Bonnes feuilles

V. Joe Hill et les arts — Chapitre 2

Joe Hill, dessinateur IWW

Hill n’a peut-être jamais évoqué le dessin, mais il ne faisait pas mystère de son amour du « griffonnage ». Les commentateurs ont interprété le terme seulement dans le sens de l’écriture, mais il peut tout aussi bien s’appliquer au dessin. Dessiner avec un crayon et de l’encre — qu’on peut avoir toujours sur soi, ce qui convient parfaitement à une vie sur la route — semble bien avoir été son moyen d’expression graphique préféré. S’il a pu lui arriver de peindre pour de l’argent, ses dessins étaient en revanche des œuvres d’amour entièrement dédiées à la cause.

Au vu de ses croquis, il paraît évident que Hill « aimait dessiner », et Frances Horn le confirma, qui l’avait entendu de la bouche de son père, Charles Rudberg, vieil ami — depuis Gävle — de Joe Hill (lettre à l’auteur, 15 avril 1985). Rudberg était évidemment impressionné par le talent artistique polyvalent de son ami : il raconta au frère aîné de Frances que Hill pouvait aussi bien « chanter comme un ange, jouer du violon comme un virtuose et écrire comme un fou ». Malheureusement, aucun exemple de bande dessinée ou autre dessin réalisé en Suède ne nous est resté. Nous ne savons rien de ses artistes préférés, ni de celui qui aurait pu influencer la mise en forme de son propre style. Il n’est cependant pas douteux qu’il connaissait le travail de son contemporain suédois Oskar Emil Andersson (ou O. A. tout court), dont la série à l’imagination débridée, « L’Homme qui fait tout ce qui lui passe par la tête », paraissait dans un quotidien populaire de Stockholm. Un autoportrait de Hill au piano [carte postale dessinée envoyée à Charles Rudberg, (N.d.T.)] est visiblement inspiré d’un dessin de O. A.

Joe Hill était déjà l’auteur de chansons le plus populaire de l’IWW quand il fit ses débuts de dessinateur wobbly en 1912. Le dessin prolétarien aux États-Unis était alors encore en gestation. Pour ce qui est du contenu et du « message », Joe Hill avait tout et plus que ce dont il avait besoin dans la presse IWW, mais, pour l’inspiration formelle, il devait chercher ailleurs. Il faut noter qu’il faisait partie des dessinateurs prolétariens relativement rares à préférer le style délirant des strips comiques au sobre dessin « éditorial ». Le songwriter préférait les airs des tubes populaires du moment au répertoire traditionnel ou « folk » ; le dessinateur prenait son inspiration dans les bandes dessinées des quotidiens.

Joe Hill rejoint ainsi la grande tradition : comme tous les dessinateurs de son temps, il commença par imiter les dessinateurs de son temps. La preuve est faite au premier coup d’œil que son art s’inspire avant tout des plus grands dessinateurs des journaux américains du début des années 1900 : Rudolf Dirks (Katzenjammer Kids, qui commence en 1897), Frederick Burr Opper (Happy Hooligan, 1900), Charles W. Kahles (Hairbreadth Harry, 1906), Bud Fisher (Mutt and Jeff, 1907), Thomas Aloysius (« Tad ») Dorgan (Silk Hat Harry’s Divorce Suit, 1910), George Herriman (Krazy Kat, 1910) et Harry Hershfield (Desperate Desmond, 1910). Comme Hill, Dirks et Kahles étaient des immigrés : n’oublions pas que beaucoup des plus grands dessinateurs américains du début du XXe siècle étaient d’origine étrangère.

Il n’est jamais facile d’identifier les influences spécifiques à un artiste. Le cheval de la caricature de son ami, le fellow worker Sam Murray, est évidemment proche de la mule Maud d’Opper. « Tad » Dorgan pourrait avoir inspiré, ou au moins avivé, la sensibilité de Hill au pouvoir expressif de l’argot : sa chanson Scissor Bill, par exemple, en fit un mot commun du lexique wobbly [1]. Ensemble, tous les artistes susnommés ont aidé Hill à développer un style de dessin plus simple, plus relâché et libre que ce qui prévalait en Europe, avec une approche purement slapstick [2] du gag et des scènes surchargées délirantes, si évocatrices du tumulte de la vie américaine du début du XXe siècle.

Enfin, et surtout, Opper, Dorgan, Herriman et les autres ont convaincu Hill (s’il en était besoin) du pouvoir des comics à dire beaucoup de choses, bruyamment, en peu de place, et à le dire moins avec des mots qu’avec cet art accroche-œil du « griffonnage ».

