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Big Bill Haywood, La Grève Générale

Brochure tirée d’un dis­cours de Big Bill Haywood à New York le 16 mars 1911. Source : iww.org [http://www.iww.org/culture/offi­cial/Haywood1.shtml], tra­duc­tion : poie­si­que.


Je suis venu vous parler ce soir de la grève générale. Et ce soir est plus approprié qu’aucun autre dans l’année. Il y a quarante ans jour pour jour commençait la première grève générale connue dans l’histoire, la Commune de Paris ; il fallut la puissance combinée de deux nations, à savoir la France et la poigne d’acier du gouvernement Bismark en Allemagne pour y mettre fin.

Que les travailleurs qui auraient gagné cette grève ne le faisaient pas pour la réunion de ces deux nations, ça ne fait pas de doute. Ils auraient dépassé leurs propres divisions par eux-mêmes. Ils auraient rétabli les grands ateliers nationaux qui existèrent à Paris et à travers la France en 1848. Le monde serait lancé sur la grand-route de la démocratie industrielle et pas pour la complicité meurtrière de Bismark et Versailles.

Nous sommes réunis ce soir pour envisager la grève générale comme une arme de la classe ouvrière. Je dois vous avouer que je ne suis pas très au courant des théories avancées par Jaurès, Vandervelde, Kautsky ou d’autres ayant écrit ou parlé de la grève générale. Je ne suis pas ici pour faire de la théorie, je ne suis pas ici pour parler de choses abstraites mais pour déterminer si la grève générale est une arme ou non pour la classe ouvrière. Les pêcheurs de voix et les politiciens perdent leur temps où 90% de la population n’a pas le droit de vote, où les femmes n’ont pas le droit de vote, où les garçons et les filles mineurs, bien entendu, n’ont pas le droit de vote. Ils leur parleront donc du pouvoir de l’urne, mais jamais du pouvoir de la grève générale. Ils sont incapables de comprendre la nature profonde du politique. Ils sont incapables de comprendre que la plus large expression du politique passe par la lutte industrielle ; que la lutte industrielle est capable, par la grève générale, d’empêcher les capitalistes d’asservir les ouvriers ; elle donne droit de vote aux femmes et aux Noirs et remet un bulletin entre les mains de chaque garçon et fille employé dans un magasin, elle leur permet de prendre part à la grève générale, elle leur permet de décider pour eux-mêmes ce qu’il faut changer à l’endroit qui les concerne le plus, leur lieu de travail.

Vous m’excuserez de ne pas être un meilleur théoricien mais, avant d’aller plus loin, comme toute théorie découle de la pratique, vous pourrez constater que j’en sais quand même un peu sur la grève générale.

Peu après la Commune de Paris, en 1871, il y eut une autre grande grève en Espagne en 1874, où les ouvriers ont gagné en dépit d’une large opposition et prirent le contrôle des affaires civiles. Nous trouvons d’autres grandes grèves à Bilbao, à Bruxelles. Plus près de nous, c’est la grande grève générale russe [de 1905], quand les ouvriers de ce pays ont contraint le gouvernement à établir une constitution, à leur faire une place au gouvernement — qui, d’ailleurs, leur a été reprise depuis, ce qui peut laisser penser que le pouvoir politique, en Russie au moins, est une babiole pour laquelle il ne vaut pas la peine de se battre. Ils ont fait la grève générale pour avoir une constitution. La grève générale pourrait leur faire gagner et a déjà fait gagner bien d’autres choses impossibles à arracher par d’autres moyens.

Quand j’ai traversé les mers pour visiter la Suède, cadre d’une grande grève générale, j’ai découvert qu’ils avaient gagné beaucoup, aussi bien politiquement qu’économiquement ; et j’ai pu être en France, foyer de toutes les révolutions, à l’occasion de la grève des chemins de fer, publics et privés. De nombreuses lois étaient alors en discussion au parlement pour l’amélioration des conditions de travail des cheminots. Ils ont fini par se fatiguer des atermoiements constants des politiciens et ont déclaré la grève générale.

