Bonnes feuilles

VI. Mythologies — Chapitre 1

Surhomme, saint et sauveur

Les faits vérifiables dans la vie de Joe Hill sont rares, mais les légendes à son propos sont presque aussi abondantes que les mensonges des politiciens. Comme si la vie d’un hobo et wobbly n’était pas assez romantique en soi, la sienne s’est vue noyée sous un véritable déluge martyrologique. On a associé Joe Hill à d’innombrables figures réelles ou imaginaires : Socrate et Che Guevara, Jésus-Christ et saint Jean Baptiste, Lancelot et Galaad, Wat Tyler et François Villon, Robert Burns et Shelley, John Brown et Francisco Ferrer, Abraham Lincoln, Johnny Appleseed et tant d’autres. Il est le héros d’une longue liste de romans, essais, poèmes, pièces de théâtre (et même deux opéras), et il apparaît — en tant que figure secondaire ou juste cité en passant — dans des centaines d’autres œuvres. Pas une autre personnalité du mouvement ouvrier n’a droit à un tel martyrium. De petites erreurs commises par les premiers biographes, amplifiées à force d’être répétées, enjolivées, ne sont plus reconnues comme telles. Des rumeurs sans fondement, voire de pures inventions, passent pour des faits établis. Bien que Hill ne se soit pas dissimulé, de nombreux « commentateurs » — soi-disant amis, ennemis déclarés ou, pis, critiques « objectifs » — ont fait de leur mieux pour le rendre méconnaissable.

Alexander MacKay avait prévenu Archie Green en 1960 que « les chercheurs qui se penchent sur la vie de [son] ami sont condamnés à s’enfoncer jusqu’au cou dans la mythologie ».

Joe Hill (ou I Dreamed I Saw Joe Hill Last Night), la ballade d’Alfred Hayes et Earl Robinson, a joué un grand rôle dans l’évolution du mythe [1]. Dans « Singing Joe Hill », un chapitre merveilleux et stimulant de son Wobblies, Pile Butts, and Other Heroes: Laborlore Explorations (1993), Archie Green éclaire le contexte et la popularité de la chanson. Avant que Green n’expose ses recherches dans ce livre, la plupart des commentateurs — prenant le vers « Says I, ‘But Joe, You’re ten years dead’ » au pied de la lettre — dataient sa création de 1925. Green, soulignant que Hayes n’avait que 14 ans cette année-là et ne connaissait pas encore l’IWW, a montré que le premier brouillon fut en réalité écrit « vers 1932 » [Op. cit., p. 85]. Il ne s’agissait, à l’origine, que d’un poème de Hayes — sensiblement différent du texte de la chanson — publié dans le New Masses en 1934. La chanson même remonte à l’été 1936, lorsque Hayes et Robinson se rencontrèrent au Camp Unity, un refuge du Parti communiste situé près de Wingdale, dans l’État de New York. Travaillant sur une parodie musicale pour le camp, Hayes donna son poème à Robinson et celui-ci, selon les propres termes de Hayes, « entra simplement dans une tente avec ma guitare et, trois quarts d’heure plus tard environ, en sortait avec une chanson. [...] Je l’ai chantée le soir même » [Ibid., p. 84]. Quelques semaines après, elle était publiée dans le Daily Worker.

Modeste échantillon de la tentative du Parti communiste pour réquisitionner Joe Hill dans sa propre culture mythologique pendant les années 1930, la chanson va ironiquement devenir le principal vecteur de la légende Joe Hill dans la culture de masse aux Etats-Unis. Le poème publié dans le New Masses s’intitulait I Dreamed I Saw Joe Hill Again et fut réimprimé sous ce titre dans « The Wobbly in American Literature », un article d’Alan Calmer pour l’anthologie Proletarian Literature in the United States, parue en 1935. La chanson, intitulée Joe Hill, fut enregistrée pour la première fois par Michael Loring en 1941. Le grand baryton Paul Robeson la popularisa en l’enregistrant à son tour, et surtout en l’interprétant à l’occasion d’innombrables concerts et rassemblements de grève aux États-Unis et ailleurs.

