De toutes les ironies amères qui abondent dans l’affaire Hill, la plus frappante est sans doute la manière avec laquelle les représentants officiels de la “Loi” ont bafoué et piétiné cette même “loi” qu’ils étaient sensés défendre, afin de piéger, inculper et tuer un homme contre lequel ils furent incapable de produire la moindre preuve. Le procureur qui ne cessa de calomnier Hill et l’IWW que lorsqu’il se sentit autorisé à intimider un témoin ; le juge ouvertement partial qui récusa froidement des témoignages vitaux pour la défense ; le défilé de parjures présentés comme “témoins de l’accusation” : n’est-il pas évident que ce sont eux les véritables criminels de l’affaire ?
Le procès de Hill n’était cependant en aucun cas exceptionnel à cet égard. Il n’est qu’une banale illustration de la vie d’une société de classe : lorsqu’un pauvre, particulièrement avec des convictions radicales, tombe entre les mains des autorités - de ces « molosses rapaces qui grognent dans la niche de la justice », pour reprendre Robert Burns - il est presque impossible de l’en tirer. Dans sa critique acerbe du célèbre procès du Haymarket de 1887, le gouverneur de l’Illinois John P. Altgeld parle de la « férocité malsaine » de la cour et ces mêmes mots s’appliquent à la grande majorité des procès postérieurs impliquant des représentants du mouvement ouvrier radical. Les procès des militants IWW Preston et Smith en 1907, de Ford et Suhr en 1914, de Haywood avec une centaine d’autres compagnons travailleurs en 1918, de Centralia en 1920 ne sont que quelques exemples de ces procès au cours desquels juges sans scrupules et procureurs revanchards, sans soucis des preuves, ont convaincu des jurés triés sur le volet de condamner des radicaux ouvriers innocents pour des crimes invraisemblables. Comme le suggéra Charles Ashleigh dans son roman autobiographique The Rambling Kid, « le jury devait comprendre qu’il relevait de son devoir patriotique d’envoyer tous les IWW en prison, qu’ils soient coupables ou non ».
Les cas de Leonard Peltier, de Mumia Abu-Jamal et de tant d’autres radicaux dernièrement montrent que le coup-monté reste de nos jours un élément central du système injuste judiciaire U.-S.
Au temps de Joe Hill comme aujourd’hui, les flics et les tribunaux - dans leur cynisme et leur hypocrisie suffisantes - ne faisaient que refléter l’ordre social de classe et de suprématie blanche dont ils sont les serviteurs. La petite minorité qui tire réellement profit du système capitaliste n’a jamais assumé les problèmes immenses et désastreux engendrés par le capitalisme ; il leur est bien plus facile de s’en prendre à d’autres - des syndicalistes, par exemple, surtout s’ils sont révolutionnaires. Le capitalisme se comporte comme un aigrefin qui crierait “au voleur !” en désignant un étranger au loin pour détourner l’attention de ses propres méfaits. A chaque crise, les dirigeants et gardiens d’un système de rapine, de vol, de crime et de terreur ont toujours trouvé utile d’accuser ses critiques.
Une diversion de prestidigitateur soigneusement calculée, ingrédient de base de toute propagande capitaliste. Elle attisait ainsi régulièrement le spectre du Péril Rouge qui facilitait la condamnation de wobblies et/ou d’autres radicaux pour des crimes qu’ils n’avaient pas commis - condamnations permettant en retour de légitimer la propagande (“Ces IWW doivent être coupable, sinon ils ne seraient pas en prison, non ?”).
Du temps de Hill, la propagande pour le Capital était largement du ressort de la presse quotidienne, des publications de masse, comme du clergé, des agences de détectives et de briseurs de grève ou des professeurs. En coulisse agissaient de puissantes - et parfois secrètes - organisations d’hommes d’affaires ou de “citoyens” (comme le Ku Klux Klan ou l’American Protective League), dont l’influence sur la presse, la police et les politiques était énorme. Chrétiens bigots, agités du drapeau, xénophobes, champions de la “race blanche” et autres malades fascisants : voici les auteurs du mythe selon lequel l’IWW était, par définition, comme le résuma Theodore Roosevelt, « une organisation criminelle », faisant donc de tous ses membres des malfrats. Par leurs récits de une terrifiants, leurs éditoriaux enragés, leurs sermons apocalyptiques et une pléthore de pamphlets paranoïaques, ces zélotes anti-IWW ont fait du syndicat le plus désintéressé et altruiste de l’histoire des Etats-Unis une horde diabolique de criminels.
