Bonnes feuilles

I. Joe Hill et son syndicat — Chapitre 4

Joe Hill : problèmes d’une biographie

Plus qu’aucun autre membre de l’IWW, et même de tout le mouvement ouvrier américain, Joe Hill est entré dans la culture générale populaire américaine, voire dans la culture populaire mondiale. Des millions de personnes incapables de nommer un autre wobbly savent au moins quelque chose du troubadour IWW, le poète martyr, « l’homme qui n’est jamais mort ».

Comme pour d’autres véritables hoboes, les données biographiques sur Hill sont cependant désespérément maigres. Les tendances à l’anonymat et à la réserve sont des traits communs à tous ceux qui vivent en grande partie « sur la route ». Richard Brazier — comme Hill, immigré, wobbly, hobo, songwriter et poète — remarquait dans une lettre à Joyce Kornbluh en 1963 :

Nous autres, wobblies, nous étions très remuants ; comme nous étions des travailleurs migrants, nous bougions perpétuellement. [...] La plupart d’entre nous ne s’intéressaient qu’au présent, et nous évoquions rarement nos origines ou notre passé. On ne s’est jamais penchés sur les antécédents des uns ou des autres. Non pas qu’il y eût quoi que ce soit de honteux là-dedans, mais c’est uniquement parce que nous ne nous intéressions qu’aux affaires du moment, aux contraintes du jour et à la meilleure façon d’y faire face et de les changer si nous le pouvions.

Tout historien de l’IWW se heurte à cette difficulté. Pendant sa recherche pour son importante thèse de doctorat sur « L’IWW en Californie, 1905-1931 », Hyman Weintraub interrogea beaucoup de vétérans, dont la songwriter Mary Gallagher. Weintraub fait l’observation suivante dans sa thèse :

Dans les nombreux entretiens que j’ai pu avoir avec elle, pas une seule fois elle n’évoqua quoi que ce soit concernant sa vie personnelle. Tout ce que j’ai pu en apprendre, je le déduisais indirectement de ce qu’elle me disait ou de ce que d’autres me racontèrent. Ça semblait être une coutume chez les IWW de ne pas fourrer leur nez dans les affaires personnelles de leurs compagnons, et je n’ai fait aucune tentative pour aller contre cette tradition.

Il n’est guère besoin de souligner que Joe Hill respecta ladite tradition. Comme son ami proche Alexander MacKay le relate dans une lettre au rédacteur en chef de l’Industrial Worker, Hill était « quelqu’un de très réservé. Arracher quoi que ce soit de personnel à Joe était toute une affaire » [27 novembre 1947]. Quelques semaines avant de faire face au peloton d’exécution, Hill répondit à un ami suédois qui l’interrogeait sur sa vie :

Biographie, tu dis ? Non ! Nous ne gâcherons pas un si bon papier en le remplissant de semblables bagatelles. Le seul temps qui existe pour moi est le présent. Je suis un « citoyen du monde » et je suis né sur une planète appelée la Terre. Sur quel côté ou quel bord de cette planète j’ai vu le jour pour la première fois importe si peu que ça ne vaut pas la peine qu’on en parle. [...] Je n’ai pas grand-chose à dire de ma propre personne. Je dirai seulement que j’ai toujours fait le peu que je pouvais pour porter la bannière de la liberté un peu plus près de son but.
[Letters of Joe Hill, Philip Foner, 1965, p. 59]

Est-il possible d’écrire la « biographie » d’une telle personne ? Pour envisager seulement de le faire, il faudrait abandonner l’idée d’une biographie « intégrale » : chronique au jour le jour, mois après mois, année après année de la vie d’un individu et de ses rapports avec d’autres destinées. Les « archives » de la vie d’un hobo se résument à une vague poignée de fragments incohérents.

Dans le cas de Hill, bien sûr, des facteurs exceptionnels interviennent, et ces fragments sont bien plus nombreux que d’ordinaire. Hill avait, après tout, des amis et connaissances ainsi qu’un grand nombre de fellow workers : des hommes qui zonèrent en hobo avec lui à travers le pays, ou qui travaillèrent avec lui sur un ou plusieurs boulots. Comme il devint de plus en plus connu — d’abord en tant que poète IWW, puis poète IWW et prisonnier politique ouvrier et enfin poète IWW et martyr de la lutte des classes —, de plus en plus de gens parlèrent de lui, s’en émerveillèrent, s’interrogèrent, et ceux qui l’avaient connu ou rencontré s’avancèrent enfin avec leurs anecdotes et souvenirs. En définitive, il est probablement le plus connu des hoboes dans l’histoire des États-Unis.