C’est Robeson, entre tous, qui attira l’attention internationale sur elle et, partant, sur la légende de Joe Hill. Robeson l’interpréta souvent dans le cadre d’événements véritablement historiques. Il la chanta par exemple lors d’un grand rassemblement de mineurs au chômage au pays de Galles en 1938 ou 1939 ; aux États-Unis pour un programme de radio continental de CBS en 1939 ; à l’université de l’Utah de Salt Lake City en 1947 ; à l’Albert Hall de Londres en 1959 et, quelque temps après, au cours d’une énorme manifestation contre la bombe atomique à Trafalgar Square. Son voyage au Canada ayant été interdit par le gouvernement des États-Unis en 1952, Robeson reprit la chanson sur la remorque débâchée d’un camion, à la frontière entre les États-Unis et le Canada, devant 40 000 ouvriers. Et en 1960, au cours de sa dernière grande tournée, il eut l’occasion de l’interpréter pendant de grandes réunions ouvrières en Australie et en Nouvelle-Zélande [2].

Avec Ol’ Man River et Go Down Moses, Joe Hill est une des chansons fétiches de Robeson, qu’il fit sienne intimement, non seulement en la reprenant des centaines de fois, mais aussi, et surtout, en la modifiant, très peu mais substantiellement. Quand le texte de Hayes et Robinson dit

What they forgot to kill
Went on to organize [3]
Robeson, amplifiant l’effet, chante
What they could never kill [4]

en insistant sur « never » (« jamais »). Bien qu’il n’en ait changé que deux mots, Robeson a significativement orienté le sens de la chanson. Quand l’original « ils oublièrent » de Hayes et Robinson fait de l’apparition de Joe Hill le résultat d’une négligence ou d’une erreur, la version de Robeson nous dit que Hill vit encore parce qu’il a évidemment quelque chose qu’ils ne peuvent pas tuer. Et ce qu’ils ne pourront jamais tuer, c’est bien sûr son esprit révolutionnaire : le « pouvoir de l’esprit » était peut-être pour Robeson, fils d’ancien esclave, la plus grande force sociale.

En changeant deux petits mots, Robeson fit d’une belle ballade une chanson splendide et extraordinairement puissante.

Lorsque Joan Baez l’interpréta en 1969 à Woodstock devant 500 000 personnes, la chanson entra finalement dans la culture de masse. Son album Woodstock qui l’inclut en 1970 s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires et elle ré-enregistra de nouveau la chanson une dizaine de fois, la dernière en 1994 pour l’album Woodstock: Three Days of Peace and Music.

À la mort d’Earl Robinson en juillet 1991, le journaliste du Los Angeles Times Burt Folkart souligna que la chanson était « l’hymne officieux des enfants du Flower Power des années 1960 et 1970, comme elle le fut pour leurs parents ouvriers ».

Bien que la chanson de Hayes et Robinson soit devenue la plus populaire des chansons dédiées à Joe Hill, elle n’est certainement pas la première. Au moins dix chansons et poèmes composés par des wobblies la précédèrent, tous publiés dans la presse IWW au cours des années 1910 et au début des années 1920. Certains furent réimprimés dans diverses éditions du Little Red Song Book. Joe Hill in Jail (Joe Hill en prison), de Ralph Chaplin, date de 1914, alors que le barde wobbly se battait encore pour la vie. Et juste après son assassinat judiciaire, Ralph Chaplin lui rendit hommage avec Joe Hill :

High head and back unbending —fearless and true,
Into the night unending: why was it you? [5]
ainsi que Covington Hall avec A Fair Trial :
He faced the State. He was flat broke.
So too were all his friends and folk.
 
The State itself his scaffold built.
Its witness experts swore his guilt.
With trick on trick and lie on lie,
Its lawyers “proved” that he should die.
 
And all the pressmen cried aloud
The verdict’s “justness” to the crowd [6].

