Bonnes feuilles

XIV. La poésie wobbly en théorie et en pratique — Chapitre 1

La passion wobbly pour la poésie

Bien longtemps après que l’IWW eut cessé de compter dans le monde du travail, sa réputation de « syndicat chantant » restait inébranlable, et elle reste intacte aujourd’hui. Qu’aucune autre organisation syndicale ne soit parvenue, ces cent dernières années, à concurrencer l’IWW sur ce terrain est en soi une preuve suffisamment éloquente de la stagnation et de la déliquescence, aux États-Unis, du mouvement ouvrier officiel.

Le penchant IWW pour la chanson attira très tôt l’attention des journalistes et même quelque intérêt de la part des universitaires. Dans un entretien accordé à un reporter du Salt Lake Tribune en juin 1914, Joe Hill lui-même se félicita de ce que ses chansons aient été « adoptées par les forces révolutionnaires, comme l’IWW et les organisations socialistes » [G. Smith, Joe Hill, 1969, p. 40]. De nombreuses chansons wobbly — celles de Joe Hill avant tout, mais aussi Solidarity Forever, entre autres chansons de Ralph Chaplin, et celles de T-Bone Slim — ont été largement reproduites dans diverses anthologies, faisant parfois l’objet d’études universitaires.

Les premiers commentaires sur les chansons de Joe Hill, trois ou quatre lignes pour la plupart, sont le fait de fellow workers ou d’autres camarades d’organisations radicales. La note de présentation de The Preacher and the Slave, rédigée par Upton Sinclair pour sa grande anthologie de revendication sociale, The Cry for Justice, sortit en septembre 1915, du vivant de Joe Hill. L’ouvrage, qui marque l’entrée du poète wobbly dans l’édition sous couverture reliée, réunit un immense lectorat. Il resta disponible pendant des dizaines d’années dans chaque bibliothèque de l’IWW et du Parti socialiste, comme dans d’innombrables bibliothèques de syndicats corporatifs et même dans certains établissements publics. Sinclair était un auteur très populaire non seulement dans les milieux radicaux mais également auprès du grand public, et le livre était préfacé par Jack London : The Cry for Justice fut un grand succès et bénéficia de nombreuses rééditions. L’ouvrage porta ainsi Joe Hill et une partie de son œuvre à la connaissance de plusieurs dizaines de milliers de nouveaux lecteurs.

Cependant, dans son compte rendu, Sinclair parle de Joe Hill avec une mauvaise grâce et une prétention assez inattendues. Il présente la chanson de Joe Hill comme un

[...] échantillon de nombreuses parodies de cantiques chrétiens qui furent publiées par les Industrial Workers of the World et reprises par les travailleurs migrants du Far West dans leurs campements, appelés « jungles ». Bien que cet exemple et le suivant [une allégorie versifiée du Rip-Saw socialiste de Henry M. Tichenor] puissent difficilement être considérés comme de la littérature, ils gardent un intérêt en tant que document social. C’est Napoléon qui a dit un jour que, s’il pouvait écrire les chansons d’un pays, il ne se soucierait pas de savoir qui en rédige les lois.
[Op. cit., p. 707]

Cet étrange commentaire nous en dit plus sur Sinclair que sur Hill. En refusant au barde wobbly sa place dans la littérature (le livre de Sinclair était sous-titré « Une anthologie de la littérature de revendication sociale ») et en citant Napoléon — à tort, qui plus est [1]— à propos du pouvoir des chansons, Sinclair laisse apparaître deux des traits principaux de sa personnalité : l’ambivalence et la confusion. Des traits qui caractérisent également son inclination politique : social-démocrate qui soutint l’implication américaine dans la Première Guerre mondiale, Sinclair fut aussi — avant comme après-guerre — un soutien et un ami des wobblies. Cohérent dans son incohérence, ce « slowcialist [2] » prudent qui joua le porte-étendard pour la guerre impérialiste de Woodrow Wilson, sans pouvoir réprimer cependant son admiration pour l’IWW révolutionnaire, fut aussi l’auteur de cette anthologie où il niait tout rapport entre la culture savante et la culture populaire, mais se laissait discrètement séduire par les chansons de Joe Hill.

