Bonnes feuilles

XV. Contre-culture wobbly et surréalisme vernaculaire – Chapitre 5

Covington Hall : voir l’invisible dans le visible

Clarence John Laughlin, le grand photographe néo-orléanais, se définissait souvent comme un romantique extrême, mais il se plaisait également à souligner que dans certains cas (le sien, en l’occurence), le romantisme extrême penchait vers le surréalisme, ou du moins vers quelque chose approchant de « très près » le surréalisme. Covington Hall, concitoyen et contemporain de Laughlin, est une autre illustration fascinante de cette évolution.

Même d’après les standards wobbly, Covington Hall était un excentrique bien barré. Une sorte d’anarchiste qui trouvait beaucoup à admirer chez Lénine ; un vigoureux opposant à la suprématie blanche avec quelque chose d’un Sudiste nationaliste ; un athée qu’une insatiable curiosité poussa à étudier les mythologies antiques, le confucianisme, le bouddhisme et quelques variétés d’hérésies chrétiennes. Son ami intime Oscar Ameringer, le « Mark Twain du socialisme américain », le décrivit un jour comme « le plus élégant, le plus beau jeune homme » de la Nouvelle Orléans du début du XXe siècle. Que Hall fut un dandy ne nous surprendra pas, puisque le dandysme représenta l’un des « excès » du romantisme, et Covington Hall plus que tout autre wobbly incarna toute la gamme des excès du romantisme. Sa passion pour les rêves et la rêverie était sans bornes, il portait un intérêt sérieux et bienveillant à la folie et se trouvait chez lui dans l’univers visionnaire. Son origine prolétarienne reste sensible, mais son obsession de la Vision — c’est à dire, à se faire voyant — et son intérêt relatif au développement des possibilités du « conte de fou » le rapproche plus du romantique allemand Novalis ou de la surréaliste Leonora Carrington que de tout auteur « prolétarien » à la Mike Gold. Dans un article de l’Industrial Worker intitulé « Où il n’y a pas de Vision, le peuple périt », Hall affirme que

Toutes les révolutions tournent et doivent tourner autour d’un grand idéal, d’une sublime, palpitante conception du « monde tel qu’il devrait être », et […] la classe ouvrière américaine n’accomplira rien tant qu’elle n’aura pas de rêve plus élevé que l’idéal du parti socialiste des « dix dollars par jour pour quatre heures par jour ».

Le fellow worker Hall était en outre un admirateur notoire des peuples dits « primitifs » et méprisait l’idéologie bourgeoise du « progrès ». Peu de wobs furent aussi acerbes et définitifs dans leur rejet des valeurs hypocrites de la « Civilisation occidentale ». Pour Hall, poésie et transformation sociale formaient un tout indivisible ; son militantisme révolutionnaire ouvrier permanent reflète son dévouement inlassable à ce que David Roediger appela son « esprit luciférien de rébellion ».

Même le militantisme IWW de Hall fut excentrique et excessif. Depuis le début, le syndicat se limitait strictement aux salariés. Hall — comme Agnes Thecla Fair, E. F. Doree et quelques autres — lutta longtemps et vigoureusement (mais vainement) pour l’ouverture aux petits fermiers pauvres et aux métayers. Tout à la fois marxien et ardent décentraliste, il défendit un temps la lutte armée et se considérait à l’extrême gauche de Vincent St. John et Big Bill Haywood.

Sa carrière à multiples facettes — poète IWW, organisateur, orateur, éditeur, éducateur, humoriste et historien — attira sur lui un intérêt universitaire considérable ces dernières décennies. La plupart de cette littérature se concentre sur l’antiracisme de Hall, et plus particulièrement sur le rôle crucial qu’il joua dans l’intégration syndicale industrielle parmi les dockers de la Nouvelle Orléans et les bûcherons de Louisiane et de l’Est du Texas. Son Labor Struggle in the Deep South, édité chez Charles H. Kerr en 1999, préfacé et annoté par Roediger, constitue une combinaison rare de mémoires personnels et d’histoire narrative impartiale, et l’un des compte-rendus les mieux informés sur les efforts IWW pour construire une solidarité ouvrière antiraciste.

Hall s’impliqua également, plus que la plupart des wobblies, dans de nombreuses autres organisations, et leur variété impressionne. Il soutint la Non-Partisan League des fermiers du Dakota du Nord ; enseigna au Commonwealth College socialiste dans l’Arkansas ainsi qu’au Work People’s College IWW du Minnesota ; prit la parole au Stelton, un forum anarchiste du New Jersey ; vécut un temps dans la communauté utopiste de Louisiane, la New Llano Cooperative ; et fut l’ami admiré et le mentor de H. L. Mitchell ainsi que d’autres membres de la Southern Tenant Farmer’s Union.