Le lynchage médiatique s’étendit des années 1910 à la fin des années 1920. Un journal socialiste sympathisant des IWW, le New Justice, relevait en novembre 1919 que
« la presse réactionnaire se livre à une véritable débauche d’invectives et d’injures contre les Industrial Workers of the World. Il n’existe presque aucune catastrophe connue qui ne soit imputable d’une manière ou d’une autre aux “wobblies” [...] Il faut toutefois reconnaître que ces scribouilleurs de journaux n’ont pas encore accusé les “wobblies” d’être à l’origine des tremblements de terre, inondations ou raz-de-marée. »
En parlant du traitement réservé à l’IWW par la presse U.-S. à cette époque, E. W. Latchem ironisa, dans le One Big Union Monthly d’août 1920 : « pas une morsure de vérité dans tout ce qui est écrit ».
La littérature anti-IWW n’était cependant pas l’apanage d’obscurs pigistes bidouilleurs, de Mr Blocks enivrés, d’organisations haineuses et de petites frappes déléguées. Des éditeurs “respectables” apportèrent un lourd tribu à la confusion. L’infâme The Web : The Authorized History of the Américan League, d’Emerson Hough, sortit en 1919 chez la Reilly and Lee Company à Chicago, l’éditeur des Magicien d’Oz de L. Frank Baum. Toute la prose de Hough ressemble à un appel au lynchage :
« Pendant des mois et des années [...] les Industrial Workers of the World, comme ils s’appellent eux-mêmes, furent réputés pour leur anarchie et leur violence. Leur carrière est jonchée d’innombrables actes impitoyables ; ils détruisirent pour des millions, peut-être des milliards de dollars de biens privés. [...] Rien ne manque à leur répertoire de crimes et de terreur, et ils s’inspiraient autant de la barbarie que du vice des Huns pour provoquer et se jouer à la fois des représentants de la loi dans une douzaine d’Etats de l’ouest. [...]
Quand on leur résistait, [les IWW] cassaient et brûlaient et détruisaient, mutilaient et assassinaient. [...] Ils furent coupables de presque tout ce qu’un esprit dépravé peut imaginer en matière de crime. »
Il n’existe en réalité aucune preuve, aucun indice qu’un seul IWW, où que ce soit, ait jamais commis ce genre de crime. La destruction, l’incendie, la mutilation, le meurtre étaient toujours du fait de l’autre côté - capitaliste.
Americanism Versus Bolchevism, par l’ancien maire de Seattle Ole Hanson, édité par Doubleday, Page and Company à New-York en 1920, est empli d’absurdités odieuses de ce genre :
« Les IWW haïssent tous les pays, mais ils détestent et exècrent encore plus le nôtre - le plus libre de tous - que tous les autres réunis. Les IWW ridiculisent la Loi divine autant que les lois humaines. Ils croient nécessaire et juste de détruire toute chose. Leur doctrine est que tout est mauvais. [...]
Ils sont contre tout gouvernement. Ils sont contre toute morale. Ils sont contre tout progrès. Ils sont contre toute décence. [...] Ils entendent installer le règne de l’ineptie, de l’inexpérience, de l’ignorance, de l’impuissance, de la cruauté, du désespoir et de la faillite. »
Pieusement présentée comme la Vérité, toute cette littérature anti-IWW ne se constituait en réalité que d’histoires sensationnelles ficelées selon les circonstances. Alors que les directeurs de journaux emplissaient leurs colonnes de “nouvelles” qui n’étaient rien d’autre que de la fiction - pour la simple raison que leurs auteurs ne se souciaient pas un instant des faits - les auteurs de fiction professionnels injectèrent dans leurs romans de hautes doses d’opinions anti-IWW. Le rôle des romans dans le développement des sentiments hostiles à l’IWW est sous-estimé, et mérite un examen plus approfondi.
