Aujourd’hui, plus de quatre-vingts ans après que Joe Hill fut « judiciairement assassiné par les autorités de l’Etat de l’Utah », comme le disent ses compagnons wobblies pour désigner cette infamante parodie de justice, sa position de martyr ouvrier le plus célébré du pays est sans égal.
Sa qualité en tant qu’artiste et poète, aussi bien que son militantisme ouvrier - et en particulier son don pour les aphorismes - ont contribué à lui ménager une place spéciale dans le coeur de tant d’ouvriers. Comme chansonnier et dessinateur IWW - combinant la révolte ouvrière à l’aspiration à un monde nouveau, pour une société sans exploitation - il participa activement à cette contre-culture ouvrière, bien avant que son procès et son martyre ne lui assurent une place éminente et permanente au panthéon des héros ouvriers authentiques, lui ménageant même un coin dans la mythologie populaire des Etats-Unis, aux côtés de John Henry, Calamity Jane et The Shadow.
Les Dernières Volontés de Joe Hill, écrites dans sa cellule la veille de son exécution, sont sans doute les plus souvent réimprimées de l’histoire, et sûrement l’unique document de la sorte connu par coeur par autant de monde. Il est généralement considéré comme le plus beau poème de Joe Hill :
My will is easy to decide,
For there is nothing to divide.
My kin don’t need to fuss and moan -
“Moss does not cling to a rolling stone.”My body ? Ah, if I could choose,
I would to ashes it reduce,
And let the merry breezes blow
My dust to where some flowers grow.’Perhaps some fading flower then
Would come to life and bloom again.
This is my last and final will.
Good luck to all of you. Joe Hill (1)
Le testament de Hill, comme le commentera Henry Bengston, « révèle en quelques mots sa personnalité dans toutes sa simplicité attachante » et s’affirme comme « l’ultime témoignage de son innocence » [1999, 78]. Le testament fut aussi mis en musique, plus d’une fois - récemment par Joe Uehlein du groupe de rock ouvrier Bones of Contention. Dans le « Joe Hill Song Checklist », en appendice à la biographie de Joe Hill par Gibbs Smith, Archie Green note que le wobbly John Neuhaus le chanta sur l’air de Abide with Me, un cantique écrit par le compositeur anglais du dix-neuvième siècle William H. Monk.
Plus connu encore que ce testament, le fameux cri de guerre : « Ne pleurez pas, organisez-vous ! » se trouve, en version longue originale, dans une de ses dernières lettres, destinée en l’occurrence à Bill Haywood : « Ne perdez pas de temps à pleurer - luttez ! ». Résumé en trois mots par Haywood - « Don’t Mourn, Organize ! » -, c’est le dernier conseil du barde wobbly à ses amis et compagnons travailleurs. Il figure parmi les plus célèbres de ses derniers mots. Pendant des années ce message de défi et d’autres formules acides de Hill « se sont transformés en slogans dans tous les bureaux et sections syndicales IWW du pays » [Hardy 1956]. Le « Ne pleurez pas, luttez » de Hill continue à inspirer les militants, non seulement U. S., mais également parmi les peuples oppressés du monde entier : la une du New York Times du 11 juillet 1985 montrait un jeune noir sud-africain arborant ces mots sur son tee-shirt. Dans des temps de repli ou de défaite, toutes sortes de mouvements sociaux - pour la paix, la justice, l’égalité, la protection de l’environnement, les droits de l’animal, etc. ... - remobilisèrent leurs sympathisants avec le slogan revigorant de Hill.
