Bonnes feuilles

II. Le barde wobbly — Chapitre 2

Un « Grand Syndicat unique » de poètes

Que Joe Hill soit réputé comme « poète IWW » ne doit pas faire oublier ce fait déci­sif qu’il y avait beau­coup de poè­tes IWW. Et, du reste, les poè­tes ouvriers ne sont pas appa­rus avec la créa­tion de l’IWW. L’éducation publi­que gra­tuite, por­tée par l’agi­ta­tion pay­sanne et ouvrière des années 1830 et 1840, entraîna une aug­men­ta­tion cons­tante de la pro­duc­tion lit­té­raire des clas­ses popu­lai­res, qui à son tour encou­ra­gea un nom­bre crois­sant de sala­riés à s’expri­mer d’eux-mêmes par l’écriture. Dans le même temps, l’inven­tion de la rota­tive et le per­fec­tion­ne­ment des métho­des de pro­duc­tion de papier fai­saient bais­ser les coûts d’édition, ren­dant le patri­moine lit­té­raire mon­dial plus acces­si­ble aux tra­vailleurs. Deux géné­ra­tions avant la nais­sance des fon­da­teurs de l’IWW, les Mechanics’ Libraries 1 étaient des piliers du mou­ve­ment ouvrier amé­ri­cain.

Comme pour tous les autres mou­ve­ments impor­tants dans l’his­toire des États-Unis, les immi­grés ont joué un rôle vital dans la créa­tion de la lit­té­ra­ture ouvrière du pays. En Angleterre, par exem­ple, le mou­ve­ment char­tiste a pro­duit une quan­tité impres­sion­nante de poè­mes ; les mineurs gal­lois avaient, quant à eux, une lon­gue et inces­sante tra­di­tion poé­ti­que, recueillie abon­dam­ment dans de nom­breu­ses publi­ca­tions. Les tra­vailleurs anglais, gal­lois, irlan­dais et écossais qui émigrèrent vers le Nouveau Monde empor­taient avec eux leur tra­di­tion lit­té­raire. En 1960, au cours d’un entre­tien avec Archie Green, le song­wri­ter IWW d’ori­gine anglaise Richard Brazier se sou­ve­nait des chan­teurs de rue de son enfance à Birmingham, qui ven­daient leurs livrets de chan­sons.

Les immi­grés qui ne connais­saient pas l’anglais appor­tè­rent leur pro­pre tra­di­tion lit­té­raire. Leur influence sur l’évolution de la poé­sie et des chan­sons de l’IWW fut réelle et impor­tante, même s’il est dif­fi­cile de l’évaluer pré­ci­sé­ment. En tout cas, Joe Hill n’était pas le seul poète wob­bly qui n’ait pas eu l’anglais pour lan­gue mater­nelle. Dans ce pays, les syn­di­cats de l’impri­me­rie — mem­bres du syn­di­cat inter­na­tio­nal des typo­gra­phes — com­ptè­rent nom­bre d’écrivains et de poè­tes. Quelques-uns d’entre eux, comme Sam K. Bangs, George C. Bowen et Eugene Munday étaient fameux dans toute la cor­po­ra­tion. Certains — dont Mark Twain et Charles Farrar Browne (« Artemus Ward ») — devin­rent célè­bres à tra­vers le monde.

Plus com­pa­ra­bles sur bien des points aux chan­sons IWW, les spi­ri­tuals du Sud escla­va­giste d’avant la Guerre civile for­ment l’un des cou­rants les plus riches de toute l’his­toire de la poé­sie et de la chan­son ouvriè­res. Il est impos­si­ble de savoir si Joe Hill ou d’autres wob­blies ont entendu des spi­ri­tuals, mais le fait est qu’une des chan­sons de Hill, John Golden and the Lawrence Strike, s’ins­pire du spi­ri­tual A Little Talk with Jesus et Big Bill Haywood fit allu­sion aux spi­ri­tuals à Chicago, en 1918, lors du plus grand pro­cès ins­truit contre l’IWW, indi­quant qu’ils étaient fami­liers à plus d’un wob. Parlant de « l’esclave domes­ti­que dans le vieux Sud » dont « le corps était la pro­priété du maî­tre », Haywood ajou­tait que « son âme était libre et cette âme libre donna nais­sance au chant ». L’admi­ra­tion notoire des wob­blies pour les abo­li­tion­nis­tes du XIXe siè­cle, ainsi que la concep­tion qu’ils avaient d’eux-mêmes — des « escla­ves du sala­riat » se bat­tant pour « l’abo­li­tion du sys­tème sala­rial » —, sem­blaient bien les pré­dis­po­ser en faveur de tel­les chan­sons. En tout cas, tout au long des années 1910 — l’époque où Joe Hill écrivait ses chan­sons, l’âge d’or du Little Red Song Book —, les spi­ri­tuals étaient tout à fait dans l’air du temps. Dans son auto­bio­gra­phie, Floyd Dell, mem­bre de l’aile gau­che du Parti socia­liste et ami de nom­breux wob­blies, relève qu’à Chicago, en 1912,

