IV. Le Coup monté modèle - Chapitre 1

Pourquoi Joe Hill fut arrêté

La popularité et l’influence de Joe Hill en tant que chansonnier IWW n’auront pas échappé à ce que les wobblies considéraient comme des « ennemis de classe ». En janvier 1914, en route pour Chicago depuis San Pedro, le poète IWW fut arrêté près de Salt Lake City, dans l’Utah, et accusé du meurtre d’un épicier local, un ancien policier, John Morrison. La presse présenta le crime comme un « règlement de comptes », l’ex-flic ayant fait savoir qu’il craignait d’être agressé par certaines personnes arrêtées lorsqu’il était agent - il fut attaqué à deux reprises par des hommes armés, une fois quelques mois à peine avant sa mort. Que les assassins de Morrison soient repartis sans rien prendre accrédite l’hypothèse d’une vengeance.

Hill n’avait a priori rien d’un suspect. Il n’avait aucun casier judiciaire, aucune relation avec la victime, aucun mobile et n’a jamais essayé de se cacher ni de quitter la ville. Le fils de la victime, âgé d’une trentaine d’années, n’a pas pu identifier Hill comme l’un des deux hommes ayant fait irruption dans le magasin en hurlant « maintenant on te tient ! » avant d’ouvrir le feu. Le fils était convaincu, en outre, que « les hommes n’avaient pas l’intention de voler le magasin » et qu’« il s’agissait sûrement d’une vengeance ». Aucun des témoins s’étant attroupés vers le lieu du crime en entendant les coups de feu n’a pu identifier Hill parmi les deux hommes masqués quittant le magasin.

Il n’existe donc pas l’ombre d’une preuve compromettant Hill dans ce crime. La seule chose ressemblante, de loin, à une « preuve » contre lui, mais qui serait également valable pour d’autres personnes arrêtées cette nuit-là, est une blessure par balle (nous reviendrons bientôt sur ce point) et l’absence d’alibi vérifiable. Ce qui n’a pas empêché le chef de la police de San Pedro, qui avait serré Hill pour « vagabondage » pendant 30 jours lorsqu’il était secrétaire du comité de grève, d’écrire à la police de Salt Lake City :

« Je vois que vous avez en état d’arrestation un certain Joseph Hillstrom. Vous tenez la bonne personne. [...] Il s’agit sans aucun doute d’un citoyen indésirable. C’est une sorte de musicien et auteur de chansons pour l’IWW songbook. »

C’est pour le “crime” d’appartenir à l’IWW que Joe Hill fut jugé et condamné. La police de l’Utah, la presse, le gouverneur et le système judiciaire, dominés par le Copper Trust et l’église Mormon, tenaient leur intrigue du chef de la police de San Pedro.

L’Utah, pays de cuivre, était un secteur de grèves IWW majeures les deux années précédant l’arrivée de Joe Hill. Les conditions de travail pour les mineurs et employés de la région étaient parmi les pires du pays. Comme le rapporte W. G. Henry dans l’International Socialist Review d’octobre 1912, la zone du Bingham Canyon - employant presque 5 000 hommes, la plupart immigrés grecs - avait compté 440 morts au travail en 1911 et d’innombrables accidents graves. Le gouverneur de l’Utah, William Spry, larbin servile des rois du cuivre, avait consciencieusement opposé son veto à une loi - pourtant validée par les deux chambres législatives - qui aurait requis une enquête du coroner sur les morts de mineurs.

En Utah, comme dans bien d’autres régions minières, les organisations syndicales étaient broyées par de grosses agences de briseurs de grève - véritables armées d’hommes de main - dont les descentes meurtrières contre les responsables syndicaux et les grévistes étaient commises au vu et au su de l’Etat, du gouvernement local et de la police, et souvent même avec leur participation active. De telles violences contre les ouvriers étaient pleinement assumées par le gouverneur Spry, qui autorisait les propriétaires de mines à faire élire comme shérifs leurs hommes de main.

En 1912, la Western Federation of Miners introduisit une forme de grève originale dans l’ouest, comme le souligne Justus Ebert dans son livre, The Trial of a New Society :

« Ici quelques 5 000 hommes, la plupart armés, prirent possession de grandes propriétés minières. Ils ne quittèrent pas leurs lieux de travail et ne sortirent pas des locaux afin de se défendre contre les jaunes, mais ils y restèrent, et les contraignirent à la négociation tant qu’ils s’y trouvaient. »

Bien qu’il ne s’agisse pas d’une grève IWW (la WFM s’était dissociée de l’IWW quelques années auparavant), les membres et sympathisants IWW y ont sûrement participé.

Les organisateurs wobblies en Utah étaient particulièrement actifs à Park City, Eureka, Bingham et Tucker, où une brillante grève victorieuse en 1913 suscita de nombreuses nouvelles adhésions et contribua à faire connaître l’IWW à travers tout l’état. L’IWW Local 69 de Salt Lake City leva également une grande agitation. Ses orateurs de rue étaient constamment harcelés par la police et - des mois avant l’arrivée de Joe Hill - des coups furent montés contre au moins deux des wobs les plus en vue, mais ces affaires furent abandonnées faute de preuve. A son arrivée, Hill trouva un boulot à Park City, dans l’atelier de la mine de Silver King, où travaillait une de ses connaissances de San Pedro, un immigré suédois et compagnon IWW nommé Otto Applequist, en tant que contremaître.