Dans beaucoup de ces ouvrages, le syndicat n’est qu’un sujet mineur en toile de fond, mais il y est décrit si hideusement que le lecteur ne peut facilement l’oublier. Dans The Land that Time Forgot d’Edgar Rice Burrough (publié dans le populaire Blue Book Magazine en août 1918), un traître psychopathe déclare par exemple à ses compagnons d’équipage dans un sous-marin :
« Je vous hais. [...] J’ai été viré de votre chantier naval à Santa Monica. J’ai été viré de la Californie. Je suis un IWW. Je suis devenu un agent Allemand - pas parce que je les aime, je les hais aussi - mais parce que je veux faire du tort aux américains, que je hais plus encore. »
Desert of Wheat, de Zane Grey, publié chez Harper en 1919, vision aigrie des wobblies dans l’agriculture pendant la guerre, fut une sorte de best-seller. L’historien IWW Fred Thompson le résuma en un mot - « venimeux » -, ajoutant que le livre « contribua à envoyer beaucoup de wobblies en prison ». La haine tenace vouée par Grey au syndicat transpire de chaque page :
« La toute première règle de l’IWW vise à abolir le capital [...] Ce n’est pas un syndicat ouvrier ! [...] Ce sont des hors-la-loi, des voleurs, des maîtres-chanteur, des pirates. [...] L’IWW [...] n’est rien d’autre qu’une rébellion. [...] Ils sont contre la guerre, et ils le font savoir en brûlant notre grain, détruisant notre bois et faisant exploser les trains de marchandise. [...] Les villes de l’ouest cherchent à les déporter. Dans le temps on aurait pu prendre d’autres mesures plus drastiques. Ces gens de l’ouest étaient plus à l’aise avec la corde et le fusil en ce temps là. »
L’héroïne de The Red Mesabi, par George Ryland Bailey (édité par Houghton Mifflin à Boston en 1930), descend dans une mine et découvre
« D’étranges signes décorant une énorme planche de tous côtés. Les lettres IWW la foudroyaient de chaque angle. Elle ressentait une sinistre menace dans cette trace d’une organisation agissant dans l’ombre, qui laissa de profonds traumatismes sur son passage dans des régions tranquilles. Il lui semblait ressentir la même chose qu’un capitaine de navire découvrant les ravages de rats dans l’obscurité de sa propre cale. »
Ces romans de gare pour bien-pensants et petits-blancs apeurés font entrer à coups de masse dans l’esprit du lecteur que l’IWW est dangereux, dissimulateur, insidieux et toujours mystérieusement omniprésent, comme si Frankeinstein, Barbe-Bleue, Fantomas, le Croquemitaine, Jack l’éventreur et des dizaines d’autres exemplaires de la même engeance s’étaient ligués dans un Grand Syndicat Unique de Toutes les Ames-Damnées.
La terreur et la haine des IWW exprimées par les apologues de l’esclavage salarié ne sont pas sans rappeler la peur et la haine des abolitionnistes éprouvées par les propriétaires d’esclaves avant la Guerre de Sécession. Tous ceux dont la “propriété privée” résulte de ce qu’ils ont volé au travail des autres ne veulent rien entendre ni lire des méfaits de l’esclavage ou des vertus de la liberté et de l’égalité, et ne veulent pas non plus que quiconque puisse l’entendre ou le lire. Dans leur lutte contre les propriétaires d’esclaves de leur temps, les wobblies - qui inscrivaient le syndicalisme industriel révolutionnaire dans la continuité de la lutte pour l’abolition de l’esclavage - savaient pertinemment que la persécution légale et illégale qu’ils subissaient n’était que l’actualisation des traitements cruels infligés à leurs précurseurs abolitionnistes. Comme l’affirma James P. “Big Jim” Thompson à la cour pendant le grand procès IWW de 1918 :
« Les gens qui tapent sur l’IWW sont du même genre que ceux qui traînèrent William Lloyd Garrison dans les rues de Boston une corde au cou, [et] qui tuèrent Lovejoy et jetèrent sa presse dans la rivière. »
The Devil’s Hand, d’Edith Summers Kelley, se distingue par son traitement de l’IWW de tous ces romans des années 1920 cités plus haut. Kelley y raconte l’histoire de la population ouvrière métissée de l’Imperial Valley en Californie avec, en arrière-plan, la résurgence des IWW parmi les travailleurs agricoles au milieu de la décennie. En contraste éclatant avec les livres pré-cités, le roman de Kelley comprend quelques passages aussi percutants que celui-ci, relatant une discussion sur le Ku Klux Klan au cours d’un dîner :
« J’vais vous dire, m’sieur, qui appartient au Klan : c’est les commerçants, c’est les prêtres, c’est les avocats, et les croque-morts, et les vrais requins d’Etat et tous les autres du même acabit, des gens qui vivent sur le dos des travailleurs et qui profitent bien des choses comme elles sont, et qui veulent pas que ça change.
