Bonnes feuilles

IV. Le coup monté modèle — Chapitre 9

Deux funérailles, un hommage sans fin

Aujourd’hui, plus de qua­tre-vingts ans après que Joe Hill fut « judi­ciai­re­ment assas­siné par les auto­ri­tés de l’État de l’Utah », comme le disent ses com­pa­gnons wob­blies pour dési­gner cette infa­mante paro­die de jus­tice, sa posi­tion de mar­tyr ouvrier le plus célé­bré du pays est sans égale.

Sa qua­lité en tant qu’artiste et poète, aussi bien que son mili­tan­tisme ouvrier — et, en par­ti­cu­lier, son don pour les apho­ris­mes — ont contri­bué à lui ména­ger une place spé­ciale dans le cœur de nom­breux tra­vailleurs. Comme auteur de chan­sons et des­si­na­teur IWW — com­bi­nant la révolte ouvrière à l’aspi­ra­tion à un monde nou­veau, pour une société sans exploi­ta­tion —, il par­ti­cipa acti­ve­ment à cette contre-culture ouvrière, bien avant que son pro­cès et son mar­tyre ne lui assu­rent une place éminente et per­ma­nente au pan­théon des héros ouvriers authen­ti­ques, lui ména­geant même un coin dans la mytho­lo­gie popu­laire des États-Unis, aux côtés de John Henry, Calamity Jane et The Shadow.

Le Last Will (Testament) de Joe Hill, écrit dans sa cel­lule la veille de son exé­cu­tion, contient sans doute les der­niè­res volon­tés le plus sou­vent réim­pri­mées de l’his­toire, et repré­sente sûre­ment l’uni­que docu­ment de la sorte connu par cœur par autant de monde. Il est géné­ra­le­ment consi­déré comme le plus beau poème de Joe Hill :

My will is easy to decide,
For there is nothing to divide.
My kin don’t need to fuss and moan—
“Moss does not cling to a rolling stone.”
 
My body? Ah, if I could choose,
I would to ashes it reduce,
And let the merry breezes blow
My dust to where some flowers grow.
 
Perhaps some fading flower then
Would come to life and bloom again.
This is my last and final will.
Good luck to all of you.
Joe Hill 1

Le tes­ta­ment de Hill, comme le com­men­tera Henry Bengston, « révèle en quel­ques mots sa per­son­na­lité dans toute sa sim­pli­cité atta­chante » et s’affirme comme « l’ultime témoi­gnage de son inno­cence » [On The Left in America, 1999, p. 78]. Le tes­ta­ment fut aussi mis en musi­que, plus d’une fois — récem­ment par Joe Uehlein du groupe de rock ouvrier Bones of Contention. Dans le Joe Hill Song Checklist, en appen­dice à la bio­gra­phie de Joe Hill par Gibbs Smith, Archie Green note que le wob­bly John Neuhaus le chanta sur l’air de Abide with Me, un can­ti­que écrit par le com­po­si­teur anglais du XIXe siè­cle William H. Monk.

Joe Hill’s Last Will {PNG - 489.2 ko}
Joe Hill’s Last Will
Manuscrit original découvert en 2007 dans les archives du PC

Plus connu encore que ce tes­ta­ment, le fameux cri de guerre : « Ne vous lamen­tez pas, orga­ni­sez-vous ! » se trouve, en ver­sion lon­gue ori­gi­nale, dans une de ses der­niè­res let­tres, des­ti­née en l’occur­rence à Bill Haywood : « Ne per­dez pas de temps en lamen­ta­tions, orga­ni­sez-vous ! » Résumé en trois mots par Haywood — « Don’t Mourn, Organize! » —, c’est le der­nier conseil du barde wob­bly à ses amis et fel­low wor­kers. Il figure parmi les plus célè­bres de ses der­niers mots. Pendant des années, ce mes­sage de défi et d’autres for­mu­les aci­des de Hill « se sont trans­for­més en slo­gans dans tous les bureaux et sec­tions syn­di­ca­les IWW du pays » [G. Hardy, Those Stormy Years, 1956, p. 161]. Le « Don’t Mourn, Organize! » de Hill conti­nue à ins­pi­rer les mili­tants non seu­le­ment aux États-Unis, mais également parmi les peu­ples oppri­més du monde entier : la une du New York Times du 11 juillet 1985 mon­trait un jeune Noir sud-afri­cain arbo­rant ces mots sur son tee-shirt. Dans des temps de repli ou de défaite, tou­tes sor­tes de mou­ve­ments sociaux — pour la paix, la jus­tice, l’égalité, la pro­tec­tion de l’envi­ron­ne­ment, les droits de l’ani­mal, etc. — remo­bi­li­sè­rent leurs sym­pa­thi­sants avec le slo­gan revi­go­rant de Hill.

