Bonnes feuilles

IV. Le coup monté modèle — Chapitre 1

Pourquoi Joe Hill fut arrêté

La popu­la­rité et l’influence de Joe Hill en tant que song­wri­ter IWW n’auront pas échappé à ce que les wob­blies consi­dé­raient comme des « enne­mis de classe ». En jan­vier 1914, en route pour Chicago depuis San Pedro, le poète IWW fut arrêté près de Salt Lake City, dans l’Utah, et accusé du meur­tre d’un épicier local, un ancien poli­cier, John Morrison. La presse pré­senta le crime comme un « règle­ment de comp­tes », l’ex-flic ayant fait savoir qu’il crai­gnait d’être agressé par cer­tai­nes per­son­nes arrê­tées lorsqu’il était agent : il avait été atta­qué à deux repri­ses par des hom­mes armés, la der­nière fois quel­ques mois à peine avant sa mort. Que les assas­sins de Morrison soient repar­tis sans rien pren­dre accré­di­tait l’hypo­thèse d’une ven­geance.

Hill n’avait a priori rien d’un sus­pect. Il n’avait aucun casier judi­ciaire, aucune rela­tion avec la vic­time, aucun mobile et il n’essaya ni de se cacher ni de quit­ter la ville. Merlin, treize ans, fils de la vic­time, ne put iden­ti­fier Hill comme l’un des deux hom­mes qui avaient fait irrup­tion dans le maga­sin en hur­lant « Maintenant, on te tient ! » avant d’ouvrir le feu. Merlin était convaincu, en outre, que « ces hom­mes n’avaient pas l’inten­tion de voler le maga­sin » et qu’« il s’agis­sait sûre­ment d’une ven­geance ». Aucun des témoins qui étaient accou­rus vers le lieu du crime en enten­dant les coups de feu n’iden­ti­fia Hill comme un des deux hom­mes mas­qués quit­tant le maga­sin.

Il n’existe donc pas l’ombre d’un indice com­pro­met­tant Hill dans ce crime. Les seuls éléments res­sem­blant, de loin, à des « soup­çons » contre lui, mais qui seraient également vala­bles pour bien d’autres per­son­nes arrê­tées cette nuit-là, se bor­nent à une bles­sure par balle (nous revien­drons bien­tôt sur ce point) et à l’absence d’alibi véri­fia­ble. Ce qui n’a pas empê­ché le chef de la police de San Pedro, qui avait serré Hill pour « vaga­bon­dage » pen­dant trente jours lorsqu’il était secré­taire du comité de grève, d’écrire à la police de Salt Lake City :

Je vois que vous avez en état d’arres­ta­tion un cer­tain Joseph Hillstrom. Vous tenez la bonne per­sonne. [...] Il s’agit sans aucun doute d’un citoyen indé­si­ra­ble. C’est une sorte de musi­cien et auteur de chan­sons pour l’IWW Songbook.
[Fred Thompson, Joe Hill: Wobbly Songwriter, 1979, p. 3]

C’est pour le « crime » d’appar­te­nir à l’IWW que Joe Hill fut jugé et condamné. La police de l’Utah, la presse, le gou­ver­neur et le sys­tème judi­ciaire, domi­nés par le Copper Trust et l’Église mor­mone, s’ali­gnè­rent tous sur l’opi­nion du chef de la police de San Pedro.

L’Utah, la région du cui­vre, avait été un sec­teur de grè­ves IWW majeu­res au cours des deux années qui pré­cé­dè­rent l’arri­vée de Joe Hill. Les condi­tions de tra­vail des mineurs et des employés de la région étaient parmi les pires du pays. Comme le rap­porte W. G. Henry dans l’International Socialist Review d’octo­bre 1912, la zone du Bingham Canyon — employant pres­que 5 000 hom­mes, la plu­part immi­grés grecs — avait compté 440 morts au tra­vail en 1911 et d’innom­bra­bles acci­dents gra­ves. Le gou­ver­neur de l’Utah, William Spry, lar­bin ser­vile des rois du cui­vre, avait cons­cien­cieu­se­ment opposé son veto à une loi — pour­tant vali­dée par les deux Chambres légis­la­ti­ves — qui aurait requis une enquête du coro­ner 1 sur les morts de mineurs.

En Utah, comme dans bien d’autres régions miniè­res, les orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les étaient broyées par de gros­ses agen­ces de bri­seurs de grève — véri­ta­bles armées d’hom­mes de main — dont les des­cen­tes meur­triè­res contre les res­pon­sa­bles syn­di­caux et les gré­vis­tes étaient com­mi­ses au vu et au su de l’État, du gou­ver­ne­ment local et de la police, et sou­vent même avec leur par­ti­ci­pa­tion active. De tel­les vio­len­ces contre les ouvriers étaient plei­ne­ment assu­mées par le gou­ver­neur Spry, qui auto­ri­sait les pro­prié­tai­res de mines à faire élire comme shé­rifs leurs hom­mes de main.