Mais Covington Hall — aussi connu sous les noms de Covami, Covy, Uncle Covami et Covington Ami — se considérait avant tout comme un poète. Il publia quatre recueils de ses poèmes entre 1915 et 1946, et des centaines d’autres poèmes dans la presse IWW, l’International Socialist Review et d’autres publications.

Le titre seul du journal édité par Hall de 1915 à 1916 — Rebellion: Made up of Dreams and Dynamite (Rébellion : Composé de rêves et de dynamite) — illustre son sens de l’humour flamboyant et méphistophélique de militant-poète, aussi bien que sa détermination à atteindre, peu importe comment, la résolution dialectique des contradictions les plus paralysantes de l’ordre social existant. Le Rebellion de Hall, mélange sans exclusive de poésie, de syndicalisme industriel, de critique révolutionnaire, d’insolence romantique et de toutes les variétés de subversion, est une des plus passionnantes publications personnelles de l’histoire du radicalisme américain.

Hall était convaincu de l’unité du rêve et de la révolte, de la poésie et de l’action directe dans l’unité du théorique et du pratique. Champion intègre de la révolte individuelle et de classe comme de la révolution sociale, il lutta non moins généreusement pour la révolution de l’intelligence et de l’esprit.

David Roediger, qui n’est pas seulement le plus inlassable interprète de la vie et de l’œuvre de Covington Hall, mais représente aussi son spécialiste le plus perspicace, éclaira les interconnexions entre les divers constituants de la dialectique polymorphe de Hall. Dans son introduction à Dreams & Dynamite: Selected Poems, publié par Charles H. Kerr en 1985 dans la collection Poets of Revolt Series, il souligne la « profonde admiration [de Hall] pour la sagesse et la poésie des “primitifs” », ajoutant que sa poétique

démolition des distinctions entre le développé et le sous-développé, le « civilisé » et le « non-civilisé », contribua sans aucun doute à ses profondes méditations sur la limite entre le normal et le pathologique ainsi que sur les distinctions entre fantaisie et réalité ou entre paradis et enfer.

Hall considérait le rêve, de jour et de nuit, comme une activité importante et radicale. Le grand slogan du poète surréaliste grec Nicolas Calas — « Le rêve, aussi, doit avoir sa prise de la Bastille » — résume une bonne partie de la vie de Covington Hall. Il semble n’être en effet à son aise que « lorsque la réalité s’éclipse » — c’est à dire dans le « royaume magique du Rêve ». Sa confiance dans la capacité des travailleurs à « rêver cette planète comme un nouveau Paradis » était totale. Hall était si convaincu de l’urgence révolutionnaire des rêves qu’il colporta obstinément sa conviction aux quatre coins du pays. C’est ainsi que nous retrouvons cet ancien directeur de Rebellion défendre dans la presse IWW son point de vue hétérodoxe par la théorie et par la polémique. « En défense du Rêve », publié dans Solidarity en 1925, représente presque un manifeste :

Dans leur for intérieur tous les hommes et toutes les femmes rêvent constamment, voient constamment des choses qui n’existent pas mais qui devraient exister, et nous les accomplirons ou périrons. […] C’est par cette faculté, ce pouvoir du rêve, d’imagination au delà des choses telles qu’elles sont, que l’homme a développé son pouvoir de s’affranchir d’environnements hostiles, a créé les pensées qui donnent le sens du bon, du beau et du vrai dans nos vies, et d’où a surgi toute culture. […]

L’homme « pratique » est toujours l’adorateur de l’ordre établi, il ne désire aucun changement, il est l’ami des prêtres et l’ennemi des prophètes. […] Quand les gens rêvent de pain et de liberté ils deviennent des « individus dangereux » et des signes d’espoir. […]

C’est de cette même faculté de rêver, de penser par delà ce que l’on sait, de voir l’invisible dans le visible, que sont nées les sciences, […] la musique et la poésie, la sculpture et la peinture et l’architecture. […] Tout cela n’était d’abord qu’un rêve. […] Tout ce que nous avons accompli n’était d’abord qu’un rêve, et beaucoup de rêves d’aujourd’hui seront les réalités de demain. […]

L’homme rêve, et il ne rêve pas en vain.

