs des wob­blies furent cel­les de révo­lu­tion­nai­res ouvriers authen­ti­ques enga­gés dans des lut­tes de clas­ses réel­les contre la ter­reur de masse per­pé­trée par la classe capi­ta­liste et l’État. Les erreurs tac­ti­ques com­mi­ses par les tra­vailleurs eux-mêmes, au cœur de la bataille, ne peu­vent être jugées à la même aune que les com­bi­nes de direc­tions dont l’action reflète bien plus l’égoïsme et les inté­rêts par­ti­cu­liers de tel syn­di­cat cor­po­ra­tif ou de telle bureau­cra­tie poli­ti­que qu’elle ne vise à la satis­fac­tion des immen­ses besoins de la classe ouvrière.

Ajoutons à son cré­dit que l’IWW tenta tou­jours — et sans faux-sem­blants — de résou­dre ses conflits et contra­dic­tions démo­cra­ti­que­ment, dans la lutte, par la spon­ta­néité ouvrière, la créa­tion col­lec­tive et le rire : le rire d’une classe oppri­mée mais debout, cons­ciente que ses erreurs les plus cruel­les et les plus dou­lou­reu­ses lui pro­cu­raient sou­vent ses meilleurs ensei­gne­ments. Il est dif­fi­cile de mini­mi­ser l’impor­tance du sens de l’humour wob­bly, inti­me­ment lié à son sens de la poé­sie. Les wob­blies riaient du capi­ta­lisme et des capi­ta­lis­tes, de leurs concur­rents et de leurs détrac­teurs, mais ils avaient aussi cette qua­lité rare de savoir rire d’eux-mêmes — de reconnaî­tre leurs pro­pres fai­bles­ses, défauts, faux-pas et folies. Les cari­ca­tu­res wob­bly pro­vo­ca­tri­ces comme Mr Block, Scissor Bill et Screwball — pen­dants pro­lé­ta­riens du Gradgrind de Dickens, du rus­tre Ubu Roi de Jarry et du Tribulat Bonhomet petit-bour­geois de Villiers de L’Isle-Adam — démon­trent que le marxisme wob­bly, contrai­re­ment à tant d’autres « marxis­mes », ne se contente pas d’une cri­ti­que de la société bour­geoise et de ses rap­ports de pro­duc­tion, mais se dou­ble d’une cri­ti­que ouvrière sans merci et humo­ris­ti­que de la classe ouvrière elle-même.

L’humour cri­ti­que est l’essence même du terme « wob­bly », quelle qu’en soit l’ori­gine, puisqu’il fut adopté par les IWW eux-mêmes vers 1913. Un sur­nom si sin­gu­liè­re­ment « irra­tion­nel » dis­tin­guait d’emblée radi­ca­le­ment le syn­di­cat de tous les autres grou­pes d’extrême gau­che, comme le releva David Roediger :

Comment expli­quer qu’un groupe radi­cal ait pu adop­ter un terme lié à l’idée de dépla­ce­ment mal assuré, voire de glis­sade et de chute ? [...] Une part de la réponse à cette énigme se trouve dans l’empres­se­ment même [de l’IWW] à reconnaî­tre la démar­che et le com­por­te­ment conte­nus dans le mot « wob­bly ». Les mem­bres de l’IWW endos­saient ainsi par ce sur­nom les notions d’incer­ti­tude, d’indé­ter­mi­na­tion et même de folie atta­chées au monde moderne, une démar­che insup­por­ta­ble aux « socia­lis­tes scien­ti­fi­ques ».

Être wob­bly impli­quait une ter­ri­ble incer­ti­tude — née de la per­sé­cu­tion sou­te­nue par l’État et de la répres­sion sociale. D’autres orga­ni­sa­tions de gau­che ont connu des hauts et des bas, mais elles se sont conso­lées en reven­di­quant la maî­trise des lois de l’évolution sociale et de la science de la révo­lu­tion. De tels grou­pes ne savaient pas reconnaî­tre leurs fai­bles­ses inter­nes. Ou plu­tôt, quand cel­les-ci deve­naient trop crian­tes, ils se retran­chaient der­rière la réaf­fir­ma­tion de leur pro­pre iden­tité et de leurs gran­des théo­ries. Les wob­blies, eux, avaient com­pris l’héri­tage de l’action directe. [...] La chan­son de T-Bone Slim, The Popular Wobbly, est un exem­ple par­fait de l’impor­tance sal­va­trice de l’éclat de rire au milieu du désas­tre.