Il reste que, en regard de sa popularité de songwriter sa vie durant, puis de sa renommée posthume internationale, les quelques menues informations solides mises à jour sont déconcertantes. La somme biographique que nous possédons s’avère plutôt mince et n’est en général pas très significative. Comme une de ses connaissances le remarqua en 1950 :

[Joe Hill] fit la une de tous les journaux du pays pendant plus d’un an. Tout journaliste aux États-Unis aurait décroché la timbale en dénichant un patron qui puisse affirmer : « cet homme a travaillé pour moi », un gargotier dire : « cet homme a dormi sous mon toit » ou encore une femme prétendre : « cet homme fut mon amant ». [Mais rien de la sorte n’arriva.] Vous pouvez être certain que tout rapport de police et toute fiche de signalement à travers les États-Unis retournait tout ce qui concernait Joe Hill [mais en vain]. [...] Les gardiens de la prison de Salt Lake City eurent beau passer sa correspondance au peigne fin et au microscope, jamais ils ne trouvèrent la moindre ligne susceptible de les renseigner sur sa vie ou ses activités.
[McClintock à Fred Thompson, 9 juillet 1950]

Le premier à tenter une biographie de Hill fut un compagnon wobbly, poète, songwriter et dessinateur : Ralph Chaplin. Son « Joe Hill : a Biography », dans l’édition de novembre 1923 de l’Industrial Pioneer, a fourni la base de tout éventuel exposé ultérieur jusqu’au début des années 1950, quand apparut une somme de nouvelles informations — la plupart sur les premières années de Hill — mises au jour par Ture Nerman et d’autres chercheurs suédois. Chaplin, avouant qu’il « ne vit jamais Hill vivant de ses propres yeux », s’intéressa néanmoins profondément au « jeune songwriter rebelle » et essaya d’apprendre tout ce qu’il pouvait sur le sujet. Convaincu que « la saga d’un travailleur itinérant dont les chansons furent chantées tout autour du monde était une chose qui valait d’être rapportée », il discuta « avec des douzaines de gars IWW qui accompagnèrent Joe Hill sur différents chantiers autour de San Pedro ». Avant même l’exécution de Hill, Chaplin voulait « mettre cette histoire sur papier » et l’imprimer dans Solidarity et l’International Socialist Review.

Les informations se firent rares, quoi qu’il en soit, jusqu’à ce qu’un marin l’emmène dans un « petit bar » de Cleveland (un endroit où « nous avions l’habitude de nous arrêter pour une bière et un sandwich après avoir récupéré Solidarity au bureau de poste ») pour y rencontrer un autre marin, qui se présenta sous le nom de John Holland et disait être un cousin de Joe Hill. Cet homme allait se révéler la source la plus sûre, inégalée, sur le barde wobbly, et Chaplin put « recueillir l’histoire » de sa bouche, « mot après mot, verre après verre, et la rapporter dans [son] carnet ».

L’esquisse biographique de Chaplin de 1923 se fondait largement sur son entrevue avec John Holland, bien qu’elle fût tracée aussi à partir de ses conversations avec d’autres wobs. En dépit de sa brièveté — il n’occupe que trois pages et demie dans le Pioneer —, cet article demeure aujourd’hui un document-clé pour la biographie de Hill. Pendant les années de la guerre froide, le texte fut cependant soumis à de dures critiques par deux auteurs partageant une animosité commune pour l’IWW en général et Joe Hill en particulier : le professeur d’anglais à la Stanford University et romancier Wallace Stegner, et le critique de musique populaire John Greenway. Même si les allégations de ces critiques ont été réfutées il y a des années, la discussion mérite d’être rapportée ici, parce qu’elle éclaire un autre aspect du problème des biographies de hobo.

Dans son article sur Hill paru dans le New Republic [1] — décrit par des vétérans IWW dignes de confiance [2] comme « mal renseigné » (Fred Thompson), « mensonge intégral » (Georges W. Cook) ou « indifférent à la vérité » (Meyer Friedkin) —, Stegner déprécie le compte rendu de Chaplin essentiellement parce que son informateur principal aurait été « ivre ». Chaplin avait décrit Holland comme « grisé », mais Stegner préféra un terme plus fort, plus chargé émotionnellement. Dans sa réponse — publiée dans l’Industrial Worker après que le New Republic l’eut supprimée —, Chaplin ne daigna pas s’appesantir sur cet argument inepte, mais se contenta de remarquer que

Holland n’était pas ivre malgré les quelques verres que nous avions bus dans ce petit bar de Cleveland. Il faut que Stegner en sache vraiment bien peu sur les marins pour confondre leur goût pour quelques libations conviviales avec celui des modernes buveurs de cocktails.