- Le Klan s’oppose aux grèves et à l’IWW parce qu’il s’oppose à toute violence des masses, dit M. McCumber en engloutissant un méchant morceau.
- Ah ouais, c’est c’qu’ils disent et bien sûr ça sonne vachement bien. C’qui cloche, c’est qu’c’est faux. C’qu’ils veulent vraiment dire, c’est qu’ils ont peur que les travailleurs s’y mettent sérieusement un jour, tous ensemble, alors ils voudraient rester plus fort que tous les travailleurs.
- Vous vous méprenez complètement, jeune homme. Quand avez-vous vu des hommes d’affaires, des hommes de foi, des avocats et d’autres personnes de la sorte se livrer à de telles violences en réunion dans ce pays ?
- Pas moins qu’des centaines de fois ces dernières années. Ca n’vous intéresse pas beaucoup de toute façon alors vous voyez pas que dans ces bandes y a surtout des cols-blancs. C’est eux les lynchages, c’est eux le goudron et les plumes et tout le reste. »
Plus tard, un wobbly écope d’une lourde peine pour “syndicalisme criminel” :
« Dix ans ? Au pénitencier ? [...] Oui, c’est ce qu’ils t’ont infligé pour aimer ton prochain comme toi-même. »
Doit-on en conclure que l’existence de The Devil’s Hand démontre le triomphe du bon vieux fair play U.-S., que le livre brillant de Kelley compense clairement quelques torts des divagations irresponsables et meurtrières de Zane Grey et autres adeptes de la corde et du fusil ? Non. Le livre de Kelley fut refusé dans les années 1920 et ne parut pour la première fois qu’en 1974.
Le précédent roman de Kelley, Weeds, reçut un accueil favorable et, s’il ne fut pas un best-seller en son temps, il est depuis longtemps considéré comme « un ouvrage majeur dans la littérature américaine » et même comme un « chef-d’oeuvre ». The Devil’s Hand fut pourtant écarté. Harcourt, Brace « ne l’aimèrent pas » ; un agent l’ayant lu ne l’aurait pas retenu. Des écrivains célèbres comme Upton Sinclair et Floyd Dell pouvaient passer en insérant dans leurs livres quelques références amicales aux wobblies, pas une auteure relativement inconnue comme Kelley. La règle ces années-là semblait prescrire qu’il était parfaitement acceptable d’inclure des personnages IWW dans ses romans - mais à la seule condition d’en faire des méchants.
Nous devrions tous être reconnaissants à Edith Summers Kelley d’avoir fait la preuve objective que les livres refusés par les “éditeurs respectables” nous en disent plus sur l’“esprit du temps” que ceux qu’ils publient.
Les romans anti-IWW postérieurs seront un peu plus subtils que ceux de Zane Gray et consorts - et certains parviendront même à passer pour “bienveillants”. Le Preacher and the Slave de Wallace Stegner, aux multiples éditions (le livre sera plus tard retiré sous d’autres titres), en est l’exemple le plus connu et il a sans doute fait plus pour obscurcir la vérité sur Hill et l’IWW que tout autre ouvrage - de fiction ou autre.