[tout] un nou­veau champ de ravis­se­ment esthé­ti­que s’ouvrait à [lui] [...], par­ti­cu­liè­re­ment les negro spi­ri­tuals, qui com­men­çaient à être gra­vés sur dis­que, ou chan­tés par les Tuskegee Singers : Go Down Moses et toute la gamme de ces magni­fi­ques chants de cho­rale.
[F. Dell, Homecoming: An Autobiography, 1933, p. 225]

John Lovell Jr sou­li­gna en son temps que, contrai­re­ment à un malen­tendu lar­ge­ment répandu, les spi­ri­tuals ne trai­tent pas prin­ci­pa­le­ment de reli­gion. Ils ins­trui­sent plu­tôt une puis­sante « cri­ti­que du quo­ti­dien », for­mant « la clé des sen­ti­ments révo­lu­tion­nai­res » de l’esclave, révé­lant une « obses­sion pour la liberté » et des « plans » radi­caux « pour le futur » [Bernard Katz, The Social Implications of Early Negro Music in the US, 1969, p. 132-135]. Pour ce qui est de la « reli­gion » dans ces chan­sons, Lovell expli­que qu’elle four­nit « sur­tout un arse­nal de flè­ches acé­rées, une mine d’ima­ges, une manière de rap­por­ter des obser­va­tions per­ti­nen­tes ».

Ce que dit Lovell des spi­ri­tuals noirs amé­ri­cains res­sem­ble beau­coup à ce qui pour­rait être un com­men­taire du Little Red Song Book. Bien avant que Joe Hill n’écrive des chan­sons wob­bly à par­tir des vieux can­ti­ques de l’Armée du salut, les escla­ves noirs avaient mon­tré la voie en adap­tant les hym­nes chré­tiens à leur pro­pre expé­rience et à leurs pro­pres espé­ran­ces. À pro­pos des spi­ri­tuals, le poète Sterling Brown exposa en 1937, dans Negro Poetry and Drama, une métho­do­lo­gie com­mune à beau­coup de song­wri­ters de l’IWW :

Le chan­teur de negro spi­ri­tuals prend ce qui lui plaît où il le trouve. Alors il le trans­forme et, ce qui est le plus impor­tant, le fait sien.
[Op. cit., p. 17]

Nombre de fem­mes poè­tes influen­cè­rent également l’évolution de la poé­sie et de la chan­son wob­bly. The Cry of the Children d’Elizabeth Barrett Browning, dénon­cia­tion pas­sion­née du tra­vail des enfants, était encore très dif­fu­sée dans les années 1910 et 1920. Les paro­les sur l’injus­tice indus­trielle et la trans­for­ma­tion sociale de la fémi­niste et socia­liste bel­la­myiste Charlotte Perkins Gilman furent par­ti­cu­liè­re­ment popu­lai­res dans les cer­cles IWW, régu­liè­re­ment réim­pri­mées dans la presse du syn­di­cat et sou­vent citées par ses soap­boxers. Très admi­rée également, la grande poé­tesse de l’anar­chisme amé­ri­cain Voltairine de Cleyre, dont les som­bres élégies aux mar­tyrs révo­lu­tion­nai­res étaient sou­vent réci­tées à l’occa­sion de com­mé­mo­ra­tions wob­bly.

