Bonnes feuilles

XI. Wobblies contre stalinisme — Chapitre 2

Les communistes et Joe Hill

Les groupes politiques, et particulièrement ceux de gauche, se sont rarement approprié des héros clairement et fermement identifiés à leurs opposants. Les tentatives maladives du Parti communiste pour faire entrer Joe Hill dans son panthéon lui confèrent donc les traits d’une authentique curiosité historique.

L’entreprise de récupération commence vraiment au cours des années 1930. Les membres du parti ne lui avaient auparavant consacré que quelques lignes dans les publications du PC, surtout dans les éditions de novembre du Labor Defender, organe officiel de l’International Labor Defense contrôlé par les communistes. On peut juger à quel point Joe Hill affleurait alors à la conscience communiste en jetant un œil sur deux ouvrages du parti. Dans Poems for Workers, n° 5 de la collection The Little Red Library éditée par la Daily Worker Publisher Company au milieu des années 1920, les 55 pages de poèmes recueillis par un certain Charles Phillips, sous le pseudonyme de Manuel Gomez [1], proposent quelques œuvres de Carl Sandburg et Siegfried Sassoon, mais pas une ligne de Joe Hill. De même, dans son History of the American Working Class (1927), Anthony Bimba ignore purement et simplement le plus célèbre des martyrs et poètes ouvriers américains.

Une brochure du parti, parue sous le titre très original de Red Song Book, reprend enfin en 1932 une des chansons de Joe Hill, The Preacher and the Slave. Mais, s’il s’agissait d’un premier pas dans la récupération programmée de Joe Hill par le parti, ce premier acte se révéla « profondément défectueux », pour user d’une expression fort prisée par les critiques littéraires contemporains : les paroles étaient abrégées et les éditeurs oublièrent de nommer Hill comme auteur. La gêne qui caractérise tous les efforts du PC pour digérer Joe Hill était ainsi perceptible dès le début.

La campagne se fit plus sérieuse au fil des mois. Mike Gold, journaliste communiste important et influent, se plaignit dans le Daily Worker — pas moins — d’octobre 1933 qu’il manquât au mouvement son « Joe Hill communiste » et battit le rappel. Mais aucun Joe Hill communiste ne se présenta : le seul prétendant au titre — H. H. Lewis, le « Laboureur du Missouri » — sombra rapidement dans l’oubli pour finir intégriste chrétien. Curieusement, Jack Conroy et son groupe de « Rebel Poets » d’obédience communiste (auquel Lewis participa un moment) considéraient Joe Hill, avec Covington Hall, Ralph Chaplin et Arturo Giovannitti, comme leurs principaux inspirateurs et modèles. Mais cette avant-garde de poètes ouvriers du PC du début des années 1930 ne fit pas long feu et, à quelques exceptions près, se révéla fort médiocre. Au milieu de la décennie, les commissaires à la culture du parti se préoccupaient plus de collaborer avec des libéraux connus comme Hemingway, Dreiser ou Erskine Caldwell. Même si Conroy fréquenta le Parti communiste encore quelques années, il demeurait à la fin de sa vie un fervent admirateur des wobblies et de leur « esprit anarchiste et indépendant [2] ».

Au cours des années 1930, les colonnes habituellement assommantes des publications communistes s’illuminèrent de textes et de poèmes sur Joe Hill. Visiblement, le poète IWW était un objet de fascination pour plus d’un membre du parti. Quelques exemples : le poème de Kenneth Patchen, Joe Hill Listens to the Praying, publié dans le New Masses en 1934 et réimprimé l’année suivante dans l’anthologie de l’International Publishers, Proletarian Literature in the United States. Cet ouvrage présente aussi l’article d’Alan Calmer sur Joe Hill, « The Wobbly in American Literature », contenant des passages du poème I Dreamed I Saw Joe Hill Again d’Alfred Hayes qui, adapté en chanson par Earl Robinson, sera publié en 1936 dans le Daily Worker.

Cet intérêt communiste pour Joe Hill s’expliquait par l’attachement du parti à la folk music. Dans les années de la Dépression, beaucoup d’intellectuels du parti — dont Pete Seeger est sans doute le plus connu — se penchèrent sérieusement sur la folk song, qu’ils considéraient comme la véritable musique populaire. Pendant toutes les premières années du CIO, les paroles de folk songs adaptées accompagnaient toutes les manifestations ouvrières, dans les meetings comme sur les piquets de grève. Presque aucune de ces néo-folk songs n’est cependant entrée dans le répertoire populaire. La différence avec les IWW est éclatante à tous les égards. Bien que l’intérêt wobbly pour la folk music fût plutôt accessoire, beaucoup de chansons IWW sont entrées dans la tradition folk et s’y trouvent encore aujourd’hui. Comme le soulignait le folkloriste Richard Reuss il y a des années, l’IWW a en effet « laissé dans son sillage beaucoup plus de folklore authentique que tout autre mouvement ouvrier ou radical dans ce pays » [« The Roots of American Left-Wing Interest in Folksong », Labor History, printemps 1971, p. 262].