Le plaidoyer de Hall est assez vaste pour comprendre le « rêve » dans son acception la plus large — de « ce qui est aujourd’hui démontré n’a d’abord été qu’imaginé » de Blake au « I have a dream » de Martin Luther King — mais le cœur de son argumentation reste la faculté onirique elle-même : le besoin de rêver vital psychologique et physique de l’être humain. À cette époque, comme le sentit Eugene Debs, la poésie de Hall s’embrasait d’un « merveilleux pouvoir de réveil », ses paroles inondées de rêve étant aussi, bien sûr, autant d’incitations à l’action.

La pratique de la poésie, pour Hall, signifiait rien moins que comprendre ce que les Hermétiques appelaient « la langue des oiseaux », et la possibilité, comme il l’écrivit, d’« entendre battre le cœur des choses ». Dans un monde écrasé par la prose morbide du business et de la misère, la poésie se révéla sa façon favorite de rêver éveiller. Il lut et adora les poètes : les élizabéthains, les pré-romantiques, Blake, Burns, Wordsworth, Coleridge, Shelley, Byron, Keats, Swinburne, William Morris, les pré-raphaélites — et sûrement des dizaines d’autres. Il en adora sans doute trop d’ailleurs, car il eut d’évidence du mal à se libérer du lourd fardeau de ces influences. Par ces excès, Covington Hall demeure étrangement prisonnier de la versification classique victorienne. Il considéra peut-être, comme tant d’autres poètes IWW, que les formes métriques utilisées par les grands poètes lui conviendraient largement. Il faut admettre tristement qu’un grand nombre de ses poèmes souffrent d’une métrique éventée, cliquetante, d’images dérivées confuses et de rimes laborieuses. Ses tentatives occasionnelles en vers libres apparaissent plutôt timides et prosaïques. D’après Fred Thompson, qui l’avait bien connu, Hall avouait lui-même que la plupart de ses poèmes étaient « grossièrement conçus pour mettre un point en avant ».

C’est là, bien entendu, le souci principal de beaucoup de poètes wobbly, le lot des poètes à la fois prolétaires, syndicalistes et révolutionnaires : chacune de leur composition relève pour le moins d’un défi, relevé à la hâte. Il faut réaliser que les poèmes de Hall furent gribouillés en deux secondes de répit entre organisation syndicale, soapboxing, piquet de grève, course poursuite avec les porte-flingues du patronat, brochures, éditoriaux, lettres urgentes aux QG IWW et lutte pour « gagner sa croûte ». L’important n’est pas que tant de ses poèmes soient mauvais, mais que quelques uns soient malgré tout si bons.

Les exceptions, en tout cas, aussi rares soient-elles, suffisent à accorder à Covington Hall une place de choix parmi les poètes IWW. Dans ces poèmes vifs et énergiques — Us the Hoboes and Dreamers et The Madman’s Boast en particulier, mais aussi The Strike, A Fair Trial (sur l’exécution de Joe Hill), A Hymn to Hate, All night Long, les poèmes à Lucifer et quelques autres — la substance imaginaire est si attirante et débridée qu’elle triomphe du rythme plan-plan.

Us the Hoboes and Dreamers (Nous, les hobos et rêveurs) est le plus bel hymne de Covington Hall à la révolution et à la révolte. J’ignore si Hall a jamais lu Lautréamont, mais le grand leitmotive du poète français né en Uruguay, « la poésie doit être faite par tous », me semble aussi récurrent dans ce poème que l’Internationale et le Préambule IWW. Us the Hoboes and Dreamers est un poème lyrique balayé de négation mais aussi affirmation passionnée de Liberté et du Merveilleux — dans l’esprit de la célèbre remarque de Bakounine : « détruire est aussi une pulsion créative ». Bien qu’il semble que le poème n’ait jamais été mis en musique, on imagine difficilement meilleure marche pour la classe ouvrière éveillée du Sud :

We shall laugh to scorn your power that now holds the South in awe,
We shall trample on your customs and shall spit upon your law ;
We shall come up from your shanties to your burdened banquet hall—
We shall turn your wine to wormwood, your honey into gall.
We shall batter down your prisons, we shall set your chain-gangs free,
We shall drive you from the mountainside, the valley, plain and sea.
We shall outrage all your temples, we shall blaspheme all your gods—
We shall turn your Slavepen over as the plowman turns the clods! [1]
Dans son introduction à Dreams and Dynamite, Roediger remarque que cette chanson

est écrite au futur, soulignant le fait que, dans ses meilleures compositions, l’engagement révolutionnaire de Hall épouse une conception imaginaire, non seulement du passé, mais aussi de ce qui devra être.