Les poè­tes de l’IWW s’ins­pi­rè­rent de ce patri­moine de la poé­sie popu­laire, mais il est évident qu’ils lui ont tou­jours plus apporté qu’ils ne lui ont emprunté. Beaucoup d’ouvriers poè­tes étaient des arti­sans soli­tai­res dont les poè­mes avaient sou­vent peu de rap­port avec ce qu’ils vivaient au tra­vail ou avec leur acti­vité syn­di­cale, encore moins avec la lutte des clas­ses ou la cons­truc­tion d’une nou­velle société. Les poè­tes de l’IWW, par contre, se tenaient pour des mili­tants du Grand Syndicat uni­que et consi­dé­raient leur poé­sie et leurs chan­sons comme insé­pa­ra­bles de leur syn­di­ca­lisme indus­triel révo­lu­tion­naire. À l’IWW, d’ailleurs, la poé­sie n’était pas consi­dé­rée comme une dis­trac­tion « légère », ou « mar­gi­nale » mais comme un trait carac­té­ris­ti­que des publi­ca­tions et de l’acti­vité des wob­blies. « Dans le mou­ve­ment ouvrier moderne », comme le note Pat Read en juillet 1937 dans le One Big Union Monthly, « seul l’IWW a pro­duit un effort sys­té­ma­ti­que pour popu­la­ri­ser les chan­sons de lutte ».

L’expres­sion libre créa­tive tient depuis le début une place impor­tante dans l’accent mis par l’IWW sur l’éducation, l’orga­ni­sa­tion et l’émancipation. Aucune orga­ni­sa­tion syn­di­cale ni aucun autre groupe radi­cal — à l’excep­tion peut-être de l’United Negro Improvement Association de Marcus Garvey — ne publia autant de poé­sie ouvrière que l’Industrial Workers of the World.

En 1910, le syn­di­cat sor­tit un beau petit recueil de poè­mes (plus deux nou­vel­les) de James Kelly Cole, qui mou­rut à 24 ans dans un acci­dent de train sur la route de Spokane, où il devait par­ti­ci­per à la cam­pa­gne pour la liberté d’expres­sion. Les poè­tes IWW Ralph Chaplin, Covington Hall et Arturo Giovannitti publiè­rent quel­ques recueils de leurs poè­mes. La majeure par­tie de la poé­sie wob­bly — celle de Laura Payne Emerson, Richard Brazier, « Dublin Dan » Liston, Bert Weber, T-Bone Slim, Jim Seymour, Mary Marcy, Vera Moller, Lionel Moise ou Laura Tanne, pour ne men­tion­ner que des poè­tes en acti­vité pen­dant les années 1910 — est éparpillée dans les dif­fé­ren­tes publi­ca­tions du syn­di­cat et dans l’International Socialist Review, atten­dant d’être redé­cou­verte.

Le nom­bre de wob­blies poè­tes donne le ver­tige. Personne n’en a fait le compte exact, mais on peut parier sans crainte que l’IWW comp­tait plus de poè­tes que beau­coup de syn­di­cats n’avaient d’adhé­rents. Encore plus impres­sion­nan­tes, par ailleurs, la qua­lité et la diver­sité des œuvres pro­dui­tes par ces escla­ves sala­riés rebel­les. Dans les locaux wob­bly, au déjeu­ner, au tra­vail, dans les coups durs, sur la route, en pri­son et autour du feu des hobo jun­gles, ces poè­tes à la carte rouge dans la poche écrivaient chan­sons, odes, son­nets, vers libres, bal­la­des, épigrammes, slo­gans et même quel­ques haï­kus. Leurs poè­mes allaient de l’élégiaque et nar­ra­tif au sati­ri­que genre « Grand-Guignol », de l’alli­té­ra­tif et spi­ri­tuel au lyrisme le plus pro­fond, avec, ici ou là, des incur­sions har­dies dans les domai­nes de l’humour le plus noir ou de l’anti­ci­pa­tion la plus pure.

Certes, beau­coup de ces poè­mes étaient bâclés, ou l’œuvre de sim­ples rimailleurs. Mais le syn­di­cat comp­tait aussi des song­wri­ters de pre­mier rang, plu­sieurs paro­dis­tes de classe mon­diale et même quel­ques véri­ta­bles voyants de la grande tra­di­tion anti­tra­di­tion­nelle. Ailleurs, nous exa­mi­ne­rons d’un peu plus près le tra­vail de cer­tains de ces génies ins­pi­rés de la classe ouvrière qui sui­vi­rent les tra­ces du fel­low wor­ker Joe Hill.