Avant l’arrestation de Hill, le suspect numéro un dans l’affaire Morrison était un criminel nommé Frank Wilson, un des hommes que l’ancien policier avait contribué à envoyer en prison et qui venait juste de sortir du pénitencier. La nuit du meurtre, un témoin avait remarqué un homme à l’air suspect - plus tard identifié sur une photo de la police comme étant Frank Wilson -, se penchant à l’extérieur d’un tramway, d’aspect souffrant ou saoul. Quand la police arrêta Hill, elle était convaincue de tenir Wilson et le signala à la presse. Mais le véritable Wilson ne fut jamais retrouvé. Comme le note Gibbs Smith dans sa biographie de Hill, « quand la police apprit l’identité réelle de Hill [un chansonnier IWW], son intérêt pour Wilson s’évanouit ».

Quatre autres suspects furent appréhendés pour le meurtre de Morrison : deux étaient recherchés pour un braquage en Arizona, un autre mentit à la police et le quatrième avait une blessure par balle au bras (deux hommes, dit-il, l’avaient porté dans la rue). Après l’arrestation de Hill, ils furent pourtant tous relâchés et autorisés à quitter la ville.

Les noms de deux autres personnes qui auraient dû être considérées comme suspectes ne furent jamais rendus publics alors, ni révélés dans les comptes-rendus ultérieurs sur l’affaire. Madame Morrison avait informé la police que son mari les considéraient tous deux comme ses ennemis, et il lui avait dit : « si quoi que soit devait m’arriver, tu devras les regarder de haut ». La police, pourtant, choisit de ne pas suivre cette piste, peut-être parce que ces deux hommes en question étaient, comme le commenta le Deseret Evening News, des citoyens respectables « dans l’économie du coin [12-13 janvier 1914]. A l’audience, le journaliste Hardy Downing, qui s’était entretenu avec Morrison avant et après une agression à main armée, était disposé à témoigner sur ce point et même à nommer les individus soupçonnés par Morrison d’être ses agresseurs. Mais le procureur Leatherwood fit une objection que retint le juge Ritchie. Les preuves cruciales de Downing furent ainsi annulées.

Pour quelqu’un ignorant les procédures judiciaires, le fait que Hill avait une blessure par balle peut apparaître comme une preuve accablante, et cette impression fut résolument relayée par la police de Salt Lake City, la presse et l’accusation. Il faudrait pourtant avoir à l’esprit que les armes à feu étaient légales et d’un usage courant dans l’Utah, comme partout dans l’ouest, et les blessures par balle n’étaient pas rares. Trois autres personnes blessées par balle sans explication furent arrêtées la même nuit que Hill, sans compter toutes les autres qui échappèrent sans doute à l’attention de la police. Dans tous les cas, une blessure par balle, en l’absence de toute autre preuve, peut difficilement être considérée comme une pièce à conviction.

Au procès de Hill, il ne fut jamais prouvé qu’un des assaillants de Morrison fut touché, ni même qu’un coup de feu avait été tiré contre eux. En admettant que l’un d’eux ait été touché, si la balle était restée dans le corps de l’assaillant on l’aurait retrouvée sur Hill, qui fut examiné par un médecin, et si la balle avait traversé le corps, on aurait dû retrouver au moins un impact dans le magasin. Dans les deux cas, on aurait dû retrouver des traces de sang sur le sol, ou à proximité. Malgré des recherches poussées, on ne retrouva pourtant aucun impact de balle, ni trace de sang, sauf dehors - elle venait de la patte blessée d’un chien.

Bref, la blessure de Hill n’avait d’évidence rien à voir avec le meurtre de Morrison et n’aurait pas dû être considérée comme une preuve contre lui.

La nuit du meurtre, l’ami et compagnon travailleur de Hill Otto Applequist disparut sans laisser de trace. Comme Hill, Applequist n’avait aucun casier judiciaire et il n’y avait aucune raison de le suspecter de quoi que ce soit. La police, pourtant, en fit le complice de Hill dans le meurtre de Morrison, allant jusqu’à offrir une rançon pour sa capture. De longs entretiens avec les personnes impliquées des deux côtés de l’affaire amenèrent le chercheur Aubrey Haan - la seule personne à avoir étudié cet aspect de l’affaire - à conclure que Applequist fut en réalité assassiné par cette même police qui prétendait être à sa recherche (1).

Les sinistres découvertes de Haan ajoutent encore plus de poids à la présomption que Hill fut victime d’un coup monté. Témoin susceptible de confirmer l’innocence de Hill, Applequist était une menace évidente pour les fraudeurs et ils devaient donc s’en débarrasser. Manquent les détails sordides ; même la rumeur est muette. Une certitude : on n’a jamais revu ni entendu Otto Applequist après la soirée du 10 janvier 1914.

Ce qui est certain, également, c’est que Joe Hill n’a jamais été arrêté et inculpé parce que la police ou quiconque le soupçonnait d’avoir commis un crime - rien ne le laissait supposer. Il fut arrêté et inculpé parce qu’il était pauvre, sans abri, immigré, hobo et par-dessus tout parce que c’était un « citoyen indésirable » - un IWW et un « musicien et auteur de chansons pour l’IWW songbook ».




1 Franklin Rosemont se réfère ici, comme à chaque fois qu’il évoque le travail d’Aubrey Haan, à la correspondance de ce chercheur avec Fred Thompson, archivée à la Walter Reuther Library de la Wayne State University à Detroit. Or, Peter Haan m’a indiqué être en possession d’un manuscrit inédit de son père sur Joe Hill. Peut-être en saurons-nous bientôt un peu plus, entre autres, sur le point capital dont il est question ici - Applequist étant l’un des personnages clé de l’affaire. (NdT)

b/n;
n/b 

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