Nombre d’autres apho­ris­mes et bou­ta­des sont dis­per­sés dans ses let­tres, tous forts et ori­gi­naux, mais pour la plu­part pres­que inconnus. On en a déjà vu cer­tains dans cet ouvrage, en voici quel­ques autres :

Quoi que vous fas­siez, n’essayez pas de ren­ver­ser le sys­tème tout seuls.
[Letters, p. 45]

ou

S’ima­gi­ner com­bat­tre le capi­tal orga­nisé avec de l’argent n’est pas une bonne idée.
[Ibid., p. 30]

Considérant que le syn­di­cat devait s’atta­cher à ral­lier de grands cen­tres indus­triels plu­tôt que de per­dre tant de temps dans des « vil­les vaseu­ses », il écrivit :

L’orga­ni­sa­tion, c’est quel­ques gout­tes sur du papier buvard : si vous en ver­sez au milieu, elles se dif­fu­se­ront jusqu’aux bords [...].
[Lettre à E. W. Vanderleith, s. d., in G. Smith, Op. cit., 1969, p. 132 2]

Il mit en garde également contre les embrouilles admi­nis­tra­ti­ves :

Un tam­pon rouge se paie avec les pieds.
[Letters, p. 19]

Dans un genre plus mor­dant, alors qu’il se trou­vait en pri­son depuis plus d’un an, il écrivit :

Je me console en me sou­ve­nant que le pire est encore à venir.
[Ibid., p. 19]

Échantillon d’humour de « potence » assez rare chez Hill, comme cette bou­tade, assez connue pour être consi­dé­rée comme un clas­si­que, que l’on trouve dans sa let­tre d’adieu à Bill Haywood :

Je ne tiens pas à être retrouvé mort dans l’Utah.
[Ibid., p. 84]

S’agis­sant d’un homme à quel­ques heu­res de son exé­cu­tion, cette petite phrase toute sim­ple est assu­ré­ment aussi défi­ni­tive que l’épitaphe choi­sie par W. C. Fields pour sa tombe (« Je pré­fère être ici qu’à Philadelphie »). L’orai­son funè­bre de O. N. Hilton rece­lait une autre maxime de Joe Hill, digne de Vauvenargues ou des Poésies d’Isidore Ducasse :

Le devoir est la chose prin­ci­pale. Il y a tou­jours quel­que dou­ceur qui le pré­cède ou lui suc­cède, mais sans lui les meilleu­res cho­ses retour­ne­ront aux cen­dres et à la pous­sière.
[G. Smith, Op. cit., 1969, p. 186]

Ses let­tres et ses chan­sons mani­fes­tent tou­jours quel­que chose de mora­liste chez Joe Hill, mais, bien sûr, d’une morale révo­lu­tion­naire.

Il est bon de remar­quer que ces « mots » de Joe Hill, dans les­quels son radi­ca­lisme sans com­pro­mis s’exprime de manière à nous faire sou­rire, furent écrits ou dits der­rière les bar­reaux, en atten­dant les tueurs enga­gés par l’État pour met­tre un terme à sa vie. En tant que « fai­seur de mots », humo­riste et révo­lu­tion­naire, Joe Hill demeura jusqu’à la fin fidèle à lui-même, à son syn­di­cat et à sa classe, conser­vant son apti­tude remar­qua­ble à « regar­der les cho­ses du bon côté » [Letters, p. 13].

Comme le remar­qua Ben Williams, direc­teur de Solidarity, « aucune autre vic­time de l’injus­tice de classe n’aura mon­tré un tel cou­rage iné­bran­la­ble devant le pelo­ton d’exé­cu­tion » [B. Stavis, Op. cit., 1954, p. 78].

Que la cam­pa­gne de défense de Joe Hill ait ras­sem­blé un sou­tien si varié et inat­tendu mon­tre l’étendue de la popu­la­rité de sa cause, et cette sym­pa­thie en retour sug­gère que la per­son­na­lité de Hill trouva un écho dans la cons­cience popu­laire amé­ri­caine et mon­diale. La pro­fon­deur de cette réso­nance serait encore plus per­cep­ti­ble à l’occa­sion des funé­railles. La pre­mière, à Salt Lake City, fut sui­vie par « quel­ques mil­liers » de per­sonne, un nom­bre stu­pé­fiant pour une ville de 50 000 habi­tants, a for­tiori en pleine hys­té­rie anti­rouge atti­sée par le pou­voir établi à tra­vers l’État [B. Stavis, Op. cit., 1954, p. 99]. Parmi les ora­teurs, le repré­sen­tant au Congrès de l’Utah, Emil Lund, qui qua­li­fia de « meur­tre légal » l’exé­cu­tion de Hill [Friends of Joe Hill Committee, art. cit., 1948, p. 4].