Les wobblies appréciaient généralement Sinclair et lisaient ses livres avec plaisir, particulièrement ses essais The Brass Check (sur le journalisme) et The Goose Step (consacré à l’éducation). Certains wobs étaient toutefois plus critiques sur ses romans. C. E. Setzer — alias X13 —, par exemple, un des dessinateurs les plus féroces du syndicat, fit ainsi cette remarque lapidaire dans un entretien avec le critique Edmund Wilson pendant la grève IWW menée à Boulder Dam en 1931-1932 (dont il était un des responsables) :

Lire les romans de Sinclair, c’est manger un melon à moitié mûr : l’argument social gâte l’histoire et le simplisme de l’histoire gâte le pamphlet.
[E. Wilson, The Thirties, 1982, p. 115-116]

Était-ce un peu sévère ? Un peu expéditif ? Peut-être, mais Setzer y rend la monnaie de sa pièce au lourdaud commentaire de Sinclair sur Joe Hill.

D’autres commentateurs précoces s’avouèrent beaucoup plus franchement amicaux, quoique plus brièvement. Saluant un « esprit libre » en Joe Hill, « inimitable poète et songwriter de l’IWW », Elizabeth Gurley Flynn donne le ton dans Solidarity du 17 juillet 1915 :

Joe Hill chante des chansons qui résonnent, qui bougent et rient et pétillent, qui allument les flammes de la révolte dans l’esprit le plus humilié et attisent les désirs d’une vie plus épanouie dans le plus humble des esclaves. [...] Il a cristallisé l’esprit du syndicat dans des formes impérissables, des chansons du peuple, des chansons populaires.

Écrivant pour le Mother Earth d’Emma Goldman, juste après le meurtre judiciaire de Joe Hill, W. S. Van Valkenburgh décrivit le poète wobbly comme « un génie brut » et « un poète [dont les] vers remuent ses compagnons comme des feuilles de peuplier ».
Ralph Chaplin jugeait les paroles de Hill

[...] aussi grossières que de la jute et aussi fines que de la soie ; pleines de rire pétillant et de satire acérée ; pleines de juste colère et de tendresse partagée ; simples, puissantes et sublimes [...], des chansons de travailleur pour le travailleur.
[R. Chaplin, « Joe Hill », The Labor Defender, 1926, p. 189]

Soulignant que ces chansons « avaient acquis une plus large audience qu’aucune autre chanson du même genre dans aucune autre langue », Chaplin en concluait que Hill était « plus près de remporter les faveurs de la classe ouvrière qu’aucun autre poète jamais produit par le mouvement ouvrier auparavant ».

Dans un article intitulé « Joe Hill, Song Writer » (Joe Hill, auteur de chansons), Harold Roland Johnson affirmait que les poèmes et les chansons de Hill « sont connus partout où les revendications sociales s’expriment collectivement », mais il admettait également qu’une bonne partie de ses textes était loin d’être extraordinaire. « Quelques-uns, précisait-t-il, recèlent cependant un tel talent et de tels dons qu’ils lui assurent une place permanente dans le cœur de la classe ouvrière », en particulier Workers of the World, Awaken!, dont il loue les qualités [Industrial Pioneer, juin 1924].

Pour James P. Cannon, responsable et orateur IWW qui devint par la suite une figure centrale du trotskisme américain, les chansons de Joe Hill associaient « un sens commun innovant à une vision de la société future où les travailleurs ne seraient plus assassinés légalement derrière d’épais murs de pierre » [James P. Cannon and the Early Years of American Communism, 1920-1928, 1992, p. 472]. J. Louis Engdahl, le directeur communiste du Labor Defender, releva dans sa revue qu’on pouvait trouver les paroles de Joe Hill « sur toutes les lèvres des travailleurs dans chaque région » [LB, novembre 1929, p. 224].

Paul F. Brissenden ne commente aucune chanson de Joe Hill dans ce qui est la première histoire universitaire du syndicat — The IWW: A Study in American Syndicalism (1919) — mais qu’il reproduise cinq de ses chansons dans les onze pages qu’il consacre au répertoire IWW, alors qu’aucun autre songwriter n’est cité plus d’une fois, le fait est assez parlant. Édité par la Columbia University Press, l’ouvrage fit sans doute connaître Joe Hill à un plus large public.

