Quand Joe Hill se déclare « citoyen du monde », il ne s’agit pas d’une fanfaronnade grandiloquente, mais d’un simple constat. Comme beaucoup de travailleurs migrants, il se sentait chez lui partout et n’importe où, ne considérant aucun endroit comme étant le « sien », jugeant la croyance en une « mère patrie » complètement incompréhensible. Sa distance avec la communauté suédoise aux Etats-Unis, sa critique sans concession de l’injustice aux Etats-Unis (dans ses chansons, dessins, articles et sa correspondance) et son activité révolutionnaire au Mexique, au Canada et à Hawaï indiquent une même direction : son radicalisme se situe à l’exact opposé de tout patriotisme. L’amour de la patrie, de ce point de vue, appartient plutôt aux Têtes de bois, et aux conformistes et opportunistes de tous poils. Conscient de la nature oppressive de l’état capitaliste - comme de tout état - il ne fit allégeance qu’à la classe ouvrière révolutionnaire internationale.
Dans son opposition aux patriotisme, nationalisme, militarisme, chauvinisme, drapeaux, uniformes et autres exaltés du « mon pays malgré tout », Joe Hill était un wobbly consommé - c’est-à-dire un prolétaire révolutionnaire entier - et l’internationalisme est un thème récurrent dans ses chansons et ses lettres. Son humour wobbly, de plus, était souvent dirigé contre les agités du drapeau et du sabre. L’auteur de Should I Ever Be a Soldier peut sans aucun doute figurer en l’illustre compagnie de Mark Twain, Ambrose Bierce, Eugene Debs, Jack London, Fanny Bixby Spencer, Joseph Heller, Dick Gregory, de tous ceux qui ont enrichi la bibliothèque des classiques américains anti-militaristes. Son mépris pour la notion d’état-nation, les gouvernements et pour tous ceux qui y croient, est également évident dans bien d’autres de ses chansons. Un vers brillant de John Golden and the Lawrence Strike explique pourquoi les milices d’état et les troupes fédérales ne peuvent venir à bout des grévistes : Weaving cloth with bayonets is hard to do - « difficile de fabriquer des vêtements avec des baïonnettes ». Scissor Bill épingle le travailleur patriotique leurré :
He’ll say “this is my country”, with an honest face,
While all the cops they chase him out of every place. (1)
Stung Right, chanson contre le recrutement militaire, est peut-être un peu datée sur certains points mais elle conserve son piquant après toutes ces années :
Some time ago when Uncle Sam
he had a war with Spain,
And many of the boys in blue
were in the battle slain.
Not all were killed by bullets, though ;
no, not by any means,
The biggest part that died were killed
by Armour’s Pork and Beans (2)
Anti-chauvinistes, anti-étatistes, anti-patronat, telles sont les chansons de ce militant de base dans la guerre mondiale des classes - d’un esprit libre refusant d’être dupe, même pour un instant, de quelque sorte de ferveur nationaliste que ce soit. Pour Hill, comme pour tout wobbly pur jus, l’internationalisme était l’expression globale de la solidarité ouvrière - et non une futile lubie que n’importe qui pourrait écarter selon l’humeur du moment, comme ce fut le cas pour tant de membres du Socialist Party pendant la première guerre mondiale ou pour les communistes du « Front Populaire » des années 30 et pendant la seconde guerre mondiale. (On verra plus tard dans quelle mesure l’évidente et radicale antipathie de Joe Hill pour tout ce qui touche aux balivernes bleu-blanc-rouge, ou d’autres formes de culte de l’état, a pu éventuellement lui coûter une belle place posthume au panthéon du communisme américain).
Pour le barde wobbly, la solidarité ouvrière mondiale était un principe constant et invariable, et dès lors une part intrinsèque de sa personnalité en tant que membre de l’IWW. Son internationalisme a bien plus à voir avec son propre caractère, sa propre bienveillance, sa sensibilité wobblie - une sensibilité révolutionnaire de classe - qu’avec une théorie, un programme, une idéologie ou ce que l’on appelle d’habitude la politique.