The Madman’s Boast (La Fanfaronnade du fou) est un cri d’angoisse et de défi. Comme ses Factful Fables swiftiennes — de courts et renversants contes de fée raillant les folies sans limite du capitalisme — The Madman Boast jette un rire acide à la conception bourgeoise du « rationnel » autant qu’il célèbre les possibilités créatrices du savoir « irrationnel » :

What know you of madness, you whose minds have never gone astray,
You whose souls have never ventured ’yond their barriers of clay?
You who know no other kingdom save this profit-wasted earth,
Where you fear the fevered thinking that great ideas bring to birth!
 
I who walk this floor of diamonds, with my head among the stars,
While you dream your keepers hold me chained behind your prison bars!
I who hear immortal music, soft, strange rhapsodies divine,
Played for me by master demons when the moons of mindness shine!
I who dwell with Love an Laughter, who the face of Joy behold,
And who never yet have worshiped at the cloven feet of Gold! […]
 
You! ’tis you who are the madman! You whose eyes are on the ground,
Kneeling with Ahriman’s angels, with the gyves of custom bound!
You who never knew the ecstasy and never felt the pain
of the souls who roam the empire of the man you call insane. [2]

Ces poèmes d’une grande intensité, qui montrent à mes yeux tous les signes d’écriture automatique en véritables « jets » d’inspiration — ou en état de transe — représentent de loin ce que Hall écrivit de meilleur et constituent assurément, avec son manifeste du rêve, la preuve de son surréalisme. Ces deux poèmes offrent en particulier un précieux aperçu de ce que Hall baptisa, dans un poème dédié à Oscar Ameringer, la « République de l’Imagination » : une société libre dans laquelle le rêve et la raison, le subjectif et l’objectif, le travail et le jeu ne sont plus considérés comme contradictoires. Ce concept fait très précisément écho à ce que Saint-Pol-Roux, poète français contemporain de Hall et considéré par Breton et ses amis comme leur seul précurseur vivant, appelait la Repoétique, réplique radicale de poète à la République autoritaire de Platon. Dans la République du philosophe antique, tous les poètes devaient être bannis ; dans la Repoétique, tout le monde est poète.

A des milliers de kilomètres l’un de l’autre mais presque simultanément, deux poètes et utopistes extrêmement différents partageaient la même vision d’une nouvelle société que chacun à sa manière contribuait à former dans la coquille de l’ancienne. De ce point de vue, je pense que tous deux auraient approuvé Clarence John Laughlin lorsqu’il affirmait que « la qualité de l’imagination humaine » est toujours ce qui importe le plus.


[1Nous rirons de votre puissance qui tient aujourd’hui le Sud dans la peur, / Nous piétinerons vos coutumes et cracherons sur votre loi ; / Nous monterons de nos cabanes à vos banquets - / Nous ferons tourner votre vin en absinthe, votre miel en amertume. / Nous jetterons bas vos prisons, nous nous libérerons de vos chaînes, / Nous vous expulserons de la montagne, de la vallée, de la plaine et de la mer. / Nous souillerons tous vos temples, nous blasphémerons tous vos dieux - / Nous retournerons vos plantations d’esclaves comme un fermier la terre !

[2Que savez-vous de la folie, vous dont les esprits ne se sont jamais égarés, / Vous dont les âmes n’ont jamais osé passer leurs barrières d’argile ? / Vous qui ne connaissez aucun autre royaume que cette terre à profit gaspillée, / Où vous craignez les pensées enfiévrées accoucheuses de grandes idées !
Moi qui marche sur ce plancher de diamants, avec la tête dans les étoiles, / Quand vous me rêvez enchaîné par vos gardes derrière les barreaux de vos prisons ! / Moi qui entend la musique immortelle, douces et étranges rhapsodies divines, / Interprétée pour moi par des démons lorsque les lunes luisent de folie !
Moi qui vit avec l’Amour et le Rire, qui pressent le visage de la Joie, / Et qui ne me suis pourtant jamais agenouillé à des pieds cousus d’or ! […]
Vous ! C’est vous qui êtes fous ! Vous dont les yeux sont tournés vers le sol, / Agenouillés avec les anges d’Ahriman, entravés par les fers de la coutume ! / Vous qui n’avez jamais connu l’extase et n’avez jamais ressenti la douleur / Des âmes errantes dans l’empire de celui que vous appelez aliéné.