[Pour les] mili­tants IWW, [...] la lutte néces­saire pas­sait avant la vision d’une vic­toire iné­vi­ta­ble. Les tra­vailleurs qui écrivirent les paro­dies de Nut-House News (Nouvelles de la mai­son des fous) pou­vaient diri­ger leur humour noir et leur rire sar­do­ni­que contre la démence de la société aussi bien que contre la ratio­ci­na­tion socia­liste. S’amu­sant de leur époque, les wob­blies la nar­guè­rent. [...] Adopté en 1913, le mot de « wob­bly » conti­nue de son­ner fiè­re­ment, uni­que terme auto­ré­fé­rent effer­ves­cent à gau­che.
[in A. Green, Wobblies, Pile Butts, and Others Heroes, 1993, p. 131-132]

Seuls les wob­blies pou­vaient tirer une paro­die de leur pro­pre publi­ca­tion favo­rite. The Bosses’ Songbook : Songs to Stifle the Flames of Discontent (Recueil des chan­sons de patrons : chan­sons pour étouffer les flam­mes de la colère) n’a pas été, en réa­lité, publié par l’IWW mais com­pilé par deux de ses mili­tants, Richard Ellington et Dave Van Ronk, et fut d’abord vendu dans les sec­tions du syn­di­cat. On y trouve entre autres Which Side Are We On ?, The Twelve Days of Marxmas, The Good Old Party Line et This Land Is Their Land — trente-six chan­del­les d’inso­lence, de gri­voi­se­rie et de mau­vais goût accom­pa­gnées de des­sins du même ton­neau, dont les pre­miè­res plan­ches de Trina Robbins, une artiste bien connue aujourd’hui [Ellington et Van Ronk, The Bosses’s Songbook, 1959].

Le sens de l’humour auto­cri­ti­que typi­que­ment pro­lé­ta­rien et révo­lu­tion­naire de l’IWW — anti­thèse abso­lue de la froide et sinis­tre « auto­cri­ti­que » prô­née par les sta­li­niens pen­dant les années 1920 et 1930 — est un besoin vital pour tous ceux qui s’attel­lent à des tâches ardues, et la révo­lu­tion mon­diale s’est révé­lée bien plus dif­fi­cile que ne l’ima­gi­nè­rent le fel­low wor­ker Hill et ses amis. Mais, pour autant que la seule alter­na­tive qu’on lui oppose n’est que l’aggra­va­tion cons­tante de la bar­ba­rie, nous n’avons d’autre choix que de conti­nuer la lutte. Cependant, sans humour, le mou­ve­ment révo­lu­tion­naire le mieux inten­tionné devien­dra très vite son pro­pre pire ennemi. Dans l’esprit de Joe Hill et T-Bone Slim, je dirais volon­tiers qu’un mou­ve­ment révo­lu­tion­naire dénué du sens de l’humour est une contra­dic­tion dans les ter­mes.

J’ajou­te­rais même qu’il existe une rela­tion directe et cau­sale entre l’accent mis par les wob­blies sur l’humour et la poé­sie et le fait que l’IWW, avec ses erreurs et ses fai­bles­ses, repré­sente tou­jours le plus beau modèle de syn­di­ca­lisme, de démo­cra­tie ouvrière et d’orga­ni­sa­tion révo­lu­tion­naire de ce pays. Et que Joe Hill, poète et humo­riste, soit le modèle le plus célè­bre de wob­bly « pur jus » en est la meilleure démons­tra­tion.