Nombre d’autres boutades et aphorismes sont dispersés dans ses lettres, tous forts et originaux, mais pour la plupart presque inconnus. On en a déjà vu certains dans cet ouvrage, en voici quelques autres :
« Quoi que vous fassiez, n’essayez pas de renverser le système tout seul » [Letters, 45]
« S’imaginer combattre le capital organisé avec de l’argent n’est pas une bonne idée » [Id., 30]
Considérant que le syndicat devait s’attacher à rallier de grands centres industriels plutôt que de perdre tant de temps dans des « villes vaseuses », il écrivit :
« L’organisation, c’est quelques gouttes sur du papier buvard - si vous en versez au milieu elles se diffuseront jusqu’aux bords [...] » [lettre à E. W. Vanderleith, n. d., Smith 1969, 132] (2)
Il mit en garde également contre les embrouilles administratives :
« Un tampon rouge se paie avec les pieds. » [Letters 19]
Dans un genre plus mordant, alors qu’il se trouvait en prison depuis plus d’un an, il écrivit :
« Je me console en me souvenant que le pire est encore à venir. » [Id. 19]
Echantillon d’humour de « potence » assez rare chez Hill, comme cette boutade, assez connue pour être considérée comme un classique, que l’on trouve dans sa lettre d’adieu à Bill Haywood :
« Je ne tiens pas à être retrouvé mort dans l’Utah. » [Id. 84]
S’agissant d’un homme à quelques heures de son exécution, cette petite phrase toute simple est assurément aussi définitive que l’épitaphe choisie par W. C Fields pour sa tombe (« Je préfère être ici qu’à Philadelphie »). L’oraison funèbre de O. N. Hilton recelait une autre maxime de Joe Hill, digne de Vauvenargues ou des Poésies d’Isodore Ducasse :
« Le devoir est la chose principale. Il y a toujours quelque douceur le précédant ou lui succédant, mais sans lui les meilleures choses retourneront aux cendres et à la poussière. » [Smith 1969, 186]
Ses lettres et ses chansons manifestent toujours quelque chose de moraliste chez Joe Hill - d’un moralisme révolutionnaire, bien sûr.
Il est bon de remarquer que ces « mots » de Joe Hill, dans lesquels son radicalisme sans compromis s’exprime de manière à nous faire sourire, furent écrits ou dits derrière les barreaux, en attendant les tueurs engagés par l’Etat pour mettre un terme à sa vie. En tant que « faiseur de mots », humoriste et révolutionnaire, Joe Hill demeura jusqu’à la fin fidèle à lui-même, à son syndicat et à sa classe, conservant son aptitude remarquable à « regarder les choses du bon côté » [Letters 13].
Comme le remarqua Ben Williams, directeur de Solidarity : « aucune autre victime de l’injustice de classe n’aura montré un tel courage inébranlable devant le peloton d’exécution [...] » [Stavis 1954, 78].
Que la campagne de défense de Joe Hill ait rassemblé un soutien inattendu si varié montre l’étendue de la popularité de sa cause, et cette sympathie en retour suggère que la personnalité de Hill trouva un écho dans la conscience populaire américaine et mondiale. La profondeur de cette résonance sera encore plus perceptible à l’occasion des funérailles. La première, à Salt Lake City, fut suivie par « quelques milliers » de personne, un nombre stupéfiant pour une ville de 50 000 habitants, a fortiori en pleine hystérie anti-rouge attisée par le pouvoir établi à travers l’Etat [Stavis 1954, 99]. Parmi les orateurs, le représentant au congrès de l’Utah Emil Lund, qui qualifia de « meurtre légal » l’exécution de Hill [Friends of Joe Hill 1948, 4].
Les secondes funérailles, le 25 novembre (jour de la fête de Thanksgiving), se trouvèrent être les plus importantes à Chicago depuis celles des anarchistes du Haymarket en 1887 ; elles furent d’ailleurs organisées avec l’aide de la jeune génération d’anarchistes de Chicago, dont Boris Yelensky, d’origine russe. A ce jour elles demeurent les plus grandes jamais organisées dans tout le mouvement ouvrier U. S. Elles ne se distinguaient pas seulement de toutes les autres funérailles par leur taille : elles furent singulières de part en part. Toutes les personnes en deuil de Joe Hill prirent à coeur ses dernières paroles et réagirent en organisateurs. Ces dernières funérailles donnèrent lieu en réalité à une immense manifestation ouvrière - une manifestation chantante [Chaplin 1915].