Les revendications des ouvriers portaient sur une augmentation des salaires de l’ordre de trois à cinq francs par jour, une réduction du temps de travail et le retrait d’une loi sur la retraite. La grève dura trois jour. C’était une grève générale bien qu’elle ne concernait que les chemins de fer. Elle paralysa tout commerce et toute communication entre Paris et les villes portuaires. La grève venait d’entrer dans son troisième jour quand le gouvernement céda sur toutes les revendications. Mais juste avant, Briand fit passer un décret vicieux faisant des cheminots des conscrits. Les ouvriers furent donc appelés ; et des jaunes [scabs, « croûtes » en anglo-étasunien (N.d.T.)], comme on dit ici (je ne sais pas comment les français les appellent, en Angleterre ils disent « jambes-noires » [blacklegs]), ont été envoyés sur les voies pour remplacer les 3 500 appelés.

La grève était apparemment brisée, les ouvriers l’ont déclarée finie. Leurs revendications avaient bien été satisfaites, mais ils n’oubliaient pas leurs 3 500 fellow workers conscrits. Les grévistes commencèrent immédiatement une campagne pour le retour des ouvriers. Et cette campagne fut un prolongement de la grève générale. C’était ce qu’ils appelaient une « grève perlée » — si vous pouvez concevoir une grève où tout le monde est à son poste ; tous les membres du syndicat étaient payés à plein temps, plusieurs faisaient même des heures supplémentaires, mais la grève était effective et efficace. Voilà comment ça se passait — je vous raconte ça dans l’espoir que vous ferez passer le bon plan à vos fellow workers et que vous l’appliquerez à l’occasion — pour le plus grand tort du capitaliste. Parce qu’il n’y a qu’une façon de faire — s’en prendre à ce qui lui tient le plus à cœur, à son centre nerveux : son portefeuille. Et c’est ce qu’ont fait les ouvriers. Ils ont commencé par faire perdre de l’argent aux chemins de fer, faire perdre de l’argent au gouvernement, perturber l’ensemble du commerce tant que la France était paralysée. Avant de quitter le pays, c’était mon premier séjour — pendant la grève — il y avait 50 000 tonnes de fret empilées au Havre et une proportion au moins équivalente dans les autres ports. D’abord les cheminots n’ont pas bougé. Et quand ils ont bougé, un train bondé de marchandises qui devait rallier Paris se retrouva par erreur à Lyon, puis à Bayonne, Marseille ou une autre ville, n’importe laquelle pourvu que ce ne soit pas la bonne. Les denrées périssables furent déchargées des trains sur des voies secondaires. La situation était telle que les marchands envoyèrent des agents dans les dépôts pour vérifier les envois de fret — avec peu de chance de les retrouver. Il n’y a aucun doute qu’il s’agissait d’un travail systématique des cheminots, puisqu’un paquet adressé à Merle, un des directeurs de La Guerre Sociale, aujourd’hui locataire d’une cellule à la prison de Saint, portait dans un coin l’inscription : « saboteurs retenez l’adresse ». Le paquet arriva à destination. Ça marchait tellement bien que certains commerçants ont commencé à utiliser le nom de La Guerre Sociale pour avoir leurs colis dans les temps. Les responsables du journal ont dut les menacer de poursuites s’ils ne renonçaient pas à utiliser leur nom pour leurs envois par train.

Presque tous les cheminots ont été réintégrés aujourd’hui dans les chemins de fer français.

Voilà sans aucun doute un exemple éclatant de ce que la grève générale est susceptible de faire pour la classe ouvrière.

Un autre exemple : la grève des cheminots en Italie. Les cheminots y sont organisés dans un seul grand syndicat industriel, n’y détiennent qu’une seule carte : serre-freins, aiguilleurs, manutentionnaires, équipages, etc. Quiconque travaillant sur les chemins de fer est membre du syndicat ; c’est exceptionnel dans ce pays, qui introduit des divisions partout où c’est possible. Mais là ils sont tous ensemble. Il y eut une grande grève générale. Il en résulta la nationalisation des chemins de fer. Mais le gouvernement fit l’erreur de mettre des politiciens à la direction. Ça marchait mais pas beaucoup mieux qu’avec des capitalistes. Le service était déficient. L’argent ne rentrait pas. Le matériel se détériorait. Alors le syndicat des chemins de fer lança un ultimatum au gouvernement, qui tient toujours : « Laissez-nous les chemins de fer. On vous donnera le service le plus efficace au monde. » Est-ce que c’est un succès de la grève générale ? Je pense bien.