Le temps, la place et l’énergie que les wob­blies consa­crè­rent à la poé­sie et à la chan­son peu­vent bien faire sou­rire les cri­ti­ques, il n’en reste pas moins que l’impor­tance de ce jaillis­se­ment d’ima­gi­na­tion ouvrière et révo­lu­tion­naire dans la vie et le legs du syn­di­cat demeure ines­ti­ma­ble. Rares sont les jour­naux et autres publi­ca­tions IWW où ne figure pas au moins une chan­son ou un poème. Beaucoup de vieux wob­blies consi­dè­rent le Little Red Song Book comme leur bien le plus cher. Lorsque, en 1948, dans une let­tre où elle déplo­rait la publi­ca­tion par le New Republic de l’arti­cle mal­sain de Wallace Stegner, Agnes Inglis deman­dait « Qu’a fait Joe Hill ? », elle pou­vait répon­dre d’elle-même : « Bien sûr, il a fait quel­que chose. Il a fait chan­ter le peu­ple » [Lettre à Fred Thompson, 18 avril 1948]. Il se trouve qu’à un moment de son his­toire, tout le mou­ve­ment ouvrier amé­ri­cain chanta, fai­sant à la classe domi­nante une des plus gran­des frayeurs qu’elle ait jamais eues, ce qui n’est pas un des moin­dres suc­cès de l’IWW. Comme l’affirma Judi Bari, « seuls les grands mou­ve­ments qui impri­ment un tour­nant à l’his­toire ins­pi­rent de la bonne musi­que » [Don Sakolsky et Fred Wei-Han Ho, Sounding Off!, 1995, p. 173].

Le Little Red Song Book est une sorte d’hom­mage et de mise à jour des chan­sons des pré­dé­ces­seurs de l’IWW aussi bien qu’un sésame pour les chan­teurs rebel­les qui lui suc­cé­de­ront. Dans leur superbe livre The Many-Headed Hydra: Sailors, Slaves, Commoners and the Hidden Story of the Revolutionary Atlantic (2000), Peter Linebaugh et Marcus Rediker sou­li­gnent que « le mou­ve­ment pour l’abo­li­tion de l’escla­vage chanta son voyage vers la liberté », nous rap­pe­lant une fois de plus à quel point les wob­blies sui­vi­rent les tra­ces des abo­li­tion­nis­tes, l’IWW étant lui-même un mou­ve­ment abo­li­tion­niste, un mou­ve­ment révo­lu­tion­naire, un mou­ve­ment mul­ti­ra­cial et un mou­ve­ment chan­tant.

Dans les années 1960, We Shall Overcome, le recueil du Student Non-Violent Coordinating Committee (SNCC), com­pre­nait une ver­sion légè­re­ment réé­crite, dans le sens du mou­ve­ment pour les droits civi­ques, du Popular Wobbly de T-Bone Slim [Guy et Sandie Carawan, We Shall Overcome!, 1963, p. 15-16]. L’inte­rac­tion entre l’IWW et la lutte des Noirs pour la liberté n’a pas encore fait l’objet d’une étude appro­fon­die, mais on peut gager qu’une telle étude met­trait à jour plus de rap­ports d’aide mutuelle et d’influence qu’on a pu le sup­po­ser jusqu’ici.

Arrêtons-nous main­te­nant sur cette décla­ra­tion : « Notre musi­que est notre arme la plus puis­sante. C’est l’ins­tru­ment qui peut ôter le far­deau de l’oppres­sion du dos de notre peu­ple. » On ne peut ima­gi­ner ce genre de pro­pos dans la bou­che d’un porte-parole du Parti socia­liste, du Parti com­mu­niste, de n’importe quel grou­pus­cule trots­kiste ou maoïste, ni même de la Nouvelle Gauche des années 1960. De fait, elle sonne typi­que­ment IWW. Pourtant, ce sont les mots du trom­pet­tiste free jazz Lester Bowie, mem­bre de l’Art Ensemble of Chicago. Je n’ai trouvé aucun indice per­met­tant d’affir­mer que Joe Hill ou les wob­blies ont pu influen­cer l’Art Ensemble ou quel­que mem­bre de l’Association for the Advancement of Creative Musician (AACM) — la cita­tion de Lester Bowie appa­raît dans le jour­nal de l’Association —, mais l’affi­nité d’esprit entre la for­mule puis­sante de Bowie et les décla­ra­tions récur­ren­tes des IWW sur la poé­sie et la chan­son mon­trent que la créa­ti­vité de l’ima­gi­na­tion sub­ver­sive, comme la musi­que elle-même, ne connaît aucune limite.