Les poè­tes qui accom­pa­gnè­rent l’IWW ne furent pas tous des « poè­tes IWW » au sens où l’étaient Joe Hill, Ralph Chaplin et T-Bone Slim. Claude McKay, d’ori­gine jamaï­caine, sans doute le plus célè­bre des poè­tes qui ont eu la carte rouge en poche, adhéra au syn­di­cat alors qu’il tra­vaillait pour un temps dans une usine à New York, en 1919, puis une seconde fois en tant que docker : mais son adhé­sion fut brève et son impli­ca­tion dans le syn­di­cat insi­gni­fiante. Il n’écrivit aucune chan­son syn­di­cale, ni aucun poème ayant l’IWW pour thème, et, de fait, il ne sem­ble pas avoir contri­bué à la presse wob­bly. (Quelques années plus tard, cepen­dant, l’Industrial Worker publia son beau poème If We Must Die.) Pour Joe Hill et les autres poè­tes de l’IWW, poé­sie et syn­di­ca­lisme étaient insé­pa­ra­bles. Pour Claude McKay, ils n’étaient pas seu­le­ment dis­tincts, mais repré­sen­taient deux champs d’acti­vité très éloignés. Ce qui ne signi­fie pas qu’il était en quoi que ce soit hos­tile ou indif­fé­rent au syn­di­cat, bien au contraire. Quand il était à son poste de tra­vail, il paya ses coti­sa­tions, et dans son livre The Negroes in America, publié (en russe) à Moscou en 1923, il ne tarit pas d’éloges sur l’IWW 2. Son bio­gra­phe, Wayne Cooper, expose la conclu­sion à laquelle était par­venu McKay, à savoir que :

[...] une seule orga­ni­sa­tion syn­di­cale amé­ri­caine, les Industrial Workers of the World, [...] [a] sin­cè­re­ment accueilli les Noirs comme des égaux dans leur orga­ni­sa­tion et leurs cam­pa­gnes contre le capi­tal amé­ri­cain. [...] [Le] Parti com­mu­niste [...] a encore à appren­dre de l’IWW.
[W. Cooper, Claude McKay: Rebel Sojourner in the Harlem Renaissance, 1987, p. 186]

Claude McKay fut un bon wob­bly et un poète impor­tant, mais pas un « poète wob­bly ». En tant que poète, il appar­tient plus au monde de la lit­té­ra­ture qu’à l’IWW.

Il en va pres­que de même pour Kenneth Rexroth, à cette dif­fé­rence près qu’il sem­ble avoir été plus pro­che du syn­di­cat, y adhé­rant plus long­temps et — en dépit de sa col­la­bo­ra­tion au sta­li­nien New Masses pen­dant les années 1930, puis de sa conver­sion à l’Église angli­cane — demeu­rant toute sa vie un sym­pa­thi­sant wob. Son livre Autobiographical Novel (1991) — auto­bio­gra­phie un peu fan­tai­siste, mais qui n’est en aucun cas un roman — contient de pré­cieu­ses pages sur l’IWW des années 1920 à Chicago, qui furent l’âge d’or des fameux Radical Bookshop, Dil Pickel Club et Bughouse Square.

Tout ce qu’a pu écrire Rexroth lorsqu’il mili­tait à l’IWW n’a évidemment que peu de rap­ports avec le syn­di­cat. Des années plus tard, cepen­dant, des échos de sa jeu­nesse wob­bly allaient réson­ner dans quel­ques-uns de ses poè­mes. Again at Waldheim invo­que Voltairine de Cleyre, Rosa Luxemburg, Emma Goldman et Kropotkine. Fish Peddler and Cobbler célè­bre deux grands mar­tyrs ouvriers révo­lu­tion­nai­res :

No fourteen thousand foot peaks
Are named Sacco and Vanzetti.
Not yet 3.

Dans The Dragon and the Unicorn, Rexroth se rap­pelle une réu­nion de sou­tien au jour­nal anar­chiste Le Libertaire à Paris :

An endless entertainment,
All the best raconteurs and
Singers of Paris donate
Their services, the bitter
Humor and passion of the
Dispossessed. [...]
At the end, mass chants. [...]
Spain
Will Rise Again, Our Martyrs.
One by one, boys and girls step out
And sing a name. I am moved
As the foreign names ring out,
And then, unprepared, I hear,
“Parsons, Frank Little, Joe Hill,
Wesley Everest, Sacco,
Vanzetti.” I weep like a baby. [...]
Along the
Beautiful rivers of France,
And in mountains, next summer
Boys and girls will be making love,
And singing the songs of Joe Hill
In their own language 4.