À la demande de Bill Haywood, Richard Brazier écrivit Farewell, Joe, qui fut chanté pour la première fois au congrès IWW de 1916, quand les cendres de Joe Hill furent distribuées aux délégués. Bien plus tard, Brazier écrivit deux nouvelles chansons sur Joe Hill : The Ashes of Joe Hill et The Man Who Never Died. November Nineteenth (jour de l’exécution de Joe Hill) par John Nordquist et I Wanna Free Miss Liberty par T-Bone Slim furent longtemps des chansons favorites des IWW. Parmi les autres hommages rendus très tôt à Joe Hill par ses fellow workers de l’IWW, citons To the Governor of the Sovereign State of Utah de Joseph O’Carroll, Our Martyr de W. H. Lewis, In Memory of Joe Hill de George Weiss, Joe Hill par un poète wob connu seulement sous les initiales C. O. G. et, quelques années plus tard, Wobbly Joe de George M. Whiteside. Son nom apparaît également dans nombre de poèmes IWW, comme Four Heroes de Robin Dunbar (où Joe Hill est cité aux côtés d’August Spies, Frank Little et Wesley Everest), publié dans l’édition de septembre 1920 du One Big Union Monthly.

On a un peu oublié toutes ces vieilles chansons wobbly aujourd’hui, mais des milliers de travailleurs les reprenaient à l’époque ; ils récitaient des poèmes dédiés à Joe Hill lors de grandes réunions commémoratives, autour du feu des hobo jungles, en prison ou dans les wagons de marchandises. La presse wobbly publia au moins un récit sur Hill à cette époque, The Rosebush (Le buisson de roses), dû à un écrivain wobbly signant Gefion, récit qui se conclut par l’éclosion de roses sur ses cendres (Industrial Worker, 6 juin 1931). Avec la biographie de Chaplin en novembre 1923, les superbes portraits de ce dernier et de L. S. Chumley, distribués dans tous les locaux wobbly du pays, et la fameuse carte postale IWW, ces hommages en chansons, poèmes et récits ont contribué à ancrer son nom profondément dans la conscience de la classe ouvrière américaine : non seulement en tant que premier poète de la guerre de classe aux États-Unis et martyr ouvrier de premier plan, mais aussi et avant tout comme incarnation et symbole de tout ce que recèle ce mot magique — « wobbly ».

Beaucoup d’autres auteurs, dont certains très connus, ont contribué à faire la renommée de Hill, mais ce sont les wobblies qui se chargèrent d’en faire le nom le plus connu du mouvement ouvrier aux États-Unis, des années avant la pièce d’Upton Sinclair, Singing Jailbirds (1924), l’American Songbag de Carl Sandburg (1927), Nineteen Nineteen de Dos Passos (1931) et le poème de Kenneth Patcher, Joe Hill Listen to the Praying (1934).

Il faut remarquer en outre que les paroles de Hayes et Robinson n’ajoutent rien à la légende de Joe Hill. La force de la chanson vient plutôt de sa façon de rassembler, en peu de place, quelques éléments préexistants, tous d’origine wobbly. Le fameux premier vers, par exemple, rappelle I Wanna Free Miss Liberty de T-Bone Slim (reproduit dans de nombreuses éditions du Little Red Song Book), qui s’ouvre aussi sur un rêve de Joe Hill. Le vers dramatique redondant « I never died, said he » peut remonter à la veille de l’exécution, quand un orateur s’exclama au cours d’un rassemblement de protestation : « Il va se passer quelque chose : c’est que Joe Hill ne mourra jamais. Vous entendez ça, vous autres ? Joe Hill ne mourra jamais ! » Enfin, les vers « Ce qu’ils oublièrent de tuer / Commence à s’organiser » font penser immédiatement et délibérément à la phrase célèbre de Joe Hill « Ne vous lamentez pas, organisez-vous ! »

Qu’elle ne soit pas une chanson révolutionnaire (au moins à première vue) en est une autre caractéristique importante. Toujours interprétée solennellement et respectueusement, ce serait plutôt une sorte de cantique. Elle ne parle même pas explicitement d’un révolutionnaire, mais plutôt d’un syndicaliste. Rien n’est dit de son engagement anticapitaliste, ni de son appartenance à l’IWW, ni de ce que lui et ses compagnons wobblies dénonçaient souvent comme l’American Fakeration of Labor (la Falsification américaine du travail, l’AFL). De telles omissions tendent à représenter Hill comme une sorte de progressiste, de représentant du morne Popular Front, pro-Parti démocrate des communistes américains pendant les années 1930.