Remarquable également, la note de Carl Sandburg sur Joe Hill dans son American Songbag (1927), si populaire et souvent réédité. Dans sa présentation de The Preacher and the Slave, l’auteur des Chicago Poems décrit Joe Hill comme

[...] le songwriter favori [de l’IWW] [...], le seul auteur reconnu de paroles largement reprises par les cohortes militantes du mouvement ouvrier en Amérique. Les prisons et les jungles de Lawrence, les filatures du Massachusetts, les champs de coton de Wheatland, en Californie, ont résonné des rimes et des mélodies de Joe Hill.
[Op. cit., p. 222]

Quelques années plus tard, dans l’article « Poesy in the Jungles » (Poésie dans les jungles), paru dans American Mercury, le magazine populaire de H. L. Mencken, George Milburn faisait de Joe Hill « le plus inventif des parodistes hoboes » [AM, mai 1930, p. 85]. Et, dans son Hobo’s Hornbook paru la même année, Milburn proclama Hill « poète des hoboes ».

D’innombrables opinions similaires parsèment la presse IWW, socialiste, anarchiste, communiste et autres publications de gauche. Ces courtes remarques de style quasi télégraphique n’apportent pas grand-chose au corpus critique, mais elles fournirent cependant la base de la majeure partie des écrits ultérieurs sur l’œuvre de l’auteur de chansons Joe Hill. L’indigence de la plupart de ces critiques postérieures est frappante, pour ne rien dire de leur originalité. Le panorama d’Alan Calmer sur « The Wobbly in American Literature » (Le wobbly dans la littérature américaine), publié dans l’anthologie de l’International Publishers, Proletarian Literature in the United States (1935), comprend trois paragraphes sur Joe Hill qui ne sont guère plus qu’une compilation des commentaires précédents [Op. cit., p. 342-343]. La courte esquisse de Calmer servira, à son tour, de modèle aux brèves évaluations futures de l’œuvre de Hill par Barrie Stavis et Philip Foner.

Des analyses plus récentes ont fait un peu plus qu’affiner la terminologie. Dans leur intéressante étude Music and Social Movement Mobilizing Traditions in the Twentieth Century (1998), qui comprend une foule d’informations utiles, Ron Eyerman et Andrew Jamison en arrivent à la conclusion que Joe Hill « modifia, ou du moins ajouta quelque chose d’important à la culture américaine » [Op. cit., p. 60]. Cependant, quand ils décrivent Hill comme « l’articulation peut-être la plus efficace de la praxis cognitive IWW », expliquant que ses chansons cherchaient « à éduquer et libérer en même temps », on ne peut pas dire qu’ils ajoutent quoi que ce soit à ce que savaient déjà nos parents et nos grands-parents pendant leur jeunesse [Ibid., p. 58-59].

N’y a-t-il pas quelque chose d’un peu comique et ridicule dans le fait que les études critiques sur les chansons hilarantes, féroces et exubérantes de Joe Hill se distinguent par leur systématique monotonie ?

À quelques (remarquables) exceptions près, les autres chansons wobbly n’ont pas été étudiées beaucoup plus attentivement. Curieusement, si la littérature sur l’IWW prospère, seule une petite part est consacrée à ses chansons. D’importantes archives demeurent pourtant inexploitées : les épais dossiers de Fred Thompson, la correspondance et les entretiens de Dick Brazier regorgent d’inestimables éclairages sur les chansons et les chanteurs de l’IWW, de même que les innombrables récits hauts en couleur qu’improvisait Utah Phillips pendant ses concerts, mais très peu de critiques ou d’historiens ont exploré cette matière.

Archie Green reste sans aucun doute l’auteur le plus prolifique, le plus original et le plus pénétrant sur le sujet. Sa propre collection d’entretiens, sa correspondance, ses notes de terrain et ses documents — maintenant conservés à l’University of North Carolina de Chapel Hill, dans la Southern Folk Collection — constituent un véritable trésor de la contre-culture wobbly. Les découvertes innovantes de Green sur la chanson wobbly, dont les paroles méconnues de Kitten in the Wheat et de The Dehorn’s Nose, sont des modèles du genre, associant bienveillance — une reconnaissance enthousiaste et sincère de la créativité ouvrière — et recherche, toujours pleines d’interrogations. Indifférent aux idées préconçues, il s’attachait surtout à démêler mystères et complexités par-delà les contradictions. Contrairement à la plupart des « historiens de la classe ouvrière », dont la connaissance de la vie ouvrière se fonde sur des ouvrages d’auteurs non ouvriers, le travail monumental de Green repose sur son expérience personnelle au travail, en tant que menuisier et charpentier de marine, ainsi que sur sa longue amitié et sa correspondance avec de nombreux vieux wobblies. En outre, à un tout autre degré que la plupart des spécialistes de l’IWW, Green était fasciné par l’écriture et la parole, appréciant sincèrement la poésie, la musique et la chanson. La manière stimulante qu’il avait de relier la culture wobbly aux traditions ouvrières antérieures — et, au-delà, à la littérature, à la mythologie et au folklore — comme aux traditions très différentes d’autres syndicats, AFL, CIO et indépendants, est particulièrement éclairante.