A Christmas Note for Geraldine Udell — un des meilleurs poè­mes que Rexroth ait jamais écrit — est par­ti­cu­liè­re­ment évocateur :

Do the prairies flowers, the huge autumn
Moons, return in season ?
Debs, Berkman, Larkin, Haywood, they are dead now. [...]
Lightening storms are rare here. [...]
I, in my narrow bed,
Thought of other times,
the hope filled post war years,
Exultant eyes, dishevelled lips,
Eyes dulled now, and lips thinned. [...]
I think of you 5.

Geraldine Udell, qui, à onze ans, avait par­ti­cipé aux actions du Comité de défense de Joe Hill, aida ses parents anar­chis­tes à mon­ter le Radical Bookshop, un des plus grands refu­ges de tous les temps pour les IWW, anar­chis­tes, socia­lis­tes liber­tai­res, poè­tes, pein­tres et dan­seurs de Chicago. Spécialisé dans la lit­té­ra­ture IWW, anar­chiste et socia­liste aussi bien que dans les œuvres d’artis­tes et d’écrivains d’avant-garde, le maga­sin fut un lieu de ren­contres innom­bra­bles et mer­veilleu­ses. Il abrita même un petit théâ­tre popu­laire — le Studio Players —, également évoqué dans le poème de Rexroth : avec Geraldine, ils eurent plus d’une fois l’occa­sion d’y appa­raî­tre sur scène. Dans son auto­bio­gra­phie, Rexroth confirme qu’il s’était

[...] pris d’affec­tion pour Geraldine Udell [...] une fille calme, très sûre d’elle, plus assu­rée dans sa posi­tion de révol­tée que d’autres filles que je connais­sais. [...] J’ai eu avec elle de lon­gues dis­cus­sions sur la révo­lu­tion, qui parais­sait alors si pro­che, et sur l’anar­chisme, le bol­che­visme, le syn­di­ca­lisme. [...] Ça pour­rait sem­bler abs­trait aujourd’hui et très loin­tain, mais ça ne l’était pas alors ; c’était pour nous en ce temps-là une ques­tion de vie ou de mort.
[K. Rexroth, An Autobiographical Novel, édition de 1991, p. 273-274]

Dans la poi­gnée de poè­mes de Rexroth qui évoquent l’IWW, l’amour rouge éclatant, l’espoir et la soli­da­rité des wob­blies conti­nuent d’étinceler, le poème dédié à Geraldine Udell offrant le mer­veilleux ins­tan­tané d’un moment magi­que du rêve éveillé de la révo­lu­tion. Ce sont de beaux poè­mes d’un grand poète, mais ce ne sont pas des poè­mes « sur » l’IWW, ce ne sont pas des « poè­mes wob­bly ». Kenneth Rexroth était un poète pro­fon­dé­ment acquis à l’IWW mais lui aussi, comme Claude McKay, ne peut être consi­déré — et ne se consi­dé­rait cer­tai­ne­ment pas lui-même — comme un poète wob­bly.

En 1965, la sec­tion IWW de San Francisco — dont l’effec­tif consis­tait alors en une tren­taine de jeu­nes désœu­vrés, bien­tôt connus sous le nom de « hip­pies » — décida de for­mer un « syn­di­cat de poè­tes ». Dans une ville fière de pos­sé­der un nom­bre inha­bi­tuel de poè­tes, les recrues ne furent pas dif­fi­ci­les à trou­ver. Au moins un poète bien connu dans la baie, Robert Stock — un vieil anar­cho-paci­fiste qui tenait le bar du Co-Existence Bagel Shop et col­la­bora au maga­zine beat Beatitude —, avait rejoint le syn­di­cat quel­ques années plus tôt et un jeune poète d’ori­gine new-yor­kaise, John Ross, venait de le faire. Une fois cons­ti­tué le syn­di­cat des poè­tes IWW, plus d’une dou­zaine des poè­tes les plus éminents de la San Francisco Renaissance pri­rent leur carte rouge, comme le firent quel­ques-uns de leurs amis du coin, dont Allen Ginsberg. Et puis les poè­tes syn­di­qués sem­blent avoir eu du mal à envi­sa­ger la suite des événements. L’uni­que acti­vité du syn­di­cat des poè­tes, avant de dis­pa­raî­tre de l’his­toire, fut d’orga­ni­ser une ou deux confé­ren­ces — une indus­trie déjà satu­rée à San Francisco. Dans tous les cas, l’adhé­sion du fel­low wor­ker Ginsberg à l’IWW ne sem­ble pas avoir dépassé deux ou trois mois, au plus.