Le West Side Auditorium était bondé des heures avant que la cérémonie ne commence, la grande majorité de l’assistance devant se contenter de rester à l’extérieur. A l’intérieur, un quartet IWW entama Workers of the World, Awaken ! repris en choeur par l’auditoire. Ensuite vint notamment la cantatrice Jennie Woszczynska (élève de Mary Garden), membre de l’IWW, qui chanta The Rebel Girl. De courtes interventions de Bill Haywood et Jim Larkin furent suivies par une oraison plus longue de l’avocat en appel de Joe Hill, O. N. Hilton. L’assistance se mit enfin en route, accompagnée de la Marche Funèbre de Chopin jouée au piano par le compositeur IWW Rudolf von Liebich.
Dans les rues, sur des quartiers entiers, des dizaines de milliers d’ouvriers, hommes et femmes, chantaient les chansons de Joe Hill, faites de son propre humour et de sa propre provocation prolétaires, dans de nombreuses langues différentes. Au cimetière de Graceland, où son corps fut incinéré, de courts discours furent prononcés en suédois, russe, hongrois, polonais, espagnol, allemand, yiddish, italien et lituanien. S’enchaînèrent ensuite d’autres chansons - soutenues en musique par le Russian mandolin Club et le groupe IWW de Rockford, de l’Illinois. Les amis de Joe Hill s’attardèrent jusque tard dans la nuit, reprenant ses chansons de révolte ouvrière [Chaplin 1915, 404].
En outre, ces funérailles étaient destinées à se poursuivre. Les cendres de Joe Hill furent réparties dans de petites enveloppes, dont beaucoup furent distribuées aux représentants du syndicat à la convention de 1916. D’autres furent envoyées à des sections syndicales IWW dans chaque état, sauf l’Utah (conformément au dernier télégramme de Hill à Haywood) et chaque pays de l’Amérique du Sud, aussi bien qu’en Afrique, en Asie, en Australie et en Nouvelle-Zélande. Le premier mai 1916, selon les dernières volontés de Joe Hill, ses cendres furent dispersés au gré du vent aux quatre coins de la planète, lors de grands rassemblements qui donnèrent de nouveau l’occasion de reprendre ses chansons [Foner 1965a, 99].
A Chicago, les cendres de Joe Hill furent dispersées au cimetière de Waldheim (aujourd’hui Forest Home), dernière demeure des martyrs du Haymarket et - au fil des ans - de bien d’autres radicaux ouvriers, dont certains liés à de façons diverses au destin de Joe Hill : Bill Haywood, Elizabeth Gurley Flynn, Ammon Hennacy et Fred Thompson [Powers 1994]. Dans les années 1990, quand le cimetière fut vendu, un de ses nouveaux responsables a pu déclarer : « Nous n’avons aucune sépulture de quelque sorte pour qui que ce soit dénommé Joe Hill, mais nous sommes plus sollicités à son sujet que pour n’importe qui d’autre. » (3)
Dans les sections syndicales IWW, les commémorations « En novembre on se souvient » devinrent des évènements annuels, associant à la mémoire des anarchistes du Haymarket les noms de Joe Hill, Frank Little, Wesley Everest et d’autres combattants de la classe ouvrière assassinés en novembre. D’autres groupes socialistes et anarchistes organisèrent eux aussi des commémorations de novembre pour Joe Hill et d’autres, comme leurs journaux s’en firent l’écho. La couverture de l’édition de l’International Socialist Review de décembre 1916, distribuée en novembre, titra : « In Memoriam - Joe Hill - Assassiné par la classe capitaliste, novembre 1916 » sur une photographie de Hill accompagnée de ses Dernières Volontés, et se terminait sur le cri de guerre prolétarien « Ne me pleurez pas - luttez ».
Des années vingt aux années soixante, le troubadour wobbly et ses chansons furent évoqués à l’occasion d’innombrables défilés du premier mai, manifestations et pique-nique. Des anarchistes aussi bien que des sympathisants du Socialist Party, du Proletarian Party, de la Revolutionary Workers League et autres groupes d’extrême-gauche se joignirent à ces rassemblements.