Les secondes funé­railles, le 25 novem­bre (jour de la fête de Thanksgiving), furent les plus impor­tan­tes à Chicago depuis cel­les des anar­chis­tes du Haymarket en 1887 ; elles furent d’ailleurs orga­ni­sées avec l’aide de la jeune géné­ra­tion d’anar­chis­tes de Chicago, dont Boris Yelensky, un mili­tant d’ori­gine russe. À ce jour, elles demeu­rent les plus gran­des jamais orga­ni­sées dans tout le mou­ve­ment ouvrier amé­ri­cain. Elles ne se dis­tin­guaient pas seu­le­ment de tou­tes les autres funé­railles par leur taille : elles furent sin­gu­liè­res de part en part. Toutes les per­son­nes en deuil de Joe Hill pri­rent à cœur ses der­niè­res paro­les et réa­gi­rent en orga­ni­sa­teurs. Ces der­niè­res funé­railles don­nè­rent lieu en réa­lité à une immense mani­fes­ta­tion ouvrière, une mani­fes­ta­tion chan­tante [Chaplin, art. cit., 1915].

Le West Side Auditorium était bondé des heu­res avant que la céré­mo­nie ne com­mence, la grande majo­rité de l’assis­tance devant se conten­ter de res­ter à l’exté­rieur. À l’inté­rieur, un quar­tet IWW entama Workers of the World, Awaken! repris en chœur par l’audi­toire. Ensuite vint notam­ment la can­ta­trice Jennie Woszczynska (élève de Mary Garden), mem­bre de l’IWW, qui chanta The Rebel Girl. De cour­tes inter­ven­tions de Bill Haywood et Jim Larkin furent sui­vies par une orai­son plus lon­gue de l’avo­cat en appel de Joe Hill, O. N. Hilton. L’assis­tance se mit enfin en route, accom­pa­gnée de la Marche funè­bre de Chopin jouée au piano par le com­po­si­teur IWW Rudolf von Liebich.

Dans les rues, tout au long de quar­tiers entiers, des dizai­nes de mil­liers de tra­vailleurs, hom­mes et fem­mes, chan­taient les chan­sons de Joe Hill, fai­tes de son pro­pre humour et de sa pro­pre pro­vo­ca­tion pro­lé­tai­res, dans de nom­breu­ses lan­gues. Au cime­tière de Graceland, où son corps fut inci­néré, de courts dis­cours furent pro­non­cés en sué­dois, russe, hon­grois, polo­nais, espa­gnol, alle­mand, yid­dish, ita­lien et litua­nien. S’enchaî­nè­rent ensuite d’autres chan­sons — accom­pa­gnées par le Russian Mandolin Club et le groupe IWW de Rockford, Illinois. Les amis de Joe Hill s’attar­dè­rent jus­que tard dans la nuit, repre­nant ses chan­sons de révolte ouvrière [Chaplin, art. cit., 1915, p. 404].

Ces funé­railles étaient par ailleurs des­ti­nées à se pour­sui­vre. Les cen­dres de Joe Hill furent répar­ties dans de peti­tes enve­lop­pes, dont beau­coup furent dis­tri­buées aux repré­sen­tants du syn­di­cat au congrès de 1916. D’autres furent envoyées à des sec­tions syn­di­ca­les IWW dans cha­que État, sauf l’Utah (confor­mé­ment au der­nier télé­gramme de Hill à Haywood), et dans cha­que pays d’Amérique du Sud, aussi bien qu’en Afrique, en Asie, en Australie et en Nouvelle-Zélande. Le 1er Mai 1916, selon les der­niè­res volon­tés de Joe Hill, ses cen­dres furent dis­per­sées au gré du vent aux qua­tre coins de la pla­nète, lors de grands ras­sem­ble­ments qui don­nè­rent de nou­veau l’occa­sion de repren­dre ses chan­sons [Philip S. Foner, The Case of Joe Hill, 1965, p. 99].

Funérailles de Joe Hill {JPEG - 86.2 ko}
Funérailles de Joe Hill
(iww.org)

À Chicago, les cen­dres de Joe Hill furent dis­per­sées au cime­tière de Waldheim (aujourd’hui Forest Home), der­nière demeure des mar­tyrs du Haymarket et, au fil des ans, de bien d’autres radi­caux ouvriers, dont cer­tains étaient liés, d’une façon ou d’une autre, au des­tin de Joe Hill : Bill Haywood, Elizabeth Gurley Flynn, Ammon Hennacy et Fred Thompson [Joe Powers and Mark Rogovin, The Day Will Come, 1994]. Dans les années 1990, quand le cime­tière fut vendu, un de ses nou­veaux res­pon­sa­bles a pu décla­rer : « Nous n’avons aucune sépul­ture pour qui que ce soit dénommé Joe Hill, mais nous som­mes plus sol­li­ci­tés à son sujet que pour n’importe qui d’autre 3. »