J’ai aussi eu la chance de me trouver au pays de Galles, pas pour faire de la théorie mais pour prendre part à la grève générale des mineurs. Avant mon arrivée, lors des grèves précédentes, les mineurs gallois avaient l’habitude de quitter leur lieu de travail, emmenant leurs outils, laissant marcher les pompes, tourner les machines, nourrir les chevaux, entretenir les mines, pendant que les mineurs, eux, allaient d’un endroit à l’autre en reprenant leurs vieilles chansons, se cotisaient sur les lieux de réunion des anciens druides et écoutaient les discours des leaders ouvriers, mourant de faim mais contents, des semaines entières et le plus pacifiquement possible, à chaque fois. Pour finalement retourner au travail quand la faim devenait insupportable. Mais cette dernière grève fut complètement différente. C’était comme la grève des cordonniers à Brooklin. Quelques nouvelles formes d’action ont été introduites dans la grève. Je suis intervenu à de nombreuses occasions avant le début de la grève, en parlant des méthodes utilisées à l’ouest, où de nombreux travailleurs employés dans et autour de la mine appartenaient au même syndicat ; où la mine fermait quand la grève débutait. Ils ont reconnu que c’était une bonne tactique. Alors la grève a été lancée. Cette fois ils annoncèrent aux mécanos, qui avaient un contrat séparé avec les propriétaires de mines, qu’ils ne seraient pas autorisés à venir travailler. Les mécanos passèrent une résolution comme quoi ils ne travailleraient pas. Les manutentionnaires prirent la même décision. Personne ne serait autorisé à approcher des mines, ni à faire tourner les machines. Hé bien, le directeur de la mine, comme tous les directeurs de mine au monde, s’était mis dans la tête que la mine lui appartenait, se disant : « les ouvriers ne vont sans doute pas s’interposer. Nous allons faire tourner les machines ». Et ils reprirent les bureaux par la force. Mais les mineurs ne l’entendaient pas de cette oreille et ils dirent : « Vous pouvez travailler dans vos bureaux, mais vous ne pourrez pas faire tourner les machines. Ce n’est pas votre boulot. Si vous les faites tourner vous êtes des jaunes ; et ça on ne le permettra pas — pas ici, plus maintenant. » Ils ont été obligés de retourner dans leur bureau. Il y avait 325 chevaux sous terre, que le directeur, Llewellyn, disait crever de faim. Les responsables du syndicat ont répondu qu’ils allaient sortir les chevaux de la mine.

« Oh non, répondit Llewellyn, on ne va pas les remonter. On sera tous copains dans quelques jours.
—Vous feriez mieux de remonter les chevaux maintenant ou ils vont y rester.
— Non, non, on ne les remontera pas maintenant. »

Les pompes ne tournaient plus à la mine de Cambria. 12 000 mineurs étaient là pour s’assurer qu’elles ne tourneraient pas. Llewellyn commença à geindre que les chevaux allaient se noyer, et le roi envoya la police, envoya les soldats et un message à Llewellyn s’inquiétant de savoir « si les chevaux étaient encore vivants ». Il ne se préoccupait pas de ses sujets, le type. Encadrés par les soldats, quelques jaunes, avec l’aide de quelques gros bras des bureaux, ont réussi à relancer les pompes. Llewellin lui-même et ses porte-plume sont descendu nourrir les chevaux.

S’il y avait eu une organisation semblable comprenant les cheminots et chaque branche industrielle, les mines du pays de galles serait fermées aujourd’hui.