Il n’est pas si absurde d’ima­gi­ner pou­voir enten­dre un jour une ver­sion free jazz des chan­sons de Joe Hill. Les paro­les wob­bly ont été mises en musi­que dans une diver­sité impres­sion­nante de sty­les : des can­ti­ques et spi­ri­tuals à la variété ou aux folk­songs, en pas­sant par la col­la­bo­ra­tion entre Utah Phillips et Ani DiFranco sur les com­po­si­tions « clas­si­ques » du fel­low wor­ker Rudolf von Liebich. Sans oublier, bien sûr, les enre­gis­tre­ments du Joe Hill de Hayes et Robinson par Paul Robeson. En tout cas, tout indi­que que plein de cho­ses se feront encore. Un groupe punk d’Oakland, en Californie, Sons of Emma, a sorti récem­ment un album, Red Lies and Black Rhymes, où l’on peut enten­dre, dans Service Sector :

Sing a song for Joe Hill,
He sang to his death for you 4.

Comme en réponse aux Sons of Emma, Fred Alpi — un rocker fran­çais d’ori­gine sué­doise, d’après ce qu’il dit de lui-même sur le site Internet info­grou­pes.com 5 — a écrit et enre­gis­tré une Chanson pour Joe Hill, avec ce refrain vibrant :

On peut fusiller un chanteur
Personne ne peut tuer des chansons.
Il n’existe aucun projectile
Capable d’arrêter Joe Hill.

Depuis 1999, le trio de Fred Alpi a joué dans les métros, les rues et les bars de toute l’Europe (et plus récem­ment au Québec, pour une tour­née « Amour et anar­chie »). Que la Chanson pour Joe Hill fasse par­tie du réper­toire du groupe mon­tre non seu­le­ment que le trou­ba­dour de l’action directe attire tou­jours la jeu­nesse, mais aussi que cette atti­rance passe outre les bar­riè­res de la lan­gue et des fron­tiè­res.

Hill n’était plus si jeune quand les auto­ri­tés de l’Utah lui reti­rè­rent la vie — il avait trente-six ans —, mais il incarne et conserve les qua­li­tés essen­tiel­les de la jeu­nesse : audace, ima­gi­na­tion, can­deur, inso­lence et cou­rage. Le temps n’a eu aucun effet sur lui. L’homme « aussi vivant que vous et moi » et son his­toire n’ont jamais été la « pro­priété » d’his­to­riens, d’anti­quai­res ou d’uni­ver­si­tai­res. Au contraire, Joe Hill et ses légen­des appar­tien­nent au peu­ple ouvrier, aux poè­tes, aux chan­teurs, aux musi­ciens, aux artis­tes, aux dépos­sé­dés, aux gens sans atta­ches et sur­tout à la jeu­nesse (et à ceux qui ont gardé la jeu­nesse de cœur). Aussi anti­que que les jon­gleurs, goliards et autres rebel­les vaga­bonds de tous les temps, il reste pour­tant tou­jours aussi jeune. Il est révé­la­teur à cet égard que le nom, l’image, l’humour, les chan­sons et les mots de Joe Hill soient rare­ment évoqués aujourd’hui sur un mode nos­tal­gi­que ou sen­ti­men­tal, mais plu­tôt dans la lutte — pen­dant les mani­fes­ta­tions, sur les piquets de grève, au cours des occu­pa­tions et autres nou­vel­les for­mes de pro­tes­ta­tion, de résis­tance et de révolte.