Pour finir, c’est le propre Popular Front des communistes qui allait anéantir les efforts de récupération de Joe Hill. Les tentatives pour arracher aux IWW le plus wobbly d’entre eux, comme pour le béatifier au nom du stalinisme se révélèrent toutes également vaines. En outre, toute l’agitation autour d’un « Joe Hill communiste » s’effondra quand le Parti communiste s’allia aux éléments « progressifs » du Parti démocrate procapitaliste. Comme les dirigeants du PC le comprirent très vite, pas une seule phrase de Joe Hill, dans ses chansons comme dans sa correspondance, n’était susceptible de glorifier le slogan insipide du parti au milieu des années 1930 : « Le communisme est l’Amérique du vingtième siècle. » Pendant toute la période Popular Front et les années tortueuses de la Seconde Guerre mondiale, le barde wobbly et ses chansons révolutionnaires furent tranquillement liquidés du répertoire communiste, qui préféraient maintenant des héros plus sympathiques et vraiment américains comme Thomas Jefferson, Abraham Lincoln et Franklin D. Roosevelt. Hill rétrogradait au rang de lointain (et pas vraiment représentatif) ancêtre, qu’on ressortait lorsqu’il fallait se montrer « de gauche ».

Pur produit de cette période, Songs for America — recueil de chansons édité par les Workers Library Publishers du PC en 1939 — met en évidence le rapide déclin de Joe Hill dans l’estime stalinienne. Commençant avec cet hymne célèbre du communisme, The Star-Spangled Banner (La Bannière étoilée), le livre ne contient pas une seule chanson de Joe Hill, pas plus que d’aucun autre wobbly. Porté manquant, aussi, le poème de Hayes et Robinson. Avec le temps, les « camarades » ont cessé de rêver de Joe Hill, ou du moins ont-ils cessé de le chanter. Toutefois, pour montrer leur intimité avec le quotidien du prolétariat américain, les éditeurs prirent quand même soin de réserver une place à cette ballade éternelle, Song of the Happy Soviet Youth (Chanson de la joyeuse jeunesse soviétique).

Une autre anthologie communiste publiée la même année, Labor Songs, inclut bien The Preacher and the Slave, mais avec une note hallucinante précisant que la chanson ne voulait « porter atteinte à aucune religion ni à aucun honnête représentant du culte ».

Quelques autres lueurs d’intérêt pour Joe Hill feront leur apparition par la suite. Les Almanac Singers, par exemple, dédièrent leur album de 1941, Talking Union, à la mémoire de Joe Hill. Woodie Guthrie, « compagnon de route » du Parti communiste, qui considérait Hill comme un héros, lui dédia une chanson, Joseph Hillstrom, en 1946. L’année suivante, à Cleveland, un groupe d’artistes de la région, membres du parti et sympathisants, édita un « calendrier ouvrier » comprenant un portrait de Joe Hill par Doris Hall. Dans les années 1950 et 1960, Philip Foner consacra beaucoup de temps à Joe Hill. Tout cet intérêt resta cependant sporadique et marginal, très éloigné de la politique officielle du parti.

The People Songbook, paru en 1948, de loin le recueil communiste de chansons le plus diffusé, démontre l’indifférence totale du parti pour le poète IWW. Aucune chanson de Joe Hill n’y figure et on n’y trouve qu’une seule chanson IWW : une version abrégée et défigurée du Solidarity Forever de Ralph Chaplin. La chanson de Hayes et Robinson est reléguée dans une sous-section intitulée « Les chansons qui ont fait l’Amérique » — plutôt inappropriée pour un morceau qui n’avait pas douze ans. Et si on y trouve The Star-Spangled Banner (présentée comme une des « chansons du monde dédiées à la liberté »), L’Internationale, elle, n’y est pas.

Le Parti communiste reconnaissait enfin ce qui était évident pour tout le monde : que Joe Hill n’avait jamais été l’un des siens.

Je partage l’opinion d’Archie Green, pour qui « la mesure de l’héritage de Joe Hill se trouve dans son adoption par les ennemis de l’IWW, passés et présents ». Mais l’idée du « communiste Joe Hill » est un oxymoron.


[1Phillips utilisa aussi les noms de Frank Seaman et Jesus Ramirez, puis, plus tard, de Charles Shipman dans les colonnes du Wall Street Journal. C’est sous ce dernier nom qu’il signa son autobiographie (It Had to Be Revolution: Memoirs of an American Radical, 1993).

[2Voir, par exemple, l’hommage rendu par Conroy à son vieil ami Fred Thompson dans l’Industrial Worker de juillet 1987.