Très peu d’autres chercheurs ont cependant suivi cette voie admirable. Quand on considère la richesse des chansons IWW, leur rôle dans la formation du syndicat et le récit de son histoire, comme leur impact postérieur sur cinq générations de chanteurs et d’auditeurs, la littérature critique sur le sujet s’avère piteusement maigre.

L’absence de tout corpus exhaustif disponible des chansons wobbly fut sans doute un facteur déterminant à cet égard. Dans les années 1940, John Neuhaus — un brillant folkloriste IWW, autodidacte, dont Archie Green rapporte le travail d’une vie dans un article splendide — envisagea de rassembler un Big Red Song Book : la compilation de toutes les chansons ayant figuré, à un moment ou à un autre, dans les nombreuses éditions du Little Red Song Book. Un tel recueil marquerait sans aucun doute une étape importante dans l’étude des chansons IWW. Le rêve de Neuhaus ne s’est, hélas, toujours pas concrétisé [3].

Il faut en outre garder à l’esprit que seule une partie, relativement petite, des chansons wobbly fut recueillie dans le Little Red Song Book. Des centaines, voire des milliers d’autres reposent dans les vieux et fragiles périodiques IWW, rarement étudiés. Par ailleurs, beaucoup de chansons évoquées ne furent sans doute jamais imprimées nulle part, se transmettant seulement oralement ou à l’état de manuscrit.

Si la recherche dans le champ des chansons wobbly en est encore à ses débuts, l’étude de la poésie wobbly n’a, quant à elle, quasiment pas débuté. Exclus de presque toutes les anthologies — à l’exception notable de l’Anthology of Revolutionary Poetry de Marcus Graham et du Rebel Voices de Joyce Kornbluh —, les poètes de l’IWW brillent également par leur absence des manuels d’histoire, des ouvrages de référence et autres travaux critiques sur la poésie américaine. Parmi les centaines de wobblies poètes, pas un seul ne s’est vu consacrer un ouvrage entier ; une poignée seulement reçut la reconnaissance limitée d’un article. On ne trouve pas plus d’études sur l’influence des poètes de l’IWW sur d’autres poètes supposés « plus importants ».

Dans ce livre, je me suis concentré surtout sur les États-Unis et sur les régions dans lesquelles Joe Hill a pu s’aventurer, au-delà des frontières du pays. Mais l’IWW, comme son nom l’indique, était un véritable mouvement international. Rares sont les pays où il n’exerça aucune influence. Son activité en Australie fut longue et forte, les fellow workers y produisirent une quantité impressionnante de poèmes et de chansons, dont très peu sont connus aux États-Unis. Dans l’assez court recueil qu’il m’a été donné de parcourir, l’œuvre des wobblies australiens — Guido Barrachi, Lesbia Harford, Harry Hooton, Mike Sawtell et quelques autres — semble plus audacieusement « expérimentale » que celle de leurs confrères d’outre-Pacifique, et elle réunit sans aucun doute une large audience [4].

L’Industrial Worker publia dans les années 1940 des poèmes de John Olday, un militant d’origine allemande qui vécut longtemps en Angleterre et en Australie. Vétéran du mouvement anarcho-syndicaliste des dockers de Hambourg et membre éminent de la résistance au nazisme, il participa également aux activités du groupe surréaliste de Londres pendant et après la Seconde Guerre mondiale. Il fut emprisonné en 1945 pour son militantisme pacifiste. L’hebdomadaire IWW publia deux de ses Poems from Prison (Poèmes de prison) dans son édition du 1er septembre 1945, avec une lettre de présentation de Simon Watson Taylor, directeur du journal surréaliste anglais Free Unions. Comme Joe Hill, Ralph Chaplin, Ernest Riebe et, plus tard, Carlos Cortez, Olday était aussi dessinateur : son recueil de dessins antiguerre, The March to Death, fut édité par Freedom Press à Londres en 1943. Dans l’édition de l’Industrial Worker citée plus haut, le directeur Pat Read salua en John Olday « un des plus grands dessinateurs du mouvement ouvrier mondial », concluant : « Fier de reproduire ses dessins, l’Industrial Worker est aussi fier de reproduire ses poèmes. »