Dans les sec­tions syn­di­ca­les IWW, les com­mé­mo­ra­tions In November We Remember (En novem­bre, on se sou­vient) devin­rent des événements annuels, asso­ciant à la mémoire des anar­chis­tes du Haymarket les noms de Joe Hill, Frank Little, Wesley Everest 4 et d’autres com­bat­tants de la classe ouvrière assas­si­nés en novem­bre. D’autres grou­pes socia­lis­tes et anar­chis­tes orga­ni­sè­rent eux aussi des com­mé­mo­ra­tions de novem­bre pour Joe Hill et pour d’autres, et leurs jour­naux s’en firent l’écho. La cou­ver­ture de l’édition de l’International Socialist Review de décem­bre 1916, dis­tri­buée en novem­bre, titra : « In Memoriam — Joe Hill — Assassiné par la classe capi­ta­liste, novem­bre 1916 » sur une pho­to­gra­phie de Hill accom­pa­gnée de son Last Will (Dernières volon­tés), et elle se ter­mi­nait par le cri de guerre pro­lé­ta­rien : « Ne vous lamen­tez pas sur moi, orga­ni­sez-vous. »

Des années 1920 aux années 1930, le trou­ba­dour wob­bly et ses chan­sons furent évoqués à l’occa­sion d’innom­bra­bles défi­lés du 1er Mai, mani­fes­ta­tions et pique-niques. Des anar­chis­tes aussi bien que des sym­pa­thi­sants du Parti socia­liste, du Proletarian Party, de la Revolutionary Workers League et autres grou­pes d’extrême gau­che se joi­gni­rent à ces ras­sem­ble­ments.

Certaines com­mé­mo­ra­tions eurent lieu en dehors de toute date anni­ver­saire. Le 14 jan­vier 1917, selon l’International Socialist Review, des « fêtes en l’hon­neur de Joe Hill », coor­ga­ni­sées par l’IWW local et le Parti socia­liste, eurent lieu à San Jose, en Californie. Rita Wilson, neuf ans, confec­tionna trois bal­lons conte­nant des cen­dres de Joe Hill « que les qua­tre vents dis­per­sè­rent au-des­sus de la magni­fi­que val­lée de Santa Clara » [ISR, mars 1917, p. 573].

Outre les événements com­mé­mo­ra­tifs ima­gi­nés par l’IWW, quel­ques éditions spé­cia­les « Joe Hill » furent tirées, une photo accom­pa­gnant le plus sou­vent son nom à la une : dans l’Industrial Pioneer en novem­bre 1925, Sing Out! en 1954, Talkin’ Union en 1983 ou le Swedish Press en 1990, pour ne citer que des jour­naux en lan­gue anglaise. Les occa­sions de ren­dre hom­mage à Hill n’ont pas man­qué au fil des ans, de piquets de grève en vidéos, en pas­sant par des col­lo­ques uni­ver­si­tai­res. La plu­part coïn­ci­dè­rent avec les anni­ver­sai­res de sa nais­sance ou de sa mort, mais d’autres occa­sions furent sai­sies lors de révé­la­tions inat­ten­dues dans la saga de Hill. Que le poète IWW ne soit « jamais mort » se véri­fie par sa capa­cité à faire encore les gros titres. À l’excep­tion peut-être de la bien-aimée Mother Jones, qui pré­ten­dait avoir cent ans en 1930, l’année de sa mort, et de Jimmy Hoffa, le rou­tier dont la dis­pa­ri­tion en 1975 pro­vo­qua moult spé­cu­la­tions, aucune autre per­son­na­lité dans l’his­toire ouvrière amé­ri­caine ne dépasse Joe Hill en révé­la­tions pos­thu­mes. Ironiquement, pour un homme dis­cret qui pré­fé­rait se tenir à l’écart des feux de la rampe, et alors qu’il fut abattu il y a près d’un siè­cle, il conti­nue, à l’occa­sion, à faire l’actua­lité, bonne illus­tra­tion du vieux pro­verbe : « On n’enterre pas un homme bon. »