Le tra­vail de Ron Sakolsly est par­ti­cu­liè­re­ment per­ti­nent ici, puisqu’il s’atta­che moins à l’his­toire en tant que telle qu’à explo­rer les nom­breu­ses conti­nui­tés radi­ca­les under­ground, poli­ti­ques et cultu­rel­les, ici et main­te­nant. Il s’est pen­ché plus par­ti­cu­liè­re­ment sur les mul­ti­ples résur­gen­ces contem­po­rai­nes des vieilles tac­ti­ques wob­bly, géné­ra­le­ment remi­sées par les uni­ver­si­tai­res et les gau­chis­tes tra­di­tion­nels au rayon de l’his­toire ancienne. Son antho­lo­gie, Sounding Off! Music as Subversion / Resistance / Revolution, cosi­gnée avec Fred Wei-Han Ho (1995), s’inté­resse à l’usage de la chan­son au sein du mou­ve­ment Earth First! et de l’IWW et à la créa­tion de nou­vel­les chan­sons EF! dans la tra­di­tion wob­bly, écrites et enre­gis­trées par des EF! (les­quels devien­dront également, à l’ins­tar de Sakolsky lui-même, des mem­bres de l’IWW). Son recueil sui­vant, Seizing the Airwaves: A Free Radio Handbook, coédité par le mili­tant IWW Stephen Dunifer en 1998, fait des célè­bres cam­pa­gnes de l’IWW pour la liberté d’expres­sion le pré­cur­seur et le modèle du mou­ve­ment des radios indé­pen­dan­tes (par­fois appe­lées radios « pira­tes 6 »), qui ont cons­ti­tué un élément majeur dans la lutte inter­na­tio­nale contre la mon­dia­li­sa­tion et contre tou­tes les for­mes d’oppres­sion 7.

Considérer le radi­ca­lisme contem­po­rain avec des lunet­tes IWW peut être une expé­rience lumi­neuse. Jeff Ferrell, qui a consa­cré d’impor­tan­tes études à Covington Hall, à la Brotherhood of Timber Workers et à l’IWW en Louisiane dans les années 1910, a fait paraî­tre récem­ment un livre, Tearing Down the Streets: Adventures in Urban Anarchy (2002), qui démon­tre une fois de plus la lar­geur du spec­tre de la vieille contre-culture wob­bly. Se pen­chant sur la réap­pro­pria­tion et la trans­for­ma­tion de la « sphère publi­que » par les « citoyens indé­si­ra­bles » de notre temps, Ferrell consi­dère l’IWW comme l’ancê­tre et l’ins­pi­ra­teur d’un large ensem­ble de révol­tes contem­po­rai­nes, de la scène punk au tag et autres for­mes de van­da­lisme créa­tif, en pas­sant par les gen­der-ben­ding cir­cle-a ska­te­boar­ders [pra­ti­quants radi­caux du ska­te­board (N.d.É.)] et les nou­veaux squat­ters urbains.

La réap­pa­ri­tion des véné­ra­bles stra­té­gies et tac­ti­ques wob­bly sous des habits neufs et dans des situa­tions inat­ten­dues est aussi, bien sûr, une inci­ta­tion à se tour­ner de nou­veau, et plus atten­ti­ve­ment, vers le dédale de l’his­toire. Dans son intro­duc­tion à l’édition du cent cin­quan­tième anni­ver­saire du Manifeste du parti com­mu­niste, Robin D. G. Kelley pré­ve­nait ses lec­teurs :

Si nous vou­lons com­pren­dre com­ment la tra­di­tion marxiste aborde le racisme et le colo­nia­lisme, les for­mes d’alié­na­tion qui ne peu­vent sim­ple­ment se com­pren­dre en ter­mes de rap­ports sociaux et de pro­duc­tion, la bru­ta­lité mal­saine de la supré­ma­tie blan­che glo­bale et ses consé­quen­ces pour nous tous, alors nous devons nous tour­ner vers d’autres tra­di­tions marxis­tes.