En outre, par l’évocation constante des thèmes de résurrection et d’immortalité, la chanson baigne franchement dans le mysticisme, qui fait de l’apparition du poète martyr IWW une figure miraculeuse : le fantôme du syndicalisme passé, présent et futur. Si quelqu’un se mettait en tête de fonder une religion autour de Hill, cette chanson en serait à coup sûr son premier hymne.

Malgré ces faiblesses, la chanson vit sa vie, et le fait plutôt bien : puissante évocation, questions ouvertes, excitant les esprits. Que demander de plus à une chanson ? Surtout identifiée à Robeson et Baez, elle a débordé de son temps et de son contexte : ses origines Popular Front, son omission de l’IWW et même sa tonalité quasi mystique importent peu aujourd’hui. Avec ses paroles oniriques et sa mélodie accrocheuse, elle n’a pas seulement contribué à installer la légende Joe Hill dans le quotidien : elle fait elle-même activement partie de cette légende. Archie Green remarqua qu’elle était « aussi connue que n’importe quelle autre chanson ouvrière dans le pays » [A. Green, Op. cit., p. 87] et Sam Richards estime qu’il en va de même en Angleterre [A. Green, Songs About Work, 1993, p. 316].

En révélant le wobbly le plus célébré d’entre tous à des millions de personnes qui n’avaient jamais entendu parler des wobblies auparavant, la chanson a fini par atteindre des buts bien différents de ce qu’en attendaient ses auteurs communistes [7]. Tous ceux qui connaissent Joe Hill l’entendent comme un poignant salut à leur vieil et familier ami. Pour tous ceux qui ne savent rien de lui ni de l’IWW, la chanson est une révélation : voilà quelqu’un que vous devriez connaître, quelqu’un que vous n’oublierez jamais.

Malheureusement, sa force et sa beauté mises à part, la chanson de Hayes et Robinson a laissé un héritage ambigu. Tout en attirant sur Joe Hill l’attention d’innombrables personnes qui, sans elle, ne l’auraient probablement jamais connu, elle a aussi, paradoxalement, contribué à l’ignorance du public en suggérant la méprise communément partagée faisant du poète wobbly le Syndicaliste Suprême. Beaucoup d’auteurs ultérieurs, surtout le dramaturge acharné Barrie Stavis, mais aussi, dans une certaine mesure, l’historien Philip Foner, ont fait jouer au plus aimé des songwriters IWW ce rôle improbable. Tous deux ont écrit des livres et des articles mettant l’accent sur les succès héroïques supposés de Hill en tant que responsable, activiste et orateur ouvrier international à plein temps [B. Stavis, The Man Who Never Die: a Play about Joe Hill (1954), « Joe Hill. Poet: Organizer », Folk Music (juin-août 1964) ; P. Foner, The Case of Joe Hill (1965)]. Ces caricatures ont été caricaturées à leur tour, au point que le timide hobo auteur de chansons IWW se trouve souvent transformé en une sorte de Superman du mouvement ouvrier radical. Une histoire populaire de la bohème artistique parle ainsi du

[...] responsable IWW Joe Hillstrom, le légendaire Joe Hill qui organisa les travailleurs de San Francisco au Maine, dans toutes les mines et toutes les usines, en leur apprenant à chanter.
[Emily Hahn, Romantic Rebels: An Informal History of Bohemianism in America, 1967, p. 196]

La moitié des mots est en réalité directement tirée de la chanson de Hayes et Robinson, mais sans guillemets, laissant le lecteur non averti prendre ces extrapolations pour argent comptant.

Disons-le clairement : absolument rien ne vient étayer les assertions de Stavis ou Foner sur les activités de Hill en tant qu’organisateur ou responsable de grèves, ni sur sa participation à une seule campagne de défense du syndicat pour la liberté d’expression.