Un peu plus loin, nous verrons ce qu’un ami de Joe Hill tenait à dire du livre de Stegner. Revenons d’abord, du point de vue de la nature de la criminalisation de l’IWW, sur l’article de Stegner pour le New Republic en 1948, “Joe Hill : The Wobblies’ Troubadour”, deux ans avant la sortie de son roman. Stegner tente dans cet article de donner une sorte de vraisemblance sociologique au mythe de droite faisant de l’IWW une “organisation criminelle”. Son “argument” est aussi simple que simpliste : puisque l’IWW entendait essentiellement organiser les pauvres, il comptait donc inévitablement « parmi ses membres une bonne proportion de personnes ayant un casier judiciaire ».
Dois-je ajouter que Stegner ne donne évidemment aucune preuve à l’appui de cette “observation” qui n’est en réalité qu’une accusation ? Comme toutes les assertions de Stegner à propos de l’IWW, celle-ci n’est pas seulement fausse, mais contraire à la vérité. Loin d’accueillir des criminels professionnels dans ses rangs, l’IWW avait élevé une solide barrière contre eux. Beaucoup de dirigeants corrompus de syndicats AFL - dans le bâtiment, par exemple, ou parmi les machinistes, les camionneurs et tant d’autres - ne se contentaient pas d’accueillir des criminels dans leurs rangs, mais ils leurs permettaient souvent de contrôler des sections syndicales entières. Rien de la sorte ne pouvait arriver chez les IWW. Qu’auraient eu à faire des braqueurs, des cambrioleurs, des arnaqueurs, des escrocs, des trafiquants et des maquereaux dans un syndicat industriel révolutionnaire luttant pour l’abolition de l’esclavage salarié ? Du point de vue IWW, ceux-ci ne faisaient d’ailleurs pas partie de la classe ouvrière, mais plutôt d’un mini-capitalisme illicite - et qui sévissait en outre particulièrement contre les travailleurs itinérants, les immigrés et les chômeurs.
De plus, le syndicat n’avait aucune indulgence pour les profiteurs, les sangsues et les pique-assiettes, tous ces bureaucrates utilisant leur carte de membre comme une carte de resto. Que ce soit localement ou internationalement, les caisses étaient quasiment toujours vides. L’IWW demandait de faibles cotisations et ses responsables officiels, ses orateurs et organisateurs étaient les moins rémunérés de tout le mouvement ouvrier U.-S. ; leur dévotion au syndicat était une oeuvre d’amour. Les wobblies se pensaient comme des combattants pour la révolution. On attendait de chacun de ses membres qu’il ou elle fasse tout ce qui lui était possible de faire afin que, suivant les paroles de Joe Hill :
All the workers in the world to organize
Into a great big union grand (1)
mais ils ne le faisaient certainement pas pour de l’argent.
En bref, l’IWW était un véritable repoussoir à criminels. Ces derniers en avaient peur et le haïssaient, coopérant volontairement avec les patrons, la police et les soldats pour le détruire. En ce temps-là comme de nos jours, les pires escrocs faisaient partie des patriotes les plus vociférants (Rappelons qu’un des gangsters les plus ouvertement anti-rouge du Chicago des années 1920 s’appelait Al Capone).
Les criminels avaient toutes les raisons de détester l’IWW, car, comme Big Bill Haywood le remarquera dans sa déposition à la Commission pour les Relations Industrielles U.-S., le syndicalisme industriel révolutionnaire aurait
« écarté le crime et les criminels. [...] L’abolition du salariat - l’abolition de la propriété privée - éliminera 95% des crimes. »
Ou, comme le dit Joe Hill dans We Will Sing a Song, l’IWW n’était pas seulement « l’espoir du travailleur et de l’esclave », mais également « la terreur du pique-assiette et du larbin ».
Dans l’International Socialist Review de septembre 1916, Walter T. Nef relève que les organisateurs IWW rejetaient « joueurs professionnels, arnaqueurs et braqueurs » des champs agricoles, ces « vautours » étant rapidement engagés comme hommes de main, vigiles et délégués par les autorités locales des villes environnantes. La propension des criminels à se faire flics - et vice versa - est bien connue et de long cours. L’Encyclopedia of Western Gunfighters est remplie de receleurs de bétail, de faussaires, de braqueurs et autres scélérats qui, entre meurtres et agressions, ont servi comme représentants de la loi.