En tête de sa lon­gue liste des « autres » tra­di­tions marxis­tes que les radi­caux d’aujourd’hui devraient étudier d’urgence, figu­rent « les grè­ves et cam­pa­gnes pour la liberté d’expres­sion des Industrial Workers of the World ». Dans Yo’ Mama’s Disfunktional: Fighting the Culture Wars in Urban America, Kelley, en réponse à d’ex-gau­chis­tes néo­conser­va­teurs, ana­lyse le thème des rap­ports entre le mou­ve­ment ouvrier et la « ques­tion iden­ti­taire » :

Comment pour­rait-on cons­truire une soli­da­rité de classe sans sup­pri­mer ou igno­rer les dif­fé­ren­ces ? Comment cons­truire sur les dif­fé­ren­ces — j’entends par là dif­fé­ren­tes sor­tes d’oppres­sion comme dif­fé­ren­tes iden­ti­tés — plu­tôt que mal­gré elles ? Une des façons de conce­voir les allian­ces par-delà race et genre peut être de jouer sur les « affi­lia­tions » ou de cons­truire l’unité par le sou­tien et même la par­ti­ci­pa­tion aux lut­tes des autres pour la jus­tice sociale. Au fond, ce vieux slo­gan IWW : « Un tort fait à l’un est un tort fait à tous. »
[Robin D. G. Kelley, op. cit., 1997, p. 122]

Comme le sou­li­gna Paul Buhle dans son Taking Care of Business: Samuel Gompers, George Meany, Lane Kirkland and the Tragedy of American Labor, les « modè­les de soli­da­rité » pour un nou­veau mou­ve­ment ouvrier « ramè­nent iné­vi­ta­ble­ment » à l’IWW [Op. cit., p. 252].

Pareillement, dans Empire — cri­ti­que du nou­vel empire glo­bal —, Michael Hardt et Antonio Negri ne font rien de moins que l’éloge du « dépla­ce­ment per­pé­tuel des wob­blies [...] créant une nou­velle société dans la coquille de l’autre, sans établir des struc­tu­res d’auto­rité fixes et sta­bles » [Empire, ver­sion fran­çaise, 2000, p. 260]. D’après eux, la « mobi­lité orga­ni­sa­tion­nelle et [l’] hybri­dité ethno-lin­guis­ti­que » [Ibid., p. 260] des vieux wob­blies, avec leur capa­cité remar­qua­ble, « à par­tir de la base au sein de la popu­la­tion ouvrière », à sti­mu­ler « la pen­sée uto­pi­que et [...] la connais­sance révo­lu­tion­naire » [Ibid., p. 494], font de l’IWW le pro­to­type idéal pour le mou­ve­ment contem­po­rain anti­mon­dia­li­sa­tion.

Historiquement, l’humour, la poé­sie, les chan­sons et les des­sins wob­bly firent plus qu’indi­quer aux tra­vailleurs qu’un « monde meilleur » était pos­si­ble : ils ren­for­cè­rent aussi leur cou­rage moral dans la lutte pour la réa­li­sa­tion de cet autre monde. Bien que l’insis­tance contre-cultu­relle wob­bly ait fait long­temps l’objet d’une sorte de sen­ti­men­ta­lisme condes­cen­dant et qu’elle soit sou­vent consi­dé­rée comme sau­gre­nue et dépas­sée, elle me sem­ble être plu­tôt tout le contraire : non seu­le­ment vision­naire, mais véri­ta­ble­ment pro­phé­ti­que. Ce ne sont assu­ré­ment pas le « roman­tisme » ni l’« uto­pie » IWW qui sont aujourd’hui obso­lè­tes, mais plu­tôt le « réa­lisme », la « rai­son » et l’anti-uto­pie de ses cri­ti­ques et concur­rents.

Sur la ques­tion essen­tielle — com­ment faire la révo­lu­tion —, tout ce que nous ont laissé les diver­ses varié­tés du marxisme domi­nant n’est — pour citer le mot de mon vieil ami Eugenio F. Granell — qu’une « ency­clo­pé­die de l’igno­rance ». Les dif­fé­ren­tes for­mes ortho­doxes, bureau­cra­ti­ques, prag­ma­ti­ques, uti­li­ta­ris­tes et rébar­ba­ti­ves de radi­ca­lisme social — avec leurs sys­tè­mes clos, leurs pro­gram­mes bou­clés, leur souci de la « ligne » et leurs publi­ca­tions sans vie — appar­tien­nent en réa­lité au capi­ta­lisme, et sont tout sim­ple­ment inca­pa­bles d’arti­cu­ler les désirs et aspi­ra­tions de la classe ouvrière contem­po­raine.