Ce que cette brève asso­cia­tion avec un juvé­nile petit avant-poste du désor­mais minus­cule Grand Syndicat uni­que a pu signi­fier pour l’auteur de Howl, c’est une ques­tion que je laisse volon­tiers à d’autres cher­cheurs. Aussi loin que j’ai pu fouiller, les quel­ques réfé­ren­ces à l’IWW pré­sen­tes dans son œuvre se trou­vent pres­que dix ans avant qu’il ait effec­ti­ve­ment adhéré au syn­di­cat. Afternoon Seattle (dans Reality Sandwiches, 1963) date de 1956 :

Busride along waterfront down Yessler under street bridge to the old red Wobbly hall—
One Big Union, posters of the Great Mandala of Labor, bleareyed dusty cardplayers dreaming behind the counter 6.

Le « Mandala », bien sûr, c’est le fameux dia­gramme du syn­di­ca­lisme indus­triel du « Père » Hagerty, la « Roue de la Fortune ». Quelques lignes plus bas, Ginsberg évoque le grand orga­ni­sa­teur wob­bly Frank Little. Dans un autre poème du même recueil, également daté de 1956, on trouve le vers : I cried all over the street when I left the Seattle Wobbly hall (J’ai pleuré tout au long de la rue en sor­tant du local wob­bly de Seattle).

Comme le lais­sent pré­sa­ger ces quel­ques pas­sa­ges, les concep­tions socia­les de Ginsberg ont très peu en com­mun avec cel­les de l’IWW. C’était fon­da­men­ta­le­ment un « pro­gres­siste », bien que ce « pro­gres­sisme » doive beau­coup au Popular Front sta­li­nien (hérité de sa mère), aussi bien qu’à des influen­ces lour­des de sio­nisme et de paci­fisme, de tou­tes les sor­tes de mys­ti­cisme et — pen­dant son der­nier et pros­père quart de siè­cle — d’une foi renou­ve­lée en la « libre entre­prise ». Quelles que soient les ver­tus qu’il ait pu y voir, la cause du syn­di­ca­lisme indus­triel révo­lu­tion­naire ne fai­sait pas par­tie de ses prio­ri­tés. Au mieux, Ginsberg ne fut, comme il l’admit un jour lui-même, qu’un poète « sen­si­ble à l’IWW » : mais jamais un véri­ta­ble wob­bly et cer­tai­ne­ment pas un poète wob­bly.

Claude McKay, Kenneth Rexroth et Allen Ginsberg sont tous reconnus en tant que poè­tes et sujets d’une lit­té­ra­ture bio­gra­phi­que et cri­ti­que volu­mi­neuse. Les véri­ta­bles « poè­tes IWW », néan­moins — en tant que poè­tes — n’ont béné­fi­cié d’à peu près aucune reconnais­sance, sous quel­que forme que ce soit. Ils sont tous res­tés des « mar­gi­naux ». Je ne dis pas qu’ils sont inconnus, loin de là : The Preacher and the Slave, de Joe Hill, ou Solidarity Forever, de Ralph Chaplin sont connus de mil­lions de per­son­nes. Mais, reconnus en tant que chan­teurs, et non comme poè­tes, ils sont dès lors tenus pour négli­gea­bles par les auto­ri­tés intel­lec­tuel­les auto­pro­cla­mées. À l’uni­ver­sité aujourd’hui, comme à tra­vers toute l’intel­li­gent­sia amé­ri­caine, la déva­lo­ri­sa­tion de la chan­son est une dure et froide mar­que du mépris de classe.