Certaines commémorations eurent lieu en dehors de toute date anniversaire. Le 14 janvier 1917, selon l’International Socialist Review, des « fêtes en l’honneur de Joe Hill », co-organisées par l’IWW local et le Socialist Party, furent célébrées à San Jose, en Californie. Rita Wilson, neuf ans, réalisa trois ballons contenant des cendres de Joe Hill « que les quatre vents dispersèrent au dessus de la magnifique vallée de Santa Clara » [mars 1917, 573].
En plus des événements commémoratifs initiés par l’IWW, quelques éditions spéciales « Joe Hill » furent tirées, une photo accompagnant le plus souvent son nom à la une : dans l’Industrial Pioneer en novembre 1925, Sing Out ! en 1954, Talkin’ Union en 1983 ou le Swedish Press en 1990, pour ne citer que des journaux en langue anglaise. Les occasions de rendre hommage à Hill n’ont pas manqué au fil des ans - de piquets de grève en vidéos, en passant par des conférences universitaires. La plupart coïncidèrent avec les anniversaires de sa naissance ou de sa mort, mais d’autres occasions furent saisies lors de révélations inattendues dans la saga de Hill. Que le poète IWW ne soit « jamais mort » se vérifie par sa capacité à faire encore les gros titres. A l’exception peut-être de la bien-aimée Mother Jones, qui prétendait avoir cent ans en 1930, l’année de sa mort, et de Jimmy Hoffa, le routier dont la disparition en 1975 provoqua moult spéculations, aucune autre personnalité dans l’histoire ouvrière U.-S. ne dépasse Joe Hill en révélations posthumes. Ironiquement, pour un homme discret qui préférait se tenir à l’écart des feux de la rampe, et alors qu’il fut abattu il y a près d’un siècle, il continue à faire l’actualité à l’occasion - bonne illustration du vieux dicton : « on n’enterre pas un homme bon. »
Voici quelques unes de ces manifestations qui ont, à diverses occasions, remis Joe Hill au goût du jour :
1948 : Le « Comité des Amis de Joe Hill » fait le blocus des bureaux du New Republic, qui venait de publier une attaque honteuse et malhonnête contre Hill signée Wallace Stegner. Les détails de la controverse publiés par le New York Times sont reproduits par des journaux à travers tout le pays.
1955 : Le président de l’United Auto Workers (UAW), Walter Reuther chante Joe Hill, de Hayes et Robinson, à la convention du Congress of Industrial Union (CIO).
1965 (cinquantième anniversaire du meurtre judiciaire) : Grands rassemblements commémoratifs à New-York, Chicago, Detroit et Salt Lake city.
1979 (centenaire de la naissance de Hill) : avec l’aide de Fred Thompson et d’autres IWW, l’Illinois Labor History Society (ILHS) lance une grande pétition internationale pour la réhabilitation officielle de Joe Hill. La même année, la Suède fait imprimer des timbres postaux commémoratifs, en circulation en 1980.
1980 : La pièce de théâtre de Thomas Babe sur Joe Hill, Salt Lake City Skyline, est représentée à Broadway avant de partir en tournée.
1984 : L’historien William Adelman, vice-président de l’ILHS, apporte les milliers de signatures de la pétition au gouverneur de l’Utah qui refuse, malgré tout, de les examiner. La campagne de pétition comme la présentation des signatures furent largement couvertes par les médias. Un montage de la télévision montre le gouverneur de l’Utah Matheson affirmant que la réhabilitation de Hill était impossible parce que l’affaire n’était « toujours pas claire », suivi de la réponse de Fred Thompson : « Si l’affaire n’est pas claire, pourquoi Joe Hill fut-il exécuté ? »
1985 : Pour célébrer le quatre-vingtième anniversaire du syndicat, l’artiste et poète IWW Carlos Cortez organise une grande exposition itinérante intitulée « Wobbly : Quatre-Vingts Ans d’Art Rebelle », montrant des oeuvres originales d’artistes wobs et des copies de travaux plus anciens. Cette exposition, qui traversa des douzaines de villes aux Etats-Unis et au Canada pendant deux ans, présentait pour la première fois les dessins de Joe Hill.