Nous avons la même situation partout à l’ouest. On n’a jamais eu aucun problème pour fermer des mines ; et on peut les laisser fermées pour une période indéfinie. C’est toujours les syndicats corporatifs qui ont causé notre perte quand nous avons perdu. Je me souviens de la première grève générale à Cœur d’Alenes, quand les mines du district ont fermé pour refuser une réduction de salaire. Les propriétaires ont d’abord commencé par engager des truands. Ils ont essayé de reprendre les mines avec des six-coups et des fusils. Il y eut une bataille rangée entre les mineurs et les truands. Quelques morts de chaque côté. Alors les propriétaires ont demandé des soldats et les soldats sont venus. Mais qui a amené les soldats ? Des cheminots syndiqués, sur des trains tournant grâce au charbon extrait par des mineurs syndiqués. C’est la division ouvrière qui aurait pu nous perdre à Coeur d’Alenes. On n’a pas perdu. Cette fois-ci on a gagné. Mais à Leadville on a perdu la grève parce qu’ils pouvaient aller piocher des jaunes dans d’autres régions où ils avaient le gouvernement et la troupe derrière eux. En 1899 on a été obligé de remettre ça à Cœur d’Alenes. Une grève générale a été lancée à Cripple Creek, grève qui est devenue célèbre dans les milieux ouvriers à travers le monde. A Cripple Creek 5 000 hommes se sont mis en grève pour soutenir 45 gars de la Millmen’s Union à Colorado City ; 45 hommes licenciés simplement pour avoir voulu améliorer leur ordinaire. Avec l’aide de la troupe et du gouvernement fédéral, ils ont pu engager des jaunes pour faire tourner les usines de Colorado City ; et après des mois très durs, après que 1 600 de nos gars aient été arrêtés et regroupés à l’armurerie de Victor dans une seule salle qu’ils appelaient « l’enclos », après que 400 d’entre eux aient été embarqués dans des trains spéciaux sous la garde de soldats, envoyés loin de chez eux et abandonnés en rase campagne au Nouveau-Mexique et au Kansas ; après que les femmes aient pris la relève dans la grève avant d’être elles-mêmes arrêtées —hé bien on a constaté qu’ils pouvaient prendre le contrôle des mines et des usines avec des jaunes, convoyer le minerai de Cripple Creek à Colorado City avec des trains conduits par des cheminots syndiqués : on a constaté que les jaunes se trouvaient d’un bout à l’autre de la chaîne ! On n’était pas organisés d’un bout à l’autre. Il n’y a plus eu de grève générale dans ce pays depuis.

Il y a trois phases dans une grève générale. Il y a :

  • La grève générale dans une industrie ;
  • la grève générale dans une communauté ;
  • la grève générale nationale.

Les conditions nécessaires à l’une de ces phases n’ont jamais été réunies. Mais qu’on puisse affirmer alors qu’une grève générale ne serait pas efficace et n’est pas une bonne chose pour la classe ouvrière me dépasse. Nous savons que les capitalistes utilisent déjà la grève générale à leur avantage. Voici la situation dans laquelle nous trouvons la classe ouvrière et les capitalistes. Les capitalistes sont riches ; ils ont l’argent. Ils l’investissent dans les machines et les ressources de la terre. Ils dirigent une usine, une mine, un chemin de fer. Ils conserveront leur usine aussi longtemps qu’elle leur rapportera des profits. Si quoi que ce soit affecte les profits, que font les capitalistes ? Ils font grève, non ? Ils retirent leurs capitaux. Ils se moquent de ce qu’il advient des ouvriers. Alors que la classe ouvrière, de son côté, a toujours été élevée dans le respect de la propriété et l’intérêt des capitalistes. Vous ne vous souciez pas de votre propre intérêt, de votre force de travail, pensant que sans un certain capital vous ne pouvez la reproduire seuls. Vous ne vous souciez que de l’intérêt du capitaliste, alors qu’une grève générale mettrait cet intérêt entre vos mains.

C’est ce que je voudrais faire comprendre à la classe ouvrière : que vous vous organisiez sur le terrain économique pour prendre et garder le contrôle des industries où vous êtes employés. Pouvez-vous imaginer une telle chose ? Qu’est-ce qui vous en empêche ? Vous avez toutes les industries entre vos mains au jour d’aujourd’hui. Il y a bien ces arguments pour une action politique, pour contrôler les pouvoirs qu’utilisent les capitalistes contre nous, pour contrôler le gouvernement afin de rendre l’armée, les services secrets et les détectives impuissants. Voilà pourquoi vous voulez le pouvoir. Voilà pourquoi vous vous en remettez au pouvoir de l’urne. Il y a ceux — dont je suis — qui refusent que l’urne parle pour eux. Je connais, ou crois connaître, son pouvoir, mais je sais que le syndicalisme industriel, comme je le disais pour commencer, est sa plus large expression. Je sais aussi que lorsque les travailleurs seront tous rassemblés ils n’arrêteront pas de voter. Parce qu’ils commenceront par désigner les dirigeants des industries dans lesquelles ils sont employés.

La grève générale est donc une arme de combat aussi bien qu’une force constructive. Elle doit être utilisée, également et avec la même force par les socialistes et par les travailleurs industriels.

Les socialistes croient en la grève générale. Ils croient aussi qu’une organisation des forces industrielles après la grève générale sera une réussite. Alors, considérant la puissance de la classe ouvrière, je pense qu’on peut se mettre d’accord pour nous unir dans un seul grand syndicat — assez grand pour comprendre les enfants qui travaillent aujourd’hui, assez grand pour comprendre les hommes noirs et les hommes blancs, assez grand pour comprendre toutes les nationalités — un syndicat assez fort pour abolir les frontières d’État, les frontières nationales et alors adviendra la puissance industrielle de la classe ouvrière mondiale. (Applaudissements.)