À l’inté­rieur même de l’IWW, les chan­sons étaient géné­ra­le­ment mieux connues que les poè­mes, mais beau­coup de chan­sons IWW étaient des poè­mes avant — et par­fois même bien avant — leur mise en musi­que. Les chan­sons étaient connues parce qu’elles étaient chan­tées en groupe. Pendant les années 1920 et 1930, ces grou­pes étaient sou­vent très impor­tants : au cours de cer­tai­nes grè­ves ou de cer­tai­nes cam­pa­gnes pour la liberté d’expres­sion, ils pou­vaient ras­sem­bler des cen­tai­nes, voire des mil­liers de per­son­nes. La reprise en chœur, par des fou­les d’hom­mes et de fem­mes, de chants révo­lu­tion­nai­res lors de grè­ves ou dans les rues repré­sen­tait une nou­veauté pour le mou­ve­ment ouvrier amé­ri­cain. Couvrant la fameuse grève de l’IWW à Lawrence, en 1912, le jour­na­liste muckra­ker 7 Ray Stannard Baker s’étonnait de trou­ver

[...] un étrange mou­ve­ment chan­tant. C’est la pre­mière grève que j’ai vue où l’on chante. Je n’oublie­rai pas de sitôt cette curieuse mon­tée, cette sou­daine flam­bée de natio­na­li­tés mêlées dans des mee­tings de grève où tous les pré­sents se rejoi­gnent tout à coup dans le lan­gage uni­ver­sel de la chan­son. Et ils ne chan­tent pas seu­le­ment dans les mee­tings, mais aussi dans les can­ti­nes et dans les rues. J’ai vu un groupe d’une dou­zaine de fem­mes épluchant des pata­tes s’arrê­ter sou­dai­ne­ment pour chan­ter L’Internationale. Ils avaient un livre entier de chan­sons sur tous les airs connus.
[J. Kornbluh, Op. cit., p. 158]

Deux ans plus tard, dans un arti­cle de l’International Socialist Review sur les tra­vailleurs iti­né­rants de l’Ouest, Charles Ashleigh remar­que :

Vous pou­vez être assu­rés qu’autour de pres­que tous les feux de jun­gle et tous les soirs après le bou­lot, dans tout le Grand Ouest, vous trou­ve­rez le recueil de chan­sons rou­ges de l’IWW. Et ces rudes chants rebel­les sont repris avec ardeur.
[ISR, juillet 1914, p. 37]

En 1984, Fred Thompson se sou­ve­nait de l’impor­tance de ces chan­sons pen­dant sa pro­pre jeu­nesse dans les années 1910 et 1920 :

Quand vous voya­gez en wagon à bes­tiaux des heu­res durant, une bonne façon de pas­ser le temps est de chan­ter en chœur. C’est comme ça que beau­coup de gens ont décou­vert l’IWW, par des com­pa­gnons hoboes.
[Entretien avec Harry Doakes, « Just Folkies: Songs the Wobblies Taught to Us », Reader, 31 août]

Ses chan­sons, leur nom­bre et leur variété, la dis­po­ni­bi­lité de ses mem­bres et leur enthou­siasme à les chan­ter : c’est là, pour beau­coup de gens, ce qui dis­tin­guait l’IWW des autres syn­di­cats. En outre, les chan­sons IWW ont « voyagé à tra­vers le monde », comme le releva C. L. R. James, marxiste de la Trinidad, en 1943.

Et n’oublions pas qu’aucune chan­son ne fut plus chan­tée que cel­les de Joe Hill. L’IWW était un « syn­di­cat chan­tant » avant que Hill le rejoi­gne, mais — et Dick Brazier est peut-être le pre­mier à l’avoir sou­li­gné — le fel­low wor­ker Hill fit plus que tout autre, entre 1911 et 1913, pour faire de l’IWW le syn­di­cat chan­tant par excel­lence.

Un tra­vail uni­ver­si­taire confirme ce rôle de Joe Hill. En 1914, l’économiste de l’uni­ver­sité de Californie Carleton Parker, au cours de son étude quasi freu­dienne sur le « tra­vail occa­sion­nel », ren­contra et inter­ro­gea des cen­tai­nes d’ouvriers immi­grés en Californie. Sur plus de huit cents tra­vailleurs « de la classe des “hoboes” », comme il le dit lui-même, la moi­tié d’entre eux connais­saient — et appré­ciaient — le pro­gramme de l’IWW et « pou­vaient également chan­ter quel­ques-unes de ses chan­sons » [The Casual Laborer and Other Essays, New York, Harcourt, Brace, 1920]. Et il ajoute : « Quand un groupe de hoboes se retrouve autour d’un feu sous un pont de che­min de fer, beau­coup chan­tent sans regar­der le livre. Ce n’était pas le cas il y a trois ans. » [Ibid., sou­li­gné par F. R.] Quand vous enten­dez ces chan­sons, écrit John Reed dans le Liberator en 1918,