À différentes périodes, l’IWW représenta également une force significative au Canada, au Mexique, au Chili et en Afrique du Sud. Est-ce que les wobblies canadiens, mexicains, chiliens et sud-africains écrivirent de la poésie ? Un des livres préférés de mon adolescence — l’anthologie de poche An African Treasury de Langston Hughe (1961) — contient une merveilleuse pièce de vers d’un poète appelé I. W. W. Citashe. Je me suis toujours demandé d’où ce poète pouvait tirer de telles initiales. La note explicative de Hughe explique seulement que Citashe était décédé, qu’il appartenait à la tribu Xhosa, écrivant essentiellement dans cette langue, et qu’il vécut à Uitenhage, dans la province du Cap.

Même aux États-Unis, il est difficile d’ignorer la dimension internationale de l’IWW. Chaque journal du syndicat en langue étrangère — il y en avait des dizaines — publiait des chansons et des poèmes, dont beaucoup d’originaux. Bien entendu, la plupart des histoires académiques du syndicat restent muettes à leur propos. Les Mémoires de Henry Bengston comptent trois lignes sur la poétesse suédoise Signe Aurell, qui fut blanchisseuse à Minneapolis [On the Left in America, 1999, p. 160]. Elle arriva aux États-Unis vers 1914 et retourna en Suède six ans plus tard. Elle publia un recueil en 1919, Irrbloss (Volonté de la Menue), dédiant un de ses poèmes à Joe Hill, dont elle traduisit également quelques chansons en suédois. D’après le livre de Bengston, elle vivait encore en 1960. Comment une personnalité aussi importante et intéressante peut-elle être encore ignorée des livres sur Joe Hill et les wobblies ?

L’activité prolifique du syndicat en langues étrangères nous rappelle à propos que l’IWW, bien plus que la plupart des courants intellectuels, poétiques et artistiques de leur temps, était un mouvement polyglotte et que ses membres étaient plus avertis des derniers développements culturels étrangers que la plupart des intellectuels et ouvriers américains. Beaucoup de wobblies étaient eux-mêmes polyglottes. Le responsable national IWW Joseph Ettor, d’origine italienne, parlait couramment italien, anglais, polonais, hongrois et yiddish. Le père de Carlos Cortez, Alfredo, d’origine mexicaine et d’ascendance amérindienne, dont l’activité dans le syndicat remonte à 1916, parlait couramment espagnol, anglais, italien, portugais et allemand.

En rapport direct avec cet intérêt wobbly pour les formes de langage vernaculaires, ce multilinguisme explique aussi sans doute l’ouverture du syndicat à tous les styles d’expression poétique et artistique. Malgré le réalisme « brut » qui prévaut dans l’art visuel wobbly, les wobblies les plus créatifs ont joué et expérimenté différentes variétés d’art et de littérature « modernes ». Quand Archie Green interrogea quelques vétérans wobblies sur leurs romans préférés, la plupart mettaient en tête de liste la trilogie U.S.A. de Dos Passos, qui s’inspire de l’unanimisme de Jules Romains, furieusement moderniste, bien loin des dogmes puérils de la « littérature prolétarienne » du Parti communiste.

Comme on l’a souvent remarqué, ce qu’il y a de plus drôle avec la « littérature prolétarienne », c’est qu’elle était rarement écrite, et encore moins lue, par des prolétaires. Aujourd’hui, même les professeurs d’université reconnaissent ce que savent les ouvriers depuis le collège : que les auteurs de romans noirs longtemps dévalorisés sont incomparablement plus aptes à restituer la corruption totale de la société bourgeoise, dont l’horreur, la misère et la déchéance — en un mot, la réalité — de la classe ouvrière, que les propagandistes habituels du Daily Worker, désespérément ennuyeux. Indifférents à la publicité communiste massive pour les romans illustrant le « réalisme socialiste » du parti, des millions de travailleurs se jetaient sur Fredric Brown, David Goodis, Helen McCloy, Day Keene, Gil Brewer, Helen Nielsen, Howard Schoenfeld et d’autres ouvrages sans prétention, disponibles partout pour trois fois rien, dans les épiceries, les drugstores ou les arrêts de bus.