Voici quel­ques-unes de ces mani­fes­ta­tions qui ont, à diver­ses occa­sions, remis Joe Hill à l’ordre du jour :
1948 : Le Comité des amis de Joe Hill fait le blo­cus des bureaux du New Republic, qui venait de publier une atta­que hon­teuse et mal­hon­nête contre Hill signée par Wallace Stegner. Les détails de la contro­verse publiés par le New York Times sont repro­duits par des jour­naux à tra­vers tout le pays.
1955 : Le pré­si­dent de l’United Auto Workers (UAW), Walter Reuther, chante Joe Hill, de Hayes et Robinson, au congrès du Congress of Industrial Union (CIO).
1965 (cin­quan­tième anni­ver­saire du meur­tre judi­ciaire) : Grands ras­sem­ble­ments com­mé­mo­ra­tifs à New York, Chicago, Detroit et Salt Lake City.
1979 (cen­te­naire de la nais­sance de Hill) : Avec l’aide de Fred Thompson et d’autres IWW, l’Illinois Labor History Society (ILHS) lance une grande péti­tion inter­na­tio­nale pour la réha­bi­li­ta­tion offi­cielle de Joe Hill. La même année, la Suède fait impri­mer des tim­bres-poste com­mé­mo­ra­tifs, en cir­cu­la­tion en 1980.
1980 : La pièce de théâ­tre de Thomas Babe sur Joe Hill, Salt Lake City Skyline, est repré­sen­tée à Broadway avant de par­tir en tour­née.
1984 : L’his­to­rien William Adelman, vice-pré­si­dent de l’ILHS, apporte les mil­liers de signa­tu­res de la péti­tion au gou­ver­neur de l’Utah, qui refuse, mal­gré tout, de les exa­mi­ner. La cam­pa­gne de péti­tion comme la pré­sen­ta­tion des signa­tu­res furent lar­ge­ment cou­ver­tes par les médias. Un mon­tage de la télé­vi­sion mon­tre le gou­ver­neur de l’Utah Matheson affir­mant que la réha­bi­li­ta­tion de Hill était impos­si­ble parce que l’affaire n’était « tou­jours pas claire », puis la réponse de Fred Thompson : « Si l’affaire n’est pas claire, pour­quoi Joe Hill fut-il exé­cuté ? »
1985 : Pour célé­brer le qua­tre-ving­tième anni­ver­saire du syn­di­cat, l’artiste et poète IWW Carlos Cortez orga­nise une grande expo­si­tion iti­né­rante inti­tu­lée « Wobbly : qua­tre-vingts ans d’art rebelle », mon­trant des œuvres ori­gi­na­les d’artis­tes de l’IWW et des copies de tra­vaux plus anciens. Cette expo­si­tion, qui tra­versa des dou­zai­nes de vil­les aux États-Unis et au Canada pen­dant deux ans, pré­sen­tait pour la pre­mière fois les des­sins de Joe Hill.
1988 : Une enve­loppe conte­nant des cen­dres de Joe Hill est retrou­vée aux Archives natio­na­les des États-Unis. Elle fut inter­cep­tée par un pos­tier au cours de la Première Guerre mon­diale au pré­texte infa­mant de l’« Espionage Act » et réex­pé­diée au Bureau of Investigation (plus connu aujourd’hui sous le sigle FBI). Suivie par les médias pen­dant des mois, l’affaire se conclura par la res­ti­tu­tion du paquet à des mem­bres de l’IWW, qui dis­per­sè­rent les cen­dres sur divers sites his­to­ri­ques wob­bly.
1990 (soixante-quin­zième anni­ver­saire du meur­tre judi­ciaire) : Le plus grand ras­sem­ble­ment à la mémoire de Joe Hill à ce jour se tient à Salt Lake City, avec la par­ti­ci­pa­tion d’his­to­riens, de spé­cia­lis­tes de la culture popu­laire et d’autres uni­ver­si­tai­res, ainsi que des mili­tants ouvriers ; des concerts de musi­ciens et de chan­teurs reconnus ; et une veillée à la chan­delle le 19 novem­bre, mise sur pied par le comité d’orga­ni­sa­tion Joe Hill et Amnesty International.
1995 : Une « Fête de la chan­son poli­ti­que » de trois jours se tient à Sheffield, en Angleterre, du 17 au 19 novem­bre, à la mémoire de Joe Hill pour le qua­tre-ving­tième anni­ver­saire de sa mort. Au pro­gramme, des chan­teurs folk, des rap­peurs, des musi­ciens de rue et des cho­ra­les.
1998 : La fic­tion docu­men­taire de 87 minu­tes de Ken Verdoja, Joe Hill, avec Robin Ljungberg, est dif­fu­sée sur la chaîne KUED à Salt Lake City avant d’être redif­fu­sée par des chaî­nes du Public Broadcasting Service à tra­vers le pays.
1999 : Des fas­cis­tes sué­dois font sau­ter la mai­son natale de Joe Hill à Gävle, bâti­ment héber­geant également l’orga­ni­sa­tion syn­di­cale sué­doise, la SAC.
2002 : Une grande mani­fes­ta­tion syn­di­cale à Gävle célè­bre, à l’occa­sion du 1er Mai, le cen­tième anni­ver­saire de l’émigration de Joe Hill vers les États-Unis. Un récit d’une pleine page est imprimé dans le plus grand quo­ti­dien sué­dois. La mani­fes­ta­tion est sui­vie d’un ras­sem­ble­ment au conser­va­toire de musi­que de Gävle, où sont inter­pré­tées des chan­sons de Joe Hill. Des ren­dez-vous sont pro­po­sés pour d’autres événements com­mé­mo­ra­tifs.

