Bonnes feuilles

XV. Contre-culture wobbly et surréalisme vernaculaire – Chapitre 2

Ralph Chaplin, frère du vent sauvage

Les affinités de Ralph Chaplin avec le surréalisme sont infinitésimales et fugitives, mais l’importance de son rôle dans le développement de la poésie wobbly justifie plus qu’une courte analyse de son œuvre sous un angle surréaliste. Aucun autre poète IWW, à l’exception peut-être d’Arturo Giovannitti, n’a joui d’un tel prestige en tant que poète lyrique, prestige qui ne se limitait pas à l’IWW mais s’étendait au « milieu de la poésie », et même parmi les critiques. Chaplin était également un remarquable songwriter, pamphlétaire, dessinateur, lettreur, créateur de couvertures de livres, organisateur, éditeur, soapboxer et orateur wobbly. Il illustra le « Jeu de cartes socialiste » de la Charles H. Kerr Company, pour lequel Mary Marcy écrivit des textes humoristiques ; créa des affiches pour la Révolution mexicaine et réalisa la plupart des premiers autocollants (ou « militants silencieux ») du syndicat. Des millions de ces petits tracts sur papier adhésif, avec des slogans de Big Bill Haywood, ornèrent fenêtres, barrières, wagons, enceintes d’usine, équipements agricoles et d’innombrables autres surfaces où les travailleurs ne pouvaient pas les manquer.

En un mot, le fellow worker Chaplin fut un véritable Pic de la Mirandole wobbly. Mais dans les années 1910 et 1920, on le considérait surtout comme un poète.

Bien avant que Joe Hill ne se heurte à la « justice » de l’Utah, Chaplin considérait le barde wobbly comme un héros, une idole et un modèle, même si ses poèmes incarnèrent un lyrisme que son héros semble n’avoir jamais atteint. Il fut le premier biographe de Joe Hill, l’auteur d’un des deux poèmes les plus connus dédiés à Hill et il lui consacra quelques articles, ainsi qu’un chapitre entier de son autobiographie. A l’exception de Fred Thompson, aucun autre wobbly n’écrivit plus sur Joe Hill, et il n’est pas injuste de conclure que peu d’autres wobs furent autant influencé par lui. De plus, en tant que songwriter, Chaplin fut peut-être — du moins jusqu’à T-Bone Slim — l’auteur le plus populaire du syndicat après Joe Hill, pour son Solidarity Forever bien entendu, mais aussi grâce à Paint’er Red, The Commonwealth of Toil, The Sabo-Tabby Kitten (une ballade sur le sabotage), All Hell Can’t Stop Us, Up From your Knees, Hey! Polly (une charge contre les politiciens) et sa May Day Song, sur une musique de Rudolph von Liebich.

La réputation de Chaplin en tant que poète lyrique repose sur deux ouvrages précoces : When the Leaves Come Out (1914) et Bars and Shadows (1920). D’après Mary Marcy, le poème éponyme du premier recueil fut de loin le plus populaire jamais publié dans l’International Socialist Review et son édition conféra à Chaplin une reconnaissance immédiate. Les louanges à son second ouvrage — recueil de poèmes de prison — dépassèrent les premières et firent de Chaplin une sorte de célébrité, dans le mouvement ouvrier comme dans les milieux intellectuels. Ce sont ces poèmes écrits dans des cellules de Cook County Jail et du Leavenworth Penitentiary — les inoubliables Mourn not Dead, The Bars Say No et quelques autres — qui valent aujourd’hui à Chaplin son statut de poète.