Les écrivains et poètes IWW étaient aussi éloignés de la rigidité idéologique communiste terne et asphyxiante que du sensationnalisme commercial, à base de sexe et de violence, d’une bonne partie des éditions bon marché. Le meilleur de la littérature IWW, particulièrement sa poésie, regorge d’imagination — une imagination noire —, d’audace critique, de passion et d’enthousiasme, avec de hautes doses d’humour débridé et des merveilles à chaque tournant. Littérature de travailleurs pour les travailleurs, elle influença également une large catégorie d’intellectuels des classes moyennes et même supérieures, dont certains innovateurs d’« avant-garde ». Un véritable terreau de contre-culture ouvrière s’épanouissant dans une dizaine de langues au moins, publié en grande partie dans les hebdomadaires et mensuels, largement diffusés, de l’IWW. Si le système éducatif américain n’était pas aussi lamentablement orienté — sous l’emprise de l’idéologie capitaliste/misérabiliste —, les œuvres de Joe Hill, T-Bone Slim, Mary Marcy, Jim Seymour, Laura Tanne et d’autres seraient des morceaux de choix au programme des collèges, lycées et universités du pays.

Au lieu de cela, ce qui est probablement le plus grand mouvement de poètes prolétaires de l’histoire — et sans doute de l’histoire des États-Unis — a purement et simplement été rayé des archives publiques. Une radiation qui n’a cependant rien d’étonnant. William Blake nous prévenait déjà en 1798 que « rien n’est plus méprisable que de croire en la vérité des archives publiques ». Mais l’existence de centaines de wobblies poètes nous en apprend tellement qu’elle rend cette lacune d’autant plus aveuglante. En plus de bousculer les lieux communs sur les préférences des ouvriers en matière de temps libre, la quantité imposante de wobs auteurs de poèmes souligne également à quel point l’IWW était différent des autres syndicats.

C’est que se déclarer poète au début du XXe siècle aux États-Unis représentait un véritable défi. En 1905, année de naissance de l’IWW, le stéréotype petit-bourgeois repoussant du « poète » était profondément ancré dans les médias. Dans les romans populaires, au théâtre, dans les opérettes, dans les suppléments futiles des journaux du dimanche et jusque dans les quotidiens « sérieux », les « poètes » étaient invariablement efféminés, élitistes, prétentieux, snobs, affectés, creux et vaniteux. Victime de cet esprit terre-à-terre et de ces caricatures grossières, le malheureux poète ne pouvait guère s’attendre qu’à un regard affligé, un coup de pied au derrière ou toute autre réaction de ce genre. Les femmes poètes subissaient le même sort : elles ne pouvaient qu’être pompeuses, ineptes, laides, obèses, couvertes de bijoux et outrageusement bourgeoises. La conception populaire du poète est-elle jamais tombée aussi bas ?

Et pourtant, disséminés dans tous les locaux wobbly du pays, on trouvait des bûcherons, des dockers, des mineurs de fond, des couturières, des machinistes, des mariniers, des blanchisseuses, des peintres en bâtiment, des charpentiers ou des cueilleurs, qui, la carte rouge en poche, tenaient un crayon, écrivaient des poèmes et les faisaient publier dans les périodiques ouvriers les plus diffusés de l’époque. Autrement dit, ces IWW ne se contentèrent pas de défier le stéréotype du poète, ils firent aussi beaucoup pour le changer. Au milieu des années 1910, quand Joe Hill était appelé « le poète IWW », le terme avait regagné ses lettres de noblesse.