Commémorations « En novembre on se souvient » {JPEG}

Comme le mon­tre cette sélec­tion som­maire, Hill demeure — après tant d’années — un sujet de choix pour les cou­ver­tu­res de jour­naux. Mais il ali­menta dans le même temps bien d’autres pages et rubri­ques des fol­li­cu­lai­res. Pour un « homme qui n’est jamais mort », sa capa­cité à s’incrus­ter dans la nécro­lo­gie des autres est assez étonnante. Quand le vieux wob Herbert Mahler mou­rut, en 1961, la nécro­lo­gie du New York Times consa­cra deux para­gra­phes à son rôle en tant qu’orga­ni­sa­teur du blo­cus du New Republic en 1948 avec le Comité des amis de Joe Hill [19 août, p. 17]. En 1976, beau­coup de nécro­lo­gues de Paul Robeson men­tion­naient la chan­son Joe Hill.

Ailleurs, Hill occupa car­ré­ment la pre­mière place. En 1985, quand l’auteur de I Dreamed I Saw Joe Hill Last Night mou­rut, le Chicago Tribune titra « Alfred Hayes, scé­na­riste, le poète de Joe Hill ». Six ans plus tard, à la mort de Earl Robinson, le Seattle Post Intellingencer, le jour­nal de sa pro­pre ville, inti­tula sa nécro­lo­gie : « Le com­po­si­teur de Joe Hill, Robinson ».

Notre barde wob­bly ne se contenta pas de faire les gros titres des jour­naux, d’occu­per les nécro­lo­gies d’autres défunts et d’appa­raî­tre occa­sion­nel­le­ment dans des clips télé­vi­sés : il eut aussi l’hon­neur de voir son nom briller à l’affi­che de plu­sieurs cen­tai­nes de sal­les de cinéma lors­que le film de Bo Widerberg sor­tit en 1971, repré­sen­tant de sur­croît la Suède cette même année au fes­ti­val de Cannes. Bien que ce film bai­gne mal­heu­reu­se­ment dans le sen­ti­men­ta­lisme, et qu’il soit déce­vant à bien d’autres égards, le sim­ple fait qu’il existe est déjà en soi assez stu­pé­fiant. Comme les romans, pour­tant peu flat­teurs, de James Stevens et Wallace Stegner le lais­saient déjà pré­su­mer, le film de Widerberg prouve, sur un autre sup­port, que Joe Hill n’a jamais cessé de vivre dans la plus irré­duc­ti­ble de tou­tes les cachet­tes pos­si­bles : l’ima­gi­na­tion popu­laire.

Laissons les roman­ciers étaler leurs fan­tas­mes et les réa­li­sa­teurs s’accro­cher à leurs erreurs : le fel­low wor­ker Hill est tou­jours dans la place, atti­sant les flam­mes de la contes­ta­tion. Dans l’uni­vers flou de la culture de masse, comme l’aurait dit un auteur de vau­de­vil­les, « cha­que coup est un bond en avant ».

Le film de Widerberg et l’accueil qu’il reçut, comme l’écho fait aux nom­breux livres sur Hill — par­ti­cu­liè­re­ment à la bio­gra­phie de Gibbs Smith en 1969, mais aussi au best-sel­ler de John McDermott fondé sur le film —, contri­buè­rent à faire de Joe Hill un nom fami­lier aux médias. Cet inté­rêt média­ti­que, ampli­fié par les dis­cus­sions et la curio­sité qu’il pro­vo­qua iné­vi­ta­ble­ment, a sans aucun doute concouru à gros­sir l’assis­tance aux événements liés à Joe Hill.

D’innom­bra­bles artis­tes ont immor­ta­lisé Hill, notam­ment Carlos Cortez, dont les gran­des lino-gra­vu­res ornè­rent les locaux IWW et les librai­ries alter­na­ti­ves à tra­vers le monde. Beaucoup de des­si­na­teurs de l’IWW, dont Ralph Chaplin, L. S. Chumley et Jim Lynch, cari­ca­tu­rè­rent Joe Hill, comme l’ont fait également les des­si­na­teurs les plus popu­lai­res du mou­ve­ment ouvrier aujourd’hui : Mike Konopacki et Gary Huck. Le badge de la fin des années 1960, Don’t Mourn, Organize!, avec un des­sin de Lisa Lyons, est encore arboré de nos jours sur les piquets de grève. La fres­que trans­por­ta­ble de Mike Alewitz (1990), repré­sen­tant Joe Hill enca­dré par deux Mr Block, une galette fumante flot­tant au-des­sus de la tête, est également dis­po­ni­ble sous forme de tee-shirt en qua­dri­chro­mie.