En 1912, la Western Federation of Miners intro­dui­sit une forme de grève ori­gi­nale dans l’Ouest, comme le sou­li­gne Justus Ebert dans son livre The Trial of a New Society :

Ici, quel­que 5 000 hom­mes, la plu­part armés, pri­rent pos­ses­sion de gran­des pro­prié­tés miniè­res. Ils ne quit­tè­rent pas leurs lieux de tra­vail et ne sor­ti­rent pas des locaux afin de se défen­dre contre les jau­nes, mais ils y res­tè­rent, et contrai­gni­rent [la direc­tion] à la négo­cia­tion tant qu’ils s’y trou­vaient.

Bien qu’il ne s’agis­sait pas d’une grève IWW à pro­pre­ment par­ler (la WFM s’était sépa­rée de l’IWW quel­ques années aupa­ra­vant), les mem­bres et sym­pa­thi­sants IWW y ont sans aucun doute par­ti­cipé.

Les orga­ni­sa­teurs de l’IWW en Utah étaient par­ti­cu­liè­re­ment actifs à Park City, Eureka, Bingham et Tucker, où une brillante grève vic­to­rieuse en 1913 sus­cita nom­bre de nou­vel­les adhé­sions et contri­bua à faire connaî­tre le syn­di­cat à tra­vers tout l’État. L’IWW Local 69 de Salt Lake City entre­tint également une forte agi­ta­tion. Ses ora­teurs de rue étaient cons­tam­ment har­ce­lés par la police et, quel­ques mois avant l’arri­vée de Joe Hill, au moins deux des wobs les plus en vue avaient échappé à des coups mon­tés, ces affai­res ayant été aban­don­nées faute de preu­ves. À son arri­vée, Hill trouva un emploi à Park City, dans l’ate­lier de la mine de Silver King, où tra­vaillait, en tant que contre­maî­tre, une de ses connais­san­ces de San Pedro, un immi­gré sué­dois et com­pa­gnon IWW nommé Otto Applequist.

Avant l’arres­ta­tion de Hill, le sus­pect numéro un dans l’affaire Morrison était un cri­mi­nel nommé Frank Wilson, un des hom­mes que l’ancien poli­cier avait contri­bué à envoyer en pri­son et qui venait juste de sor­tir du péni­ten­cier. La nuit du meur­tre, un témoin remar­qua un homme à l’air sus­pect — Frank Wilson, iden­ti­fié par la suite sur une photo de la police —, pen­ché à la fenê­tre d’un tram­way comme s’il était souf­frant, ou peut-être saoul. Quand la police arrêta Hill, elle était convain­cue de tenir Wilson et le signala à la presse. Mais le véri­ta­ble Wilson ne fut jamais retrouvé. Comme le note Gibbs Smith dans sa bio­gra­phie de Hill, « quand la police apprit l’iden­tité réelle de Hill [un song­wri­ter IWW], son inté­rêt pour Wilson s’évanouit » [Joe Hill, 1969, p. 76].

Quatre autres sus­pects furent appré­hen­dés pour le meur­tre de Morrison : deux étaient recher­chés pour un bra­quage en Arizona, un autre men­tit à la police et le qua­trième avait une bles­sure par balle au bras (deux hom­mes, dit-il, l’avaient porté dans la rue). Après l’arres­ta­tion de Hill, ils furent pour­tant tous relâ­chés et auto­ri­sés à quit­ter la ville.

Les noms de deux autres per­son­nes qui auraient dû être consi­dé­rées comme sus­pec­tes ne furent jamais ren­dus publics alors, ni révé­lés dans les comp­tes ren­dus ulté­rieurs de l’affaire. Mme Morrison avait informé la police que son mari les consi­dé­rait tous deux comme ses enne­mis, et il lui avait dit : « Si quoi que ce soit devait m’arri­ver, tu devras t’occu­per d’eux. » La police, pour­tant, choi­sit de ne pas sui­vre cette piste, peut-être parce que les deux hom­mes en ques­tion étaient, comme le com­menta le Deseret Evening News, des citoyens res­pec­ta­bles « qui font des affai­res dans la région » [DEN, 12-13 jan­vier 1914]. À l’audience, le jour­na­liste Hardy Downing, qui s’était entre­tenu avec Morrison avant et après une agres­sion à main armée, était dis­posé à témoi­gner sur ce point et même à nom­mer les indi­vi­dus soup­çon­nés par Morrison d’être ses agres­seurs. Mais le pro­cu­reur Leatherwood fit une objec­tion que retint le juge Ritchie. Les indi­ca­tions cru­cia­les de Downing furent ainsi annu­lées.