En d’autres ter­mes, la gau­che — la vieille comme la (plus si) nou­velle — pro­saï­que et sans humour a été dépas­sée par la dia­lec­ti­que du pro­ces­sus his­to­ri­que, et l’ima­gi­na­tion révo­lu­tion­naire vise aujourd’hui à occu­per le devant de la scène. Joe Hill et l’IWW, bien loin d’être des reli­ques d’un passé dis­paru, incar­nent de nos jours ce que le phi­lo­so­phe roman­ti­que alle­mand Franz von Baader appe­lait des « repré­sen­tants du futur ».

Les wob­blies ne pas­sent pas, géné­ra­le­ment, pour des dia­lec­ti­ciens, et les réfé­ren­ces à Hegel n’abon­dent pas dans la lit­té­ra­ture IWW. Le Préambule IWW et le Little Red Song Book peu­vent cepen­dant être consi­dé­rés comme de bons com­men­tai­res d’un des thè­mes cen­traux de Hegel : la dia­lec­ti­que du maî­tre et de l’esclave, qui ins­pira au jeune Karl Marx sa cri­ti­que du capi­tal et du tra­vail.

On ne saura jamais si Joe Hill s’est un jour plongé dans la Phénoménologie de l’esprit ; la tra­duc­tion de J. B. Baillie sor­tit à Londres en 1910, et quel­ques exem­plai­res du livre ont sans doute trouvé leur place dans les biblio­thè­ques de l’IWW. Mais ce qui importe vrai­ment, c’est que la vie et l’œuvre de Hill, aussi bien que les légen­des en cons­tante évolution à son pro­pos, vibrent de la ren­contre d’une infi­nité de cou­ples anti­no­mi­ques : rêve et action, poé­sie et révo­lu­tion, labeur et jeu, soli­tude et soli­da­rité, réa­lisme et roman­tisme, pas­sion et séré­nité, mélan­co­lie et humour, tra­gé­die et espoir, mort et immor­ta­lité, silence et musi­que. Ces thè­mes revien­nent encore et encore dans le Songbook comme dans les des­sins du syn­di­cat. « Le pou­voir de l’Esprit, selon Hegel, est aussi grand que son expres­sion. »

Comme Hegel, Joe Hill et les IWW avaient cons­cience de vivre dans une « période de ges­ta­tion, dans une époque de tran­si­tion vers une ère nou­velle ». Pour les wob­blies, l’abo­li­tion de l’escla­vage sala­rié ouvri­rait la voie vers rien de moins que la recréa­tion du monde. Leur confiance sans bor­nes dans l’ima­gi­na­tion et la créa­ti­vité ouvriè­res leur donna à tous la volonté de pren­dre des ris­ques, de défier des lois injus­tes, d’orga­ni­ser ceux qu’on tenait pour « inor­ga­ni­sa­bles » et de pren­dre à bras-le-corps les pro­blè­mes les plus urgents du moment.

Et main­te­nant ? Qui croit réel­le­ment que nous pou­vons trou­ver des solu­tions effi­ca­ces aux pro­blè­mes urgents de notre temps — non seu­le­ment au pro­blème per­sis­tant de l’escla­vage sala­rié, mais aussi à la supré­ma­tie blan­che, à la miso­gy­nie, à l’homo­pho­bie et à l’écocide — avec autre chose que l’ima­gi­na­tion et la créa­ti­vité les plus libres et les plus révo­lu­tion­nai­res ?

Si Joe Hill et les vieux wob­blies sont tou­jours aussi popu­lai­res chez les jeu­nes radi­caux, et influen­cent si pro­fon­dé­ment tant de mou­ve­ments sociaux contem­po­rains — de Justice for Janitors 8 aux radios libres, de l’anti­mon­dia­li­sa­tion aux droits de l’ani­mal, de Earth First! au fémi­nisme, du mou­ve­ment gay à Critical Mass 9, comme elles influen­cent tou­tes les varié­tés du nou­vel abo­li­tion­nisme : du groupe formé autour du jour­nal Race Traitor au mou­ve­ment pour l’abo­li­tion des pri­sons —, c’est que les rêves wob­bly d’un monde meilleur, et les moyens qu’ils ima­gi­nè­rent et impro­vi­sè­rent pour les réa­li­ser, n’ont jamais cessé de tou­cher les cœurs et les esprits de tous ceux qui pla­cent la liberté au-des­sus de tout et qui osent rêver à leur façon de la révo­lu­tion.