Bien sûr, pour per­pé­tuer l’esprit de Joe Hill et sa force, rien ne vaut ses chan­sons. À l’ins­tar de ses funé­railles, tou­tes les com­mé­mo­ra­tions ulté­rieu­res n’ont pas man­qué de faire vibrer ses brû­lots au son du banjo et des gui­ta­res. Il était bien connu de son vivant pour ses chan­sons, et ce sont encore elles qui font l’essen­tiel de sa répu­ta­tion aujourd’hui. C’est le plus réper­to­rié des wob­blies ; ses chan­sons figu­rent dans d’innom­bra­bles recueils de chan­sons ouvriè­res et popu­lai­res aussi bien que dans des recueils plus spé­cia­li­sés de chan­sons hobo, socia­lis­tes, pro­tes­ta­tai­res ou de poé­sie révo­lu­tion­naire.

Les chan­sons de Joe Hill furent enre­gis­trées par Joe Glazer, Pete Seeger, Cisco Houston, Tom Glazer, Utah Phillips, Bill Friedland, Hazel Dickens, Billy Bragg, Faith Petric, Ani DiFranco, Bucky Halker, Si Kahn, Keith et Rusty McNeil, les Dehorn Squad et d’autres, sans comp­ter les nom­breux inter­prè­tes de Suède et d’ailleurs. Curieusement, Len Wallace — un des meilleurs auteurs et musi­ciens rebel­les de nos jours, dans la tra­di­tion de Joe Hill — n’a enre­gis­tré aucune chan­son de Hill, mais il est heu­reu­se­ment encore assez jeune pour com­bler cette lacune.

Joe Hill est l’un des deux wob­blies, avec Ralph Chaplin — son Solidarity Forever fut long­temps reconnu comme l’hymne de tout le mou­ve­ment ouvrier amé­ri­cain —, dont les chan­sons figu­rent régu­liè­re­ment (même en ver­sion abré­gée) dans les recueils de chan­sons de dif­fé­rents syn­di­cats de l’AFL-CIO et dans ceux de l’AFL-CIO même.

Les chan­sons sur Joe Hill ont également contri­bué à main­te­nir vivante la mémoire de Joe Hill dans la cons­cience popu­laire. La chan­son de Hayes et Robinson, Joe Hill, popu­la­ri­sée par Paul Robeson, Joan Baez ou Robinson lui-même, entre autres, eut un reten­tis­se­ment consi­dé­ra­ble, même si elle fut pré­cé­dée de bien d’autres chan­sons sur Joe Hill. Après les paro­les de Dick Brazier et T-Bone Slim, remon­tant aux années 1910 et 1920, on peut recen­ser Joseph Hillstrom, de Woodie Guthrie, Joe Hill, de Phil Ochs, Joe Hill, par Si Kahn (réin­ti­tulé par la suite Paper Heart, en réfé­rence à la cible de papier que ses bour­reaux avaient pla­cée sur la poi­trine de Hill), Joe Hill Ashes, de Mark Levy et, moins connu, All Hail Joe Hill, par Folke Geary Anderson, pion­nier du mou­ve­ment des années 1970 et 1980 pour la réha­bi­li­ta­tion offi­cielle 4.

La chan­son de Hayes et Robinson, dans le même temps, sus­cita nom­bre d’imi­ta­tions et paro­dies : I Dreamed I Saw Saint Augustine de Bob Dylan, I Dreamed I Saw Phil Ochs Last Night de Billy Bragg, parmi d’autres ver­sions diver­ses et variées rapi­de­ment oubliées de « J’ai rêvé avoir vu [Untel] la nuit der­nière ». La chan­son de Hayes et Robinson est également citée dans une chan­son de Si Kahn, We All Sang Bread and Roses, dont le refrain est :

We all sang “Bread and Roses,” “Joe Hill” and “Union Maid,”
And we all joined hands together saying, We are not afraid.
“Solidarity Forever” will go rolling through the hall.
“We Shall Overcome” together, one and all 5.

Dans l’une des études les plus péné­tran­tes et sti­mu­lan­tes jamais écrites sur Hill et sa luxu­riante des­cen­dance, Lori Elaine Taylor éclaira en 1993 la nature de l’influence mutuelle com­plexe entre les divers auteurs dis­ci­ples du barde wob­bly :

Billy Bragg, qu’un jour­na­liste de Village Voice décrit comme un croi­se­ment entre Joe Hill et Benny Hill, écrit dans les der­niè­res lignes du livret d’un album de Phil Ochs : « Tout le monde vou­drait être quelqu’un d’autre. Phil Ochs vou­lait être Elvis Presley. Je vou­lais être les Clash. Tous deux, à un moment ou à un autre, nous aurions voulu être Bob Dylan, qui vou­lait d’abord être Woodie Guthrie. » Ainsi Joe Hill engen­dra-t-il Woodie Guthrie, qui, avec Elvis Presley, engen­dra Phil Ochs, lequel, avec les Clash, engen­dra Billy Bragg : la généa­lo­gie musi­cale et poli­ti­que est infi­nie car non linéaire. Le conteur s’invente son pro­pre passé en choi­sis­sant de sou­li­gner telle influence, en vou­lant être quelqu’un d’autre. [...]