L’article de Stegner dans le New Republic entend convaincre plus généralement le lecteur de la « culpabilité probable » de Joe Hill dans l’affaire qui l’entraîna devant le peloton d’exécution. Stegner semble s’être persuadé que le poète wobbly, entouré qu’il était de « personnes avec un casier judiciaire » - c’est à dire de travailleurs et travailleuses de l’IWW -, ne pouvait être autre chose qu’un voleur et donc un meurtrier « probable ». Malheureusement pour lui - sans parler de son “raisonnement” plus que douteux -, le fait qu’il n’existe aucune preuve que l’IWW comprenait « une bonne proportion de personnes ayant un casier judiciaire » suffit à anéantir son hypothèse lamentable. Comme le dira Ralph Chaplin en réponse aux allégations de Stegner :
« Les seuls wobblies que je connaisse avec un casier judiciaire ne l’ont rempli que de leur lutte pour les droits de l’homme - il n’y avait personne dans l’IWW qu’on puisse raisonnablement désigner comme un véritable criminel. [...] Les gangsters de l’époque étaient dissuadés par l’IWW en tout point. [...] Quiconque essaie de distribuer Joe Hill dans le rôle du voyou et du gangster se voit définitivement contredit par les faits objectifs. »
Mise au point tirée de l’“Open letter to the New Republic” de Ralph Chaplin, publiée par l’Industrial Worker après que le New Republic l’ait supprimée.
Sa réitération de la procédure fallacieuse caractérisant le procès de 1914 est sans doute ce qu’il y a de plus remarquable dans la tentative de Stegner pour condamner Hill de nouveau en 1948. Encore une fois, la “charge de la preuve” est opportunément ignorée. Stegner n’essaie pas de prouver que l’IWW a effectivement recruté de véritables criminels ; il s’est simplement fait cette réflexion et l’a jugée suffisamment bonne pour l’exposer dans son article. Qu’une personne reste innocente jusqu’à ce que sa culpabilité soit prouvé “au delà du doute raisonnable” n’a pas plus d’importance pour les détracteurs posthumes de Hill que ça n’en avait pour le procureur Leatherwood et son jury stupide mais obéissant du procès initial. L’article fallacieux de Stegner - comme toutes les autres productions récentes de ce genre - ne donne aucune nouvelle information, aucun fait solide, rien de substantiel sinon des assertions ineptes, du vent, de l’affabulation, des insinuations et un paresseux “d’après ce que j’ai entendu dire” qui ne serait jamais admis comme une “preuve” par n’importe quelle cour honnête. Quoi qu’une telle “preuve irrecevable” - et même aucune preuve du tout - ne soit de toutes façons et le plus souvent que la seule preuve avancée dans les procès de radicaux et/ou de travailleurs.
Quelques IWW ont répondu à l’article de Stegner, relevant ses nombreuses erreurs, inconsistances et méprises, mais en vain. Le romancier n’avait visiblement aucune volonté d’apprendre la vérité sur Joe Hill, préférant s’attarder sur les rapports de police, les compte-rendus de la presse de Salt Lake City et les différents faux témoignages du genre de celui de McClintock, qui étaient trop contents de se répandre et d’abonder dans son sens. Non content de déclarer Hill « probablement coupable » à trois reprises - dans deux courts articles diffamatoires et une lettre au directeur du journal -, Stegner remit ça en long, en large et en travers dans son roman gras de 403 pages.
The Preacher and the Slaves répète tout ce qu’il a déjà dit en l’enjolivant de nouvelles erreurs et élucubrations. La plupart de ces attaques ont déjà été réfutées, il serait inutile de perdre du temps à se pencher en détails sur leur version romancée. Un des amis proches de Joe Hill - Alexander MacKay - prit cependant la peine d’écrire un long compte-rendu critique du livre de Stegner. Ce compte-rendu n’a semble-t-il été reproduit nulle part et a même échappé à la plupart des chercheurs sur Hill (2). Parce qu’il s’agit, jusqu’à preuve du contraire, de la seule défense détaillée de Hill par quelqu’un l’ayant personnellement connu, et aussi parce que les remarques du compagnon travailleur MacKay sont d’un grand intérêt, il m’a semblé que ce texte relativement inconnu méritait d’être cité ici en longueur.