Il se trouve que Chaplin écrivit aussi certaines pièces très différentes, réunies dans un autre volume, Somewhat Barbaric, publié à Seattle en 1944. Dans Snowfall in Xabadu, Rebuilding Atlantis, quelques poèmes du Lilac Interlude et de la dernière partie, Altar to Chaos, l’imagination romantique révolutionnaire ouvrière de Chaplin s’envola vers d’autres horizons, s’illuminant de merveilles magiques et mythiques. Un de ses meilleurs poèmes de prison, The Warrior Wind, préfigure l’imaginaire dense, largement inspiré par la Nature, de ces « autres » poèmes remarquables :

The wind alone, of all the gods of old,
Men could not chain.
O wild wind, brother ton my wrath and pain,
Like you, within a restless heart I hold
A hurricane. [1]

C’est dans l’édition des « autres » poèmes de Chaplin, Somewhat Barbaric, jamais réimprimée, jamais citée, que les timides lueurs surréalistes du fellow worker Chaplin s’embrasent tranquillement, parfois si subtilement qu’elles apparaissent presque « entre les lignes », comme dans cette déclaration d’amour chuchotée :

You are the song the summer trush is singing. […]
You are the trillium open for an hour [2]
ou ce chant sur le même thème :
Love is fierce and unashamed,
Love has never yet been tamed. […]
Love is such a lawless thing.
Love is like a hawk’s gray wing [3]
ce portrait en cinq mots d’une bien-aimée :
Part snowflake and part flame [4]
ceci, tiré de Rosa Mystica :
[…] unseen except to lovers dreaming. […]
The flower that shrinks from everything save silence [5]
ou encore ces vers aphoristiques en guise de comptine :
Where the color comes from,
Where the color goes,
Wisdom never figured out;
Only music knows! [6]

Ce n’est pas une simple coïncidence si la plupart de ces poèmes s’inspirent de fleurs, puisqu’après sa sortie de la prison de Leavenworth, le fellow worker Chaplin devint un ardent protecteur des plantes. Dans les années 1920, avec son ami et voisin E. J. Costello, directeur de la Federal Press (un service d’information ouvrier) et militant dans le Comité général de défense IWW, Chaplin organisa un gigantesque Festival du lilas dans la banlieue de Chicago à Lombard, où il vécut pendant des années. Autour d’un arbre de mai géant et d’un bal de rue, le festival, attirant plus de vingt mille personnes, connut un grand succès et devint un évènement annuel.

Les poèmes-fleurs de Chaplin, rayonnant d’une sorte de transparence hermétique ne sont pas, bien sûr, des poèmes de lutte des classes. Cependant, célébrant l’harmonie naturelle — harmonie de la partie et du tout — et l’aide mutuelle de la Nature et de l’humanité, ils sont intimement des poèmes de solidarité et de liberté. J’y trouve quelque chose de l’étincelle et de la chaleur de la poésie d’un contemporain de Chaplin, le poète symboliste français aux penchants anarchistes et d’origine américaine, Francis Vielé Griffin, dont Breton admirait tant le travail.

De tels passages « surréalistes » sont néanmoins trop rares dans l’œuvre de Chaplin. Le « robuste poète wobbly », comme l’appela Carl Sandburg, avait trop conscience du « métier » littéraire pour vraiment se laisser aller, mais aussi trop poète pour se laisser entièrement enfermer dans la tradition. Parfois, sous la pression contradictoire de ses quelques certitudes et de ses nombreux doutes, la poésie jaillit. Dans ses meilleurs jours, et malgré lui, Chaplin était presque surréaliste — ou, plus précisément, presque un pré-surréaliste. Hélas, ce ne fut que par instants !


[1Le vent seul, de tous les dieux anciens, / Ne peut être enchaîné par aucun homme. / O vent sauvage, frère de ma colère et de ma douleur, / Comme toi, dans un coeur agité je porte / Un ouragan.

[2Tu es la chanson de la grive estivale. […] Le trillium ouvert pendant une heure.

[3L’amour est féroce et sans scrupule, / L’amour n’a jamais été apprivoisé. […] / L’amour est sans loi. / L’amour est une aile de faucon.

[4Moitié flocon et moitié flamme

[5invisible sauf aux rêves d’amants. […] / La fleur qui se dérobe devant rien sauve le silence

[6D’où vient la couleur, / Où va la couleur, / La sagesse jamais ne l’a su ; / Seule la musique le sait !