La plus grande partie des autres objections de Stegner peut être qualifiée de grand classique du pinaillage [3]. Voici, à titre d’exemple significatif, son commentaire lorsque Holland rapporte que Hill fut blessé par balle à la jambe pendant la révolution mexicaine :

Les examens au pénitencier de l’État de l’Utah [...] trouvèrent des cicatrices sur son cou, son visage, son nez, sa poitrine, son épaule, son avant-bras, sa main, mais pas de cicatrice par balle sur ses jambes.

Nonobstant la trivialité de ces griefs, Stegner doit admettre à contrecœur que, « sauf quelques corrections de détail, [...] il faut accepter le document de Holland, excepté lorsqu’il est en contradiction avec les faits avérés ». Nous verrons plus loin en quoi consistent exactement les « faits avérés » de Stegner.

De son côté, Greenway renvoie pour l’essentiel à Stegner, mais son appréciation finale de la biographie de Chaplin est encore plus brutale :

Que la biographie fragmentaire [de Chaplin], fondée sur le témoignage d’une source douteuse dont la parenté prétendue est sans fondement, [...] ait pu être admise comme étant non seulement la vérité, mais toute la vérité, est incroyable.
[John Greenway, American Folksongs of Protest, 1953, p. 191]

Malheureusement pour Greenway, il se trouve que, lorsque la propre sœur de Joe Hill, Ester Dahl, prit connaissance, dans les années 1950, de l’exposé de Chaplin, elle identifia immédiatement John Holland comme son frère aîné (et celui de Joe Hill...) : Paul Hägglund. Elle ne fut aucunement contrariée par les quelques erreurs superficielles qu’il contenait et démontra sans peine l’authenticité du témoignage. Ainsi, la sœur de Joe Hill confirmait le propre point de vue de Chaplin, exposé dans sa « Lettre ouverte au New Republic », à savoir que « le récit de Holland reste un document pour la bonne et simple raison qu’il est vrai, authentique et désintéressé ».

Des recherches ultérieures sur Hill recoupèrent l’essentiel de la biographie de Chaplin [4]. Quiconque a eu affaire à l’ « histoire orale » appréciera la remarquable exactitude, jusque dans ses moindres détails, du texte de Chaplin.

Il est significatif que ni Stegner, ni Greenway, dans leur attaques présomptueuses, n’aient introduit une seule nouvelle information vérifiable sur Hill. Quant aux bavardages, aux rumeurs et aux insinuations qu’ils prodiguèrent, ils n’ont pas résisté à l’examen critique.

Cela éclaire un autre fait très caractéristique : pendant toutes ces années, à quelques notables exceptions près, les découvertes cruciales sur la vie de Hill aux États-Unis, comme les rectifications d’erreurs commises par des chercheurs précédents, ne furent pas le fait d’universitaires, mais de wobblies, dont certains n’ont pas dépassé le collège. Un mois après que la biographie pionnière de Chaplin eut paru dans l’Industrial Pionner, ce magazine publia « Les dernières lettres de Joe Hill » — ses lettres à Sam Murray de sa cellule à Salt Lake City — avec une brève introduction et des notes du fellow worker Murray. Comme plusieurs chapitres de ce livre le montreront, les fellow workers Richard Brazier, Alexander MacKay, Louis Moreau et Fred Thompson ajoutèrent énormément à notre connaissance du barde wobbly. Cela n’a rien de surprenant, du reste : après tout, dans la recherche de la vérité sur Joe Hill, connaître l’IWW et l’art du hobo de l’intérieur peut être considéré comme un véritable avantage.


[1Le New Republic de 1948 qui calomnia Joe Hill passait pour une publication « progressiste », ce qu’il fut bien — plutôt brièvement — dans ses premières années. Le magazine, quoi qu’il en soit, soutint l’entrée des États-Unis dans la Première Guerre mondiale, accueillit favorablement la loi sur l’espionnage et la sédition de 1917 et salua la condamnation de 101 wobblies en 1918, pour conspiration visant à gêner l’effort de guerre en tant que « volonté nationale de maintenir le peuple ensemble ». Aujourd’hui, le NR est ouvertement néoconservateur.

[2Ces considérations critiques figurent dans le droit de réponse spécial (intitulé « Courrier : Joe Hill ») publié par le New Republic du 9 février 1948.

[3Dans un article antérieur pour une publication plus obscure (« I dreamed I saw Joe Hill last night », Pacific Spectator, printemps 1947, p. 184-189), le romancier multipliait déjà le même genre d’arguments inconsistants.

[4Elles réfutèrent cependant quelques assertions de Chaplin. Par exemple, Hill n’a certainement pas produit le premier Song Book IWW, et il n’y a aucune preuve qu’il ait travaillé « sur des bateaux entre la Suède et l’Angleterre » avant d’arriver aux États-Unis, qu’il ait été actif pendant les campagnes pour la liberté d’expression à Fresno ou San Diego, ou qu’il ait participé à l’organisation IWW de Bingham Canyon avant son arrestation.