vous savez qu’il s’agit de la révo­lu­tion amé­ri­caine. À tra­vers tout le pays, les tra­vailleurs chan­tent les chan­sons de Joe Hill, The Rebel Girl, Don’t Take my Papa Away From Me, Workers of the World, Awaken! Des mil­liers peu­vent réci­ter son Last Will (Testament), les trois sim­ples stro­phes écrites dans sa cel­lule la nuit pré­cé­dant son exé­cu­tion. J’ai ren­contré des gens por­tant près de leur cœur, dans une poche de leur bleu de tra­vail, des petits paquets conte­nant des cen­dres de Joe Hill. Au-des­sus du bureau de Bill Haywood, au siège cen­tral du syn­di­cat, est accro­ché un por­trait de Joe Hill, très émouvant, peint avec amour. Je ne connais aucune autre asso­cia­tion d’Américains qui honore ainsi ses chan­teurs.

Les chan­sons de Joe Hill ne se sont cepen­dant pas arrê­tées aux fron­tiè­res amé­ri­cai­nes. Elles furent extrê­me­ment popu­lai­res dans d’autres pays de lan­gue anglaise : en Australie, en Nouvelle-Zélande, en Angleterre, en Écosse et au pays de Galles. Et on en trouve des tra­duc­tions dans bien d’autres lan­gues, en sué­dois, fin­lan­dais, russe, hon­grois, fran­çais, espa­gnol, ita­lien, et en d’autres encore, sans doute. Assurément, comme le dit le fel­low wor­ker George B. Child dans l’International Socialist Review en juin 1915, l’IWW « doit plus à Joe Hill qu’à aucun autre de ses hom­mes ou fem­mes ».




1 Bibliothèques mises à disposition dans certaines usines pour la formation des ouvriers. (N.d.T.)

2 Malheureusement, la traduction anglaise, en 1979, de ce livre de McKay, entreprise par quelqu’un qui ne connaissait pas le sujet, est cousue d’erreurs flagrantes. Pour ne citer qu’un exemple typique, la TUEL (Trade Union Education League : Ligue syndicale de l’éducation) de William Z. Foster devient dans la traduction l’« Education League of the Trade Unions » (Ligue de l’éducation des syndicats).

3 Aucun sommet de quatorze mille pieds / Ne s’appelle Sacco et Vanzetti. / Pas encore.

4 Un spectacle sans fin, / Tous les meilleurs conteurs et chanteurs de Paris / Offrant leurs services, / L’humour amer et la passion des / Dépossédés. [...] / Enfin la foule chanta. / [...] L’Espagne / S’éveillera / Encore, Martyrs. / Un par un, garçons et filles se lèvent / Et chantent un nom. Quelle émotion / Quand des noms étrangers résonnent, / Sans prévenir, j’entends / « Parsons, Frank Little, Joe Hill, / Wesley Everest, Sacco, Vanzetti. » / Je pleure comme un bébé. [...] / Le long / Des belles rivières de France, / Et dans les montagnes, l’été prochain / Garçons et filles feront l’amour, / Et chanteront les chansons de Joe Hill / Dans leur propre langue.

5 Reviendra-t-elle la saison des fleurs sauvages, / Des immenses lunes d’automne ? / Debs, Berkman, Larkin, Haywood, ils sont morts maintenant. [...] / Les orages de foudre se font rares par ici. [...] / Dans mon lit étroit, / Pensées d’autrefois, l’espoir emplissant les années d’après-guerre, / Yeux exaltés, lèvres débridées, / Aujourd’hui ternes et refermées. [...] / Je pense à vous.

6 Trajet en bus au bord de l’eau vers Yessler sous le pont direction le vieux local wobbly rouge —
Grand Syndicat unique, affiches du Grand Mandala du travail, des joueurs de cartes poussiéreux aux yeux fiévreux rêvant derrière le comptoir.

7 « Fouille-merde », s’attachant à dénoncer les scandales de la société étasunienne, spécialiste en scoops scabreux et en dénonciations des injustices sociales. Ces journalistes et écrivains étaient alors souvent bien plus proches des classes populaires et de leurs conditions de vie que de leurs patrons. (N.d.T.)