1988 : Une enveloppe contenant des cendres de Joe Hill est retrouvée aux Archives Nationales des Etats-Unis. Elle fut interceptée par un postier au cours de la première guerre mondiale au prétexte infamant de l’« Espionnage Act » et réexpédiée au Bureau of Investigation (mieux connu aujourd’hui sous l’acronyme FBI). Suivie par les médias pendant des mois, l’affaire se conclura par la restitution du paquet à des membres de l’IWW, qui dispersèrent les cendres sur divers sites historiques wobblies.
1990 (soixante-dixième anniversaire du meurtre judiciaire) : Le plus grand rassemblement à la mémoire de Joe Hill à ce jour se tient à Salt Lake City, avec la participation d’historiens, de spécialistes de la culture populaire et d’autres universitaires, ainsi que des militants ouvriers ; des concerts de musiciens et de chanteurs reconnus ; et une veillée à la chandelle le 19 novembre, co-organisé par le Comité d’Organisation Joe Hill et Amnesty International.
1995 : Une « Fête de la Chanson Politique » de trois jours se tient à Sheffield, en Angleterre, du 17 au 19 novembre, à la mémoire de Joe Hill pour le quatre-vingtième anniversaire de sa mort. Au programme, des chanteurs folk, des rappeurs, des musiciens de rue et des chorales.
1998 : La fiction documentaire de 87 minutes de Ken Verdoja, Joe Hill, avec Robin Ljungberg, est diffusée sur la chaîne KUED à Salt Lake City avant d’être rediffusée par des chaînes du Public Broadcasting Service à travers le pays.
1999 : Des fascistes suédois font sauter la maison natale de Joe Hill à Gävle, bâtiment hébergeant également l’association syndicale suédoise, la SAC.
2002 : Une grande manifestation syndicale à Gävle commémore, à l’occasion du premier mai, le centième anniversaire de l’émigration de Joe Hill vers les Etats-Unis. Un récit d’une pleine page est imprimé dans le plus grand quotidien suédois. La manifestation est suivie d’un rassemblement au conservatoire de musique de Gävle, où sont interprétées des chansons de Joe Hill. Des rendez-vous sont proposés pour d’autres événements commémoratifs.
Comme le montre cette sélection sommaire, Hill demeure - après tant d’années - un sujet de choix pour les couvertures de journaux. Mais il alimenta dans le même temps bien d’autres pages et rubriques des folliculaires. Pour un homme qui n’est jamais mort, sa capacité à s’incruster dans la nécrologie des autres est par exemple assez étonnante. Quand le vieux routard wob Herbert Mahler mourut en 1961, la nécrologie du New York Times consacra deux paragraphes à son rôle en tant qu’organisateur du blocus du New Republic en 1948 avec le Comité des Amis de Joe Hill [19 août, 17]. En 1976, beaucoup de nécrologues de Paul Robeson mentionnaient la chanson Joe Hill.
Ailleurs, Hill occupa carrément la première place. En 1985, quand l’auteur de I Dreamed I Saw Joe Hill Last Night mourut, le Chicago Tribune titra « Alfred Hayes, scénariste, le poète de ’Joe Hill’ ». Six ans plus tard, à la mort de Earl Robinson, le Seattle Post Intellingencer, le journal de sa propre ville, intitula sa nécrologie : « Le compositeur de Joe Hill, Robinson ».
En plus d’être la vedette des gros titres des journaux, de squatter les nécrologies des autres et d’apparaître occasionnellement dans des clips télévisés, notre barde wobbly eut l’honneur de voir son nom briller à l’affiche de plusieurs centaines de salles de cinéma lorsque le film de Bo Widerberg sortit en 1971. Pour ne rien arranger, le film représenta la Suède cette année-là au festival de Cannes. S’il est malheureusement vrai que le film baigne dans le sentimentalisme et soit par ailleurs décevant à bien d’autres égards, le simple fait qu’il existe un long-métrage sur Joe Hill est déjà en soi assez stupéfiant. Comme les romans pourtant peu flatteurs de James Stevens et Wallace Stegner le laissaient déjà présumer, le film de Widerberg prouve, sur un autre support, que Joe Hill n’a jamais cessé de vivre dans la plus irréductible de toutes les cachettes possibles : l’imagination populaire.