J’ai fait des discours à New York et autour depuis trois semaines ; mon sujet principal était le syndicalisme industriel, qui est le seul moyen par lequel une grève générale peut être efficace. S’il y a d’autres questions sur le syndicalisme industriel, si vous voulez en savoir plus, je me ferai un plaisir de vous répondre, parce que c’est seulement par le syndicalisme industriel que la grève générale sera possible. L’AFL ne peut pas lancer une grève générale, même s’ils la veulent. Ils ne sont pas organisés pour une grève générale. Ils ont 271 000 contrats différents expirant à 27 000 dates différentes. Ils devront briser tous ces sacrés contrats ou il n’y aura rien qui ressemble à une grève générale dans ce soi-disant « syndicat ». J’ai dit « soi-disant ». Je l’ai dit en connaissance de cause. Ce n’est pas une organisation syndicale ; c’est une agglomération de professions. Nous aurons une organisation ouvrière dans ce pays. Et je vous assure, si vous aviez assisté aux réunions à Philadelphie, à Bridgeport hier soir, à haverhill et Harrison et à travers tout le pays, vous sauriez que le syndicalisme industriel est en route. Rien ne pourra l’arrêter. (applaudissements)


Question 1 — Vous ne croyez pas qu’il y a beaucoup à perdre dans la grève générale, où ceux qui souffrent le plus sont majoritairement les ouvriers plutôt que les capitalistes ? La classe capitaliste aura toujours de l’argent et pourra toujours s’acheter à manger, alors que les ouvriers ne pourront que crever de faim et attendre. J’étais très convaincu par la grève générale moi-même jusqu’à ce que je lise des articles dans The Call il y a quelques temps sur le sujet.

Big Bill Haywood — La classe ouvrière n’a rien. Elle n’a donc rien à perdre. Les capitalistes peuvent avoir tout l’argent et tous les crédits, ils n’auront plus rien à acheter quand les ouvriers se retireront. C’est ça le pouvoir de la classe ouvrière : si les ouvriers s’organisent (je dis bien : à condition qu’ils s’organisent — pas à cent pour cent mais à une forte minorité), tout ce qu’ils auront à faire c’est se mettre les mains dans les poches et la classe patronale disparaitra. La classe ouvrière peut bien rester une semaine sans rien manger — ça m’est arrivé il n’y a pas si longtemps alors que je ne faisais pas grève. Remarquez j’ai rien perdu, j’ai juste remis les repas à plus tard. (Rires.) C’était involontaire, je vous dis. Non, tout ce que les travailleurs ont à faire, c’est s’organiser pour n’avoir qu’à mettre les mains dans les poches ; les capitalistes n’iront pas les chercher. Si les travailleurs s’organisent de manière à n’avoir rien à faire ils seront si forts qu’ils pourront prendre les usines. Maintenant, j’attends le jour où le seul jaune sera celui qui sort de l’usine ; où le bon syndicaliste restera à l’usine, que ça plaise ou non aux patrons ; quand nous aurons mis le patron à la porte et que nous ferons tourner les usines pour nous-mêmes. Voilà notre programme. Et c’est ce que nous allons faire.

Question 2 — Est-ce que le sens de votre propos conduit à l’action directe, ou à ce que nous appelons la révolution ? Par exemple, si on essaie de virer les patrons, vous ne croyez pas que les patrons vont répliquer ?
Autre chose : bien sûr la classe ouvrière peut ne rien manger pendant huit jours, mais ils ne vont pas se laisser mourir de faim. Vous n’avez aucune leçon à donner là-dessus aux ouvriers, parce que d’autres y sont passés avant vous. Il n’y a rien en dehors de la lutte, d’après ce que j’ai compris. Croyez-vous que votre syndicalisme industriel va amener la paix ou la révolution ?

Big Bill Haywood — Hé bien ! camarade, il n’y a pas de paix aujourd’hui. Le système capitaliste, aussi pacifique qu’il soit, tue chaque année des centaines de milliers de travailleurs. Ce n’est pas ce que j’appelle la paix. Cent mille travailleurs ont été blessés l’année dernière dans cet État. Je me fous de savoir si c’est pacifique ou non, je veux que ça cesse.
Au sujet de la faim, je n’ai jamais recommandé que les ouvriers crèvent de faim pendant une semaine. J’ai dit qu’ils pourraient le faire, mais je ne veux pas que ça arrive. Je voudrais vous débarrasser de cette idée que vous devez protéger la propriété du patron. C’est pour ça qu’on se bat — tout ce que le patron appelle « sa » propriété privée, tout ce qu’il appelle « son » intérêt privé c’est ce dont tout le monde a besoin pour vivre. C’est tout ce que nous demandons.