Pour quelqu’un igno­rant les pro­cé­du­res judi­ciai­res, le fait que Hill fût blessé par balle peut appa­raî­tre comme une preuve acca­blante, et ce sen­ti­ment fut réso­lu­ment relayée par la police de Salt Lake City, la presse et l’accu­sa­tion. Il fau­drait pour­tant avoir à l’esprit que les armes à feu étaient léga­les et d’un usage cou­rant dans l’Utah comme par­tout dans l’Ouest, et les bles­su­res par balle n’étaient pas rares. Trois autres per­son­nes bles­sées par balle sans expli­ca­tions furent arrê­tées la même nuit que Hill, sans comp­ter tou­tes les autres qui échappèrent sans doute à l’atten­tion de la police. Dans tous les cas, une bles­sure par balle, en l’absence de tout autre indice concor­dant, peut dif­fi­ci­le­ment être consi­dé­rée comme une pièce à convic­tion.

Au pro­cès de Hill, il ne fut jamais prouvé qu’un des assaillants de Morrison ait été tou­ché, ni même qu’un coup de feu ait été tiré contre eux. En admet­tant que l’un d’eux ait été tou­ché, si la balle était res­tée dans le corps de l’assaillant, on l’aurait retrou­vée sur Hill, qui fut exa­miné par un méde­cin, et si la balle avait tra­versé le corps, on aurait dû retrou­ver au moins un impact dans le maga­sin. Dans les deux cas, on aurait dû retrou­ver des tra­ces de sang sur le sol, ou à proxi­mité de l’espace où se trou­vaient les tueurs. Malgré des recher­ches pous­sées, on ne retrouva pour­tant aucun impact de balle, ni aucune trace de sang, sauf dehors : elle venait de la patte bles­sée d’un chien.

Bref, la bles­sure de Hill n’avait, à l’évidence, rien à voir avec le meur­tre de Morrison et n’aurait pas dû être rete­nue comme une preuve contre lui.

La nuit du meur­tre, l’ami et fel­low wor­ker de Hill, Otto Applequist, dis­pa­rut sans lais­ser de tra­ces. Comme Hill, Applequist avait un casier judi­ciaire vierge et il n’y avait aucune rai­son de le sus­pec­ter de quoi que ce soit. La police, pour­tant, en fit le com­plice de Hill dans le meur­tre de Morrison, allant jusqu’à offrir une ran­çon pour sa cap­ture. De longs entre­tiens avec les per­son­nes impli­quées des deux côtés de l’affaire ame­nè­rent le cher­cheur Aubrey Haan — la seule per­sonne à avoir étudié cet aspect de l’affaire — à conclure qu’Applequist fut en réa­lité assas­siné par cette même police qui pré­ten­dait être à sa recher­che 2.

Les sinis­tres décou­ver­tes de Haan ajou­tent encore plus de poids à la pré­somp­tion que Hill fut vic­time d’un coup monté. Témoin sus­cep­ti­ble de confir­mer l’inno­cence de Hill, Applequist était une menace évidente pour les tru­queurs et ils devaient donc s’en débar­ras­ser. Les détails man­quent et la rumeur même est muette. Une cer­ti­tude : on n’a jamais revu ni entendu Otto Applequist après la soi­rée du 10 jan­vier 1914.

Ce qui est cer­tain, également, c’est que Joe Hill n’a jamais été arrêté et inculpé parce que la police ou qui­conque le soup­çon­nait d’avoir com­mis un crime : de fait, rien ne le lais­sait sup­po­ser. Il fut arrêté et inculpé parce qu’il était pau­vre, sans abri, immi­gré, hobo et, par-des­sus tout, parce que c’était un « citoyen indé­si­ra­ble » — un IWW et un « musi­cien et auteur de chan­sons pour l’IWW Songbook ».




1 Autorité indépendante chargée d’établir publiquement les responsabilités d’un décès. Ses attributions varient selon les régions : la fonction est parfois dévolue au shérif du comté, parfois à une sorte de médecin légiste investi d’un pouvoir d’investigation. (N.d.T.)

2 Franklin Rosemont se réfère ici, comme chaque fois qu’il évoque le travail d’Aubrey Haan, à la correspondance de ce chercheur avec Fred Thompson, archivée à la Walter Reuther Library de la Wayne State University à Detroit. Or, Peter Haan m’a indiqué être en possession d’un manuscrit inédit de son père sur Joe Hill. Peut-être en saurons-nous bientôt un peu plus, entre autres, sur le point capital dont il est question ici, Applequist étant l’un des personnages clés de l’affaire. (N.d.T.)