Ces IWW ne se contentaient pas d’écrire des poèmes, ils en étaient également d’avides lecteurs. Ils lisaient et relisaient les livres disponibles dans toutes les bibliothèques des sections syndicales de l’IWW, et fréquentaient aussi assidûment les bibliothèques publiques et les librairies. On disait ainsi à propos du fellow worker James Kelly Cole que :

La bibliothèque était presque devenue sa maison. [...] Il connaissait parfaitement les poètes de toutes les époques, il était toujours prêt à réciter une partie de leur œuvre, et de telle manière qu’ils en auraient été fiers eux-mêmes.
[J. K. Cole, Poems and Writings, 1910, p. 10]

La lecture de Leaves of Grass — que son ami Charles H. Kerr considérait comme « une poésie rebelle du plus grand intérêt » — fut pour Ralph Chaplin une « révélation » qui marqua un tournant dans sa vie [R. Chaplin, Wobbly: The Rough-and-Tumble Story of an American Radical, 1948, p. 98]. Walt Whitman: The Poet of the Wilder Selfhood, édité par Charles H. Kerr, fit beaucoup pour introduire l’œuvre de Whitman auprès des lecteurs ouvriers et radicaux. Du reste, Kerr semble s’être radicalisé lui-même dans les années 1880 à la lecture de Shelley, qu’il considérait comme « d’une beauté indépassable [5] ». Impossible de savoir où et quand T-Bone Slim découvrit l’œuvre de Robert Burns ; toujours est-il qu’il avouait régulièrement son admiration pour le grand poète écossais [T-Bone Slim, Juice Is Stranger Than Friction, 1992, p. 43].

Big Bill Haywood n’est pas généralement considéré comme un homme qui se soit particulièrement soucié de poésie, encore moins comme un poète, mais ceux qui le connaissaient le mieux pensaient différemment. Imprégné de Shakespeare et de Milton bien avant la fondation de l’IWW, il resta toute sa vie un ardent lecteur de poésie, écrivant lui-même des poèmes — dans sa cellule en Idaho, au Washington Square de Greenwich Village, à la prison du comté de Cook, à Chicago. Le verbe vigoureux, coloré, imaginatif de Haywood distingue ses articles dans les publications IWW et dans l’International Socialist Review. Un des orateurs les plus irrésistibles de son temps, il s’adressait fréquemment à des dizaines de milliers de personnes (presque quatre-vingt mille au Riverview Park de Chicago). Beaucoup de ses discours résonnent d’une inspiration whitmanienne. Au cours de la grève de Paterson en 1913, par exemple, quand le bruit courut chez les IWW que les mineurs grévistes de Johannesburg avaient été déportés, Haywood écrivit ce salut aux travailleurs du monde entier :

You, O Men of Africa, Greeting!
Greeting to you who are on the high seas.
You who have been exiled.
You who are on strike. [...]
 
You who are white, black, brown, red or yellow of skin.
You who have been denied the sunlight of life.
You who have been denied knowledge.
You who have been denied love.
 
You who are wage-slaves in the mart.
You whose drop of blood turn the wheels of all industries. [...]
You who have made all inventions possible.
You who feed, and clothe, and shelter, and succor the people of the world. [...]
You must feel that an injury to the last is an injury to all your class. [...]
 
You, O Men and Women and Children of Labor, you can end forever the wrongs your class endured. [...]
Think, Organize, Act Together.
Industrial Freedom Will Come to All [6].

Inutile de chercher pourquoi Hutchins Hapgood disait Haywood « essentiellement poète » [H. Hapgood, A Victorian in the Modern World, 1939, p. 293]. Max Eastman, lui aussi, relevait que Haywood était « plus à l’aise dans le langage figuratif que dans l’analytique » [The Enjoyment of Living, 1948, p. 449].

Ralph Chaplin et Arturo Giovannitti faisaient également partie des orateurs les plus populaires. Ils étaient demandés constamment, non seulement à l’intérieur du syndicat, mais aussi par d’autres groupes, leurs discours se doublant souvent de la lecture d’un ou plusieurs de leurs poèmes. Les amis de James P. Cannon s’émerveillaient de son aptitude à réciter de mémoire de longs poèmes de Shelley et Swinburne des années après qu’il les eut appris en tant qu’organisateur IWW dans les années 1910. Shelley et Robert Burns étaient les préférés de Fred Thompson, mais il connaissait bien d’autres poèmes par cœur. Comme je l’interrogeai sur Voltairine de Cleyre, il me répondit qu’il trouvait ses poèmes trop « pessimistes » — et de me réciter de tête quelques strophes de son Toast of Despair.