Chaque wob était bien sûr une sorte de responsable, puisque chacun contribuait au recrutement dans le syndicat. Mais l’IWW comptait aussi ce qu’on peut appeler sans exagérer de véritables organisateurs professionnels, lesquels figurent parmi les meilleurs syndicalistes de l’histoire des États-Unis : St. John, Haywood, Frank Little, George Speed, Ben Fletcher, Joe Ettor, James P. Thompson, Covington Hall, Jane Street, Arthur Boose, John Panzner et Walter Nef, pour ne citer que les plus connus. Comme on peut s’en douter, la presse IWW aussi bien que la presse capitaliste rapportent abondamment leurs activités comme leurs allées et venues. Il n’y a cependant aucun témoignage ni aucun document, pas même une allusion, qui indique que Joe Hill ait jamais servi la cause wobbly de cette manière.

Les efforts pour affubler Joe Hill du costume de superhéros de la classe ouvrière — à la fois organisateur, responsable de grèves et orateur qui écrivit et chanta aussi des chansons tout en jouant du piano, du violon et de la guitare — sont en contradiction avec tout ce que nous savons réellement de cet homme. Une des rares choses que nous pouvons dire avec certitude de Joe Hill, c’est qu’il était humble, timide, réservé, absolument pas attiré par une quelconque célébrité. Comme il l’écrivit à Elizabeth Gurley Flynn en janvier 1915 :

Toute cette notoriété me donne le vertige et j’ai bien peur de m’attirer plus de gloire que je ne le mérite. J’ai passé la majeure partie de ces dernières années en compagnie de rats des quais sur la côte Ouest et je ne me fais pas à l’idée d’être sous les feux de la rampe.
[Letters, p. 21]

La sœur de Hill, Ester, disait qu’il était un « solitaire par nature », un homme qui « se confiait peu ». De même, ses amis et voisins d’enfance, interrogés par son biographe suédois Ture Nerman, se souvenaient de lui comme de quelqu’un de réservé et pensif, la musique et la chanson étant ses principaux moyens d’expression. Alexander MacKay, qui le rencontra à San Pedro, se souvenait que son vieil ami « n’était vraiment pas expansif ». De telles personnalités taciturnes, timides et réservées font rarement des organisateurs et orateurs hors pair, il n’est donc pas surprenant que Joe Hill ait choisi la chanson, la musique et le dessin pour faire avancer à sa manière la cause révolutionnaire.

La légende de Joe Hill Superman construite par Hayes, Robinson, Stavis et Foner insinue que l’homme de chair et de sang connu de ses fellow workers — zonard serein, rêveur, songwriter, poète, artiste et humoriste, avec son lot de mélancolie et de pessimisme — n’est pas assez intéressant. Elle suggère que les seuls qui comptent en ce monde sont les grosses légumes, ceux qui sont toujours au sommet, toujours sur la photo, ceux qui établissent des stratégies, donnent des ordres, mobilisent les troupes pour assurer victoire sur victoire. En un mot, elle reflète une notion de hiérarchie et d’autorité absolument contradictoire avec l’esprit wobbly. Foner conclut ainsi son bouquin avec une chanson ridicule intitulée Joe Hill is Our Leader ! Quiconque pouvant s’imaginer des wobblies chanter une telle niaiserie dévote ne connaît rien à l’ABC de l’IWW. Joe Hill n’était le leader de personne et aurait sans doute éclaté de rire à une telle idée.

Le mythe Hill-Organisateur suppose et induit qu’il était également soapboxer et un orateur capable de s’adresser à de larges auditoires. Cela ne tient pas la route non plus. Comme pour les organisateurs, l’IWW comptait des soapboxers et orateurs de premier plan : Haywood, J. H. Walsh, James P. Thompson, Elizabeth Gurley Flynn, Ben Fletcher, Hubert H. Harrison, James F. Morgan, J. T. « Red » Doran, Clifford B. Ellis et tant d’autres. Hill n’est pas une seule fois cité parmi eux dans toute sa carrière au syndicat. Il voyagea souvent, mais la presse IWW ne relève aucune tournée de meetings avec Joe Hill. Il ne participa à aucun congrès IWW. Pas une affiche, un tract ou un encart annonçant la présence d’orateurs wobbly à des réunions de grève, pique-niques ou autres événements ne mentionne le plus connu des songwriters du syndicat.