Laissons les romanciers étaler leurs fantasmes et les réalisateurs s’accrocher à leurs erreurs - le compagnon travailleur Hill est toujours dans la place, attisant les flammes de la contestation. Dans l’univers flou de la culture de masse, comme l’aurait dit un auteur de vaudevilles, « chaque coup est un bond en avant. »
Le film de Widerberg et l’accueil qu’il reçut, comme l’écho fait aux nombreux livres sur Hill - particulièrement à la biographie de Gibbs Smith en 1969, mais aussi au best-seller de John McDermott basé sur le film - contribuèrent à faire de Joe Hill un nom familier aux médias. Cet intérêt médiatique, conjugué aux discussions et à la curiosité qu’il provoqua inévitablement, a sans doute concouru à grossir l’assistance aux événements liés à Joe Hill.
D’innombrables artistes ont immortalisé Hill, notamment Carlos Cortez, dont les grandes linogravures ornèrent les locaux IWW et les librairies alternatives tout autour du monde. Beaucoup de dessinateurs wobblies, dont Ralph Chaplin, L. S. Chumbley et Jim Lynch, caricaturèrent Joe Hill, comme l’ont fait également les dessinateurs les plus populaires du mouvement ouvrier aujourd’hui, Mike Konopacki et Gary Huck. Le badge « Don’t mourn, Organize ! », avec un dessin de Lisa Lyons, de la fin des années soixante, est encore arboré de nos jours sur les piquets de grève. La fresque transportable de Mike Alewitz (1990), représentant Joe Hill, encadré par deux Mr Block, une galette fumante flottant au dessus de la tête, est également disponible sous forme de Tee-shirt en quadrichromie.
Bien sûr, pour perpétuer l’esprit de Joe Hill et son percutant, rien ne vaut ses chansons. A l’instar de ses funérailles, toutes les commémorations ultérieures n’ont pas manqué de faire vibrer ses brûlots au son du banjo et des guitares. Il était bien connu de son vivant pour ses chansons, et ce sont encore elles qui font l’essentiel de sa réputation aujourd’hui. C’est le plus répertorié des wobblies ; ses chansons figurent dans d’innombrables recueils de chansons ouvrières et populaires aussi bien que dans des recueils plus spécialisés de chansons hobo, socialistes, protestataires ou de poésie révolutionnaire.
Les chansons de Joe Hill furent enregistrées par Joe Glazer, Pete Seeger, Cisco Houston, Tom Glazer, Utah Phillips, Bill Friedland, Hazel Dickens, Billy Bragg, Faith Petric, Ani DiFranco, Bucky Halker, Si Kahn, Keith et Rusty McNeil, les Dehorn Squad et d’autres, sans compter les nombreux interprètes suédois et d’ailleurs. Curieusement, Len Wallace - un des meilleurs auteurs et musiciens rebelles de nos jours, dans la tradition de Joe Hill - n’a encore enregistré aucune chanson de Hill, mais il est heureusement encore assez jeune pour combler cette lacune.
Joe Hill est l’un des deux wobblies, avec Ralph Chaplin - son Solidarity Forever fut longtemps reconnu comme l’hymne de tout le mouvement ouvrier U.-S. - dont les chansons figurent régulièrement (même en version abrégée) dans les recueils de chansons de différents syndicats de l’AFL-CIO et dans l’AFL-CIO même.