En 1965, j’ai participé à l’organisation de la célébration par la section IWW de Chicago du cinquantième anniversaire de l’exécution de Joe Hill au Poor Richard, un club de folk music sur Sedgwick Avenue. Entre autres interventions annoncées, The Red Feast, poème antimilitariste de Ralph Chaplin, devait y être dit par un membre éminent de la section, Jack Sheridan. Comme la plupart de l’assistance, je m’attendais à ce que le fellow worker Sheridan, lui-même poète, lise tranquillement le poème à partir d’un livre. Personne n’était préparé à une telle performance électrique. Récitant de mémoire, d’une voix renversante ponctuée de gestes puissants, il tint tout le monde en haleine. J’ai assisté à pas mal de lectures poétiques depuis — dont quelques-unes vraiment bouleversantes —, mais je n’ai jamais entendu personne dire un poème avec autant de force dramatique que Jack Sheridan.

J’appris par la suite qu’il avait déjà récité The Red Feast (entre autres poèmes) à de nombreuses reprises : pendant des manifestations IWW, au vieux Dil Pickle Club et ailleurs. Comme le dit un jour Fred Thompson, les récitals de Sheridan « cassaient toujours la baraque ». Le fellow worker Sheridan était, à l’instar de Chaplin ou Giovannitti, un orateur IWW hautement accompli. Personne ne réalisait à l’époque qu’il était sans doute le dernier des vieux orateurs IWW. Ils étaient nombreux dans les années 1910-1920. C’était une noble tâche et les bons diseurs étaient très appréciés dans le mouvement : autour des feux de camp, dans les locaux wobbly, les manifestations de rue, les rassemblements de grévistes et les forums ouverts. Et que les bons diseurs fussent si demandés prouve qu’il se trouvait également de nombreux et ardents auditeurs.

On dit souvent que le public est restreint en matière de poésie, mais, pour des milliers de wobblies, la poésie était une passion.


[1Le Familiar Quotations de Bartlett (Little, Brown, 1953) attribue la citation à Andrew Fletcher de Saltoun (1655-1716).

[2Mot-valise intraduisible, formé à partir de « slow » (lent) et de « socialist » (N.d.É.)

[3F. Rosemont écrivait cela en 2002. Cette compilation a depuis été réalisée par Archie Green, David Roediger, Franklin Rosemont lui-même et Salvatore Salerno : The Big Red Songbook, chez Charles H. Kerr, en 2007. (N.d.T.)

[4Revolutionary Industrial Unionism: The IWW in Australia, de Verity Burgmann (Cambridge University Press, 1995) est la meilleure et la plus approfondie des études sur les IWW australiens. Voir également Tom Barker & the I.W.W. (E. C. Fry Ed., Canberra, 1965, Melbourne, 1998), Solidarity Forever, de Bertha Walker (National Press, Melbourne, 1972) et The Bitter Fight: A Pictorial History of the Australian Labor Movement par Joe Harris (University of Queensland Press, Brisbane, 1970).

[5Dans une lettre à Penelope Rosemont datée du 26 mai 1986, la fille de Charles H. Kerr, Katharine Kerr Moore, écrivait : « Mes parents adoraient Whitman, les Browning, Smollet et Fielding, Byron, Shelley et Keats », aussi bien que « les nouveaux poètes anglais » comme Emerson et Bryant. Shakespeare et Dickens, précisaient-elle, étaient les préférés de la famille.

[6Ô, vous, hommes d’Afrique, salut ! / Salut à vous en haute mer. / Salut à vous qui êtes exilés. / Vous qui êtes en grève. [...]
Vous qui êtes blancs, noirs, bruns, rouges ou jaunes de peau. / Vous à qui sont refusés les rayons du soleil de la vie. / Vous à qui le savoir est refusé. / Vous à qui l’amour est refusé.
Vous qui êtes les esclaves salariés du marché. / Vous dont le sang fait tourner les grandes roues de toutes les industries. / [...] Vous qui avez rendues possibles toutes les inventions. / Vous qui nourrissez, et habillez, et abritez, et secourez les peuples du monde entier. / [...] Vous devez sentir qu’un tort fait au dernier d’entre vous est un tort fait à votre classe entière. [...]
Vous, ô hommes et femmes et enfants du travail, vous pouvez faire cesser pour toujours les maux que votre classe endure. / [...] Réfléchissez, organisez-vous, agissez ensemble. / La liberté industrielle viendra pour vous tous.