La cons­truc­tion d’un mou­ve­ment révo­lu­tion­naire, aujourd’hui, comme tou­jours, réclame néces­sai­re­ment le rêve et la liberté 10. Décrivant Joe Hill, Sam Murray, l’un de ceux qui le connu­rent le mieux, insis­tait sur « cet amour que Joe eut tou­jours pour la liberté et cet esprit indomp­ta­ble qui refuse d’y renon­cer » [Industrial Pioneer, décem­bre 1923, p. 53]. C’est avant tout de cet amour de la liberté et de cet esprit indomp­ta­ble — esprit de la poé­sie, du rêve et du mer­veilleux — que le mou­ve­ment ouvrier amé­ri­cain, et le radi­ca­lisme amé­ri­cain dans son ensem­ble, ont le plus besoin aujourd’hui.




1 One Big Union of All the Workers, Dump the Bosses Off Your Back, Industrial Freedom, Thousand Miles Picketline, Bread and Roses, Songs to Fan the Flames of Discontent, Solidarity Forever, Power of the Folded Arms, Good Old Wooden Shoe, Direct Action Gets the Goods, Sit Down and Watch Your Pay Go Up, All for One and One for All.

2 Parmi les nombreuses personnalités qui se sont exprimées en ce sens — par écrit, au cours d’une réunion publique ou pendant des discussions informelles — on peut compter Gale Ahrens, Paul et Mari Jo Buhle, Noam Chomsky, Mike Davis, Dave Dillinger, Roxanne Dunbar Ortiz, Lorenzo Komboa Ervin, Jeff Ferrell, Paul Garon, Dan Georgakas, Linda Gordon, Archie Green, Robert Green, Herbert Hill, Noel Ignatiev, Joseph Jablonski, Robin D. G. Kelley, Joel Kovel, Staughton Lynd, Peter Rachleff, David Roediger, Ron Sakolsky, Salvatore Salerno, Gary Snyder, Meredith Tax et Howard Zinn.

3 Lire Staughton Lynd, Solidarity Unionism: Rebuilding the Labor Movement from Below, Charles H. Kerr, 1992, Peter Rachleff, Hard-Pressed in the Heartland: The Hormel Strike and the Future of American Labor, South End, Boston, 1993, Robin D. G. Kelley, Yo’ Mama’s Disfunktional: Fighting the Culture Wars in Urban America, Beacon Press, Boston, 1997 et David Roediger, Towards the Abolition of Whiteness: Essays on Race, Politics and Working Class History, Verso, Londres, 1994 et « A Long Journey to the Hip Hop Nation », in Ron Sakolsky, Surrealist Subversions: Rants, Writings & Images by the Surrealist Movement in the United States, Autonomedia, New York, 2002.

4 Chante une chanson pour Joe Hill / Il a chanté jusqu’à sa mort pour toi.

5 Voir le site de Fred Alpi (www.fredalpi.com).

6 « Micropower radio movement » : mouvement de radios libres communautaires à faible puissance et faible portée qui pullulèrent au début des années 1990. (N.d.T.)

7 Le dernier ouvrage de Sakolsky, Surrealist Subversions: Rants, Writings & Images by the Surrealist Movement in the United States, comprend également beaucoup de documents IWW, dont des textes de Covington Hall et de T-Bone Slim.

8 Organisation très active de « techniciens de surface » appartenant au syndicat des employés d’entretien. Ce sont les héros du film de Ken Loach, Bread and Roses, dont une des séquences finales précise les circonstances de la grève IWW de Lawrence à l’origine de ce slogan. (N.d.T.)

9 Mouvement antiautomobiles. (N.d.T.)

10 Le magnifique Freedom Dreams: The Black Radical Imagination de Robin D. G. Kelley, qui paraît alors que je mets la dernière main à ce livre, développe brillamment ce qui est esquissé ici.