Question 3 — Est-ce que les syndicalistes industriels croient en l’action politique ? Est-ce qu’ils soutiennent un parti en particulier ?

Big Bill Haywood — Les Industrial Workers of the World ne sont pas une organisation politique.

Question 4 — Comme l’AFL ?

Big Bill Haywood — Non.

Intervention — Ils ne croient pas non plus à l’action politique, autant que je sache.

Big Bill Haywood — Si, l’AFL croit à l’action politique. C’est une organisation politique. L’IWW est une organisation économique sans affiliation à aucun parti politique ni secte apolitique. Je dis avec les syndicalistes industriels que le syndicalisme industriel est l’expression la plus large possible du pouvoir politique de la classe ouvrière, parce qu’en organisant les ouvriers par l’industrie, vous affranchissez les femmes dans les ateliers, vous donnez aux Noirs dans les usines le pouvoir politique qu’on leur refuse en dehors, et ça peut s’étendre à l’ensemble des travailleurs. C’est à mon avis le genre d’action politique qu’attendent les ouvriers. Vous ne pouvez pas vous contenter de vous rendre au bureau de vote le premier mardi de novembre, vers une urne préparée par la classe capitaliste, protégée par les partisans du capitalisme, pour y glisser votre bulletin sous le regard des gros bras du patron qui feront le dépouillement, en vous disant : « J’ai fait une action politique. » Vous devez protéger vos voix par un syndicat qui donnera du poids à votre classe. Je veux une action politique qui compte. Je veux une classe ouvrière qui peut imposer une élection chaque fois qu’elle le souhaite.

Question 5 — Par quel moyen un syndicaliste industriel peut-il propager le syndicalisme industriel dans un syndicat affilié à l’AFL ? Il serait immédiatement viré et perdrait son boulot.

Big Bill Haywood - Hé bien, le temps est venu pour lui de quitter l’AFL de toute façon. N’oubliez pas qu’il y a 35 millions de travailleurs aux États-Unis qui ne peuvent pas adhérer à l’AFL. Quand vous en sortez, vous quittez une caste pour rejoindre une classe. Les socialistes ont trop longtemps soutenu la Civic Federation. Le temps est venu de vous tirer et de devenir des hommes et des femmes libres. Je crois que l’AFL ne reconnaîtra pas la classe ouvrière. Ils ne veulent pas de la classe ouvrière. Ce n’est pas une organisation ouvrière. Ils savent qu’en améliorant le pouvoir ouvrier de quelques uns et en les enfermant dans un enclos, en laissant les autres dehors avec des honoraires d’adhésion, et en fermant les listes, etc., ces quelques privilégiés pourront donner le change aux capitalistes. Ils constituent un petit trust professionnel. Chaque homme libre doit se casser loin de ce système esclavagiste. Ça arrivera bientôt.

Question 6 — (...)

Question 7 — Est-ce qu’une grève, théoriquement, n’est pas le genre de situation où les ouvriers laissent tomber leur outils et les capitalistes s’assoient et attendent et tous se disent : « Bon, et maintenant qu’est-ce qu’on fait ? » Et si ils vont au delà, s’il sortent de la loi, est-ce que c’est encore une grève ? Est-ce que ce n’est pas une révolution ?

Big Bill Haywood — Une grève est une révolution naissante. Beaucoup de grandes révolutions sont parties d’une petite grève.

Intervention — Hé bien, je crois de tout cœur à la grève générale si c’est le premier pas vers la révolution et je crois à ce que vous suggérez, que les ouvriers sont sacrément idiots s’ils ne prennent pas ce qu’ils veulent, s’ils ne peuvent pas l’avoir par d’autre moyen. (Applaudissements.)

Big Bill Haywood — Je ne peux pas mieux dire. Si je ne croyais pas que la grève générale amène à la grande révolution qui émancipera la classe ouvrière je ne serais pas là. Je suis parmi vous parce que je crois que dans ce petit rassemblement se trouve un noyau qui se portera au travail et qui propagera les graines qui feront la grande révolution qui renversera le capitalisme.