Ce qui ne veut pas dire que Joe Hill, comme beaucoup d’autres militants de base, n’ait pas eu l’occasion un jour ou l’autre de grimper sur la boîte pour dire un mot ou deux. Après tout, c’était un musicien, et quelqu’un qui est capable de jouer devant une assistance est aussi capable de lui parler. Pourtant, dans les souvenirs de Hill publiés par ses amis ou connaissances, les allusions au soapboxing sont particulièrement rares. La seule source de Stavis de ce point de vue semble être une lettre de Frank Lefferts, un délégué de la section syndicale n° 12 de l’IWW à Los Angeles, en 1905, qui se rappelle avoir entendu Joe Hill au moins une fois à San Pedro en 1913.

Une autre référence à Hill orateur, que je n’ai trouvée citée nulle part, se trouve dans l’autobiographie de la militante ouvrière Lucy Robins Lang, qui fut anarchiste dans les années 1910 avant de devenir la secrétaire de Samuel Gompers. Elle décrit un rassemblement de rue IWW à Seattle en 1912, quelque temps après qu’une explosion eut détruit l’immeuble abritant le Los Angeles Times, un journal violemment antiouvrier dirigé par le général Harrison Gray Otis. La réunion IWW était appelée en soutien à la grève des mineurs locaux, mais avec les appels au meurtre contre le « Péril rouge » (Red Scare) qui faisaient les gros titres autour de l’explosion, l’assistance était hostile. Comme le rapporte Lang :

Notre orateur vedette, Joe Hill, auteur de chansons wobbly et plus tard martyr wobbly, avait l’intention d’imputer au général Otis lui-même le dynamitage du Times, mais il n’a pas réussi à se faire entendre sous les huées des bûcherons et des dockers. On a fait face un moment, le visage de plus en plus rouge, et finalement on est rentrés chez nous.
[L. R. Lang, Tomorrow is Beautiful, 1948, p. 53]

Ce qui n’est pas très flatteur pour les talents oratoires de Joe Hill ; on peut facilement supposer qu’un Haywood, un « Big Jim » Thompson ou une Lucy Parsons, qui en avaient vu d’autres, auraient trouvé le moyen de passer la rampe. Quand Lang fait allusion à « notre orateur vedette », elle ne veut sans doute rien signifier d’autre que Joe Hill était alors célèbre dans le syndicat — pour ses chansons, pas pour ses discours.

Toutes ses lettres montrent à l’envi que Hill ne se considérait pas autrement que comme un simple militant de base. Comme il l’écrit à son fellow worker E. W. Vanderleith à San Francisco, en 1914 : « Je ne suis qu’un militant — juste un rat des quais de la côte Ouest —, c’est tout. » Et dans une lettre à Elizabeth Gurley Flynn, il se distinguait radicalement des responsables et orateurs du syndicat :

Je pense que l’organisation devrait consacrer toutes ses ressources à garder ses forces dehors [c’est à dire hors de la prison]. Je veux dire les responsables et les orateurs. En prison, ils sont grillés pour tout ce qui concerne le syndicat. Un type comme moi, en l’occurrence, s’en tire bien en prison. Je peux tranquillement travailler ma musique et mes « poèmes » ici et puis les glisser entre les barreaux, personne ne verra la différence.
[Letters, p. 30]