Joe Hill est une abs­trac­tion. Joe Hill est un héros, une figure de légende. Son nom, comme son his­toire et sa légende, n’appar­tien­nent à per­sonne, mais ne sont pas sans héri­tiers.

Le pro­ces­sus par lequel une per­sonne devient un héros dépend du conteur de l’his­toire, qui la modi­fie insen­si­ble­ment au gré des cir­cons­tan­ces. Le contexte contem­po­rain en per­pé­tuel chan­ge­ment révèle tou­jours plus le sens d’un conte que son contexte ori­gi­nel et sa lit­té­ra­ture établie. [...] Chaque per­sonne ayant entendu la légende [de Joe Hill] en a une ver­sion, et cha­que conteur appar­tient à son époque. [...] Bien des com­mu­nau­tés dif­fé­ren­tes se ser­vent de l’his­toire de Joe Hill pour inter­pré­ter leur pré­sent.
[« Joe Hill Incorporated » in Archie Green, Wobblies, Pile Butts, and Other Heroes: Laborlore Explorations, 1993, p. 29-31]

L’his­toire de Joe Hill est évidemment indis­so­cia­ble de la dis­si­dence, de la poé­sie, de la contes­ta­tion, de la lutte pour la liberté et une vie meilleure pour tous. Bien que dif­fé­rents, tous ceux qui res­tent aujourd’hui atta­chés à cette his­toire se res­sem­blent sur au moins un point : ils lut­tent tous plu­tôt que de se plain­dre. Lors de grè­ves ou ras­sem­ble­ments syn­di­caux ; lors de mani­fes­ta­tions contre la guerre, contre le racisme, contre la mon­dia­li­sa­tion ou pour l’envi­ron­ne­ment ; aux pique-niques du 1er Mai, aux concerts de sou­tien à des pri­son­niers poli­ti­ques, à l’occa­sion de pri­ses de parole dans des endroits comme Bughouse Square, ou plus sim­ple­ment lors de ren­contres entre amis dans des cafés, les chan­teurs impro­vi­sent géné­ra­le­ment quel­ques mots sur l’homme et son syn­di­cat, ainsi que sur son mar­tyre, avant d’inter­pré­ter une chan­son de Joe Hill. Il n’existe pas beau­coup d’auteurs de chan­sons qui soient ainsi hono­rés. Ce qui tend à démon­trer qu’il y a quel­que chose de spé­cial dans le des­tin de Hill et ses chan­sons, et que ceux qui les chan­tent sou­hai­tent par­ta­ger ce « quel­que chose » avec leurs audi­teurs. En ce sens, cha­que nou­velle inter­pré­ta­tion est une sorte d’hom­mage.




1 Mon testament est facile à régler, / Puisqu’il n’y a rien à se partager. / Mes proches n’iront pas se plaindre en douce — / « Pierre qui roule n’amasse pas mousse ».
Mon corps ? Ah, si je pouvais choisir, / C’est en cendres qu’il faudrait le réduire, / Pour le laisser flotter au gré du vent / Qu’il aille se disperser dans un champ.
Peut-être quelque fleur fanée alors / Reviendra à la vie pour éclore encore. / Ce sont mes volontés dernières et ultimes. / Bonne chance à chacun d’entre vous. Joe Hill

2 Cette lettre à Vanderleith fait partie de celles qui ont été omises par Foner dans ses Letters of Joe Hill (1965).

3 Merci à Mark Rogovin pour la communication de cette anecdote.

4 Interprète et auteur, le Suédois d’origine Folke Geary Anderson vécut pendant des années à Oakland, en Californie, et commença à militer pour la réhabilitation de Joe Hill au début des années 1970, si ce n’est plus tôt. Durant la campagne, il entretint une correspondance surabondante avec de vieux wobblies, des chercheurs, des chanteurs folk et la Charles H. Kerr Company, comme avec de nombreux responsables ouvriers et gouvernementaux. Il écrivit deux autres chansons et un poème sur Hill.

5 Nous chantions tous Bread and Roses, / Joe Hill et Union Maid, / Et nous joignions nos mains pour dire / « Nous n’avons pas peur ». / Solidarity Forever fera / Vibrer le hall. / We Shall Overcome ensemble, / un et tous.