Les chansons sur Joe Hill ont également contribué à maintenir vivante la mémoire de Joe Hill dans la conscience populaire. La chanson de Hayes et Robinson, Joe Hill, popularisée par Paul Robeson, Joan Baez ou Robinson lui-même, entre autres, eut un retentissement considérable, même si elle fut précédée de bien d’autres chansons sur Joe Hill. Après les paroles de Dick Brazier et T-Bone Slim, remontant aux années 1910 et 1920, on peut recenser Joseph Hillstrom, de Woodie Guthrie, Joe Hill, de Phil Ochs, Joe Hill par Si Kahn (réintitulé par la suite Paper Heart, en référence à la cible de papier que ses bourreaux avaient placé sur la poitrine de Hill), Joe Hill Ashes de Mark Levy et, moins connu, All Hail Joe Hill, par Folke Geary Anderson, pionnier du mouvement des années 70 et 80 pour la réhabilitation officielle. (4)
La chanson de Hayes et Robinson, dans le même temps, suscita nombre d’imitations et parodies : I Dreamed I Saw Saint Augustine de Bob Dylan, I dreamed I Saw Phil Ochs Last Night de Billy Bragget parmi d’autres versions diverses et variées rapidement oubliées de "J’ai Rêvé Avoir Vu [au choix] la Nuit Dernière". La chanson de Hayes et Robinson est également citée dans une chanson de Si Kahn - We All Sang Bread and Roses [Nous Chantions tous "Du Pain et des Roses"], dont le refrain est :
We all sang Bread and Roses,
Joe Hill and Union Maid,
And we all joined hands together saying,
We are not afraid.
Solidarity Forever will go rollin
through the hall.
We Shall Overcome together,
one and all. (5)
Dans l’une des études les plus pénétrantes et stimulantes jamais écrites sur Hill et sa luxuriante descendance, Lori Elaine Taylor éclaira en 1993 la nature de l’influence mutuelle complexe entre les divers auteurs disciples du barde wobbly :
« Billy Bragg, qu’un journaliste de Village Voice décrit comme un croisement entre Joe Hill et Benny Hill, écrit dans les dernières lignes du livret d’un album de Phil Ochs : “ Tout le monde voudrait être quelqu’un d’autre. Phil Ochs voulait être Elvis Presley. Je voulais être les Clash. Tous deux, à un moment ou à un autre, aurions voulu être Bob Dylan, qui voulait d’abord être Woodie Guthrie ”. Ainsi Joe Hill engendra-t-il Woodie Guthrie, qui avec Elvis Presley engendra Phil Ochs, qui avec les Clash engendrèrent Billy Bragg - la généalogie musicale et politique est infinie car non linéaire. Le conteur s’invente son propre passé en choisissant de souligner telle influence, en voulant être quelqu’un d’autre. [...]
Joe Hill est une abstraction. Joe Hill est un héros, une figure de légende. Son nom, comme son histoire et sa légende n’appartiennent à personne, mais ne sont pas sans héritiers.
Le processus par lequel une personne devient un héros dépend du conteur de l’histoire, qui la modifie insensiblement au gré des circonstances. Le contexte contemporain en perpétuel changement révèle toujours plus le sens d’un conte que son contexte originel et sa littérature établie. [...] Chaque personne ayant entendu la légende [de Joe Hill] en a une version, et chaque conteur appartient à son époque. [...] Bien des communautés différentes se servent de l’histoire de Joe Hill pour interpréter leur présent. »
L’histoire de Joe Hill est évidemment indissociable de la dissidence, de la poésie, de la contestation, de la lutte pour la liberté et une vie meilleure pour tous. Chacun à leur manière, ses conteurs contemporains se ressemblent sur au moins un point : Ils luttent tous plutôt que de se plaindre. Lors de grèves ou rassemblements syndicaux ; lors de manifestations contre la guerre, contre le racisme, contre la globalisation ou pour l’environnement ; aux pique-nique du premier mai, aux concerts de soutien à des prisonniers politiques, à l’occasion de prises de parole dans des endroits comme Bughouse Square, ou plus simplement lors de rencontres entre amis dans des cafés, les chanteurs improvisent généralement quelques mots sur l’homme et son syndicat, ainsi que sur son martyre, avant d’interpréter une chanson de Joe Hill. Il n’existe pas beaucoup d’auteurs de chansons qui soient ainsi honorés. Ce qui tend à démontrer qu’il y a quelque chose de spécial dans le destin de Hill et ses chansons, et que ceux qui les chantent souhaitent partager ce « quelque chose » avec leurs auditeurs. En ce sens, chaque nouvelle interprétation est une sorte d’hommage.