Le fait que Hill n’ait pas été un superhéros ne signifie pas pour autant qu’il n’était qu’un passant ordinaire ou un solitaire quelconque. Dans un des rares témoignages de chantier, Edward Mattson se rappelle que, au boulot, « il n’avait pas peur d’intervenir pour ses fellow workers n’importe quand. Il a souvent pris beaucoup de risques pour aider les autres » [Ture Nerman, Joe Hill: Mördare eller Martyr?, 1979, p. 37]. De plus, comme le suggèrent ses participations à la révolution mexicaine et à la grève de la Fraser River, il aimait se trouver sur le terrain de la révolte ouvrière. Dans une lettre au directeur de l’Industrial Worker (15 novembre 1947), Louis Moreau, qu’on ne peut pas soupçonner d’être un faiseur de mythes, appelait Hill « le pétrel orageux de l’IWW : partout où le syndicat avait des problèmes, vous pouviez être sûr d’y trouver Joe Hill ». Le désir d’être « là où ça se passe » était de toute façon partagé par beaucoup de wobs — on pourrait même dire par la plupart d’entre eux — dont, assurément, le fellow worker Moreau lui-même. Comme l’a bien dit Walter Rogers, se remémorant sa jeunesse wobbly, « partout où l’assaut patronal était le plus dur, chacun sautait dans un wagon pour s’y retrouver » [Big Wheels Rolled in Texas: 1940 through Pearl Harbor, 1972, p. 96].

Ce qu’il faut retenir, c’est que Hill agissait comme un militant de base, poète et songwriter, pas comme un responsable ni un orateur. Et c’est le cœur de la vérité du mythe de Joe Hill : il incarnait alors, et personnifie toujours, le militant de base wobbly sur la route, créatif et intenable.

Le « modèle » de Stavis et Foner est, au moins en partie, le résultat de leurs a priori méthodologiques. Naïvement et sans autre vérification, ils ont tous deux présumé que chaque occurrence du « fellow worker Hill » dans la presse wobbly se référait nécessairement à l’auteur de Mr Block et Casey Jones. Le problème, comme le faisait souvent remarquer l’historien maison Fred Thompson, c’est que Hill est un nom très courant (j’en ai relevé près d’une centaine dans le seul annuaire téléphonique de Chicago). Sans autre précision, les références au « fellow worker Hill » ne peuvent donc être systématiquement attribuées au songwriter et dessinateur IWW, mais doivent être, dans le doute, laissées en suspens dans l’attente d’une confirmation.


[1I dreamed I saw Joe Hill last night
Alive as you and me
Says I, "But Joe, you’re ten years dead,"
"I never died," says he, "I never died," says he.

I Dreamed I saw Joe Hill Last Night
Hayes-Robinson/The Dubliners

"In Salt Lake, Joe, by God," says I
Him standing by my bed,
"They framed you on a murder charge."
Says Joe, "But I ain’t dead," says Joe, "But I ain’t dead."

"The copper bosses shot you, Joe,
They killed you, Joe," says I.
"Takes more than guns to kill a man,"
Says Joe, "I didn’t die," says Joe, "I didn’t die."

And standing there as big as life
And smiling with his eyes
Joe says, "What they forgot to kill
Went on to organize, went on to organize."

"Joe Hill ain’t dead," he says to me,
"Joe Hill ain’t never died.
Where workingmen are out on strike
Joe Hill is at their side, Joe Hill is at their side."

"From San Diego up to Maine
In every mine and mill
Where workers strike and organize,"
Says he, "You’ll find Joe Hill," says he, "You’ll find Joe Hill."

[2Liste de concerts collectée sur divers sites Internet.

[3Ce qu’ils oublièrent de tuer/commence à s’organiser.

[4Ce qu’ils ne pourront jamais tuer.

[5Tête haute et détendu — franc et serein, / Etait-ce toi dans la nuit sans fin ?

[6Il défia l’État. Il était complètement fauché. / Comme tous ses amis et camarades. / L’État lui-même bâtit son échafaud. / Les témoins experts assuraient sa culpabilité. / Embrouille sur embrouille, mensonge après mensonge, / Les hommes de loi « prouvaient » qu’il devait mourir. / Et tous les journaleux alentour / Braillaient à la « justesse » du verdict.

[7Alfres Hayes quitta le parti à la fin des années 1930 ou dans les années 1940, selon Green. Mark Rosenzweig, bibliothécaire au Reference Center for Marxist Studies de New York, m’indiqua que « Earl Robinson quitta tranquillement le parti [...] en 1957, quand il fut confronté à l’obligation de serment pour rejoindre la Musicians’ Union (AFM), les avocats du Parti communiste ayant conseillé à leurs membres d’y adhérer » (15 mai 2002).