Décrivant le roman de Stegner comme « très éloigné d’une véritable représentation de Joe ou du mouvement wobbly », MacKay poursuit :
« Je connaissais Joe Hill et je peux témoigner que le portrait qu’en fait Stegner est méconnaissable et n’est sous bien des aspects qu’un grossier libelle, avec des pointes d’absolue diffamation. [...] Ce n’est qu’un ramassis de ouï-dire. [...] Pourquoi s’attaquer à Joe Hill et tenter de détruire son mythe, construit sur le pouvoir de ses chansons et son martyre ? Joe a gagné son mythe de haute lutte, qui est bien plus révélatrice que la plupart des mythologies de nos saints et héros théologiques et capitalistes.
Le livre avance d’erreurs logiques en erreurs chronologiques [...] identifiant la plupart des fausses informations recueillies sur Joe Hill par Stegner. Stegner admet franchement son ignorance du mouvement IWW et sa connaissance ambiguë de Joe Hill. [... Il] était encore au biberon quand Joe Hill était en vie, il a donc du s’en remettre aux on-dit, aux rumeurs et commérages, et même à de sacrés mensonges éhontés, desquels il a tiré une caricature. [...]
Joe en tant que martyr résiste aux coups de Stegner, qui revient à la charge et insiste mais, finalement, le mot martyr n’est qu’un synonyme de victime du système. [...] Qui pourrait douter un instant que c’est sa carte de wobbly qui a coûté la vie à Joe Hill ? Rien de neuf à ce qu’un rebelle perde la vie ou la liberté pour une bonne raison ou une autre. Chacun sait qu’un criminel bien connu a plus de chance de se sortir d’un tribunal capitaliste qu’un rebelle bien connu.
Supposez par exemple qu’un gangster réputé soit arrêté en train de buter un gars, voire même un flic. Le témoignage est direct et irréfutable, sans l’ombre d’un doute circonstanciel comme dans le cas de Hill. Le gangster est reconnu coupable mais, juste avant l’exécution, le Président des Etats-Unis et le représentant d’un pays étranger demandent un nouveau procès ou la clémence. Croyez-vous que le gangster sera exécuté dans de telles circonstances ? Personne ne peut le croire. Vous savez pertinemment que la machinerie légale ferait automatiquement marche arrière, découvrant divers échappatoires. On se rendrait compte ainsi que ce gars n’était coupable que d’évasion fiscale et serait condamné à des travaux d’intérêt général pendant quelques mois dans la prison du Comté ou, au pire, à Alcatraz, après quoi il serait autorisé à se retirer sur son île privée, où il coulerait des jours heureux.
Parcourez toute l’histoire judiciaire des Etats-Unis et vous ne trouverez pas un seul exemple de condamné ayant été exécuté après l’intervention conjuguée de deux gouvernements, sauf s’il s’agit d’un rebelle social, et considéré comme une menace à l’ordre établi.
Il faut admettre que l’IWW était une grosse épine dans le pied des Seigneurs du Cuivre et des subordonnés de la loi et l’ordre de l’Etat de l’Utah. Le patriarcat était convaincu par la propagande répandue dans tout le pays qu’ils avaient capturé un puissant élément de l’IWW si craint et détesté, dans la personne du dénommé Joseph Hillstrom. Dès lors, l’affaire Joe Hill était bouclée, avec ou sans preuve. [...] L’histoire est limpide et éloquente. [...] Crimes arrangés et preuves maquillées ont toujours été de puissantes armes de guerre des classes pour se débarrasser des agitateurs. De Socrate à Sacco et Vanzetti, l’histoire se conclue toujours par d’interminables peines de prison, ou par une coupe de ciguë, avec la corde ou le peloton d’exécution. [...]
[Stegner] confond l’IWW avec Meurtre & Co, organisé en “église militante” [et il] fait de Joe Hill un croisement entre François Villon et Wild Bill Hickock. »