Hill ne nous a laissé aucune indication sur ses principes en tant que dessinateur, mais ce qu’il a pu dire à propos de ses chansons peut aussi bien s’appliquer à ses dessins :

Si tu peux mettre quelques faits bruts, quelques faits de sens commun dans une chanson, et les habiller d’un manteau d’humour pour leur enlever leur sécheresse, tu arriveras à toucher un grand nombre de travailleurs qui sont trop simples ou trop indifférents pour lire un éditorial économique.
[Letters, p. 16]

Chaque rédacteur en chef sait qu’une image vaut mille mots, qu’une image drôle en vaut dix mille.

Ce commentaire tiré d’une lettre à Sam Murray, avec qui il se battit « sous le drapeau rouge » pendant la révolution mexicaine, s’applique également aux dessins de Joe Hill :

Quand j’écris une chanson, j’essaie toujours de montrer les choses telles qu’elles sont réellement. Évidemment, un peu de sel et de poivre est bienvenu pour relever un peu les faits.
[Letters, p. 18]

Grâce au « sel et poivre », les dessins de Hill ont leur propre saveur : une grâce crue, sans inhibitions, et un humour qui chatouille l’esprit et ne le lâche plus. Indifférent à la composition, équilibre, précision, nuance ou autre subtilité graphique, il n’était pas un maître du dessin mais son sens aigu du gag compensait ses carences. Hill écrivait pour rire, et son rire faisait mouche chez les hoboes comme sur les chantiers à travers le pays. Il semble avoir dessiné à la vitesse de la lumière, avec la chaleur et l’énergie d’un groupe de grévistes démolissant une prison pour libérer les taulards. Chacun de ses dessins était probablement terminé aux premiers coups de crayon. Suivant le conseil d’Émile Zola, « les événements vulgaires doivent être représentés de la manière la plus brusque », Hill a mis des vérités wobbly de poids dans une forme comique et légère, susceptible d’être aisément comprise et appréciée.

Par leur irrationalité ludique, leur tendance animiste, qui se moquent de la logique mondaine et autres manifestations répressives du « principe de réalité », les dessins de Joe Hill, en provoquant l’hilarité, ouvrent les portes de l’ « impossible ». Le secret du plaisir — et donc le pouvoir — du dessin tient à cette déformation, à cette irréalité. Mieux les dessins dépeindront l’absurdité du capitalisme et sa chute imminente, plus ils satisferont et réconforteront les esclaves salariés qui lisent la presse wobbly. Avec ses chansons, les « griffonnages » de Hill contribuaient à renforcer et stimuler l’ensemble des rêves et désirs IWW : représentations formelles des espoirs, rêveries et attentes d’une classe ouvrière révolutionnaire consciente.

Que le plus populaire des songwriters IWW soit également un dessinateur est fascinant, et nous conforte dans l’appréciation de sa formidable capacité à inspirer ses fellow workers de tant de manières différentes. On ne peut cependant pas dire que le dessin de Hill fasse partie de ce que les artistes du syndicat ont produit de mieux. Ralph Chaplin et « Dust » Wallin sont des dessinateurs incomparablement plus accomplis, Ernest Riebe et William Henkelman, des maîtres du gag, et, pour ce qui est de l’excentricité et du farfelu purs, Ern Hansen et, un peu plus tard, C. E. Setzer (qui signait généralement de ses initiales ou des trois premiers signes de sa carte : X13), sont dans leur élément propre. Les dessins de Joe Hill, quoi qu’il en soit, atteignent leur but : donner à l’esclave salarié — et particulièrement à l’esclave salarié migrant — de quoi rire et penser.

Comme l’IWW même, le fellow worker Hill était incapable d’être ennuyeux. Ce qu’il dessina est tout sauf figé. Le romantisme turbulent qui transparaissait dans le torrent de son tableau de Gävle annonce l’action frénétique de ses dessins farouches et touchants. Rares sont ses personnages qui restent immobiles — ils courent, ils dansent ou dévalent des escaliers. Dans beaucoup de ses bandes dessinées, plein de choses arrivent en même temps. Sa ligne vive, rythmée, donne à toute l’image une impression vibrante de mouvement, souvent carnavalesque. Vivacité et insouciance sont véritablement la marque de fabrique de presque tous les dessins de Joe Hill.


[1Sur le mot « scissorbill », son sens et ses origines, lire les articles de Peter Tamony, Archie Green et Patrick Huber dans Comments on Etymology (University of Missouri-Rolla, décembre 1996).

[2Enchaînement frénétique de gags avec courses poursuites, quiproquos improbables et corps élastiques, qui firent notamment la gloire de Chaplin dans les films muets, ou des Marx Brothers au music-hall, au début du XXe siècle. (N.d.T.)